Chapitre 4 : Hors-piste
C'était le grand jour. Rose allait skier. Elle était fermement harnachée dans sa combinaison violette et elle avait étudié la carte de la montagne avec attention pour repérer toutes les pistes vertes. Il fallait commencer par quelque chose de facile. Elle ne risquerait pas de croiser Max, qui ne skiait que sur les pistes les plus difficiles.
Mais avant toute chose, il fallait affronter l'une des grandes épreuves qu'impliquait la pratique du ski : le télésiège. Et c'était précisément à cette étape que se trouvait Rose. Elle avait surmonté ce qui, selon elle, était déjà la moitié de la difficulté, à savoir s'asseoir sur le télésiège en question. A présent, elle n'avait pas d'autre choix que de s'en remettre aux lois de la physique et à la fine rambarde qui la séparait du vide. Assise, fermement prête à ce que son siège s'envole vers d'autres cieux, elle regardait droit devant elle en attendant que le mécanisme se mette en mouvement. Elle sentit soudain quelque chose remuer sur sa droite. Alors qu'elle aurait préféré être seule pour faire des exercices de respiration tranquillement durant le trajet, quelqu'un s'était assis à côté d'elle sur le siège qui était encore vide. Elle tourna la tête. Combinaison orange. Sérieusement ? Le télésiège se mit soudainement en marche et ses skis se décollèrent du sol avant qu'elle ait pu formuler la moindre pensée cohérente. Elle sentit son visage se décomposer. Est-ce qu'il y avait une force supérieure qui faisait en sorte qu'ils se tombent systématiquement dessus aux pires moments ?
Max et elle se dévisagèrent un instant sans rien dire et Rose se rappela de ce qui s'était passé la veille, ou plutôt de ce qui avait failli se passer, avant que sa mère ne débarque sans prévenir. Plusieurs expressions passèrent sur le visage de Max entre confusion, embarras, indécision, et finalement, il se décida pour un sourire narquois, ce qui, d'après Rose, ne disait rien qui vaille.
-Tiens, mais je vais vous voir en action, ça va être marrant, dit-il d'une voix amusée. Je me demande comment vous allez tenir sur vos skis, avec vos jambes de bébé faon.
Rose fronça les sourcils. Très bien. Si c'était comme ça qu'il voulait commencer la journée.
-Vous devez vous trouver hilarant. Bonjour, déjà.
-Rooh, si on peut même plus blaguer, protesta-t-il, vous êtes pas du matin, vous.
Rose n'était pas d'humeur à plaisanter. Le télésiège s'élevait de plus en plus à travers les sapins si bien qu'ils étaient maintenant à plusieurs mètres du sol et elle sentait le vent froid de la montagne lui fouetter le visage. Elle se résolut à fixer le ciel puisque regarder à n'importe quel autre endroit lui retournait désagréablement l'estomac. Ne regarde pas en bas, ne regarde pas en bas, pensa-t-elle.
-Ça va ? demanda soudain Max, vous dites rien, c'est louche.
Rose n'avait pas envie de lui expliquer son problème. Cependant, elle savait très bien que pour dépasser ses peurs, le meilleur moyen était de les assumer afin de mieux pouvoir les affronter. Elle marmonna entre ses dents :
-Jailevertige.
Elle ne pouvait pas faire mieux. Malheureusement, Max n'avait pas l'air disposé à lâcher l'affaire aussi rapidement.
-Faut articuler quand vous parlez.
-J'ai. Le. Vertige ! s'exclama-t-elle, complètement mortifiée.
Max la fixa avec un air de profonde incompréhension pendant de longues secondes. Puis il secoua la tête comme si elle avait prononcé la chose la plus incongrue au monde.
-Quoiiiiiii ? Mais vous risquez rien, là ! C'est pour les débiles d'avoir le vertige, regardez, on est attachés.
Il se mit à secouer sans délicatesse la barre transversale qui se trouvait devant eux, ce qui fit chanceler l'ensemble de la structure sur laquelle ils étaient assis. Avec un glapissement peu honorable, Rose se colla à lui en s'agrippant à son bras. Si c'était ainsi qu'elle devait mourir, autant en profiter un minimum. Au même moment, le télésiège émit un grincement sinistre et s'arrêta soudain dans un dans un tremblement de fin du monde. Rose sentit alors son ski droit se détacher. Avant qu'elle ait pu esquisser le moindre mouvement, il fut emporté par les lois de la gravité et alla s'écraser quinze mètres plus bas au bord d'une piste rouge. Max et elle suivirent la trajectoire de la chute du regard puis se dévisagèrent mutuellement avec des yeux ronds.
-Max.
-Oui ?
-J'ai perdu mon ski.
-J'ai vu.
-C'EST VOTRE FAUTE, A SECOUER LA RAMBARDE COMME UN MALADE, explosa-t-elle soudain en lui secouant le bras, auquel elle resta cependant résolument accrochée. La situation dans laquelle ils se trouvaient à présent n'avait en rien atténué ses angoisses. Et en plus de ça il lui manquait un ski maintenant. Elle fut scandalisée de voir Max éclater de rire.
-Votre tête ! s'esclaffa-t-il. J'ai hâte de voir comment vous allez récupérer ça !
-Vous allez venir avec moi, ordonna Rose. Elle fixa sur lui un regard qui se voulait autoritaire tandis qu'il continuait à se tordre de rire.
-Hahaha, encore plus drôle. C'est votre ski, c'est votre problème, déclara-t-il en haussant les épaules.
-Vous vous fichez de moi ?! C'est à cause de vous que tout ça est arrivé !
-Mais n'importe quoi, les télésièges ça s'arrête tout le temps. Il doit y avoir un clampin qui s'est vautré à l'arrivée. Et puis qu'est-ce que j'y peux moi, si vous savez pas mettre vos skis correctement ?
Rose avait envie de hurler de frustration.
-Aaaah, vous êtes insupportable ! finit-elle par s'exclamer, hors d'elle. Max était resté calme et ne paraissait pas le moins du monde affecté par la situation.
-Pourquoi vous me collez tout le temps, alors ? demanda-t-il tranquillement avec un petit sourire énervant.
-J'étais sur le télésiège avant vous !
-Et là, c'est moi qui suis accroché à votre bras comme une sangsue, peut-être ?
Elle le lâcha immédiatement en grommelant puis se tourna du côté opposé, les bras croisés sur sa poitrine. On aurait pu croire qu'elle boudait, mais c'était en fait une forme de protestation silencieuse très élaborée.
-C'est pas la peine de bouder, poursuivit Max. Allez, si vous voulez vous accrocher à quelque chose, dans ma grande générosité, je vous prête mon bras.
Il lui tendit son bras avec théâtralité mais Rose, toujours tournée sur le côté, lui lança un regard mauvais par dessus son épaule. Elle en avait marre de Max qui se débrouillait toujours pour être à la fois insupportable et adorable. Ça lui retournait le cerveau et elle avait pour le moment d'autres chats à fouetter que d'être dans tous ses états à cause de lui. Notamment le fait qu'elle était suspendue dans le vide sur un télésiège cassé avec un seul ski et qu'elle allait probablement y mourir de froid et de faim. Soudain, le télésiège se remit en marche avec un nouveau tremblement. En laissant échapper une exclamation de surprise, elle s'agrippa instinctivement au bras de Max toujours tendu devant elle. Il lui sourit d'un air triomphant et elle le fusilla du regard, mais ne le lâcha pas.
Rose fit la tête tout le reste de la montée. À l'arrivée, elle parvint par miracle à descendre du télésiège avec son unique ski, qu'elle enleva après s'être placée sur le côté de la piste. Max, qui avait glissé à côté d'elle dans un mouvement fluide, se déchaussa à son tour, mit ses skis sous son bras et y ajouta celui de Rose avant qu'elle ait pu réagir.
-Qu'est-ce que vous faites ?
-Je croyais qu'on allait chercher votre ski, répondit-il comme si c'était l'évidence même.
Il la regarda dans les yeux avec un faux air innocent particulièrement exaspérant. Rose était entourée de neige, mais elle sentit son coeur fondre. Bon sang, la proximité de Max la rendait terriblement niaise, c'était pathétique. Elle se dit avec désespoir qu'il ne lui en fallait vraiment pas beaucoup pour être complètement sous le charme.
-Pourquoi vous faites semblant d'être le dernier des crétins, si c'est pour finalement être gentil ? maugréa-t-elle dans sa direction alors qu'il commençait à marcher.
-Pour le plaisir de vous insupporter au quotidien, lança-il par dessus son épaule. Rose leva les yeux au ciel, il était probablement sincère.
Elle lui emboita le pas le long des pylônes du télésiège. La descente leur prit une bonne vingtaine de minutes, mais au bout d'un moment, ils arrivèrent un peu essoufflés à l'endroit où s'était échoué le ski de Rose. Ils le retrouvèrent sans difficulté au bord de la piste, à côté d'un bois de conifères. Une fois qu'ils l'eurent récupéré, Max chaussa ses skis avec une rapidité déconcertante.
-Allez on y va, piste rouge babyyyyyyy, s'exclama-t-il avec enthousiasme.
Oh mer…credi, pensa Rose. Elle n'avait pas réalisé qu'il faudrait descendre la piste avec lui.
-Attendez, dit-elle soudain, j'ai envie de faire pipi. Vous n'avez cas descendre sans moi.
Max leva les yeux au ciel avec impatience.
-Vous êtes sérieuse ? Il parut réfléchir un instant, puis prendre une décision. Allez-y, je vous attends.
Le plan de Rose ne fonctionnait absolument pas comme prévu. Elle n'avait pas du tout envie d'aller aux toilettes. Ce dont elle avait envie, c'était éviter à tout prix que Max la voie sur des skis. C'était bien le moment pour faire son gentleman.
-Non non, ce n'est pas la peine, insista-t-elle avec un sourire d'excuse, je vous assure, je vais me débrouiller.
-C'est bon, j'attends. Allez, dépêchez-vous.
Il lui fit un petit signe de la main pour lui indiquer les arbres au bord de la piste puis resta planté là à la regarder avec un air d'expectative. Rose souffla d'exaspération. Tant qu'à faire, elle n'avait cas aller se cacher dans un fourré et attendre. Peut-être que si elle prenait trop de temps, il finirait par se lasser et par descendre la piste tout seul. Elle finit donc par se frayer tant bien que mal un chemin entre les sapins qui bordaient la piste en maudissant ce début de journée jusqu'à ce qu'elle repère un buisson particulièrement dense qui pourrait servir de cachette. Alors qu'elle contournait le buisson, elle aperçut soudain un corps étendu sur le sol, autour duquel des tâches de sang parsemaient la neige. Un corps qui portait une combinaison orange.
Rose eut un mouvement de recul et faillit tomber en arrière. À cause de la combinaison, elle avait cru pendant une seconde que c'était le corps de Max qui gisait devant elle, entouré de neige ensanglantée. Mais un instant plus tard, elle reconnut l'allemand qu'elle avait croisé à l'hôtel et qui avait la même combinaison de ski que lui. Il avait les yeux grands ouverts et le corps bizarrement déformé, ce qui ne laissait pas de grands doutes quant à son état vital. Incapable de crier, elle fit un effort pour reprendre le contrôle de ses jambes et se mit à courir en direction de Max. Ce dernier, bien vivant, l'attendait à proximité des arbres en regardant de l'autre côté de la piste, sans la moindre idée de ce qui était entrain de se passer. Arrivée à sa hauteur, Rose, dans sa panique, se prit les pieds dans la neige et s'étala de tout son long, entrainant Max dans sa chute. Celui-ci laissa échapper une exclamation de surprise alors qu'ils basculaient tous les deux dans la neige.
-Mais ça va pas bien ! protesta-t-il avec incrédulité après avoir amorti la chute. Ils étaient tombés l'un sur l'autre dans un amas de bras et de jambes et Rose tenta de se dégager pour expliquer la situation.
-Un ca… un ca…
Elle se maudit d'avoir la langue si pâteuse et les membres si tremblants. En temps normal, les scènes de ce genre ne la mettaient pas dans un état pareil. Max se redressa sur ses coudes et elle sentit une main se poser sur sa taille. Leurs visages était à vingt centimètres.
-Un quoi ? demanda Max en la dévisageant avec un amusement qui se teinta d'inquiétude lorsqu'il vit son visage. Elle devait avoir l'air complètement paniquée. Elle avait sûrement des branches dans les cheveux.
-UN CA-DAVRE ! Finit-elle par articuler, et le visage de Max pâlit en un instant tandis que ses yeux s'écarquillaient comme des soucoupes.
Il poussa un soupir et laissa retomber sa tête dans la neige. Rose, qui était appuyée sur sa poitrine fut entrainée par le mouvement. Elle l'entendit souffler d'un air désabusé.
-J'étais censé être en vacances.
