Comme ils en avaient convenu, Isane les rattrapa lorsque Razwan fut hors de vue. Elle les avait attendus dans un virage sur la route qui menait vers le Nord, parfaitement dissimulée sous les branches-lianes d'un saule pleureur qui se lamentait tristement au bord d'un étang. Ablette avait d'ailleurs fait un pas de côté lorsque Solstice était soudain apparue sur son flanc droit, forçant Geralt à la faire manœuvrer en tirant sur les rênes.
-Comme fantôme à chasser, tu ne vaux que le gîte et le couvert, lança le sorceleur avec désinvolture alors que la licorne avait finalement calé son allure sur celle de sa jument.
-Dans ce cas je devrais peut-être m'arrêter au retour, histoire de remonter un peu ma cote, répondit Isane.
Ses lèvres tressaillirent comme si elle se retenait de sourire et Geralt comprit sans peine qu'elle devait ressentir une sorte de joie sadique. Cela ne répondait toujours pas à la question qui lui brûlait les lèvres, cependant : que s'était-il passé à Razwan pour que sa consœur haïsse autant ses habitants ? Sans doute le même genre de choses que j'ai vécu à Blaviken, pensa-t-il avec aigreur.
-Tu vas bien, Ciri ? s'enquit soudain Isane.
Bien qu'elle avançât à la même hauteur, la sorceleuse s'était penchée sur sa selle pour pouvoir dévisager la jeune fille, qui chevauchait toujours avec Geralt.
-Je suis fatiguée, souffla-t-elle.
-Moi aussi, je dors mal dans ce trou à rat, commenta Isane avec compassion. Ça ira mieux à Mayen.
Isane se redressa alors et, bien qu'il ne puisse pas la voir, Geralt su que Ciri lui avait adressé un sourire faible pour toute réponse.
L'orage de la veille avait assaini l'air mais le lointain soleil automnal peinait à les réchauffer de ses rayons. La distance jusqu'à Mayen étant dans le domaine du modeste et, ne s'attendant pas à rencontrer de monstre sur cette portion de route où s'étendaient des champs à perte de vue, les deux sorceleurs décidèrent même de faire une pause en début d'après-midi pour permettre à Ciri de se reposer. Néanmoins, ils n'eurent pas d'autre choix que de la forcer à reprendre la route deux heures plus tard, pour s'assurer d'atteindre la ville avant la nuit.
Contrairement à Razwan, où Isane avait laissé Solstice avant d'entrer dans le bourg, la licorne accompagna la sorceleuse jusqu'à l'intérieur de la forteresse, que deux gardes munis de hallebardes les laissèrent pénétrer. Quelques instants plus tard, les trois voyageurs atteignirent l'écurie de l'auberge où ils avaient prévu de passer la nuit, et Solstice se laissa parquer dans un box avec Ablette. Décidément, voilà une licorne bien singulière. À moitié domestiquée…
-Je meure de faim, lança Isane lorsqu'ils eurent défait le harnachement de leurs montures. On y va ?
Ils ressortirent de l'écurie et se dirigèrent vers l'entrée principale de l'auberge.
-« La gargote fringante », lut Geralt sur l'enseigne aux gonds grinçants. C'est mieux que celle d'hier.
En vérité, ça pouvait difficilement être pire. Et de toute évidence, la réputation d'Isane ne la précédait pas dans cette bourgade-ci car elle semblait beaucoup plus détendue que la veille.
-Avec un peu de chance, tu pourras dormir seule dans un lit, dit-elle à Ciri en mettant sa main dans son dos en signe d'encouragement.
Geralt entra le premier, suivi de Ciri et d'Isane, qui fermait la marche. À peine eut-il passé la porte qu'un air de luth lui parvint jusqu'aux oreilles, et son regard se posa naturellement sur le barde aux vêtements serrés et hauts en couleurs qui se tenait entre les tables, au centre de la pièce.
Le ménestrel ne se rendit pas immédiatement compte de leur présence et continua de chanter. Cette voix, Geralt aurait pu la reconnaître entre mille. Le texte aussi lui semblait un peu trop familier, et Isane lui jeta un regard de biais.
Le troubadour joua les dernières notes de sa tarentelle et s'inclina brièvement sous les applaudissements de son auditoire. Puis, emporté dans son allégresse, il fit un demi-tour sur lui-même et l'aperçut enfin. Son visage se figea aussitôt.
-Geralt ! s'écria-t-il soudain.
Et au grand dam du sorceleur, le barde lui sauta dans les bras. C'était un jeune homme de noble famille, avec un visage mince, de grands yeux bleus et des cheveux blonds bouclés qui lui arrivaient jusqu'aux épaules.
-Salut, Jaskier, grommela Geralt en retour, en essayant vainement de se libérer.
Le poète finit par relâcher son étreinte et s'approcha du comptoir d'un pas bondissant.
-Une bière pour mon ami, et une autre pour moi ! lança-t-il d'une voix claironnante à l'adresse de l'aubergiste.
-Une troisième bière et un jus de pomme, s'il te plait, tavernier, ajouta le sorceleur.
L'aubergiste s'exécuta, laissant le temps aux deux compères de reprendre leurs bavardages.
-Geralt, mon ami, je suis tellement heureux de te revoir ! Sain et sauf, qui plus est !
Lors de leur dernière rencontre, les deux amis avaient été séparés au moment de traverser le fleuve Iaruga, pendant l'invasion de Sodden par Nilfgaard.
-Moi aussi, assura le sorceleur.
Le tavernier les servit Jaskier prit sa chope, se retourna pour s'accouder au comptoir de façon à pouvoir observer la salle et but une longue gorgée.
-Qui est-ce ? questionna-t-il en désignant la table à laquelle Ciri s'était installée. Ah, je sais, poursuivit-il sans laisser à Geralt le temps de lui répondre. C'est ton Enfant Surprise, pas vrai ?
Geralt confirma d'un simple grognement et porta sa propre pinte à ses lèvres.
Isane traversa la salle – sans doute avait-elle eu besoin d'utiliser les latrines – et vint s'asseoir sur le banc aux côtés de Ciri. La jeune fille semblait toujours aussi épuisée et Isane la dévisageait avec une pointe d'inquiétude.
-Et elle ? s'enquit aussitôt Jaskier en la désignant d'un geste du menton fort peu gracieux. C'est ta sœur ?
-Non.
-Pourtant, vous avez un air de famille, insista le barde.
Geralt roula des yeux d'un air exaspéré puis alla rejoindre ses deux compagnonnes. Jaskier s'empressa de le suivre.
-Bonsoir, gentes dames ! s'exclama-t-il en exécutant une révérence légèrement ridicule. Je me nomme Jaskier, humble poète de grande renommée, pour vous servir.
D'un geste synchrone, Ciri et Isane adressèrent à Geralt un regard dépité, leur façon à elles de relever l'oxymore.
-Jaskier est un ami, expliqua-t-il en s'asseyant en face de Ciri.
Cette fois encore, les deux demoiselles le regardèrent d'un air sidéré et remarquèrent à peine l'aubergiste lorsqu'il leur apporta le plat que le sorceleur avait commandé pour eux. Jaskier s'était assis en face d'Isane et l'observait à présent d'un œil curieux, sans même chercher à le faire discrètement.
L'espace d'un instant, Geralt fut tenté de le prévenir d'être prudent – un coup de poing dans le nez pouvait parfois partir si vite… – mais il y renonça, juste pour voir où se trouvaient les limites de la patience d'Isane.
-Vous êtes une sorceleuse ? devina le poète en se servant le premier une belle portion de goulasch. Je croyais qu'il n'y avait pas de femme sorceleur…
-Il n'y en a pas, confirma Isane en soutenant son regard.
Elle lui prit alors la louche des mains et commença par remplir l'assiette de Ciri, avant de tendre l'ustensile à Geralt, qui lui fit signe de se servir d'abord.
-Ah, fit le barde. Oui, bien sûr… Et dans ce cas, vous êtes… ?
-Un fantôme, répondit Geralt en faisant tourner le contenu de sa chope d'un mouvement de poignet.
Ne sachant s'il s'agissait d'une plaisanterie ou non, Jaskier décida alors de changer de sujet.
-Tu sais qu'on m'avait annoncé ta venue ? reprit-il de ce ton guilleret qui avait souvent le don d'agacer Geralt.
-Tu prédis l'avenir, maintenant ? railla-t-il en saisissant la louche que lui tendait à nouveau Isane pour se servir à son tour.
-Pas moi, gros malin, répliqua Jaskier.
Il mastiqua lentement la bouchée qu'il venait d'enfourner, sans doute pour ménager son petit effet. Voyant qu'aucun de ses trois compagnons de tablée ne réagissait, il se décida enfin à poursuivre :
-Il y a une vieille femme qui vit dans cette bourgade, dit-il en se penchant en avant d'un air conspirateur, ses couverts toujours en main. Elle sait lire l'avenir dans les runes.
-Dis-moi que tu ne crois pas les diseuses de bonne aventure, soupira Geralt avec un mépris non dissimulé.
-En principe, non, répondit Jaskier s'intéressant de nouveau au contenu de son écuelle. Mais quand elle m'a dit que mon meilleur ami allait venir me rejoindre ici de manière inopinée précisément aujourd'hui, je n'ai pas pu faire autrement que d'attendre pour voir si elle disait vrai. Et te voilà !
-Tu as attendu exprès ma venue ? répéta Geralt, sceptique, en coupant un morceau de pain avec ses mains.
-Il fallait bien que je constate de mes propres yeux si tu avais vraiment survécu, pardi ! s'exclama le poète. Et j'admets aussi que les gens d'ici sont bon public. Hey, peut-être même qu'ils auraient du boulot pour toi. Qu'en dis-tu ? On pourrait rester encore quelques temps et renflouer nos caisses ?
-Je n'ai pas le temps d'effectuer le moindre travail, rétorqua le sorceleur. Mes priorités ont changé, ajouta-t-il en baissant les yeux sur Cirilla.
La jeune fille mangeait en silence et semblait songeuse. À cet instant, Geralt aurait bien donné une jolie somme en lintares pour connaître les pensées qui l'habitaient.
-Et toi, sorceleuse… fantôme… se corrigea Jaskier dans une grimace. Je suis sûr que tu adores tuer des monstres…
-Est-ce que les bardes trop bavards comptent comme des monstres ? demanda-t-elle en retour.
La corde était si tendue qu'un seul faux mouvement, et elle risquait de rompre définitivement. Sans doute Jaskier s'en était-il lui aussi rendu compte, car il ne s'aventura pas plus loin sur cette voie.
-Ah oui, sourit-il d'un air contrit. Je vois que vous vous êtes bien trouvés, tous les deux…
Comme pour illustrer son propos, il désigna tour à tour Isane et Geralt de la pointe de son index.
Geralt poussa un soupir exaspéré mais Jaskier ne s'en aperçut pas. Le ménestrel s'était soudain redressé sur son siège, le regard fixé vers la porte de l'auberge.
-C'est elle ! s'écria-t-il en donnant un violent coup de coude dans le bras de Geralt.
-Merde, Jaskier !
Un gringalet comme lui ne pouvait bien sûr pas lui faire le moindre mal, mais son mouvement brusque avait fait renverser sa bière à Geralt, et le sorceleur commençait lui aussi à perdre patience.
-La diseuse de bonne aventure, précisa encore le barde.
Il se leva à moitié et agita les bras au-dessus de sa tête. De plus en plus agacé, Geralt l'attrapa par le col et le força à se rasseoir sur le banc, mais le mal était malheureusement déjà fait : la femme l'avait repéré et s'avançait droit vers eux.
-Fantastique, grommela-t-il.
La femme arriva bientôt à la hauteur de leur table Geralt faisait son possible pour l'ignorer pourtant non seulement Jaskier s'empressa de tirer une chaise pour qu'elle puisse se joindre à eux, mais son médaillon se mit à vibrer, prouvant ainsi que la nouvelle venue était douée de magie.
-Bonsoir, noble et sage devineresse, fit le barde en s'inclinant bien bas lorsqu'elle se fut installée. Vous vous souvenez de moi ?
-Oui, répondit-elle d'une voix rauque comme en ont souvent les vieilles femmes. Et je vois que ton ami est venu te rejoindre, comme je l'avais prédit…
-En effet, confirma Jaskier en bombant le torse avec fierté avant de s'asseoir à son tour. Je vous présente Geralt de Riv.
-Un sorceleur, commenta la femme.
Bien malgré lui, Geralt posa finalement les yeux sur elle.
La diseuse de bonne aventure était exactement comme il s'y était attendue : très vieille, ridée, les cheveux longs, blancs et hirsutes, elle devait prendre appui sur un bâton pour marcher. Il lui manquait aussi plusieurs dents, et Geralt se demanda comment quelqu'un qui connaissait l'avenir avait pu négliger l'importance d'une dentition soignée à un âge aussi avancé. Elle portait également autour du cou un pendentif qui attira l'attention du sorceleur : contrairement à la plupart des bijoux, l'amulette sculptée d'une silhouette de femme ailée était faite de cuivre, et non d'argent.
La femme le dévisagea un instant en retour puis son regard se posa sur Ciri, qui l'observait d'un air intrigué, puis sur Isane, qui faisait mine de ne pas avoir remarqué sa présence.
-Incroyable, murmura la völva[1]. Je n'aurais jamais cru vivre assez longtemps pour croiser une sorceleuse. Pour la peine, je vais te dire l'avenir, gratuitement. Considère cela comme un cadeau.
À ces mots, Isane se tourna enfin vers elle et leva un sourcil circonspect, mais ne répondit pas. Sans doute avait-elle compris qu'elle ne parviendrait à se débarrasser de cette charlatane qu'en la laissant faire.
La devineresse écarta les pans de sa lourde cape noire et sortit alors un petit sac de toile de la bourse qui était accrochée à sa ceinture. Elle commença ensuite à en tirer des galets sur lesquels étaient gravées des runes.
Elle en posa un premier devant elle, puis un second à droite, un peu décalé, puis un troisième, à gauche, à la même hauteur. Elle recommença l'opération deux autres fois, jusqu'à obtenir sept runes disposées selon la forme d'un « V » :
-Est-ce que tu connais le principe divinatoire des Branches de Vé ? interrogea la vieille femme en se tournant vers Isane.
-Non, répondit-elle d'un air passablement indifférent.
-La première rune, celle-ci, précisa-t-elle en désignant celle qui formait la pointe du « V », renseigne ta situation actuelle. Et les deux branches qui en découlent montrent un résultat potentiel probable.
L'expression sur le visage d'Isane resta parfaitement neutre et Geralt but une gorgée de bière pour masquer son sourire amusé. Il devait bien admettre que dans un sens, il trouvait la situation plus que cocasse.
-Berkano, dit la femme en pointant toujours la première rune. En voilà, un bon présage ! Elle annonce un évènement heureux. Dis-moi, sorceleuse, te serais-tu mariée récemment ?
À ces mots, Isane se crispa et même Geralt fronça les sourcils.
Non, cette diseuse de bonne aventure ne pouvait parler de leur « mariage » lorsqu'ils étaient enfants : il ne s'agissait pas d'une véritable union et quand bien même, elle était tout sauf récente. Quoi qu'il en soit, sa curiosité était piquée et Geralt ne put s'empêcher d'écouter attentivement les paroles de la vieille femme.
Isane ne prit même pas la peine de répondre à sa question et la völva poursuivit sa lecture, en commençant par la branche de gauche.
-Perthor, dit-elle en désignant la prochaine rune. Tu vas devoir faire un choix, sorceleuse, et tu devras le faire avec prudence car quelle que soit ta décision, tu devras en assumer les conséquences. Mais Naudiz dit, ajouta-t-elle en montrant la rune placée au milieu de la branche, que tu auras une prise de conscience qui t'aidera à avancer et à te libérer d'une situation difficile. Et enfin Eihwaz indique que le résultat de ces choix se traduira par la fin d'une chose et le début d'une autre. Le deuil et l'espoir entremêlés.
-C'est pas très, très réjouissant… commenta Jaskier dans un petit rire nerveux.
Geralt le fit taire d'un simple regard.
La devineresse écarta d'un geste sa tignasse de cheveux hirsutes qui tombait en cascade devant son visage ridé puis se pencha vers la branche droite du « V ».
-Hm, fit-elle, dubitative.
Elle marqua une courte pause puis secoua la tête et reprit ses interprétations :
-Sowilo prédit une période heureuse et d'amour, mais celle-ci ne peut être atteinte que par la destruction pour permettre un processus de reconstruction. Mais si radicale soit-elle, cette destruction sera motivée par un désir de stabilité et d'harmonie. C'est ce que nous dit Othala. Et le résultat sera à la hauteur de tes engagements. Car, vois-tu, Gebo est un symbole de générosité. Il nous rappelle qu'on ne peut récolter que ce que l'on sème.
Elle se tut.
Il y eut un moment de silence – même Jaskier n'osait plus faire le moindre commentaire – puis Isane prit enfin la parole.
-En somme, je devrai assumer les conséquences de mes actes, quels qu'ils soient ? résuma-t-elle, ses joues pâles s'étant soudainement empourprées. Désolée de vous le dire, mais je n'avais pas besoin de votre divination pour le savoir.
Sur ce, elle se leva, termina d'une traite sa chope de bière et la reposa sur la table d'un geste brusque avant de se diriger vers le comptoir.
[1] Völva : prophétesse de la mythologie germanique et scandinave
Bon... Un tirage "pas très, très joyeux" comme le souligne ce cher Jaskier ( ). Est-ce pour cette raison qu'Isane réagit si violemment ?
Comme on ne peut malheureusement pas insérer d'image sur ce site, laissez-moi une review si vous voulez voir à quoi ressemble le tirage de la völva, je vous enverrai le lien de l'image dans ma réponse :)
