Chapitre 2 : Tentative de fuite
Rose observait Max avec délectation depuis cinq bonnes minutes. Elle était appuyée contre la façade en bois de l'hôtel, sur la terrasse, et savourait son café avec ses trois sucres habituels. Max ne l'avait pas remarquée, et il continuait à s'affairer autour de sa voiture, dans un état de panique croissant au fur et à mesure que le temps passait.
La voiture avait apparemment un problème dont il n'arrivait pas à déterminer l'origine, à en juger par le flot de lamentations mêlées de jurons qu'il laissait échapper depuis que Rose s'était installée à son poste d'observation. Max se redressa de là où il était penché et elle ne put s'empêcher d'apprécier la façon dont il était enveloppé dans sa combinaison de ski. Combinaison qui était d'une couleur orange vif et qui n'aurait pas dû être flatteuse. Elle semblait être un peu too much, même pour les goûts vestimentaires de Max qui étaient franchement douteux la plupart du temps.
Rose but une gorgée de café. Pourquoi fallait-il que cette combinaison orange lui aille si bien ? Pourquoi fallait-il qu'elle trouve que ses goût douteux en matière de vêtements lui donnent un certain charme ? Rose avait arrêté depuis longtemps de tenter d'expliquer ses propres sentiments.
Max tenta pour la troisième fois de faire démarrer sa voiture, sans succès.
-Saloperie ! s'écria-t-il en donnant un coup de pied rageur dans le pneu, avant d'étouffer un « aïe » courroucé.
Rose leva les yeux au ciel en se retenant d'éclater de rire. Mais qu'est-ce qu'elle lui trouvait ? Parce qu'il fallait bien qu'elle lui trouve quelque chose. Rose était malheureusement assez mature pour s'avouer qu'elle avait développé des sentiments pour Max. Elle n'avait aucune idée d'où ils pouvaient bien venir, mais le fait est qu'ils étaient là. Elle était passée, sans s'en rendre compte, de l'envie quasi-permanente de lui arracher les yeux à celle, plus encombrante, de lui arracher ses vêtements. Enfin, l'une n'empêchait pas l'autre, c'était d'ailleurs souvent les deux en même temps. Tout cela était encore assez flou.
Même s'il lui paraissait évident qu'il y avait une certaine ambiguïté entre eux, Rose voyait bien que Max n'était pas aussi au clair avec ses propres sentiments. Il venait de finaliser son divorce, il y avait de quoi être un peu perturbé, et Rose ne voulait surtout pas lui imposer quoi que ce soit.
Il ouvrit à nouveau le capot de la voiture et sa tête disparut alors qu'il se remettait à trafiquer les pièces du moteur. Rose choisit ce moment pour manifester sa présence, elle sentait que si elle le laissait faire un peu plus longtemps, Max serait capable de mettre le feu à sa propre voiture.
-Elle est trop mignonne votre combinaison orange et jaune, lança-t-elle en s'approchant, on dirait un plot de circulation.
Max se cogna brutalement au capot lorsqu'il leva la tête au son de sa voix. Quand il l'aperçut, il grommela quelque chose dans sa barbe que Rose n'entendît pas, puis s'exclama à voix haute :
-JE VOUS PREVIENS : JE SUIS PAS D'HUMEUR.
Quand était-il d'humeur, là était la question. Rose réprima difficilement un sourire. Elle descendit jusqu'à lui en marchant dans la neige avec ses nouvelles Moon Boots fourrées. Il faisait un temps radieux, il aurait été dommage de pas en profiter en pratiquant son activité favorite, à savoir embêter Max.
-Qu'est-ce qui vous arrive ? demanda-t-elle avec un signe de tête en direction de la voiture. Max appuya ses mains sur le capot et baissa la tête avec un air de profonde résignation.
-Voiture de merde… foutue… raaahh… putain de bagnole… coincé ici… vais crever.
-Mh je vois, répondit Rose avec patience, vous voulez en parler ? Peut-être faire des phrases construites ?
Max lui lança un regard désabusé en plissant les yeux, puis se remit à s'affairer avec le moteur sans lui accorder une réponse. Rose ne se démonta pas.
-Je ne savais pas que vous vous y connaissiez en mécanique. Vous avez trouvé l'origine du problème ?
Il continua à l'ignorer tout en manipulant divers objets sous le capot de sa voiture. Rose n'y connaissait rien, mais Max n'avait pas non plus l'air de bien savoir ce qu'il faisait.
-Vous avez pensé à demander l'aide d'un garagiste ? poursuivit-elle sur le ton de la conversation. Il y en a un juste au bout de la rue.
Max s'arrêta soudain et se tourna vers elle.
-Tiens, non, je suis bête, ça ne m'a pas traversé l'esprit, railla-t-il d'un ton qu'il aurait été difficile de rendre plus sarcastique. Bien sûr que j'y ai pensé ! Vous me prenez pour un débile de première ou quoi ?
Rose haussa les épaules en faisant une moue indifférente.
-Parfois vous les hommes vous êtes bizarrement susceptibles en matière de voiture, dit-elle en guise d'explication.
-Ouais bah j'y suis allé, figurez-vous, poursuivit Max, exaspéré, et y a marqué sur son garage qu'il est parti en Bretagne pour les vacances. En Bretagne, Rose. Qui part en Bretagne à cette époque de l'année ?!
Rose se dit qu'il avait un regard un peu fou. Il donna un coup sec sur une pièce qui avait l'air plutot sensible. Elle essaya de relativiser la situation.
-Vous savez, les Côtes-d'Armor c'est charmant en toute saison…
-MAIS JE M'EN FOUS DES CÔTES D'ARMOR, s'écria Max d'un ton de plus en plus misérable.
Il se tourna soudain vers elle et lui agrippa les épaules en la dévisageant avec des yeux suppliants. Rose faillit sursauter face à cette soudaine proximité.
-Je dois me barrer d'ici, gémit-t-il, J'étais censé passer des vacances tranquilles et, désolé, c'est pas contre vous mais… il fit un vague signe de la main entre Rose et l'hôtel. Prêtez-moi votre voiture, je vous en supplie, je vous revaudrai ça.
Hmm. Ce n'était pas désagréable d'être suppliée de la sorte. Rose fut tentée de le torturer encore un peu, mais Max avait vraiment l'air désespéré, cette attitude de lui ressemblait pas. Malheureusement, elle ne pouvait rien pour lui.
-Je comprends, admit-elle, mais on est venus avec la BM de mon père et je doute qu'il accepte de vous la prêter…
-Ben voyons.
Il se remit à trifouiller rageusement le moteur. Rose se sentait un peu mal pour lui. C'est vrai que ce n'était pas idéal de se retrouver avec des gens qu'on connaissait alors qu'on voulait être tout seul. En plus, elle devait admettre que sa famille n'était pas la plus reposante à côtoyer. Elle voulait lui être utile et l'aider à penser à autre chose, mais en même temps, elle savait qu'il serait peut-être bénéfique de le laisser un peu tranquille.
-Max, annonça-t-elle solennellement, vous devez profiter de ce moment et vous détendre. Je vous ai déjà dit que vous travaillez trop. Même votre voiture vous le dit. Ecoutez les signes du destin !
-En plus d'être psy vous faites de la voyance maintenant ? Vous me direz, c'est plus ou moins la même chose, non ?
Il se retourna vers elle avec un regard de défi. Rose croisa les bras. Il commençait à riposter, c'est que ça allait déjà mieux. Elle décida de ne pas relever, elle était de trop bonne humeur et Max s'était encore approché d'elle. Malgré son air énervé, elle sentait la tension familière qui s'installait entre eux à chaque fois que la discussion devenait un peu houleuse.
-Vous avez cas aller vous défouler sur les pistes, conseilla-t-elle. Vous verrez, vous vous sentirez mieux après quelques descentes ! Ce serait dommage de pas mettre à profit cette magnifique combinaison.
Elle lui tapota le torse et y laissa sa main, juste pour voir sa réaction.
-La ferme, lâcha-t-il en balayant sa main d'un geste, mais en restant toujours aussi près. J'en avais pas, j'ai du l'emprunter à Blum.
Rose fit une grimace. Ugh, l'image était tout de suite moins appétissante.
Ils étaient à présent vraiment très proches, et Rose sentit sa respiration s'accélérer malgré elle. Pendant un moment ils ne dirent rien, leurs regards restant suspendus l'un à l'autre. Max la dévisagea d'un air sceptique, il avait l'air de réfléchir intensément à tout ce qu'elle venait de dire. Rose observa la façon dont ses yeux se plissaient adorablement sous l'effet de la réflexion. La seule chose qui les séparait était la tasse de café que Rose tenait entre ses mains. Max baissa soudainement les yeux vers la tasse.
-Filez-moi ça, ordonna-t-il, je vais en avoir besoin, question de survie.
Il lui prit la tasse des mains avant qu'elle ait pu l'en empêcher et la vida d'un trait comme pour se donner du courage, puis il la dévisagea avec horreur.
-Mais c'est quoi ça ?! s'exclama-t-il d'un air dégouté, vous mettez du café dans votre sucre parfois ?!
-Ça vous apprendra à boire le café des gens, répliqua Rose en lui reprenant la tasse des mains et en lui lançant un regard accusateur.
-C'est ça, Max s'écarta un peu et referma le capot de la voiture d'un coup sec. Faites en sorte qu'on ne se croise pas Bellecour, et plus que tout, faites en sorte que je croise pas votre mère !
Il s'éloigna d'un pas énergique en direction de l'entrée de l'hôtel et Rose le regarda partir d'un oeil appréciateur sans qu'elle puisse s'en empêcher. Heureusement que sa mère ne la voyait pas, elle en aurait entendu parler toute la journée. Elle finit par retourner à l'intérieur pour finir de prendre son petit-déjeuner et se préparer mentalement à passer la journée à essayer de recoller les morceaux entre ses parents. Elle ne croisa plus Max pendant plusieurs heures, ce qui était peut être une bonne chose pour la tension du pauvre inspecteur.
En fin d'après-midi, quand elle ne put plus supporter sa mère et puisque cette dernière avait de toute façon décidé de passer la soirée au spa, elle sortit sur la terrasse pour observer le soleil se coucher sur les pistes de ski. A quelques mètres d'elle, elle reconnut la couleur familière de la combinaison de Max. Il était de dos, entrain d'enlever ses chaussures de ski.
-Alors, vous vous êtes décidé à aller skier, ça fait du bien de se défouler non ? demanda Rose en s'approchant.
Il se tourna vers elle, et Rose se retrouva soudain face à face avec un homme très blond, aux yeux très bleus, qui la dévisageait avec un air interrogateur, et qui n'était très certainement pas Max.
-Was ? lança-t-il, perplexe.
Rose reconnut le touriste allemand qui était venu avec sa femme pour profiter des pistes françaises et qu'elle avait croisé la veille dans la salle à manger de l'hôtel. Il portait la même combinaison orange que Max, et ce qu'elle avait pris pour ses cheveux était en fait une chapka étrangement ressemblante à la tignasse de l'inspecteur.
-Oh pardon, je vous ai pris pour quelqu'un d'autre, expliqua-t-elle sans être vraiment sûre qu'il comprenne quoi que ce soit.
-Kein problem ! répondit-il en souriant avant de s'éloigner en direction de son épouse à quelques pas de là.
Rose fut un peu déçue de ne pas avoir croisé Max. Elle s'apprêtait à retourner à l'intérieur pour finir de relire la biographie de Jacques Lacan lorsqu'elle vit une autre personne en combinaison orange dévaler la piste de ski à toute vitesse, effectuer un dérapage impressionnant juste devant Le Chalet, se déchausser, et se diriger d'un pas énergique vers la terrasse de l'hôtel en laissant de profondes empreintes dans la neige. Cette fois, c'était bien lui, comment ne pas reconnaitre cette démarche entre mille ? En plus de ça, il avait vraiment bien réussi son arrivée. Rose devait admettre qu'elle était impressionnée, elle n'aurait jamais deviné que Max sache aussi bien skier. Il l'aperçut et changea de trajectoire pour se diriger vers elle, ses skis sous le bras.
-Vous essayez d'avaler des mouches ? lança-t-il en guise de salutation.
Rose réalisa qu'elle avait la bouche ouverte et la referma aussitôt. Elle dévisagea Max avec confusion, incapable de réaliser ce qu'elle venait de voir. On aurait dit un skieur olympique. Peut-être était-elle facilement impressionnable en ce qui concernait Max ? Et puis cette combinaison… Mince, elle avait vraiment un problème.
-Eh bah, vous dites rien ? poursuivit-il en penchant la tête d'un air inquisiteur, si j'avais su qu'il faudrait vous faire une démonstration de ski pour vous clouer le bec…
Rose se secoua mentalement afin de reprendre ses esprits. Elle déglutit.
-Comment ça se fait que vous skiez comme ça ? parvint-elle à articuler après un moment. Elle avait la gorge extrêmement sèche, il lui fallait un verre d'eau.
-J'étais moniteur de ski dans ma jeunesse, expliqua-t-il en haussant les épaules. Je pensais avoir tout perdu mais ça revient assez vite en fait !
Il lui sourit et il avait l'air plutôt content, ce qui signifiait que Rose avait eu raison de lui conseiller d'aller se défouler en skiant. Elle avait toujours raison, elle était trop forte. Malheureusement, elle était tellement désarçonnée par l'éclat de son sourire qu'elle oublia de le mentionner. Il fallait qu'elle se ressaisisse.
-Et vous, vous skiez pas ? demanda-t-il soudain en la regardant de haut en bas d'un air intrigué. Avec sa petite robe violette, elle n'était effectivement pas vraiment habillée en conséquence.
-Non, pas aujourd'hui. Elle croisa les bras en essayant du mieux qu'elle put de masquer son trouble. Il ne fallait surtout pas qu'il la voie sur des skis.
Max fronça les sourcils en la dévisageant longuement. Au bout d'un moment, il esquissa un sourire narquois.
-Vous savez pas skier, c'est ça ? railla-t-il avec l'air de quelqu'un qui vient de gagner le jackpot de l'Euromillion.
-Bien sûr que si ! répliqua-t-elle un peu trop vite. Je sais skier, qu'est ce que vous croyez ? Elle l'observa du coin de l'oeil en s'efforçant de prendre un air nonchalant. Il n'en croyait pas un mot.
Rose savait skier. Elle était juste très nulle, ce qui était encore plus pathétique. Cela faisait des années que ses parents et elle partaient en vacances au ski, elle avait appris à skier en étant toute petite. Bizarrement, elle avait régressé au fil des années et plus le temps passait, moins elle avait envie de s'entrainer. En plus de ça, elle avait le vertige, ce qui n'aidait pas quand une piste se trouvait en bordure de falaise et qu'il fallait faire des slaloms pour éviter de tomber dans un fossé.
-Mouaaaaais, reprit Max, la tirant de ses pensées. Il avait encore son air suffisant plaqué sur le visage et semblait savourer la situation. Je suppose qu'on verra ça dans les prochains jours.
-Vous restez finalement ? s'enquit Rose avec surprise.
-J'ai pas de moyen de faire réparer ma voiture, et puis c'est vrai que l'air de la montagne est agréable. J'ai décidé que même si je dois vous supporter, c'est un mal pour un bien.
Rose fronça les sourcils. Un mal pour un bien ? Elle allait lui montrer si elle était un mal pour un bien ! Elle s'apprêtait à répliquer, mais Max était déjà entrain de s'éloigner.
-On se voit sur les pistes, Rose, lança-il, et il lui fit un clin d'oeil avant de s'en aller d'un pas dynamique.
Rose en resta bouchée bée, une fois de plus. D'habitude c'était elle qui faisait ce genre de choses et qui se délectait du trouble dans lequel elle le laissait. Ça n'allait pas se passer comme ça. Première chose : il fallait qu'elle ré-apprenne à skier.
