Le soir tombait vite en cette saison et, malgré l'heure pas encore si tardive, le crépuscule se faisait déjà sentir. Geralt commença par aller voir Ablette – qu'il avait attachée juste sous la maison – pour s'assurer qu'elle ne manquait de rien, puis s'éloigna un peu de la cabane dans l'espoir d'apercevoir Isane, ses pas faisant bruisser le tapis de feuilles mortes qui recouvrait le sol de la forêt.
Il la trouva bientôt à demi camouflée dans un bosquet, l'embout de sa sarbacane posé sur les lèvres. Comprenant qu'elle attendait le moment opportun pour frapper une proie qu'il ne pouvait voir depuis l'endroit où il se trouvait, Geralt s'immobilisa et patienta. Quelques instants plus tard, il reconnut la queue touffue d'un lapin Isane tira et la fléchette atteignit l'animal dans le flanc. Satisfaite, la sorceleuse se redressa et parcourut les quelques mètres qui la séparaient de sa prise Geralt en profita pour aller à sa rencontre.
-Joli tir, commenta-t-il.
-Merci, répondit-elle sans sourire.
Maintenant qu'ils étaient seuls, il semblait évident qu'elle allait le harceler de questions.
-Geralt, qui est cette fille ? D'où est-ce que vous venez et où est-ce que tu l'emmènes ?
Comprenant qu'il n'y couperait pas, Geralt poussa un profond soupir et lui raconta tout : son Droit de Surprise, la guerre avec Nilfgaard et la sombre menace qui planait au-dessus de la tête de la jeune princesse de Cintra. Il ignorait pourquoi, mais il avait la certitude qu'il pouvait se confier à Isane, et cela lui faisait du bien.
-Je veux l'emmener à Kaer Morhen, expliqua-t-il encore. Là-bas, nous serons en sécurité, et elle pourra recevoir un entraînement.
-Tu ne vas tout de même pas lui faire subir l'épreuve des Herbes et les Modifications ? s'indigna Isane, ses cheveux s'électrifiant légèrement autour de sa tête, lui octroyant une aura de danger.
-Ce n'est pas le plus important, assura-t-il. Je veux simplement qu'elle soit capable de manier une épée pour pouvoir se défendre.
-Et tu as vraiment besoin du pendule, du tourniquet et du Souffroir pour lui apprendre à manier une lame ? Est-ce vraiment nécessaire ?
Elle se tut et soupira.
D'un geste sans doute inconscient, elle regroupa sur son épaule gauche ses longs cheveux aux racines tressées et Geralt eut la vague impression qu'elle voulait s'assurer qu'ils étaient bien réels : à Kaer Morhen, elle avait dû porter la même coupe courte et mal taillée que les garçons à Kaer Morhen, l'esthétique n'avait pas la moindre importance.
-Comment t'en es-tu sortie ? questionna Geralt d'un ton très calme. On dit que seuls ceux d'entre nous qui se trouvaient hors de la forteresse au moment de l'attaque ont survécu. Or Vesemir…
-Vesemir n'est pas omniscient ! s'écria Isane.
Elle avait parlé d'une voix si perçante qu'une corneille perchée sur la branche dénudée d'un hêtre prit peur et s'envola aussitôt. Elle se tut de nouveau et respira profondément.
-Ne l'emmène pas là-bas, souffla-t-elle au bout d'un moment. Cet endroit est maudit.
-Cet endroit a été notre maison pendant des années, la contredit Geralt.
-Cet endroit a été notre prison, tu veux dire ? railla Isane.
Elle ferma les yeux et respira profondément en caressant ses cheveux d'un geste nerveux puis, lorsqu'elle rouvrit les paupières, son regard s'était adouci.
-Vous pouvez rester chez moi autant de temps que vous le voudrez, dit-elle en reprenant le chemin de la cabane. Je chasserai Mourioche aussi souvent que cela sera nécessaire.
-C'est très aimable à toi de le proposer, répondit-il en marchant à ses côtés, mais la route jusqu'à Kaer Morhen est encore longue et j'aimerais y arriver avant l'hiver. Nous repartirons demain matin.
-Dans ce cas laisse-moi vous accompagner jusqu'à Maribor, le pria Isane.
Elle n'avait à priori aucune raison personnelle d'entreprendre ce voyage et ne chercha pas non plus à le justifier. Geralt supposa alors qu'elle avait juste envie – ou besoin ? – d'un peu de compagnie et se sentit flatté malgré lui qu'elle le juge digne de sa présence.
-Tu es la bienvenue, assura-t-il d'un ton tranquille.
Ils venaient d'arriver en vue de la cabane. La nuit commençait à tomber mais la luminosité décroissante ne gênait en rien les deux sorceleurs, qui possédaient le don de nyctalopie. Même le léger brouillard qui envahissait doucement la clairière ne parvenait pas encore à leur cacher la vue.
Une fois remontés dans la salle de vie éclairée de bougies, Isane commença à dépecer le lapin sous le regard dégoûté de Ciri, puis le fit cuire en ragoût dans une grande marmite. Ils ne parlèrent pas beaucoup tandis qu'ils mangeaient et, remarquant que sa protégée tombait de fatigue, Geralt l'aida à gravir l'échelle qui menait à la chambre.
-Tu peux t'installer dans le lit, je dormirai par terre, déclara-t-il tandis que Ciri se glissait entre les draps.
-Je ne crois pas que tu vas dormir ici, lança-t-elle d'un air mutin.
Geralt fronça les sourcils et s'assit sur le bord du matelas de plumes.
-Ah non ? s'étonna-t-il. Et où voudrais-tu que je dorme ?
-Je crois que tu vas dormir avec Isane, répondit la jeune fille dans un sourire en coin.
-Qu'est-ce qui te fait dire ça ? interrogea-t-il encore, à la fois amusé et exaspéré.
-Parce qu'elle te rappelle l'époque où tu n'étais pas sorceleur, expliqua calmement Cirilla. Et même si on dit que les sorceleurs ne ressentent pas les émotions comme les humains, je suis sûre que la voir réveille des sentiments qui sommeillent en toi depuis longtemps. C'est comme… marcher avec une jambe engourdie… C'est douloureux au départ, mais les sensations finissent par revenir.
-C'est une comparaison intéressante, admit Geralt en se levant à nouveau, mais je te garantis que rien n'est engourdi chez moi.
Cette remarque fit apparaître une grimace sur le visage de Ciri – il l'entendit même marmonner le mot « Dégoûtant ! » – mais Geralt ne s'en formalisa pas. Il lui souhaita bonne nuit, lui assura une nouvelle fois qu'il viendrait dormir sur le plancher, au pied du lit, puis sortit de la pièce.
Geralt referma la porte de la chambre derrière lui le plus doucement possible puis redescendit l'échelle jusque dans la pièce de vie, où Isane avait déjà débarrassé les restes du dîner.
Elle s'était installée dans un fauteuil qu'elle avait poussé jusque devant la cheminée, L'Histoire du monde de Roderick de Novembre posé sur les genoux.
-Elle va réussir à dormir ? demanda-t-elle en refermant le livre, alors que Geralt se laissait tomber sur une chaise, à sa droite.
-Elle en a vu d'autres, assura-t-il.
Il y eut un moment de silence pendant lequel il se contenta d'observer les flammes qui dansaient dans l'âtre, réchauffant agréablement son visage.
L'odeur de feu de bois mêlé à celui de l'air automnal avait quelque chose de réconfortant, comme un cocon dans lequel on se calfeutre pour hiberner. Cette odeur, remarqua Geralt, lui rappelait quelque chose qu'il n'avait connu qu'une seule fois dans sa vie, lorsqu'il vivait chez Yennefer, à Vengerberg : un véritable foyer.
-Tu ne portes pas ton médaillon, fit-il remarquer au bout d'un moment, dans l'espoir de chasser cette drôle d'impression.
-Pourquoi le porterais-je ? rétorqua Isane. Ce n'est pas qui je suis.
-Et qui es-tu, alors ? questionna-t-il. Que fais-tu de tes journées ? Tu te caches !
-Je survis ! gronda-t-elle en lui lançant un regard noir. Je mène une existence paisible qui me convient parfaitement.
-Tu ne t'ennuies donc jamais ? insista-t-il, sceptique.
-Je… commença Isane avant de s'interrompre.
Elle n'avait pas besoin d'en dire plus. Bien sûr qu'elle trouvait le temps long, seule dans cette cahute, avec un esprit frappeur pour seul visiteur. C'était pour cette raison qu'elle avait décidé de les accompagner jusqu'à Maribor.
-Entre l'ennui et Kaer Morhen, je préfère l'ennui, murmura-t-elle finalement en baissant les yeux sur le livre qu'elle tenait toujours entre ses mains.
Elle avait de nouveau regroupé ses longs cheveux blonds-roux sur son épaule gauche, dévoilant son cou et la naissance de sa clavicule droite. Le feu qui continuait de crépiter dans la cheminée éclairait sa peau diaphane, projetant des ombres sur ses muscles saillants. Une fine ligne blanche s'en détachait néanmoins, et Geralt se pencha pour mieux la voir.
-Puisque tu mènes une vie tranquille, je suppose que tu t'es fait ça en dépeçant un animal, commenta-t-il d'un ton qui se voulait neutre.
Isane tira sur le col de sa chemise dans un réflexe pour masquer sa cicatrice.
-J'en ai une aussi, poursuivit-il en découvrant son propre cou. Je la dois à une strige[1].
Interloquée, Isane observa la marque que lui montrait Geralt avec l'air de quelqu'un qui n'a pas envie de succomber à la curiosité, mais qui le fait quand même. Voyant qu'elle ne disait toujours rien, Geralt se leva et retira son pourpoint puis sa chemise, dévoilant son torse aussi poilu que musclé sur lequel pendait son médaillon à l'effigie du loup.
-Celle-ci, poursuivit-il en désignant une grosse marque sur le haut de son bras droit, m'a été faite par un vodianoï[2] alors que je servais d'interprète à un prince humain amoureux d'une sirène.
Il marqua une pause et Isane leva lentement les yeux vers lui.
-Et celle-là, reprit-il en passant le pouce le long de ses côtes, me rappelle un combat épique contre une kikimorrhe[3] dans les marais, près de Blaviken.
Les yeux sombres d'Isane brillaient à la lueur du feu mais son expression était indéchiffrable. Elle se leva néanmoins d'un geste lent et s'approcha, les doigts tendus d'un air hésitant. Geralt tressaillit lorsqu'elle le toucha, pourtant sa peau n'était pas si froide que ça. Elle caressa doucement ses cicatrices rugueuses, une à une, et Geralt la laissa faire.
Isane recula subitement mais contre toute attente, elle commença à défaire les boucles qui retenaient son bustier en cuir. Après l'avoir posé sur le fauteuil où elle avait laissé son livre, elle attrapa les pans de la chemise qui lui collait à la peau, laissant deviner ses formes au travers du tissu, et après un instant d'hésitation, la fit passer par-dessus sa tête.
Ils étaient à égalité, à présent – tous deux à moitié dévêtus. La cicatrice que Geralt avait aperçue plus tôt sur sa clavicule n'était que la partie émergée de l'iceberg : en fait, elle descendait le long de sa poitrine et venait mourir sous son aisselle.
Tout comme elle l'avait fait quelques instants auparavant, Geralt s'approcha et posa ses doigts sur sa peau si claire qu'elle en était presque translucide – une peau incroyablement douce.
-Qu'est-ce qui t'a fait ça ? chuchota-t-il.
-Quelle importance ? murmura-t-elle en retour. Je ne la porte pas comme un trophée.
Geralt retira sa main. Il y avait comme une once de condescendance dans le ton qu'elle avait employé. Légèrement vexé, il voulut se détourner pour renfiler sa chemise et son pourpoint mais avant qu'il n'ait eu le temps de lui tourner le dos, elle l'avait attrapé par le bras et se pendit à son cou.
Surpris par son brusque changement d'attitude, Geralt ne réagit pas tout de suite. Il lui fallut plusieurs secondes pour se rendre compte qu'elle l'embrassait et, lorsqu'il eut intégré cette information, il la serra contre son corps, peau contre peau, et l'embrassa en retour.
Isane était très différente du genre de femmes qu'il fréquentait ordinairement. Sa poitrine était menue, presque inexistante, contrastant avec ses abdominaux marqués et ses puissants biceps. Mais son visage, en revanche, avait gardé des traits très féminins, avec ses pommettes saillantes et sa bouche charnue.
Ses lèvres quittèrent son visage et glissèrent vers son cou. Elle s'arrêta un instant à l'endroit où la strige l'avait marqué avant de poursuivre vers ses pectoraux velus. Elle mordilla son téton gauche, lui arrachant un gémissement de douleur mêlé de désir.
N'en pouvant plus, il prit son visage dans ses mains d'un geste un peu brutal et l'embrassa langoureusement. Il sentit alors ses doigts s'attaquer à la ceinture qui retenait son pantalon de cuir et il l'attira un peu plus contre lui.
Ce qui se passa ensuite était un peu confus, aveuglé par l'envie comme il l'était. Pour sa défense, il pouvait difficilement se payer les services d'une prostituée d'auberge avec Ciri en train de dormir dans la même pièce. Isane et lui étaient à présent complètement nus, allongés sur la peau de bête étalée devant la cheminée. Son médaillon se mit légèrement à vibrer, mais Geralt ne le remarqua pas.
La chaleur de l'âtre réchauffait leurs corps emmêlés et couverts de sueur. Ses jambes athlétiques enroulées autour de ses hanches, Isane semblait habitée par une fougue que seule une trop longue abstinence pouvait provoquer. L'odeur de sa peau était sucrée, rappelant celle du lilas mauve – et celle de Yennefer par la même occasion, mais sans les groseilles à maquereau –, alors que lui… Il devait puer le cheval et la transpiration.
Isane enfoui soudain son visage dans le creux de son cou et Geralt sentit sa respiration s'accélérer encore davantage. Elle ne cria pas – lui non plus, d'ailleurs. Hors d'haleine, Geralt se laissa rouler sur le plancher et Isane se leva aussitôt. Intrigué, Geralt la suivit des yeux.
Elle se dirigea vers l'âtre et saisit le manche d'une louche avant de la tremper dans la marmite d'eau chaude. Elle rejeta ses longs cheveux en arrière et déversa le contenu de la louche sur sa poitrine. L'eau coula sur son buste et goûta le long de ses cuisses sur le parquet.
Jugeant qu'il ferait mieux de se laver lui aussi avant de monter se coucher dans la chambre de Ciri, Geralt se leva et s'approcha à son tour. Isane lui tendit la louche et recula jusque devant le feu pour laisser sa peau sécher à la chaleur des flammes.
-Ça faisait combien de temps que tu… ? interrogea-t-il avec curiosité, sans pour autant oser terminer sa phrase.
-Franchement, je ne me rappelle plus, répondit-elle en se tournant vers lui. Mais c'est un choix volontaire, assura-t-elle. Les hommes du peuple sont trop crasseux et les nantis trop arrogants.
-Et moi ? s'enquit-il en se frottant de haut en bas avec l'eau tiède.
-Toi, tu es les deux, expliqua-t-elle d'un ton amusé. Mais au moins, je te connais.
-On se connait mieux depuis cinq minutes, fit alors remarquer Geralt en se redressant.
-Tu le regrettes ? questionna Isane.
Il s'agissait d'une simple question, pas d'un piège comme les autres femmes aimaient en tendre. C'était l'avantage qu'offrait Isane en tant que sorceleuse : elle n'éprouvait pas de sentiment pour lui, n'était pas jalouse et n'attendait rien non plus.
-Non, dit-il simplement.
Comme il s'y était attendu, cette réponse ne sembla ni réjouir, ni gêner Isane. Elle ramassa ses vêtements éparpillés sur le sol et les renfila. Geralt ne tarda pas à l'imiter.
-J'ai promis à Ciri d'aller dormir au pied de son lit, déclara-t-il alors.
Cette fois encore, Isane accepta cette information sans montrer la moindre émotion.
-Et toi, où est-ce que tu vas dormir ? interrogea-t-il encore.
-Ici, répondit-elle simplement en désignant la peau de bête étendue devant la cheminée.
Geralt poussa une sorte de grognement guttural mais hocha finalement la tête.
-Dans ce cas, il ne me reste plus qu'à te souhaiter bonne nuit, conclut-il.
-Bonne nuit, Geralt, acquiesça-t-elle.
Le sorceleur se dirigea alors vers l'échelle et la gravit le plus silencieusement possible, ce qui n'était pas une mince affaire étant donné que chaque barreau craquait bruyamment sous son poids, et ce malgré le fait qu'il tenait sa lourde paire de bottes à la main.
-Geralt ? appela Isane à voix basse lorsqu'il eut atteint la mezzanine.
Il se retourna.
-Je suis contente de te revoir.
-Moi aussi, assura-t-il. Bonne nuit, Isane.
-Bonne nuit.
Tandis que son amante se rallongeait à l'endroit où ils venaient de faire l'amour, Geralt actionna la poignée de la porte de sa large main et entra dans la chambre de Ciri.
Tout était calme.
Trop calme.
[1] Strige : vampire du folklore polonais
[2] Vodianoï : créature amphibie de la mythologie slave
[3] Kikimorrhe : esprit de la maison à l'apparence chimérique du folklore slave
Merci à Chrisjedusor pour sa review du premier chapitre. N'hésitez pas à me laisser vos impressions si vous suivez cette histoire. Merci d'avance !
