LA NOBLESSE DES SENTIMENTS

IX. DEFIE-MOI, ENCORE.

Le réveil est difficile.

Son corps est lourd, encore engourdi par plusieurs heures d'immobilité.

Il met un moment à émerger, laissant le temps à son esprit cotonneux de se sortir des limbes du sommeil.

Décidément, quand il ne fait pas de cauchemar, il est complètement à l'ouest. Pourtant il est presque sûr d'avoir rêver de quelque chose...

Il remue doucement, étirant lentement ses jambes et resserrant ses bras autour de l'oreiller.

C'est là qu'il remarque que son oreiller est ferme, chaud et... Vivant. Car il se soulève et s'affaisse au rythme d'une respiration régulière.

Il se rappelle alors où il se trouve.

Levi, la joue plaquée contre la poitrine d'Erwin, peut aussi entendre les battements de son cœur.

La main calleuse du blond remonte et redescend le long de son dos d'un geste lascif, caressant avec douceur sa peau nue.

Lui aussi est réveillé. Peut-être même depuis bien plus longtemps que lui.

Alors que fait-il encore là, à le cajoler ? Non pas que ça le dérange...

Mais d'habitude, il est toujours le premier levé lorsque Levi reste dormir avec lui.

Ah oui, on est le lendemain de Noël... Quartier libre pour tout le monde, même pour le chef, afin de se remettre de la cuite d'hier.

Le fait qu'il l'ait agrippé dans la nuit de cette manière a aussi dû contribuer à le dissuader de bouger...

Il desserre son étreinte, et se redresse pour le libérer.

-Non...reste encore un peu... S'il-te-plaît ?

Sa requête le fait se figer en plein mouvement et il lève la tête pour rencontrer ses yeux clairs et cristallins comme l'eau du lac.

C'est vrai qu'il sont bien, là... Ces moments de relâche ne sont que trop rares dans la vie qu'ils mènent.

Demain, ils devront reprendre le travail. La nouvelle année annonce de nouveaux combats, de nouvelles pertes, de nouvelles nuits blanches et son lot de cauchemars... Mais aujourd'hui, rien que pour une journée, ils peuvent bien s'autoriser une pause.

Alors il replie ses avant-bras et les pose sur le torse d'Erwin, avant de poser son menton dessus, sans détacher son regard du sien.

Les doigts d'Erwin dessinent distraitement des arabesques sur sa peau, dans le creux de son dos.

Les deux hommes se regardent un long moment, profitant de la quiétude des lieux. Levi est perdu dans ses pensées quand la voix d'Erwin le ramène au moment présent.

-Et si on allait se promener aujourd'hui ?

La proposition est tentante. Un peu d'air frais vivifiant pour finir de réveiller leurs sens et éclaircir leur esprit, voilà ce qu'il leur faut.


Le brun est plus silencieux que d'habitude, ses yeux et son visage paraissent plus sombres, plus lointain, aussi. Erwin ressent sa morosité mais se contente d'être présent, à distance respectueuse.

Levi lui est reconnaissant de ne pas lui poser de question ou le bousculer. Il ne l'avouera jamais à voix haute mais la présence irradiante de chaleur du blond à ses côtés ce jour-là en particulier lui apporte un peu de baume au cœur.

Son soutien silencieux constant et son regard pétillant l'aide à se sentir mieux.

Car il s'est rappelé de quoi il avait rêvé dans la nuit, après s'être enfin levé.

Ce n'était pas un de ces éternels cauchemars qui se ressemblent, nuit après nuit, non. C'était un rêve... Où sa mère lui apparaissait aussi clairement qu'il voit Erwin. Elle était rayonnante, belle et si vibrante de vie... Il n'avait jamais fait de rêve aussi doux que celui-ci, et cela le perturbe bien plus que les horreurs que son esprit lui concocte habituellement. Il aurait aimé pouvoir rester un peu plus longtemps pour l'admirer, lui parler, la prendre dans ses bras...

Perdu dans ses pensées, il ne s'aperçoit pas tout de suite qu'Erwin a ralenti l'allure.

-Eh, Levi...

Son appel le fait revenir sur terre et, voyant qu'il ne se trouve plus dans son champ de vision, il jette un regard par-dessus son épaule.

Paf.

Il ferme les yeux sous l'impact. La boule de neige s'est écrasée sur sa nuque. Le brun réprime un long frisson lorsque les gouttes de glace fondue se mettent à rouler le long de sa peau, s'insinuant sournoisement sous ses vêtements.

Rouvrant les yeux, il tombe sur le coupable, la main fautive encore levée vers lui, avec un énorme sourire peint sur son visage.

Alors ça... Il va le lui payer.

Il foudroie son supérieur du regard, avant de se jeter corps et âme dans la bataille. Dans ses yeux brille une lueur nouvelle; un air joueur qui plaît à Erwin.

Le plus petit plonge en avant pour attraper de la neige, suivit de près par Erwin.

Lorsqu'il est assez près, Levi se jette sur lui, parvenant à le faire tomber. Erwin essaie de se relever mais il est incapable d'échapper à l'emprise du plus petit, complètement dépassé par sa force.

Coincé ainsi sous Levi, il n'a aucun échappatoire. Le noiraud lui lance un sourire narquois qui n'annonce rien de bon, alors il ferme les yeux, prêt à en prendre plein la tête. A la place, il sent deux mains gelées se glisser sous ses vêtements...et se plaquer sur son ventre. il sursaute, les dents serrées, sa bouche tordue dans une grimace tandis qu'un long frisson lui parcourt l'échine.

-C'est bon tu as gagné Levi !

-Un peu, que j'ai gagné, idiot. On fait moins le malin maintenant, hein ?

Le poids qu'il le maintient sur le sol neigeux disparaît et Erwin se trouve libre de se remettre sur ses pieds.

Il époussette son manteau sous le regard triomphant de Levi.

-Oh, qu'est-ce que c'est ?

Levi fronce les sourcils à la soudaine exclamation d'Erwin et suit sa grande main qui disparaît dans sa poche.

L'énigmatique grand blond en sort une petite branche de gui qu'il fait rouler entre ses doigts, à hauteur de nez de Levi.

Ce dernier plisse les yeux en observant la plante avant de relever vivement ces yeux gris d'acier vers Erwin.

Le major s'apprête à faire un commentaire mais n'a pas le temps d'en placer un, pris de vitesse. Levi l'attrape par le col et tire dessus, l'obligeant à se pencher.

Ses lèvres s'écrasent sans douceur contre sa bouche pour prendre possession de ses lèvres.

Erwin pose sa main gelée sur sa nuque, déclenchant un frisson qu'il réprime vite pour se focaliser plutôt sur le baiser qu'il a initié. Il prend ce geste pour une invitation à prolonger le contact et presse ses lèvres contre les siennes avec empressement, en prenant une grande inspiration par le nez.

C'est un baiser sauvage et désespéré, auquel Erwin répond avec force mais douceur. Il se recule légèrement, rompant un instant le contact, pour incliner la tête sur le côté et revenir capturer ses lèvres, les emprisonnant entre les siennes.

...

-Eh là, qu'est-ce qu'il vous est arrivé tous les deux ? Vous avez piqué un sprint ou quoi ?

Nanaba, mains sur les hanches et les sourcils bien hauts, regarde avec incrédulité le caporal et le major qui viennent de franchir la porte d'entrée.

Ils sont tous les deux essoufflés, le visage rougis par le froid, et leurs cheveux ruissèlent de neige fondue.

S'ils ne se changent pas tout de suite, ils vont tomber malade à coup sûr.

Erwin essaie de dissimuler le sourire amusé qui menace d'étirer ses lèvres, ce qu'il arrive à grande peine. Ses yeux bleu azur, traitres, brillent d'une lueur malicieuse. Levi lui donne un petit coup de coude discret dans les côtes. Erwin se reprend, pour ne pas contrarier son caporal.

-On s'est fait surprendre par la tempête.

Ce qui n'est pas un mensonge total. La neige avait recommencé à tomber avec force, les prenant au dépourvu en plein milieu de leur promenade et ils ont dû hâter le pas pour rentrer avant que cela n'empire.

-Grouilles-toi gros malin, je sens mon pantalon en train de se rigidifier...

Levi file telle une flèche vers les escaliers, Erwin sur ses talons, hilare.

Sitôt la porte de la chambre franchie, il s'en débarrasse avec rapidité. Il ne se rend toutefois pas dans la salle de bain, faisant à la place un signe de tête à Erwin dans la direction de la pièce adjacente.

-Va s'y en premier.

De la sorte , il n'aura pas besoin de se presser et pourra rester aussi longtemps qu'il le voudra dans le bain.

-D'accord, je me dépêche.

Alors que le major s'éclipse pour se laver, Levi dérobe un gilet trois fois trop grande dans la commode du blond -il n'a pas de vêtement propre à lui ici- et s'en drape pour ne pas avoir froid, en attendant le retour de Smith.

...

-Levi ?

-Hmm ?

Grognement étouffé par l'épaisseur de la porte qui les sépare.

-Tout va bien ?

-Pourquoi ça n'irait pas ?

S'il pouvait rester là dedans toute la journée, il ne s'en priverait pas. Il renverse sa tête en arrière, fermant les yeux pour apprécier l'instant.

-Ça fait une heure que tu es là-dedans... Je voulais juste m'assurer que tu ne t'étais pas noyé...

-Tch, comme si c'était possible...

-Eh bien... La baignoire est vraiment grande, tu es sûr que tu as pied ?

-Ferme-la, grande asperge !

Le soldat peut l'entendre sourire de derrière la porte. Il jette un regard noir dans cette direction, espérant peut être que ça traverse le bois.

-Le thé est prêt.

Levi soupire et finit par quitter la vasque à contrecœur, et uniquement parce que l'idée de goûter le thé noir qu'Erwin a réussi à se procurer est plus alléchant encore que l'eau chaude réchauffant son corps.

Smith sait le prendre par les sentiments...

Levi sort de la salle d'eau quelques minutes plus tard, les cheveux encore gorgés d'eau et une odeur agréable de savon flottant autour de lui. Il essuie sa chevelure à l'aide d'une serviette tandis qu'Erwin sert le liquide fumant dans leur tasse.

Le noiraud se pose sur le fauteuil et Erwin lui tend sa tasse.

-Merci.

Il inhale la bonne odeur qui s'échappe en volute de fumée avant de siroter lentement sa boisson préférée, se délectant de l'amertume du thé infusé.

-Où as-tu déniché cette merveille ?

-C'est une information confidentielle, je ne peux rien divulguer.

-Margoulin.

Dit un ancien truand des bas-fonds.

-Tu uses de tes charmes pour avoir ce que tu veux et faire tes petites affaires, c'est un peu la même chose. Un riche marchand a un sombre secret, tu le découvres et fait pression, le marchand achète ton silence -et jure allégeance- en te donnant ce que tu désires.

-Je ne suis pas sans scrupule.

-Ni incompétent, je te l'accorde.

Erwin esquisse un sourire et vient s'asseoir sur l'accoudoir du fauteuil qu'occupe son subordonné. Celui-ci relève la tête et le regarde, suspicieux.

Le major se penche pour ouvrir le tiroir de la table basse.

-Il se trouve que le-dit marchand possédait quelque chose qui aurait pu le clouer en prison longtemps pour détention d'objet prohibé...

-Tchh.

Erwin récupère un paquet en papier craft, qu'il tend ensuite au soldat.

Intrigué, Levi repose sa tasse et se saisit du cadeau.

-Bon anniversaire, Levi.

-Un livre...

-C'est le tome qui manquait, non ?

-Oui... Merci, Erwin.

Levi lui adresse un regard empli d'adoration.

Il n'en faut pas plus pour contenter Erwin.


~*o*Gui*o*~

Défi.