Salut tout le monde,

Encore merci à Chrisjedusor pour ses reviews ! On retrouve nos sorceleurs directement après le combat contre le wendigo.

Bonne lecture !


Penché en avant, les bras tendus appuyés sur ses genoux pliés, et ses cheveux blancs dégoulinants de pluie et de sang sur les lambeaux de son plastron, Geralt tentait de retrouver une respiration et un rythme cardiaque normaux, et ne se rendit pas compte qu'Isane était restée à terre.

-Elle est blessée ! s'écria Cirilla, qui s'était à nouveau approchée avec Ablette et Solstice.

Geralt releva la tête et s'aperçut alors que Ciri disait vrai. Il se précipita vers Isane et se laissa tomber à genoux à ses côtés.

Sa respiration était forte et erratique. Dans sa chute, Isane s'était empalée sur les ramures du wendigo, se perforant la cuisse gauche.

-Ça va aller, assura Geralt en examinant la blessure. Ça saigne beaucoup mais tu t'en remettras.

Il appuya alors sa large main sur la plaie, arrachant à Isane un gémissement rauque.

-Tu auras juste une belle cicatrice en guise de trophée, ajouta-t-il, pince sans rire.

Cette remarqua sembla quelque peu amuser Isane car elle s'étrangla à moitié en étouffant un petit rire puis se mit à tousser.

-Cirilla, appela Geralt. Apporte-moi le coffret qui se trouve dans ma besace.

Sans discuter, la jeune fille se jeta à bas de la monture et s'exécuta.

-Continue d'appuyer sur la plaie pour qu'elle ne se remette pas à saigner, la pria-t-il encore.

Ciri s'agenouilla près d'Isane et posa ses mains délicates à la place de celles du sorceleur. Celui-ci ouvrit le coffret et en sortit deux fioles en cristal qui contenaient ses élixirs de sorceleur.

-Tu sais à quoi t'attendre ? demanda-t-il en se penchant vers sa patiente.

Les yeux écarquillés par la peur, Isane hocha néanmoins la tête avec résignation. Bien sûr qu'elle savait à quoi s'attendre. Geralt émit un son guttural en signe de compassion puis il ordonna à Ciri de retirer ses mains. Lentement, il versa plusieurs gouttes de la première potion sur la blessure luisante, qui se mit aussitôt à mousser. Il recommença ensuite avec la seconde décoction, provoquant un sifflement strident ainsi que de la fumée.

Isane serra les mâchoires pour ne pas hurler et se recroquevilla encore davantage sous l'effet de la douleur. Au bout de quelques secondes, son corps se détendit légèrement et la respiration se fit plus régulière tandis que Geralt lui bandait la jambe avec un morceau d'étoffe. La plupart des gens s'évanouissaient lorsqu'ils recevaient ce traitement, mais la sorceleuse était d'une toute autre trempe.

-Il faut qu'on reprenne la route, reprit Geralt en se redressant.

Il saisit Isane par les deux bras et la hissa à nouveau sur ses pieds.

-Tu penses pouvoir chevaucher seule ?

-Est-ce que j'ai le choix ? grommela-t-elle, ses longs cheveux blonds-roux et mouillés tombant tel un rideau devant son visage.

-Non répondit Geralt.

Isane étouffa une onomatopée qui ressemblait à « Hmpf » et prit appui sur les épaules de Geralt pour monter en selle.

-Heureusement que nous n'allons qu'à Razwan, ce soir, commenta-t-il en tirant sur les rênes d'Ablette.

Isane lui lança un regard mauvais mais ne répondit pas.


Les dernières heures de voyage semblèrent s'éterniser, Isane ne pouvant avancer qu'au pas sans prendre le risque de tomber de sa monture, la pluie n'ayant cessé de tomber et la potion de force des sorceleurs les ayant vidés de toute leur énergie. Finalement, il faisait déjà nuit noire lorsqu'ils atteignirent enfin Razwan.

-Attends ! dit Isane lorsqu'ils arrivèrent en vue des premières maisons.

Geralt tira sur ses rênes et Ablette s'immobilisa aussitôt.

-Quoi ? demanda le sorceleur avec impatience.

Sans prendre la peine de lui répondre, Isane se laissa glisser au sol, étouffant un grognement de douleur, puis débarrassa Solstice de sa selle et de ses bagages. Elle lui murmura encore quelques paroles en elfique puis la licorne repartit en direction de la forêt.

-Qu'est-ce que tu fais ? s'enquit vivement Geralt. Pourquoi est-ce que tu la laisses partir ?

-Elle ne peut pas passer la nuit dans cette ville de malheur, expliqua Isane avec humeur. Elle reviendra demain, quand je l'appellerai.

Geralt plissa les yeux. Isane avait tout fait pour les détourner de Razwan – pourquoi ?

-L'auberge est par-là, indiqua la sorceleuse d'un air résigné.

Geralt se jeta à bas de sa monture puis aida Ciri à descendre du dos d'Ablette avant de suivre Isane vers une enseigne indiquant « L'antre de la bête ».

-Réjouissant, commenta Geralt.

-Mais tellement à propos, grommela Isane avant de pousser la porte de l'établissement.

La clientèle de l'auberge, comme celle de toutes les tavernes, était d'humeur bruyante. Pourtant, un lourd silence s'abattit dans la salle à la seconde même où Isane posa le pied sur son parquet poisseux.

Tous les regards braqués sur elle, elle s'avança d'un pas lent vers le comptoir, sa cape étroitement fermée devant elle, et Geralt comprit qu'elle se donnait beaucoup de mal pour ne pas boiter – pour ne pas montrer le moindre signe de faiblesse. Lorsqu'elle arriva devant le tavernier, elle le dévisagea d'un regard pénétrant qui le fit aussitôt blêmir puis, sans avoir prononcé le moindre mot, fit un pas de côté pour laisser passer Geralt.

-Oh là, l'aubergiste ! dit-il d'un ton dégagé. Nous avons besoin de deux chambres pour la nuit.

Le regard du gargotier passa d'Isane à Geralt. Il tremblait.

-Je… balbutia-t-il en reculant d'un pas. Je…

-Tu quoi ? s'impatienta le sorceleur.

-Je n'ai qu'une seule chambre de libre ! s'écria enfin l'aubergiste, et Geralt poussa un soupir.

Si ce n'était que ça…

-Ça fera l'affaire, assura-t-il. Donne-moi les clés, ajouta-t-il en tendant la main.

Les doigts toujours tremblants, le tavernier attrapa un trousseau qui pendait à sa ceinture et en extirpa une clé sur laquelle était inscrit le chiffre sept. Geralt l'envisagea un instant d'un air satisfait puis donna la clé à Ciri. Toujours sans mot dire, Isane tendit alors la main vers elle et lui fit signe de la suivre en direction des escaliers.

Le tavernier les regarda s'éloigner avec l'air de quelqu'un qui a vu sa vie défiler devant ses yeux mais Geralt n'en avait pas terminé avec lui.

-Apporte-nous à manger, le pria-t-il.

Le regard apeuré de l'homme se posa à nouveau sur lui.

-Pour… combien de personnes ? demanda-t-il à voix basse.

Geralt fronça les sourcils et suivit le regard de l'aubergiste. Isane et Ciri montaient très lentement les marches qui montaient à l'étage, et Geralt comprit où l'homme voulait en venir.

-Pour moi et la petite, répondit-il calmement.

Comme il s'y était attendu, le visage du tavernier se décomposa encore un peu plus. Il était sur le point de faire dans son froc.

-Mais je te préviens, aubergiste, poursuivit Geralt. Un homme de ma stature ne se contente pas d'une demi-portion.

Et sans ajouter un mot, ni attendre de réponse, le sorceleur gravit à son tour les escaliers et ne tarda pas à rejoindre ses deux camarades devant la chambre au numéro sept.

Une fois la porte refermée derrière eux, Isane se laissa lourdement tomber sur une chaise en étouffant un grognement.

-Pas étonnant qu'ils te prennent pour un fantôme, tu es pâle comme la mort, fit remarquer Geralt.

Il s'agenouilla devant elle et détacha le cataplasme de fortune pour examiner la plaie.

-Une bonne nuit de sommeil, et ça sera de l'histoire ancienne, constata-t-il avec satisfaction. Toi et Ciri pouvez vous partager le lit.

-Tu ne crois tout de même pas que je vais réussir à dormir ici ? siffla-t-elle entre ses dents.

Geralt ouvrit la bouche mais avant qu'il ait eu le temps de répondre quoi que ce soit, on frappa à la porte.

-Sûrement notre dîner, devina-t-il.

Il se redressa et ouvrit le panneau de manière à ce que l'aubergiste ne puisse pas voir Isane.

-J'ai mis une assiette normale pour l'enfant et une avec le double pour vous, expliqua précipitamment le tavernier. Si cela ne suffit pas, je peux vous en apporter plus.

-Ça ira. Maintenant, va-t'en.

L'homme ne se le fit pas dire deux fois et Geralt porta le lourd plateau jusque sur une commande placée à côté de la fenêtre avant de tendre une assiette à Ciri et l'autre à Isane. Il s'agissait d'une soupe de lentille avec du lard qui semblait avoir cuit bien trop longtemps.

-Je ne suis pas si mauvaise cuisinière que ça, finalement, commenta Isane en se forçant à avaler chaque bouchée.

-C'est drôle, dit Geralt en goûtant à son tour, je me faisais exactement la même réflexion.

Cette fois, Isane ne put s'empêcher de sourire et même Cirilla eut un petit rire amusé. Ils finirent de manger en silence, puis Geralt conseilla à sa petite protégée d'aller se coucher.

-Toi aussi, ajouta-t-il à l'adresse d'Isane.

-Non, toi, va dormir, rétorqua-t-elle. Je préfère monter la garde.

-Pour quoi faire ? interrogea Geralt. Crois-tu que ces gens vont nous attaquer pendant notre sommeil ? Tu as vu à quel point ta seule présence les terrorise ?

-Oui, et d'ailleurs, j'ai bien envie de me vêtir d'un de ces draps blancs et de parcourir les rues jusqu'au petit matin, railla Isane.

Il y eut un moment de silence que seul le craquement des flammes dans la cheminée vint briser. Ciri s'était déjà glissée entre les draps et leur tournait le dos, mais Geralt savait qu'elle écoutait attentivement chacune de leurs paroles.

-Qu'est-ce qui t'est arrivé, Isane ? questionna-t-il à voix basse en se penchant vers elle.

-Et toi ? demanda-t-elle en retour. N'es-tu pas las de poser des questions ?

À ces mots, Geralt prit une grande inspiration. L'entêtement d'Isane lui rappelait un peu trop celui de Yennefer.

-Je ne peux pas te forcer à me parler… reprit-il.

-À la bonne heure !

-… mais si jamais tu changes d'avis, poursuivit-il comme si rien ne l'avait interrompu, alors sache que je serai là, comme je l'ai promis jadis, lorsque nous étions enfants.

À ces mots, le visage d'Isane se figea.

-Tu croyais peut-être que j'avais oublié ? murmura-t-il, à la fois amusé et blessé dans son orgueil.

Isane ne répondit pas mais le dévisagea longuement. Elle avait l'air passablement troublée Geralt pouvait presque voir la lutte intérieure qui faisait rage au fond de ses yeux sombres.

-Je vais me coucher, dit-elle enfin en se levant d'un geste brusque qui fit crisser les pieds de la chaise sur le plancher poussiéreux.

Elle se dévêtit en lui tournant le dos, ne gardant que son linge de corps, puis se glissa entre les draps, aux côtés de Ciri.


Isane était déjà debout lorsque Geralt se réveilla au chant du coq, le lendemain matin. En l'apercevant, il ne put s'empêcher de sourire.

Elle était vêtue d'une chainse blanche qui traînait jusqu'à ses pieds nus, ses longs cheveux tombant dans son dos, et observait par la fenêtre la rue en contrebas. Elle avait bien meilleure mine que la veille.

-Ne me dis pas que tu t'es amusée à leur faire peur ? sourit-il en s'approchant. Tu ressembles à une vraie dame blanche[1], comme ça !

Sans réfléchir, il avait posé ses larges mains sur ses épaules et Isane tressaillit au contact de ses doigts.

-Je suis simplement descendue aux cuisines me chercher une pomme, juste avant l'aube, expliqua-t-elle dans un sourire suffisant. Qu'est-ce que j'y peux, si l'aubergiste et sa femme étaient déjà debout et qu'ils ont trop d'imagination ?

Pour toute réponse, Geralt se contenta d'approuver d'une onomatopée gutturale.

-Vous devriez aller petit-déjeuner dans la salle, reprit la sorceleuse. Je vais partir devant et chercher Solstice.

-Dis plutôt que tu ne veux pas que les villageois te voient à la lueur du jour.

-Aussi, admit-elle.

Elle s'habilla aussi rapidement que silencieusement, et Geralt détailla chacun de ses faits et gestes. L'épreuve des Herbes et les Modifications avait beau l'avoir profondément changée, Geralt voyait toujours la fillette apeurée de Kaer Morhen.

-On se retrouve tout à l'heure, à la sortie de la ville ? suggéra-t-elle.


Geralt acquiesça d'un signe de tête, puis alla réveiller Ciri.

Lorsqu'ils descendirent dans la salle de l'auberge pour prendre le petit-déjeuner, tous les regards se tournèrent vers eux.

-Où est-elle ? s'enquit prudemment le tavernier.

-Qui ? demanda Geralt en retour.

Il ignorait toujours pourquoi Isane tenait à sa réputation de spectre, mais il avait la ferme intention de ne pas la trahir. L'homme jeta un regard effrayé autour de lui puis se pencha vers Geralt.

-La femme qui vous accompagnait, murmura-t-il.

-Personne ne nous accompagnait, répondit alors Geralt d'une voix assez forte pour que tout le monde présent puisse l'entendre.

À ces mots, Ciri releva vers lui un regard étonné mais il lui intima l'ordre silencieux de ne rien dire.

-Tu te moques de moi ? s'écria l'aubergiste. Nous l'avons tous vue !

-Ouais ! renchérirent plusieurs clients, comme un écho.

-Hm, fit Geralt. Il s'agirait donc d'une apparition ?

-D'un putain de fantôme, oui ! éructa un homme depuis l'autre bout de la pièce.

-Tu ne pourrais pas nous en débarrasser, sorceleur ? interrogea soudain le tavernier qui, en l'absence d'Isane, ne semblait plus avoir peur de le tutoyer. En échange, je t'offre le gîte et le couvert pour toi et la gamine, précisa-t-il.

-Comment veux-tu que je vous débarrasse de quelque chose que je ne peux pas voir ? rétorqua Geralt. Pour autant que je sache, le seul moyen de venir un bout d'un spectre est de lui donner ce qu'il est venu chercher. Alors, aubergiste ? Que vous veut ce fantôme ?

Cette fois encore, son visage perdit de ses couleurs mais l'homme ne se démonta pas :

-Si tu ne peux pas nous aider, sorceleur, alors paie ce que tu me dois et fous le camp !

-Avec grand plaisir, répliqua Geralt en déposant une poignée d'orins sur la table. Viens, Ciri, ajouta-t-il en se levant.

Sans discuter, la jeune fille l'imita et ils sortirent dans la fraîcheur de l'aurore.

Geralt commença par équiper Ablette tandis que Ciri lançait des regards circulaires autour d'elle.

-Où est Isane ? questionna-t-elle d'un air inquiet.

-Ne t'en fais pas pour elle, répondit Geralt en baissant la voix. Elle va nous rejoindre tout à l'heure.

La jeune fille s'efforça de sourire mais Geralt voyait bien que quelque chose l'accablait.

-Est-ce que tout va bien ? lui demanda-t-il en remarquant ses yeux cernés.

Elle n'aurait pas eu l'air moins reposée s'ils avaient dormi en pleine nature. Pourtant, cette nuit-là encore, la fillette n'avait pas fait de cauchemar. À croire que la présence d'Isane la rassure.

-Je suis un peu fatiguée, avoua-t-elle, mais c'est sans doute normal vu que nous bougeons tout le temps.

-Je sais, soupira Geralt. Voilà pourquoi j'ai toujours été content de ne pas pouvoir devenir père : ce n'est pas une vie pour un enfant.

-Mais tu m'as gagnée, moi, fit-elle alors remarquer. Par le Droit de Surprise.

-Oui, et pour être honnête, je me serais aussi satisfait d'un chiot. Je l'aurais baptisé Croque-mort, et on aurait fait une fine équipe, lui, Ablette et moi.

À ces mots, la bouche de Ciri se tordit dans une moue et son regard sembla s'embuer. Se rendant compte de sa maladresse, Geralt ferma brièvement les yeux et tourna sans langue sept fois dans sa bouche.

-Je ne voulais pas dire que tu es un fardeau, assura-t-il en posant une main apaisante sur sa frêle épaule encombrée de cheveux d'un blond cendré. Juste que je n'avais jamais prévu que ma récompense pour avoir sauvé ton père serait une petite fille.

Bien que visiblement toujours touchée par ses paroles blessantes, Ciri hocha la tête et s'efforça encore de sourire.

-Oui, je comprends, murmura-t-elle.

Elle baissa ses yeux d'un vert émeraude qui, en cet instant, semblaient vouloir lui dire « Je comprends que tu aurais préféré un chien à moi, une fille, alors que tu espérais tant avoir gagné un garçon, dont tu aurais pu faire un sorceleur. »

Sans grande conviction, Geralt lui adressa un sourire qui se voulait rassurant puis l'aida à monter en selle.


[1] Dame blanche : fantômes de femmes communes aux légendes d'Europe et d'Amérique du Nord

Alors... Vous en savez un chouia plus sur Isane, mais vraiment pas beaucoup... Qu'est-ce qui a bien pu se passer à Razwan pour que les habitants la prennent pour un fantôme ? Et pourquoi a-t-elle laissé la licorne partir avant d'entrer en ville ?

La semaine prochaine on rentre dans le vif du sujet avec un chapitre intitulé "Les branches de Vé". Vous savez ce que c'est ?