Il adore ce boulot.
Vraiment.
Si quelqu'un lui avait dit qu'un jour il aimerait un boulot relié si près aux potions, il leur aurait suggéré d'aller faire un tour à l'infirmerie. Mais là…
Au début, il a franchement eu des doutes : toute l'opération avait des allures de travail au noir. Et il suppose qu'en fait, c'est un peu ça. Mais il n'avait jamais imaginé le travail au noir chez les sorciers et il en est resté tout surpris.
Pour commencer, l'annonce dans le journal (discrète et compréhensible seulement pour ceux qui savent) donne une adresse dans le Londres moldu. Ensuite, quand il y est allé, il est tombé sur un bâtiment large dans un quartier surpeuplé, avec tous les signes d'un commerce moldu et bien réel. Le panneau sur le mur annonçait au monde au large : maison Tao Hongjing, médecine chinoise depuis 536 av. JC.
Il a regardé la pancarte avec ahurissement avant de finalement éclater de rire. Caché en pleine vue ! Et bien sûr, aucun moldu ne s'étonnerait qu'un établissement chinois se proclame fondé avant le Christ, si quelqu'un prenait même la peine de considérer la date. L'entrée dans le vaste hall intérieur confirme ses soupçons : la maison Hongjing produit des médicaments homéopathiques, et d'après ce qu'il voit dans les deux salles au bout du hall, peut-être aussi des ingrédients, les deux en grande quantité et ouvertement. Il se demande quelle proportion est magique, ou si tout l'est et le reste est une excellente couverture pour la production de potions. Qui peut s'étonner de croiser des racines étranges et des morceaux aléatoires d'animaux exotiques ? Qui va s'inquiéter de l'hygiène de la préparation ? Qui sursauterait devant le matériel carrément ancien, comme des chaudrons ? Tout est compris dans l'expression médecine chinoise.
Perdu un instant dans l'activité de fourmilière, il se dirige finalement vers la grande pièce en face de l'entrée, où il peut voir un grand comptoir pour une fois non submergé de produits, en espérant que c'est un comptoir d'information.
La jeune fille asiatique – il ne pourrait pas reconnaître une chinoise d'une taïwanaise, franchement – sans être hostile, n'est pas particulièrement souriante. Elle ne lui demande pas son nom, lui faisant bien comprendre que tout le monde s'en fiche. Juste un pseudo suffira, si tant est que le personnel puisse le prononcer. Il ne lui cache pas son inaptitude en potions - elle ne parait pas choquée. Il souligne son expérience en cuisine et préparation de légumes et les exigences de sa tante. Elle remplit une fiche à son nom sans rien dire – en utilisant du papier cartonné, pas du parchemin, remarque-t-il – et lui explique les règles qui se résument à peu près à ça :
Le contrat est d'un mois.
Il peut être mis à la porte sans salaire n'importe quand.
S'il part avant la fin du mois, il perd son salaire.
Le travail sera dur, incroyablement exigeant et les plaintes ne seront pas acceptées.
Il sera logé et nourri pendant ce mois, et soumis à leurs horaires de travail.
Ils acceptent les débutants et les forment sur le tas. Si leurs progrès sont appréciés, ils sont invités à revenir l'année suivante. Ils acceptent d'écrire des lettres de recommandation à la demande, mais mettent exactement ce qu'ils pensant, le bien comme le mal.
Il fera des erreurs, inévitablement, mais la même erreur ne sera pas acceptée deux fois.
Personne n'a le sens de l'humour ici. Les plaisantins seront mis à la porte.
Elle arrive à être à la fois brève et explicite et lui fournit l'heure à laquelle venir le surlendemain et à quelle porte se présenter.
Ça promet d'être intéressant.
Le jour dit, il arrive une demi-heure en avance. Il se méfie à la fois de la foule de postulants qui va se présenter, et du cliché qui fait des asiatiques des gens incroyablement ponctuels. Résultat, il arrive dans un hall pas désert mais calme et se présente à la porte appropriée sans encombrement. Le gardien vérifie son nom dans une liste, note quelque chose et appelle un responsable. Un jeune homme asiatique bien habillé, certainement pas plus de quinze ans, se présente et le prend en charge avec autorité. Il parle un anglais parfait – bien sûr, se dit Harry, il est probablement né à Londres, crétin – et a visiblement l'habitude de diriger des gens bien plus vieux que lui. Harry se demande si c'est une règle dans la famille Hongjing que les enfants doivent participer au travail, mais il cesse bientôt de se poser des questions. Le jeune homme – Tseng – le place dans un groupe d'une dizaine de personnes un peu nerveuses mais silencieuses et entreprend de leur expliquer leurs taches.
Quand il relève la tête, il est déjà treize heure et on lui signale la pause déjeuner. Il transpire comme un fou, a enlevé son t-shirt des heures auparavant et regrette sincèrement d'avoir mis un jean. Il comprend maintenant que malgré son air trop habillé, Tseng est le mieux préparé d'eux tous avec ses vêtements de tissu léger. En déjeunant – un repas pas spécialement asiatique, pour ce qu'il en sait, mais certainement léger, avec deux tranches fines de viande ou une tranche de poisson plus un bol moyen rempli moitié de riz blanc moitié de légumes, qu'il dévore avec appétit – il se dit que vu l'expérience qu'ils ont tout doit être prévu et demande discrètement à Tseng s'il y a moyen d'emprunter des habits comme les siens. Le garçon le dirige vers une pièce à part avec un visage impassible, mais le fait que ce soit un vrai magasin de vêtements avec une préposée lui dit qu'il a fait le bon choix, et il peut se changer en vêtements confortables avant la fin de sa pause. Ses voisins le regardent avec envie mais ne peuvent pas interrompre le travail avant la prochaine pause.
Les trente jours qui passent sont incroyablement remplis, mais d'une manière méthodique. Des « courriers » leur livrent toutes les heures une cargaison de plantes de toutes sortes, pour la plupart magiques. Tseng leur montre la coupe spécifique réclamée pour cette plante là et ils s'efforcent de l'imiter de leur mieux. Il leur donne des conseils pratiques – redresse le couteau, change de main, ne touche pas la sève – et ne relâche son attention que quand toutes les personnes du groupe ont la tâche bien en main. Après, ils essaient d'abattre le maximum sans bâcler le travail. Harry a découvert, après moult essais et erreurs – il s'est dit qu'on ne gagne rien sans prendre de risques – que si à ce moment-là il posait des questions à Tseng sur les plantes, celui-ci débitait sur un ton monotone plus d'informations qu'il aurait jamais cru vouloir savoir sur la flore magique. Les autres membres de l'équipe ont essayé de le faire taire au début, craignant de faire mal voir leur équipe, mais quand il est devenu évident que Tseng n'y voit pas d'inconvénients tant que ça ne ralentit pas le débit, ils en ont profité quelquefois eux-mêmes. Il faut dire que la quantité de connaissances que possède le jeune homme a accru le respect qu'ils lui portent. Il sait exactement, et peut vous expliquer clairement, non seulement pourquoi cette coupe particulière est nécessaire pour cette plante, mais aussi à quoi elle sert, quels médicaments sont produits avec, pourquoi ils fonctionnent, quels résultats on aurait avec une coupe différente, comment la plante réagit avec d'autres plantes… Harry pense qu'il a trouvé le professeur de ses rêves. C'est de l'herbologie pure – et même de base, parce qu'ils ne font que découper et non planter ou soigner les plantes – mais il a l'impression d'avoir appris plus qu'il n'a jamais su en potions.
Il apprend, sans poser trop de questions et en observant quand il peut, beaucoup sur l'organisation de la maison Hongjing. Au bout d'un moment, il est devenu évident qu'aucun adulte de la famille ne travaille dans les hangars. Apparemment, l'organisation du travail d'été repose entièrement sur les enfants et adolescents de la famille. Les plus âgés ont dix-sept ou dix-huit ans, ils ne font que passer, suants, dépenaillés et contents dans le hangar où Harry travaille, échangeant des blagues en chinois – il a fini par savoir quelle nationalité exactement appartenait la maison Hongjing et a acquis un vocabulaire assez étendu en latin et chinois botanique – avec leurs jeunes parents. Leurs équipes, apprend-il, se chargent de la récolte des plantes. Il est nécessaire qu'ils soient plus vieux, parce que les plantes magiques ont souvent des défenses impressionnantes ou franchement dangereuses. Ceux qui se sont engagé pour ce travail temporaire reviennent souvent avec un teint crayeux et échangent des récits terrifiants à mi-voix.
Quinze et seize ans – et Harry apprend à sa grande surprise que Tseng n'a que quatorze ans – élaborent les potions. Dans des hangars identiques au leur, les plantes coupées en morceaux et d'autres ingrédients sont livrées, et utilisées pour concocter une quantité ahurissante de potions. Le débit, parait-il est terrifiant.
Les douze à quatorze ans, finalement, guident et éduquent les équipes de coupe.
Contrairement à la plupart des gens autour de lui qui suent et maudissent la maison Hongjing et ses boulots de merde, Harry fleurit sous l'avalanche de travail. D'abord, sa tante Pétunia l'a habitué à une cadence infernale et à des taches démesurées. Ici, il est nourri régulièrement, peut aller aux toilettes et même poser des questions. Parler de paradis serait exagéré mais de Purgatoire ? Sûrement. La deuxième raison est qu'Harry apprend bien mieux avec ses mains. Il le sait et a toujours regretté que Poudlard ne soit pas plus portée sur le côté pratique des leçons (encore que cette version de Poudlard soit bien plus sérieuse à ce sujet) Par contraste, ce travail semble fait pour lui.
Enfin, Harry aime énormément apprendre de nouvelles choses, surtout des choses qui pourront lui servir plus tard. Il a l'impression d'avoir appris en vingt jours une première année d'études de guérisseur.
Quand le stage se termine, il s'est fait quelques amis dans la famille et les grands frères l'invitent à la « chasse ». En dehors des plantes, les potions demandent un certain pourcentage d'ingrédients d'origine animale. Pratiquement aucun des donneurs n'est volontaire ni inoffensif, alors les plus âgés forment un groupe de chasse et partent en expédition, avec tente et tout. C'est encore plus difficile, lui dit en riant l'un d'eux parce qu'ils essaient de ne pas tuer s'ils ne sont pas obligés. Mais l'animal se défend pareillement même s'ils ne veulent qu'une touffe de ses poils. Cette période est très plaisante pour Harry, qui n'a l'habitude d'une pareille excitation que quand quelqu'un essaye de le tuer : il trouve le changement très rafraichissant ! La camaraderie est une nouveauté, comme le fait de rencontrer des gens vraiment compétents et qui ont la même compréhension que lui de « travailler dur ».
Il n'est pas vraiment surpris, sauf agréablement, quand à la fin du stage on lui demande de rester, et pour un salaire assez intéressant, de travailler à la chaîne dans le hangar de potions, sous les ordres de la sœur ainée de Tseng, Mei.
Mei l'impressionne beaucoup. Il arrive à apprendre, aux rares pauses où quelqu'un a la force de discuter, qu'il a bien deviné la structure de ces travaux d'été. Les jeunes gens de la maison maitrisent les tâches de bases avant leurs douze ans, deviennent courriers et apprennent par l'exemple de leurs grandes sœurs et grands frères comment diriger une équipe. Puis ils sont nommés responsables d'un groupe et de ses résultats. C'est à la fois une éducation et un tri : on apprend très vite qui peut faire quoi et qui ne peut pas. Tseng laisse échapper que c'est un bon moyen de faire ses preuves si on veut un poste en particulier dans la maison, on est jugé sur ces résultats.
Mei est évidemment la parfaite illustration de cette méthode. Tout en restant distante des étrangers d'une manière qui n'invite pas la familiarité, rien ne lui échappe. Elle remarque les ingrédients qui manquent, le retard pris, la couleur d'une potion et intervient immédiatement. Elle s'adresse directement au responsable du groupe, en chinois, et à lui ou elle de rectifier son erreur. Sa voix n'est jamais dure, ni compatissante. Une tâche doit être accomplie, c'est l'essentiel. Elle est responsable du hangar entier et de la production des potions, ce qui comprend les courriers qui apportent les ingrédients préparés et le groupe qui vérifie chaque potion avant de l'emballer à la sortie du hangar. La maison Hongjing ne peut pas permettre les erreurs.
Le travail est plus dur et les heures plus longues, mais Harry remarque qu'à la pause, les « responsables » parlent plus volontiers. Une remarque sur la vérification obsessionnelle leur vaut une histoire aussi hilarante qu'effrayante sur les méthodes d'examen de Durmstrang. Harry comme la plupart d'entre eux, est choqué à l'idée que la majorité des élèves ont étiqueté une potion « baume guérisseur » alors qu'ils savaient très bien que ce n'en était pas un. Ne pensent-ils pas au long terme ? A ce qui arrivera quand quelqu'un se servira de ce « baume » ? Apparemment non. Il comprend bien la pression d'un examen, mais le but, c'est de « faire des potions », pas de « rendre un devoir » ! Mais on dirait que la majorité ne le voit pas comme ça, et il décide de le prendre comme une leçon. Compris : tu es responsable des potions que tu produis. Tu ne veux pas qu'elles soient utilisées pour le mal ? Ne les fabrique pas, ne les vends pas, ou contrôle à qui tu les vends. Point.
Le mois passe comme un éclair et il a juste une pensée rapide pour Tom qu'il n'a pas vu depuis le début des vacances. Quand le dernier stage est fini, il quitte la maison Hongjing avec un bon pécule, pas mal d'expérience en plus, de nouveaux muscles, des bleus partout, et un grand sourire. Oh ! Et une invitation à revenir l'année suivante. En tout, un bon été.
Harry ne devrait être surpris, vraiment, de trouver Tom, très élégant, l'attendant adossé à un mur de la maison.
Le garçon le regarde de haut en bas, sourit d'un air sardonique et lui demande avec une fausse gentillesse :
- Pas trop cassé ? Tu peux marcher ?
Harry, toujours euphorique et plutôt content de le voir, lui sourit.
- En pleine forme ! J'y retourne si tu veux !
La grimace de son voisin le fait rire, et ils partent ensemble vers la fin de l'impasse.
- Ça t'a plu, alors, demande Tom, tout faux-semblant abandonné et curieux.
- Vraiment beaucoup, répond Harry plus calmement. J'aime avoir l'impression de faire des choses, tu sais ? Et là on voyait les cartons de potions s'entasser.
L'autre siffle.
- Donc potions, eh ? Ingrédients, potions… autre chose ?
- « Inspection de la faune locale dans un but thérapeutique », récite le petit brun.
Tom manque s'étrangler.
- La « chasse » ?! Tu es sûr que tu es entier ?!
Surpris par le ton véhément du garçon, Harry lui glisse un regard et demanda :
- J'en déduis que ça ne t'a pas plu ?
- Jamais ! crie le plus âgé. C'est un travail de fou… oh. Laisse-moi deviner : c'est tout à fait ton truc, hein ?
Son ami a un sourire embarrassé et Tom soupire avec une expression accablée.
