Chapitre 3 : Soirée fondue

Max passa la journée du lendemain sur les pistes. Il avait oublié à quel point il était amusant de skier et c'était un excellent moyen de se défouler. Il détestait quand Rose avait raison. Il avait donc finalement décidé de rester Au Chalet et de profiter de ses vacances comme prévu. S'il passait ses journées sur les pistes, il n'aurait aucune chance de croiser Rose ou Mme Bellecour qui n'avaient pas l'air très intéressées par l'expérience. En plus de ça, il fallait avouer que la chambre dans laquelle il dormait était vraiment le top du top. Il y avait un énorme lit double très confortable, une salle de bain moderne, et il n'avait même pas besoin de s'occuper du ménage. Les repas de l'hôtel étaient aussi d'une qualité exceptionnelle et il avait sympathisé avec un groupe de militaires qui étaient venus passer quelques jours au ski pendant leur permission. Il avait d'ailleurs justement rendez-vous avez eux pour la soirée fondue qui avait lieu le soir-même.

Max les rejoignit dans la salle à manger de l'hôtel et fut accueilli par les acclamations de ses nouveaux camarades, qui avaient déjà ouvert une bouteille de vin blanc bien avant son arrivée, semblait-il. Il y avait trois sergents, Marcel, Fred et Jean-Claude, de grands gaillards à la carrure de footballeurs américains. Ils étaient accompagnés de leur sergent-chef, Annick, une femme mince au regard perçant. Elle dégageait une aura à la fois protectrice et sévère qui lui rappelait vaguement quelqu'un.

Ils se mirent à discuter autour de la casserole à fondue et à échanger des histoires à propos de leurs métiers respectifs. Max amusa la galerie en parlant de la fois où il avait du s'infiltrer dans un groupe de rock. Ils mangèrent et burent joyeusement, et Max se sentait de plus en plus à l'aise, à mesure que son estomac se remplissait de délicieux fromage. Il écouta distraitement ce que Marcel racontait à Jean-Claude à propos d'une charmante brune soi-disant à tomber qu'il avait croisée dans les couloirs de l'hôtel mais qui était apparemment une vraie pipelette. Max perdit sa concentration pendant qu'il trempait son bout de pain dans la casserole de fromage fondu et celui-ci glissa du bâton sur lequel il était maintenu. Comme si de rien était, il tenta de le repiquer sans que personne ne s'en rende compte, mais Marcel s'en aperçut.

-UN GAGE ! mugit-il de sa voix de stentor, et Max perdit un peu d'audition au passage.

Un débat fut alors lancé autour du gage qu'ils devaient donner à Max. Il fut question, entre autres, d'aller sauter dans la neige torse-nu ou de passer le reste de la soirée les yeux bandés. Comme personne n'arrivait à se décider, ils remirent le verdict à plus tard, et Max pria secrètement pour qu'ils oublient de lui donner son gage.

Lorsqu'ils eurent fini de manger, après un nombre incalculable de bouts de pains engloutis ainsi que pas mal de verres de vin blanc, ils se dirigèrent vers le billard, dans une pièce un peu plus petite et isolée de la grande salle à manger. Il y avait un bar avec toutes sortes de bouteilles d'alcool ainsi que des fauteuils à l'aspect confortable espacés autour de la table. Tout le monde discutait joyeusement et la fondue avait été délicieuse, Max était vraiment content d'être resté. D'autant que maintenant qu'il s'était fait de nouveau amis, il aurait une bonne excuse pour éviter Rose quand il la croiserait.

-Salut !

Qu'est-ce que…

-Ah, Mademoiselle Rose ! s'écria Marcel en s'approchant de la nouvelle venue avec un sourire niais, vous vous souvenez de moi ? On s'est parlé tout à l'heure.

Max se retourna juste à temps pour le voir attraper la main de Rose et y déposer un baiser maladroit. Avec son gabarit d'armoire à glace, il semblait énorme à côté d'elle et Max sentit brutalement son estomac se retourner. Il se dit que ça devait être parce qu'il était contrarié de voir Rose s'incruster soudainement dans son nouveau groupe d'amis.

-Oui oui, je me souviens de vous, répondit-elle à Marcel avec un air amusé et en battant des cils.

C'est quoi ce délire ? pensa Max. Il repensa à ce qu'il avait entendu Marcel dire au cours du repas. La charmante brune qui était une vraie pipelette ? Ah oui, d'accord…

-Qu'elle ce qu'elle fout là, celle-là ? s'insurgea-t-il un peu violemment à l'attention des trois autres militaires.

-On l'a invitée, lui répondit Fred avec surprise face à son brusque changement d'humeur. Enfin, c'est surtout Marcel qui l'a invitée. Mais c'est pas plus mal, on sera un nombre pair pour le tournoi de billard.

Max n'avait écouté que la moitié de la réponse, il était trop occupé à observer la scène pendant que Marcel faisait toujours des courbettes pathétiques autour de Rose. Retenant une grimace, il attrapa une canne de billard et se détourna pour porter son attention sur la table, où la sergent-chef était entrain de placer les billes dans le triangle qui servait à les contenir.

-Il faut qu'on fasse deux équipes de trois et on s'affrontera chacun son tour, expliqua-t-elle.

Max se retrouva avec Jean-Claude et Fred tandis que Rose faisait équipe avec Marcel et Annick. Une fois le tirage au sort des équipes effectué, ils s'étaient tous rassemblés autour de la table pour déterminer qui tirerait dans le tas en premier. Pendant qu'ils décidaient comment choisir, Marcel se pencha et agita sa canne sous le nez de Rose en haussant les sourcils d'un air suggestif. De l'autre côté de la table, Max écrasa de la craie bleue sur sa propre canne avec un peu plus de violence que nécéssaire.

-Vous savez, Rose, commença Marcel en la dévorant littéralement du regard, la clé pour jouer au billard c'est de rester ferme sur ses appuis. Je vais vous montrer, ajouta-t-il en voulant l'entrainer d'un côté de la pièce.

-Merci, mais je sais jouer, assura fermement Rose en se dégageant doucement de la main qu'il avait posée sur son bras. Max ne put s'empêcher d'intervenir, il s'approcha d'eux et se tourna vers Rose en s'appuyant sur sa canne d'un air désinvolte.

-C'est sûr, vous êtes tellement en rade de patients, 'faut bien vous occuper, railla-t-il à l'attention de la psychologue.

Rose se retourna vers lui en levant les sourcils d'un air stupéfait, comme si elle venait seulement de remarquer sa présence.

-C'est le flic qui fait des siestes au travail qui me parle ? rétorqua-t-elle sur le même ton.

-Une fois ! J'ai… Max commença à répliquer, mais il fut interrompu par Marcel qui les dévisageait avec confusion.

-Attendez… vous vous connaissez ? demanda-t-il.

Tout le monde les regardait d'un air surpris.

-Vite fait… commença Max à mi-voix, mais Rose parla en même temps que lui.

-Oui ! On travaille ensemble, s'exclama-t-elle d'un ton réjoui.

Il lui lança un regard qui signifiait qu'il l'étranglerait sur place sans aucun scrupule si elle mentionnait sa thérapie. Elle lui répondit par un sourire complice.

-Vous travaillez dans la police aussi ? interrogea la sergent-chef.

-Je suis psychologue consultante, expliqua Rose, La Commissaire Gréco, notre patronne, m'a engagée pour analyser la psychologie des criminels.

-Plutôt emmerdeuse consultante ouais, murmura Max dans sa barbe, mais personne ne lui prêta attention.

Marcel afficha un air profondément impressionné. Il dévisagea Rose comme si elle était un être divin particulièrement extraordinaire et Max eut vaguement envie de l'étrangler. Il laissa passer en se disant qu'il avait tout de même assez régulièrement envie d'étrangler les gens qui l'énervaient. Ce n'était pas un cas isolé.

-C'est fascinant, s'exclama le militaire, on aurait bien besoin de quelqu'un comme vous dans l'armée, il y a de sacrés cas, hahaha !

-Ha-ha-ha. Ça on en doute pas, intervint Max en ricanant un peu brusquement, bon vous comptez jouer, un jour ? poursuivit-il à l'attention de tous, surtout pour changer de sujet. Il n'avait pas besoin qu'ils commencent à poser des questions à Rose sur leur travail, elle allait forcément se mettre à raconter tout et n'importe quoi et ça ne serait pas bon pour son image.

Le premier tour fut assuré par Fred et Annick. Pendant qu'ils se mettaient à jouer et que les autres les observaient attentivement, Marcel tira Max à l'écart du groupe.

-Mon petit Max, commença-t-il en lui passant le bras autour des épaules et en serrant comme un forcené. Max sentit ses os craquer mais s'efforça rester impassible. J'ai une idée pour ton gage. Bien mieux que sauter à poil dans la neige, tu verras, ça te demandera presque aucun effort.

-Ah, c'est encore d'actualité, ça ? essaya-t-il de plaisanter, mais Marcel était on ne peut plus sérieux.

-Un gage de fondue, ça reste à vie si on le fait pas. C'est comme une malédiction, expliqua-t-il d'un ton grave.

-D'accord… fit Max, sceptique. Et donc ?

Il ne la sentait pas, cette histoire de gage.

-Ta délicieuse, charmante, ravissante collègue. Elle est célibataire ? demanda-il sans tourner autour du pot.

-Euh, fut la seule réponse que Max parvint à fournir avant d'être lancé dans une spirale de questionnements intérieurs.

Rose était-elle célibataire ? Question encore plus problématique : quelle était la nature de leur relation à tous les deux ? Ils n'avaient jamais eu de véritable discussion. D'accord, ils s'étaient embrassés quelques fois. Plusieurs fois. Max avait mis ça sur le compte de l'adrénaline. C'était dans le feu de l'action, ça ne voulait probablement rien dire. Il ne savait pas ce que Rose en pensait. Lui-même ne savait absolument pas comment se positionner sur le sujet. C'était le genre d'interrogations qui lui donnaient mal à la tête, il évitait donc d'y penser le plus possible.

-Oh, Max ! interrompit Marcel en lui secouant l'épaule.

-Hein ? il revint à la réalité. Marcel le regardait avec expectative.

-Ton gage : tu vas m'aider à la séduire.

-Hein ? répéta-t-il, hébété. Qu'est-ce qu'il voulait, le frigo sur pattes ?

-Histoire qu'on se tutoie, elle et moi, si tu vois ce que je veux dire, poursuivit le militaire en levant les sourcils d'un air explicite. Il avait un sourire féroce.

-Euuuuh, hésita Max en essayant de trouver une excuse. Je peux pas sauter à poil dans la neige, plutôt ?

-Non ! répondit Marcel, catégorique. Tu verras, ce sera super facile, t'auras cas lui dire à quel point je suis un bon gars, ce genre de choses.

-On se connait depuis deux jours…

-C'est ton gage ! s'exclama Marcel en s'esclaffant, tu peux plus reculer maintenant !

Il se retourna vers la table de billard où la première partie venait apparemment de se terminer et poussa un cri triomphal.

-Ooohh, un point pour nous ! Vous n'avez AUCUNE chance, beugla-t-il. Il donna une grande claque dans le dos de Max avant de s'éloigner pour participer à son tour. Regardez ça Mademoiselle Rose, vous avez jamais vu quelqu'un jouer au billard comme moi.

Max fut abandonné à sa crise existentielle pendant que Marcel roulait des mécaniques devant l'assemblée. Le pire c'était que Max l'avait trouvé sympa. Maintenant, il ne savait plus quoi penser, il n'avait jamais été très doué pour mettre des mots sur ses sentiments. À ce moment-là il ressentait tellement de choses à la fois qu'il lui était complètement impossible d'avoir les idées claires. Mais dans quel merdier s'était-il encore fourré ? Et pourquoi Rose était-elle systématiquement impliquée ? Il l'observa discuter avec Marcel d'un air enjoué et se demanda si elle était intéressée. Il secoua la tête et ses yeux se posèrent sur le bar. Il lui fallait un verre.

Au bout de quelques coups entre Marcel et Jean-Claude, Rose se désintéressa de la partie et se dirigea vers Max qui était entrain de ruminer au fond de la salle avec son verre de schnaps à la gentiane. Ce n'était pas très bon, mais ça avait le mérite d'être alcoolisé.

-Qu'est-ce que vous avez à bouder, encore ? commença-t-elle avec un sourire enjoué alors que Max faisait de son mieux pour la fusiller du regard.

-Vous pouvez pas me lâcher la grappe deux secondes, hein ? lança-t-il d'un ton accusateur. Je me fais des amis, comme par hasard, vous débarquez.

-C'est quand même pas ma faute s'ils m'ont suppliée de venir jouer au billard, répliqua Rose en s'asseyant sur le fauteuil à côté du sien. Détendez-vous un peu, vous êtes en vacances ! Qu'est-ce que ça peut vous faire que je sois là ou pas ?

-Ça change tout ! rétorqua-t-il en secouant son verre avec emphase.

Rose se contenta de lever les yeux au ciel.

-Vous avez un admirateur, déclara-t-il soudain sur un ton de reproche sans avoir pu s'en empêcher. Qu'est-ce qui lui prenait ? Il aurait du être content qu'il y ait potentiellement quelqu'un pour faire en sorte que Rose ne soit pas dans ses pattes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il se sentait si bizarre. Le schnaps de gentiane était sûrement périmé.

-Oui, j'ai remarqué ça, reconnut-elle tranquillement avec un coup d'oeil vers le groupe de militaires.

-Comment ça ? s'étonna Max.

-Il y a des signes qui ne trompent pas, expliqua-t-elle, quand on est attiré physiquement par quelqu'un, c'est mécanique : être toujours tourné vers la personne, lui parler de près, avoir les pupilles dilatées… c'est assez facile à repérer quand on sait quoi observer.

Elle se tourna vers lui et planta son regard dans le sien avec une intensité déconcertante. Max fut totalement pris au dépourvu par cette révélation. Instinctivement, il recula un peu sur son fauteuil. Est-ce qu'il faisait ce genre de choses ? Il savait bien que Rose était extrêmement observatrice, mais ça en devenait vraiment effrayant à certains moments. Est-ce qu'elle pouvait lire dans ses pensées ? Il l'observa anxieusement en attendant qu'elle se mette à lui faire l'historique de tous ses comportements et de leurs explications. Mais elle n'en fit rien, et se contenta de lui sourire d'un air innocent. Au bout d'un moment, elle se leva de son fauteuil.

-Ne vous inquiétez pas, les militaires, c'est pas mon genre. Je préfère les policiers, lança-t-elle avec un clin d'oeil avant de s'éloigner vers le bar.

Max mit un certain temps avant d'intégrer ce qu'elle venait de dire. Après un instant de latence, il revint à lui et se dit qu'il devait répondre quelque chose.

-Non mais je m'inquiète pas, protesta-t-il dans le vent alors qu'elle était déjà loin. Je m'en fous, hein.

Elle ne l'entendit pas.

Marcel perdit son tour de billard contre Jean-Claude. Il lança un regard dépité en direction de Rose qui sirotait son propre verre de schnaps à la gentiane sans être perturbée. Max n'avait pas réalisé qu'ils devraient s'affronter tous les deux pour le dernier tour. Il y avait égalité, s'il gagnait, son équipe l'emportait. Le jeu devint tout de suite plus intéressant et apparemment, l'équipe perdante aurait un gage. Décidément, c'était une obsession chez ces militaires. Peut-être que s'il l'emportait, Marcel laisserait tomber celui qu'il avait donné à Max après la fondue.

Il vint se placer face à la table de billard tandis que quelqu'un y posait le triangle avec les billes. Rose saisit une canne et lui lança un sourire de défi.

-Pas trop peur de perdre contre une femme ? demanda-t-elle en haussant les sourcils.

Max oublia Marcel et toutes ses interrogations précédentes pour se concentrer sur le jeu. Il ne pouvait pas perdre. Il en allait de son honneur. En plus, il savait très bien que Rose ne manquerait pas de raconter à tout le commissariat qu'elle l'avait battu au billard. Il était hors de question que la Commissaire ou Râteau aient une occasion de plus de se moquer de lui.

-Pour l'instant, la seule fois où je vous ai vu utiliser un billard, c'était pour cacher une arme du crime. Donc je la ramènerais pas si j'étais vous, murmura-t-il afin que personne d'autre ne l'entende.

Le sourire de Rose flancha imperceptiblement et Max repensa au moment où il avait trouvé le pistolet chez elle. Il s'était fait une joie de réussir à la déstabiliser, de la voir se décomposer. De lui passer les menottes… OK, c'était pas le moment de penser à ça. Il croisa le regard le Rose, elle battit des paupières et baissa les yeux pour fixer un point indéterminé sur le tapis vert de la table de billard. Est-ce qu'elle avait rougi ? Max sentit son coeur s'emballer, ce n'était pas le genre de Rose de rougir. Au lieu de la taquiner et de le lui faire remarquer comme il l'aurait sûrement fait d'ordinaire, il déglutit et détourna lui aussi le regard.

C'était à lui de jouer. Il sentait les yeux de Rose peser sur lui de façon beaucoup trop oppressante. Avec un effort de concentration, en ayant l'impression de jouer sa vie dans cette partie, il tira la bille blanche dans le tas et parvint à faire rentrer une bille pleine. Au deuxième tour, il en rentra une autre mais celle-ci ricocha sur une bille cerclée qui rentra aussi. C'était au tour de Rose, qui lui adressa un sourire satisfait avant de se mettre en position.

Il continuèrent à jouer plus ou moins chacun son tour. Max fut surpris de constater qu'en effet, Rose savait très bien jouer au billard, mais il se dit qu'à la reflexion, ce n'était peut-être pas si étonnant venant de quelqu'un qui avait été élevé dans le luxe le plus total. En plus de ça, sa théorie comme quoi elle s'entrainait dans son cabinet quand elle n'avait pas de patients ne devait pas être très loin de la réalité. Ils échangèrent quelques piques, comme à leur habitude dès qu'ils étaient ensemble plus de cinq minutes, et Max devait admettre qu'il passait un bon moment. D'ailleurs, il avait complètement oublié pourquoi il était si contrarié quelques minutes auparavant. Ses coéquipiers lui tapèrent dans la main après la réussite de plusieurs coups d'affilée et Max leva les bras en signe de triomphe.

-Dans les dents, Bellecour ! s'exclama-t-il avec jubilation à l'adresse de Rose qui affichait un air blasé.

Il ne lui restait qu'une seule bille à rentrer, la victoire était toute proche. Il pouvait y arriver. Fred et Jean-Claude l'encouragèrent en lui tapant dans le dos. Il fit mine se s'échauffer en faisant tourner ses bras. Ça ne servait à rien, mais toutes les techniques étaient bonnes pour déstabiliser l'adversaire.

-Je vous trouve bien sûr de vous, lança Rose sans avoir l'air impressionnée le moins du monde. Ça va vous faire du bien un petit saut dans la neige en guise de gage, quand j'aurai gagné.

-C'est ça ouais, éluda-t-il avec dédain.

Il venait de rentrer trois billes d'un coup, il sentait qu'il était dans une bonne lancée. Cependant, il en restait seulement deux à Rose, alors il n'avait pas intérêt à rater son coup. Après encore quelques échauffement de bras et un autre verre de schnaps à la gentiane, il se mit en position, prit son temps pour viser, tira et… ce fut la bille blanche qui rentra.

-Merde ! jura-t-il en jetant sa canne à travers la pièce. Il se prit la tête entre les mains à la manière dramatique d'un footballeur qui vient de rater le dernier tir au but après les prolongations. Rose se plaça tout près de lui et lui tapota l'épaule. Elle se pencha pour lui chuchoter quelque chose à l'oreille, ce qui le fit imperceptiblement frissonner.

-C'est pas grave Max, on s'entrainera ensemble quand on rentrera à Lille. Et maintenant, admirez l'artiste.

En moins d'une minute, elle évacua la bille numéro 9 qui était dans une position facile. Il ne lui en restait qu'une, Max retint son souffle. Elle pouvait rater, exactement de la même manière que lui, et il aurait ainsi encore toutes ses chances. C'était un angle particulièrement compliqué.

Pour jouer, Rose se pencha sur la table de billard et sa robe, déjà pas très longue au demeurant, se souleva un peu, révélant encore plus ses jambes. Max entrevit le coup d'oeil appréciateur que lui jeta Marcel, qui n'avait visiblement pas l'air gêné de la reluquer sans vergogne. Voilà qu'il lui reprenait l'envie de lui sauter à la gorge… Qu'est-ce qui lui arrivait ? Il était tellement occupé à fusiller Marcel du regard qu'il ne remarqua même pas Rose jouer. Le « tac » familier de la canne heurtant la bille blanche lui fit tourner la tête et il eut juste le temps de voir la dernière bille rentrer dans le trou central de droite. Rose poussa un cri de victoire avant de lui tirer la langue. Max avait perdu.

Quinze minutes plus tard, il se retrouvait à sauter dans la neige en sous-vêtements accompagné de ses deux coéquipiers perdants. Lorsqu'il revint sur la terrasse, complètement frigorifié, tout le monde applaudit en poussant des acclamations. Même après trois verres de schnaps à la gentiane, le froid lui brûlait la peau avec une ardeur dévorante. Il se dépêcha de se rhabiller, tout comme Fred et Jean-Claude que la condition de militaires surentrainés semblait aider à supporter les températures extrêmes avec un peu plus de facilité. Mais lorsque Rose lui tendit une couverture dans laquelle il s'enveloppa, il eut finalement l'impression que ça allait déjà mieux.

Une fois retournés à l'intérieur, et après s'être un peu réchauffés, ils se dirent tous bonne nuit et se promirent de remettre ça avant la fin de leur séjour. Avant de partir, Marcel fit un signe bizarre à Max pour lui signifier de ne pas oublier de parler de lui à Rose. Max en avait marre des gages, il s'était finalement coltiné la neige, il estimait avoir eu sa dose pour le séjour. Les quatre militaires partirent de leur côté, leurs chambres se trouvant à l'autre bout de l'hôtel et Rose et Max se retrouvèrent alors tous les deux dans le couloir faiblement éclairé par de petites lampes murales. Il sentait encore les effets de l'alcool qui ne s'étaient pas tout à fait dissipés malgré son plongeon dans la neige. Instinctivement, il se tourna vers Rose, dont il distinguait seulement une partie du visage dans la pénombre du corridor. Même là, elle était jolie. Il faillit le lui dire mais il se retint au dernier moment, surpris par ses propres pensées. Ce fut elle qui interrompit le silence qui avait commencé à s'installer entre eux.

-Vous ne m'en voulez pas trop ?

-De ?

-De vous avoir mis une véritable raclée au billard. Elle se mit à rire doucement et Max remarqua l'éclat brillant de ses yeux dans l'obscurité.

-Faut pas exagérer non plus, répliqua-t-il en souriant malgré lui, ça s'est joué à pas grand chose.

-N'empêche que j'ai gagné, insista Rose, toujours le sourire aux lèvres.

Ils se regardèrent quelques instants sans rien dire, plantés au milieu du couloir au lieu de retourner dans leurs chambres respectives. Une fois de plus, Rose mit fin au silence, prenant Max au dépourvu.

-Désolée de m'être incrustée dans votre groupe d'amis.

Elle se passa la main dans les cheveux d'un air un peu embarrassé et Max suivit lentement ses doigts du regard sans pouvoir s'en empêcher. L'occasion de la taquiner était parfaite.

-C'est pas grave. Je sais que vous avez pas beaucoup d'amis, je veux bien partager avec vous, finit-t-il par dire d'un ton moqueur, mais sans grande méchanceté.

Rose sourit sans le regarder.

-Ah bon, répondit-elle simplement, c'est gentil d'aider une pauvre sans-amis comme moi…

Leurs petites chamailleries habituelles avaient pris une autre tournure, Max s'en rendait bien compte, mais les évènements de la soirée, associés à tout ce qu'il avait bu, l'avaient rendu étonnement audacieux.

-Si c'est vous… commença-t-il sans très bien savoir comment il allait terminer sa phrase.

Ils s'étaient imperceptiblement rapprochés. Rose lui sourit et il se sentit lui sourire bêtement à son tour. S'il avait eu froid avant à cause de son escapade dans la neige, ce n'était à présent plus du tout le cas.

-Je ne savais pas que j'étais si spéciale, poursuivit Rose dans un murmure.

Alors que Max avait passé la soirée à essayer de s'éloigner d'elle, il réalisa soudain que ça ne le dérangeait pas d'être aussi proche. Plus encore : ça ne l'aurait pas dérangé de se rapprocher davantage. Rose n'avait pas l'air de détester ça non plus, elle recula et finit par s'adosser au mur qui se trouvait derrière elle tandis que Max se rapprochait encore. Il ne savait pas très bien ce qu'il faisait, mais il était comme poussé par une force invisible contre laquelle il n'avait pas envie de lutter. Il la surplombait, et elle cligna lentement des yeux en l'observant à travers ses cils avec un regard brûlant. Leurs visages étaient très proches, mais à cause de la pénombre, il n'arrivait pas à distinguer ses pupilles dans ses immenses yeux sombres. Les siennes auraient pu être complètement dilatées, il s'en fichait totalement.

-Bonsoooooiiiiiiir, fit soudain une voix théâtrale toute proche. Ils se tournèrent en même temps pour se retrouver nez à nez avec Barbara Bellecour qui se tenait au milieu du couloir, en robe de chambre, une tasse fumante à la main.

Max fit un bond en arrière d'un mètre cinquante tandis que Rose se décalait sur le côté en fixant le sol d'un air vaguement gêné. Les yeux de Barbara allèrent de l'un à l'autre avec confusion, puis ses lèvres s'étirèrent en un sourire entendu. Elle but une gorgée de la boisson qu'elle tenait dans sa tasse en les observant scrupuleusement par dessus le liquide fumant. Max avait envie de mourir.

-Qu'est-ce que vous faites ici, tous les deux ?! interrogea-t-elle d'une voix forte qui allait sans doute réveiller tout l'hôtel.

Avant qu'elle ne puisse ajouter le moindre commentaire, Max fit mine de regarder son poignet et poussa une exclamation de stupeur. Il n'avait pas sa montre. Tant pis, il faudrait que ça fasse l'affaire.

-Wouah, vous avez vu l'heure ! s'exclama-t-il en feignant la surprise, faut vraiment que j'aille dormir moi, c'est les vacances mais faut pas déconner !

Il essaya d'éviter leur regard mais il ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil à Rose, qui était toujours adossée au mur dans la même position que cinq minutes auparavant, quand ils n'étaient qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Elle affichait un petit sourire amusé, avant que sa mère ne se tourne vers elle.

-Tu fais ça avec tous tes patients ?

Le sourire de Rose s'effaça instantanément. Max profita de cet instant de distraction pour s'enfuir sans qu'elles s'en aperçoivent. Il essaya de ne pas penser à ce qui se serait passé si Barbara ne les avait pas interrompus. Cela le troubla tellement qu'il mit un certain temps avant de retrouver sa chambre.