AUTOMNE
C'est de nouveau la rentrée, et Harry ne sait pas trop ce qu'il doit ressentir. Ou plutôt, il sait exactement ce qu'il devrait ressentir : c'est ce qu'il éprouve vraiment qui est flou.
D'habitude… eh bien, il est généralement très heureux de quitter Privet Drive et les Dursley, et donc est très désireux de retourner a Poudlard, qu'il considère comme un sanctuaire.
D'un autre coté, sa situation à Poudlard empire chaque année : des basilics ! Des professeurs possédés ! Ou simplement maléfiques. Des manœuvres politiques, des morts… Son sanctuaire commence à sentir le moisi. Il est donc, chaque année, un peu moins pressé de revenir. Cependant, rester chez les Dursley n'est pas non plus une option. Alors ? Eh bien, dire que ses sentiments sont mitigés est sans doute le meilleur résumé. Et maintenant qu'il est dans le passé, sous un autre nom, avec d'autres gens et une autre situation….
Eh bien ses sentiments sont mitigés quand même. Na.
Harry rit tout seul à la bêtise de ses pensées. Poudlard a été bien moins stressante cette année, plus agréable, et c'est peut-être la première fois qu'il a l'impression d'être là pour apprendre, et pas pour endosser l'armure un personnage épique et prendre place dans une saga. Il apprécie beaucoup la différence.
Mais cet été, il a été libre. Il a mangé quand il a voulu, dormi pareil, a été traité en adulte, ni plus ni moins, et jugé en fonction de ses capacités, pas de son nom ni d'autre chose. Ça a été bien, ça aussi. Il a appris incroyablement vite des quantités de choses, et a progressé à un point impressionnant. Plus qu'il ne l'a jamais fait à l'école.
C'est pour ça que ça le frappe maintenant : il pourrait ne pas retourner à Poudlard. Il n'a pas besoin de diplôme pour travailler, si nécessaire il mettra de l'argent de côté et s'en procurera un quand ce sera nécessaire. Il apprend mieux en travaillant, il a toujours été comme ça.
Faire ce qu'il veut, vivre comme il veut, apprendre : ça parait trop beau, il doit y avoir un piège. Il faut qu'il en parle à Tom de toute façon.
Ça se passe… différemment de ce à quoi il s'attend.
Tom hoche la tête, un peu sombre.
- Oui, je comprends que ça te tente.
- Mais… ? Essaye Harry, un peu hésitant.
Tom a l'air surpris.
- Il y a des arguments contre aussi, mais c'est ta décision, Harry.
Oh.
Harry sait qu'il a des réflexes bien conditionnés. Par exemple, quand il prend une décision, il sait que la première chose que les gens vont faire c'est lui crier dessus et lui dire qu'il est stupide. S'habituer aux idées de Tom sur l'indépendance est difficile.
Mais grisant.
Il rit, un peu étourdi et réellement soulagé.
- Désolé, dit-il à son ami. J'ai toujours l'impression, tu sais…
- Que quelqu'un va te dire que tu ne peux pas faire ce que tu veux et que tes décisions sont débiles de toute façon ? Renifle l'autre avec ironie. J'ai l'habitude, ouais.
Harry rit de plus belle. Oui, Tom comprend bien.
- Mais tu as vraiment des arguments contre ? Parce que c'est pour ça que je voulais t'en parler : je me demandais si j'avais raté quelque chose.
- Hmm, fait l'autre pensivement. Eh bien, tu as raison : tu n'as pas besoin d'un diplôme pour travailler. Moi si, mais c'est parce que je veux faire de la politique et tu ne peux pas rentrer au ministère sans avoir au moins tes Aspics. Et puis si je veux me faire respecter en tant qu'héritier de Serpentard alors que je suis demi-sang, faut que j'en mette un paquet !
- D'où : meilleures notes, préfet et préfet en chef, devine Harry.
- Exactement confirme l'autre. Mais pour toi qui aime faire des choses, la « formation progressive » est peut-être ce qu'il y a de mieux. Non, mes arguments sont différents.
- Vas-y, blague Harry, je palpite.
L'autre le toise de son plus beau regard de préfet et il lève les mains en défense.
- Mmmf. D'abord, c'est ta dernière année. Une année à ce niveau ne devrait pas faire une différence énorme, et bien que tu n'aies pas besoin de ce diplôme, l'avoir serait un plus, non ? Ça élargit l'éventail de boulots auxquels tu peux postuler.
- D'accord, dit Harry, comprenant mais pas heureux à l'idée d'une autre année dans cette école.
- Ensuite, il y a le fait que tu as encore beaucoup de choses que tu pourrais et devrais apprendre. L'éducation n'est pas seulement une porte vers le monde du travail, cher ami ! fait Tom avec son plus beau ton de travailleur social.
- Tom…
- Je veux dire, dit l'autre sans rire cette fois, que tu n'aurais pas pensé à apprendre le latin tout seul, que les cours d'étiquette t'éviteraient pas mal de mauvais coups, et que ça serait bien de connaître les options existant avant de te jeter dans une carrière. Et tout ça tu peux l'apprendre à Poudlard. Il faut penser à demander, bien sûr, mais maintenant que tu sais un peu ce que tu veux faire…
L'idée laisse Harry pensif. C'est vrai que jusque-là il a un peu flotté à l'école, certain qu'on lui enseignerait ce dont il aurait besoin mais sans jamais se demander comment ce qu'il a appris va l'aider servir dans la vie réelle… Hmm.
- Continue, demande-t-il.
- Eh bien, il y a le fait que tu me manquerais, crétin.
Oh.
- Oh.
- Oui, oh, fait Tom, sarcastique. C'est ma dernière année aussi, tu te souviens ? Et j'aimerais bien ne pas la faire tout seul.
- Tu as des amis, proteste Harry, touché et un peu incrédule.
- Oui, reconnait l'autre, mais les autres demi-sang n'approcheraient jamais un serpentard et les serpentards… Je peux pas leur parler de tout, tu comprends ? C'était bien d'avoir quelqu'un avec qui tout partager. En plus, les autres maisons ne comprennent pas l'ambition, et les serpentards sont tellement sérieux… C'est bien d'avoir quelqu'un avec qui rigoler… Ne fais pas cette tête, je sais bien qu'on ne peut pas se perdre de vue, c'est pas le Canada, ce pays, mais avec les Aspics et sûrement le poste de préfet en chef, je vais pas avoir beaucoup de temps pour sortir.
Harry ne sait plus trop quoi dire. C'est peut-être l'argument le plus convaincant jusque-là : il n'a pas pensé non plus qu'il pouvait perdre Tom ! Et la formulation de cette phrase lui fait courir des frissons dans le dos. Oh. Mon. Dieu. Il est le meilleur ami de Voldemort. Et vice versa. Un fou rire hystérique ne serait pas malvenu.
L'autre continue, inconscient de sa prise de conscience.
- Et tu ne voulais pas déstabiliser Dumbledore et sa ligne de conneries ? Comment tu vas faire ça, petit travailleur de rien du tout ? Parce que même de l'intérieur je vois pas bien comment…
- J'ai eu quelques idées à ce sujet, en fait.
Tom se tourne vers lui, ouvertement intrigué et distrait.
- Vraiment ? Parce qu'honnêtement, je vois pas comment on peut, nous deux petits rien du tout, se dresser devant Sa Sainteté Albus Dumbledore.
- J'ai pensé la même chose, avoue Harry. Encore que ce qui me bloque le plus, ça n'est pas sa réputation mais la confiance parfois aveugle que les gens lui accordent.
- Et tu crois que sa réputation s'est bâtie comment ? Ironise Tom. Mais je comprends ce que tu veux dire. Continue.
- On doit le reconnaître : l'étoile de Dumbledore grimpe en flèche et ça va probablement ne faire qu'empirer. L'énormité de la chose m'impressionnait, jusqu'à ce que je me souvienne : on n'est pas obligé de faire les choses en grand.
Tom lève un sourcil élégamment inquisiteur.
- Pardon ?
- Tom, s'il y a une chose que l'expérience m'a apprise, c'est que quand tu te bats contre un adversaire de force supérieure, la pire chose que tu puisses faire, c'est suivre ses règles.
Il assiste à une chose rare : un Tom Jedusor muet et confus.
- Imagine un grand pays, disons les Etats-Unis, envahir un petit pays pour une raison ou pour une autre. Ils ont l'armement, les effectifs et l'entrainement, ils suivent les règles de la guerre à la lettre et en trois mois ils ont occupé toutes les villes importantes, emprisonné tous les officiels et forcé le président à abdiquer. On peut dire qu'ils ont gagné, non ?
De plus en plus intrigué, Tom réplique :
- On peut le dire, oui ! Harry, où tu veux en venir ?
Harry continue sans répondre.
- Donc les Etats-Unis marquent le pays vaincu, les pays voisins marquent le pays vaincu et le réseau mondial enregistre l'information. Le pays ne peut plus rien faire, c'est évident. Il n'a pas l'équivalent des armées américaines, et ne possède que quelques centaines de fusils, peut-être un pour deux cents personnes. Qu'est-ce qu'ils pourraient bien faire ?
Tom ne répond pas, sentant le piège.
- Eh bien, ils pourraient abandonner leurs villages, disparaitre dans la forêt, se déplacer tout le temps et tuer le plus de militaires qu'ils peuvent. Sur les routes, dans les boutiques et dans les bordels. Puis repartir incognito, et surtout, ne pas s'arrêter.
Tom en resta la bouche ouverte.
- Mais c'est…
- Sûr, les Etats-Unis appelleront ça du terrorisme, mais qu'est-ce que les règles de la guerre veulent dire pour toi quand c'est ton pays qu'ils envahissent ? Est-ce que parce qu'ils sont plus forts, tu vas baisser les bras ?
- La raison du plus fort est toujours la meilleure, murmure Tom, songeur.
- Et la question n'est pas de gagner : c'est de les empêcher de gagner. Ils peuvent avoir tout ce qu'ils veulent, sauf ce pays. Les enfants les égorgeront dans leur lit, les pêcheurs les noieront dans les étangs, ils ne seront jamais bienvenus. Et même un grand pays comme les Etats-Unis doit justifier ses dépenses : dix ou vingt ans de guerre dans un pays qui ne rapporte rien ? Est-ce que ça vaut la peine d'insister ?
Un silence s'installe, et Harry peut jouir d'un spectacle rare : un Tom Jedusor muet. Bien sûr, il se reprend vite, et avec l'inflexion précise qui règne de plus en plus dans sa façon de parler (« noblesse oblige, Harry ») il questionne.
- J'espère que tu ne suggères pas qu'on forme des commandos de mômes pour égorger Dumbledore dans son lit, Harry.
Il rit et pousse son ami sans méchanceté.
- Nan, idiot ! Mais je crois que je veux dire quelque chose comme ça : le fait qu'on ne puisse pas remporter de grandes victoires ne doit pas nous arrêter. Tu fais tous ces efforts pour qu'un jour, dans un futur pas si lointain, tu puisses te dresser devant lui et ses pareils en égal et leur dire « non, c'est pas comme ça qu'on va faire les choses ». Et c'est très bien ! Mais en attendant, y a pas de raison que moi, petit élève minable, je fasse pas mon possible pour enrayer la machine.
- …Je crois que je te suis encore moins que tout à l'heure, avoue son ami, totalement confus. Et ça m'inquiète.
- Quoi, tu me fais pas confiance ? Plaisante Harry en riant devant son expression. Le point que je voulais faire avec mon exemple, c'était un peu si tu peux pas l'affronter ou le renverser, harcèle-le.
- Le harceler ?! Harry est-ce que tu te rends compte de…, commence Tom, furieux.
- Oui, je me rends compte que personne ne le fait !
Ils se taisent.
- Personne ne s'oppose à Saint Albus, murmure le brun. Il n'y a pas vraiment de raison, d'ailleurs. Il ne propose pas de lois ou de règles. Il donne des conseils. Fait des suggestions. Raconte des histoires aux enfants. Rien qui compte vraiment.
Il regarde son ami tout à fait sérieusement.
- Sauf que ça compte. Cette histoire de socle que tu me racontais ? Je pense que c'est pareil en politique. Tu commences par établir un cercle de gens qui te croient et qui te défendront, et une certaine réputation, et après tu construis dessus.
Tom ne dit rien pendant un moment, évaluant la théorie de son ami. Après tout, c'est lui qui se destine à la politique. Il peut voir la valeur de ce que l'autre avance.
- Même si tu as raison, répond-il, qu'est-ce qui te fait croire que tu peux l'arrêter justement ?
- Pas l'arrêter, mon ami : le freiner.
Devant le regard sceptique de l'autre, il explique.
- Une chose dont toi et moi on est sûrs, c'est que Bubus est incroyablement arrogant. Oh, il le cache, mais on ne peut pas s'y tromper, hein ?
Tom hoche la tête. Non, on ne pouvait pas s'y tromper.
- Il a un plan, une tactique. Il sait que personne ne peut l'affronter de face, parce qu'ils seraient tournés en ridicule – c'est ce qui arrive à ceux qui osent, je suppose…
Il hoche la tête sans rien dire.
- Albus a l'habitude de faire cent mille choses qui ne comptent pas vraiment, de mettre son nez dans des affaires qui ne le regardent pas mais qui sont si futiles que chaque fois, on se dit, bon, c'est pas grave, il ne le fera plus.
- Sauf qu'il le fait, ajoute Tom, morose.
- Sauf qu'il le fait. Et ça doit taper sur les nerfs de beaucoup de gens, mais pas moyen pour eux de se plaindre sans donner l'impression de geindre. « Papa, Albus a encore dit aux autres de m'obéir, fais-le arrêter ! »
Le rire de Tom fut un peu amer.
- Je vois ce que tu veux dire. C'est pas grave, mais…
- Mais ça établit un précédent. Et si tu accepte le premier coup en ta faveur, tu peux pas refuser les suivants sans avoir l'air d'un mauvais joueur.
- C'est comme ça qu'il étend son influence, réalise le serpentard. Il regarde Harry avec un respect surpris et lui dit :
- Comment ça se fait que je l'ai pas vu ? Comme tu disais, c'est moi qui étudie pour ce genre de truc.
- Il a l'habitude de jouer en dessous de l'horizon, comme on dit. Et en adoptant les manières de ces gens, tu adoptes leurs œillères, je suppose. Pour toi non plus, c'est pas grave.
- Huh, est tout ce qu'il trouve à dire. Continue.
- Il pense être le seul à jouer en dehors des lignes. Mais personne ne nous empêche de le faire aussi.
Il avait de nouveau toute l'attention de son vis-à-vis.
- Et le plus beau, c'est qu'on n'a même pas besoin de se battre contre lui ! Juste de changer les choses pour qu'elles ne s'accordent pas à son plan, ça suffit !
- …Tu peux me donner un exemple, là ? fait Tom, méfiant.
- Sûr ! fit l'autre, réfléchissant. Mmm… Eh bien, Bubus passe pour un libéral, qui fait de son mieux pour aider les créatures magiques contre les oppresseurs, surtout les loups garous…
- Pas que ça les aide trop, non plus, grommelle Tom.
- Exactement ! fait Harry joyeusement, trop joyeusement à l'avis de son ami. En fait ça se passe exactement comme s'il se contentait de dire qu'il était en leur faveur et ne faisait absolument rien pour eux.
- …
- Tom ? Je t'ai cassé ?
- … Je sais pas.
- …
- … Nan. Il pourrait pas ! Il oserait pas… Merde. C'est exactement ce qu'il fait. Rien.
- Mais il laisse tous les autres croire qu'il se bat pour eux et se fait des points de réputation. Brave Albus, c'est dommage mais il a essayé, etc.…
- Il choisit des causes perdues, réalise Tom, ébahi. Exprès !
- Et personne ne s'étonne qu'il ait perdu. C'était prévisible, après tout.
- … donc le plan de Bubus – et arrête de l'appeler comme ça, ça va m'échapper au plus mauvais moment – c'est de prétendre être un brave type qui aide les loups garous ?
- Réveille-toi, Tom : le plan de Bubus, c'est que s'il prétend qu'il est derrière les loups garous, les gens croiront qu'il est derrière eux.
- Merde.
- Bien sûr que le gouvernement se méfie de ces parias : ce sont eux qui se dresseront contre lui parce qu'ils n'ont rien à perdre et tout à gagner. Et si un brave homme se trouve là et vous dit : je vous l'avais dit, je vais leur parler, ils m'écouteront peut-être…
- Un sacré pouvoir, réussit à sortir Tom, soufflé.
- Mais bien sûr, poursuit Harry, tout ça dépend du fait que les loup garous ont un problème.
- Harry, ils ont un problème. Ils ont même une sacrée série de problèmes !
- Ah, mais si une solution se présentait ? Pendant que tous ces messieurs et dames ont le dos tourné ? Hop, plus de loup garous pour servir de repoussoir.
- Tu ne vas pas me faire croire…
- Que j'ai une solution ? Eh bien, je n'ai pas guéri la lycanthropie, non. Mais les problèmes des loup garous sont surtout pratiques et tu sais que pratique est mon second prénom…
Harry refuse obstinément d'en dire plus.
- Laisse moi mettre la machine en route et on verra ce que ça donne. Après tout, je me vante mais qui sait si ça va marcher ? Je te donnais juste un exemple de comment emmerder Bubus : en lui enlevant le pouvoir qu'il ne montre jamais franchement
La conversation en resta donc là.
