Geralt vit Isane échanger quelques mots avec l'aubergiste tandis que Jaskier parlait à la diseuse de bonne aventure, se confondant en excuses pour le comportement cavalier de la sorceleuse.

Isane attendit que la völva ait quitté leur table pour les rejoindre de nouveau et avait toujours l'air aussi remontée lorsqu'elle tendit une grosse clé à Geralt.

-Nous avons deux chambres mitoyennes avec une salle de bain au milieu, expliqua-t-elle quittant enfin des yeux la devineresse, qui s'en était allée tourmenter les clients d'une autre table. Je propose que Cirilla dorme avec moi.

Ne souhaitant pas prendre de décision trop hâtive, Geralt se tourna vers sa protégée.

-Qu'en dis-tu, Ciri ? l'interrogea-t-il.

-Oui, je veux bien dormir avec Isane, répondit-elle aussitôt.

-Hm, acquiesça Geralt.

Il pouvait parfaitement comprendre pourquoi la jeune fille préférait une présence féminine à ses côtés. Et puis, cela lui éviterait d'être le sujet de rumeurs déplaisantes un homme qui partage sa chambre avec une fillette n'était jamais considéré d'un bon œil.

-Dans ce cas, je pense que nous devrions monter, reprit Isane en jetant de nouveau un regard circulaire à la salle de l'auberge. Tu as sans doute envie de prendre un bain avant d'aller dormir ? ajouta-t-elle d'une voix plus douce à l'adresse de Ciri.

-Oh, ce serait merveilleux ! s'exclama la jeune fille, les yeux brillants rien qu'à cette pensée.

Pour toute réponse, Isane lui adressa un sourire compatissant.

La bienveillance de la sorceleuse envers sa protégée, bien qu'elle lui allât droit au cœur, ne dupa cependant pas Geralt : elle avait utilisé cette excuse du bain pour se soustraire à la présence de la völva, il en aurait mis sa main au feu. De toute évidence, la vieille femme la mettait très mal à l'aise, et Geralt pouvait le comprendre sans pour autant être capable de pouvoir vraiment l'expliquer.


Isane et Ciri prirent bientôt congé, laissant Geralt seul avec Jaskier.

-Qu'est-ce qui s'est passé ? s'enquit alors le ménestrel. Nilfgaard a pris Cintra, à ce qu'il paraît.

On aurait presque dit qu'il avait attendu que les deux femmes se retirent pour parler des choses sérieuses. Mais peut-être avait-il simplement eu assez de bon sens et de tact pour ne pas parler du massacre de Cintra devant Ciri ?

-C'est vrai, confirma sombrement Geralt, sans lui faire la moindre remarque.

-Mais tu as pu sauver la gamine, poursuivit Jaskier, validant ainsi l'hypothèse du sorceleur. C'est déjà ça de gagné, non ?

-C'est la seule chose que je pouvais faire, répondit-il.

-Et cette Isane… reprit Jaskier comme si rien ne l'avait interrompu. J'avoue qu'elle m'intrigue. Est-ce que vous avez… ?

Geralt lui décocha un regard noir par-dessus sa chope de bière et le barde n'osa pas finir sa phrase. Comment pouvait-on passer si rapidement d'une matière aussi grave que celle de la guerre contre Nilfgaard à une question aussi triviale que ses relations intimes ?

-Oui, bien sûr que vous avez… conclut Jaskier en réponse au lourd silence de son ami. Eh bien mon vieux, ajouta-t-il en donnant une claque sur l'épaule du sorceleur, laisse-moi te dire qu'elle te correspond beaucoup mieux que Yennefer, et que je suis content de voir que tu as enfin oublié cette sorcière. À mon humble avis, ça ne peut t'être que bénéfique.

-Si tu tiens à tes parties sensibles, tu ferais mieux de changer de sujet, prévint Geralt d'une voix menaçante.

-Pardon, j'ai rien dit ! répondit précipitamment Jaskier en levant les mains d'un air coupable.

Geralt termina tranquillement sa bière puis s'essuya la bouche avec sa manche et se leva à son tour.

-Tu vas déjà te coucher ? demanda encore Jaskier.

-Les journées sont longues depuis que j'ai récupéré Ciri, dit Geralt en se détournant. Et le chemin qu'il nous reste à faire l'est encore plus.

Sans se soucier de savoir si son ami le suivait ou non, il s'éloigna en direction de l'escalier qui menait à l'étage des chambres.

-Ah, fit le troubadour en se précipitant à sa suite, renversant sa chaise au passage. Et on peut savoir est-ce que vous allez, comme ça ? Pardonne-moi ma franchise, ajouta-t-il en se plantant devant Geralt au beau milieu des marches, mais vous ne passez pas vraiment inaperçu…

-Et tu crois qu'on serait plus discrets si tu nous accompagnais ? railla Geralt. Permets-moi d'en douter.

Il passa devant le barde et finit de gravir l'escalier, Jaskier toujours sur ses talons.

Ils atteignirent bientôt le palier et le sorceleur chercha la chambre qui lui était attribuée.

-Alors là, je te trouve injuste, geignit le poète. J'ai toujours été un excellent compagnon de voyage, tu ne peux pas dire le contraire.

-Je le pourrais, assura Geralt dans un sourire horrible, mais tu n'entends que ce qui t'arrange.

Il déverrouilla la porte de sa chambre et, remarquant que le troubadour essayait de se faufiler à l'intérieur de la pièce, il tendit son bras en travers du passage.

-Si tu crèches ici depuis plusieurs jours, tu as sans doute ta propre chambre ? supposa-t-il de façon rhétorique.

-Euh… Oui, admit le barde. C'est vrai. Mais je me disais…

-Bonne nuit, Jaskier, coupa Geralt.

Et d'un geste sans appel, il referma le battant au nez et à la barbe du barde.

-Moi aussi, je suis content de te revoir ! cria Jaskier au travers de la porte close.


Geralt secoua la tête et laissa tomber sa besace et ses armes sur l'un des deux lits jumeaux de la chambre. Jugeant que Ciri devait encore être dans son bain, il se contenta de retirer ses bottes ainsi que sa cape de voyage.

Il avait dû renoncer à porter son armure déchiquetée par le wendigo en quittant Razwan et il devenait urgent qu'il en fasse confectionner une autre. Peut-être devait-il accepter de rester quelques jours ici, à Mayen, le temps qu'un artisan puisse l'équiper de nouveau ? Voyager sans la moindre protection corporelle était aussi téméraire que stupide, même pour un mutant tel que lui ; sans plastron pour parcourir les routes, il se sentait étrangement nu malgré le pourpoint passé par-dessus sa chemise.

En attendant son tour de se laver, le sorceleur s'allongea sur son lit, les bras croisés derrière sa tête à la crinière blanche, et laissa ses pensées vagabonder.

C'était plus fort que lui, il n'arrivait pas à se défaire de ce drôle de pressentiment qu'il avait ressenti lorsque la devineresse avant lu l'avenir d'Isane. Elle avait parlé de mariage. Même s'il avait aussitôt écarté cette idée saugrenue, le fait qu'il ait rêvé du lilas mauve trois nuits plus tôt était tout de même une drôle de coïncidence. Or Geralt ne croyait pas aux coïncidences. Mais depuis toute cette histoire de Droit de Surprise et de destinée… Non, il ne croyait plus aux coïncidences.

Et puis, Isane lui avait aussi parue tendue, par la suite. Par ailleurs, il savait qu'elle conservait cette fameuse branche de lilas mauve dans un coffret près de son lit… Elle y avait peut-être pensé, elle aussi ? C'était même plus que probable et expliquerait son malaise : sans doute craignait-elle qu'il l'interprète comme une quelconque obligation de sa part envers elle ?

Geralt expira bruyamment, le regard toujours fixé sur le plafond. La vérité, c'était qu'il espérait que leur rencontre avec Isane ne soit pas le fruit du hasard. Il avait besoin d'aide avec Ciri, même si lui seul était responsable d'elle. Quémander conseil auprès Yennefer était absolument exclu, mais Isane pourrait peut-être lui apporter le soutien qui lui faisait défaut depuis qu'il avait retrouvé sa protégée ? Sans doute, mais comment le lui demander ?

Le bruit d'une porte qui grince de l'autre côté de la cloison le tira subitement de ses réflexions. Ciri avait certainement terminé de prendre son bain, la place était donc libre. Geralt se releva et parcourut les quelques mètres qui le séparaient de la porte de la salle d'eau et tourna la poignée.

La pièce était déserte et le sorceleur commença par rajouter un peu d'eau chaude dans la cuve en bois ronde qui servait de baignoire. Le drap posé dans le fond avait de toute évidence déjà été changé, car une toile essorée mais encore humide était roulée en boule dans un seau, devant la cheminée.

Geralt commença par se dévêtir puis se glissa dans l'eau agréablement tiède. Se baigner était un luxe qu'il aimait s'offrir avec ses gages – la chasse aux monstres était en général plutôt salissante. Il venait de saisir un morceau de savon qui traînait sur un tabouret lorsque la porte qui donnait sur la chambre des filles s'ouvrit dans un léger grincement.

-Oh, fit Isane en détournant les yeux, visiblement gênée. Désolée, je ne voulais pas te déranger.

Elle esquissa un mouvement pour refermer la porte mais Geralt la retint avant qu'elle ne disparaisse à nouveau dans sa chambre.

-La baignoire est assez grande pour deux, fit-il remarquer.

Isane hésita. Elle jeta un regard par-dessus son épaule puis effectua un geste du poignet – le Signe d'Yrden.

-Juste pour être sûre que personne ne vienne déranger son sommeil, se justifia-t-elle en entrant pour de bon dans la salle de bain.

Elle referma doucement la porte derrière elle puis se déshabilla, sans même lui demander de détourner le regard. La peau de sa cuisse était toujours rougie, mais grâce à l'élixir, la blessure s'était refermée et ne s'était pas infectée. Mais elle laisserait toujours une cicatrice visible, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute.

-Elle s'est endormie ? questionna Geralt en parlant de Ciri, s'arrachant à la contemplation du corps d'Isane tandis qu'elle le rejoignait à l'intérieur du baquet.

-Oui, confirma la sorceleuse en faisant remuer l'eau devant elle avec ses mains. Elle tombait de fatigue, la pauvre.

-Elle a traversé beaucoup d'épreuves ces derniers temps, admit sombrement Geralt.

-Et toi, tu ne trouves rien de mieux à faire que de l'emmener à Kaer Morhen ? répliqua sèchement Isane. Tu sais aussi bien que moi qu'elle ne sera pas nécessairement en sécurité là-bas. Les sorceleurs n'inspirent toujours pas confiance aux peuples…

Elle parlait, bien sûr, mise à sac de Kaer Morhen au cours de laquelle tous les sorceleurs présents avaient perdu la vie, massacrés par des humains fanatiques épaulés par des magiciens opportunistes – tous, sauf Isane, qui s'en était sortie, nul ne savait comment.

-Je comprends tes réticences, mais c'est la seule option qu'il me reste, la contredit Geralt.

-Et Aretuza ? Tu m'as dit que sa mère était douée de magie, non ? Ces choses-là se transmettent par le sang, il me semble ?

Pris au dépourvu, Geralt ne répondit pas tout de suite. Effectivement, il avait vu Pavetta, la mère de Cirilla, dévaster la salle du trône de Cintra avec ses pouvoirs magiques, quelques treize ans plus tôt. Il était donc en effet possible que Ciri ait hérité de ses dons et soit acceptée dans l'école des magiciennes.

-Si je l'emmène là-bas, je ne pourrais pas rester avec elle, expliqua-t-il enfin. Et puis, ajouta-t-il avant qu'Isane n'ait eu l'occasion de répliquer, je ne crois pas que les filles y soient mieux traitées que nous à Kaer Morhen.

-Qu'est-ce qui te fait dire ça ? s'étonna Isane.

Elle avait haussé les sourcils et sa perplexité semblait sincère.

-Tu n'as jamais croisé de magicienne ? demanda Geralt en retour.

Isane remua de nouveau dans l'eau mais de façon nerveuse cette fois, provoquant des vaguelettes.

-Si, assura-t-elle au bout d'un moment. Mais je n'ai jamais eu l'impression que…

-Les apparences sont souvent trompeuses, coupa-t-il. Toi plus que quiconque devrait le savoir.

Cette fois, Isane ne répondit pas, et un lourd silence s'installa alors entre eux.

Geralt en profita pour l'observer attentivement, en particulier la cicatrice brillante qui luisait sur la peau humide de sa poitrine. Il mourait d'envie de lui parler de la prédiction de la völva, mais il préféra ne rien en faire, vu sa première réaction. Il avait déjà perdu Yennefer il ne pouvait pas se permettre de perdre Isane aussi, il avait trop besoin d'elle pour l'aider avec Ciri. Il faudrait qu'il trouve un moyen de la convaincre de les accompagner au-delà de Maribor.

Cette pensée venait tout juste de lui traverser l'esprit lorsqu'Isane leva ses yeux sombres vers lui. La baignoire leur permettait peut-être d'y tenir à deux mais elle n'était pas assez grande pour empêcher leurs corps de se toucher. Ils étaient assis l'un en face de l'autre, les jambes repliées placées sur le côté gauche. Geralt pouvait sentir les pieds d'Isane contre son fessier.

Après un instant d'hésitation, Geralt posa sa main sur la cheville d'Isane. Voyant qu'elle n'avait aucune réaction, il remonta lentement le long de son mollet, puis de son genou et enfin, de sa cuisse. Il avait dû se pencher en avant pour conduire ce mouvement et Isane vint à sa rencontre.

Leurs lèvres se rejoignirent dans un baiser incertain d'abord, passionné ensuite, puis Isane posa ses mains sur son large buste et le repoussa contre le bord de la cuve. Elle se redressa ensuite et vint s'agenouiller au-dessus de lui, ses jambes réparties de part et d'autre de son corps.

Tout en l'embrassant, Geralt posa ses mains dans son dos, remonta jusqu'à ses omoplates puis cala ses coudes dans le creux de sa taille. Il l'attira soudain vers lui d'un geste brusque qui le fit disparaître en elle et Isane étouffa un petit cri, alors qu'elle n'avait pas produit le moindre son la dernière fois.

-Chut, l'enjoignit-il en glissant ses doigts dans les longs cheveux d'Isane.

La sorceleuse ferma les yeux et, tout en s'agrippant à ses épaules musculeuses, commença un lent mouvement de va-et-vient.

Ils avaient le temps, ils n'étaient pas pressés. Sans doute les occasions de ce genre seraient rares dans les prochains jours, mieux valait en profiter.

Lorsqu'ils s'eurent tous deux oubliés, Isane resta néanmoins assise sur lui, et Geralt repoussa ses cheveux trempés seulement jusqu'aux épaules vers l'arrière de sa tête, dévoilant complètement son visage.

-Peut-être que la rune Berkano parlait de nos retrouvailles, lui susurra-t-il à l'oreille.

-Tu vois la destinée partout, je me trompe ? répondit Isane d'une voix à peine plus haute qu'un murmure.

-J'ai envie de croire que le fait de te trouver sur ma route après tout ce temps et dans le contexte actuel est un bon présage, insista Geralt.

Il était persuadé que malgré ses dires, elle était du même avis que lui et que, pour une raison qu'il ne parvenait pas encore à saisir, elle cherchait par tous les moyens à se convaincre du contraire.

-À deux, nous sommes plus forts, ajouta-t-il encore.

Il chercha à nouveau le contact de sa bouche, mais Isane se recula contre le bord opposé de la cuve et commença à se savonner.

-Tu es vraiment ami avec ce barde ? demanda-t-elle sur le ton de la conversation.

Il semblait évident qu'elle cherchait simplement à changer de sujet et que son intérêt pour la réponse était limité, pourtant Geralt poussa un soupir.

-À défaut d'un mot plus adéquat… admit-il à contrecœur.

Isane baissa les yeux et ses lèvres s'étirèrent dans un sourire douloureux.

-Je t'envie, tu sais, avoua-t-elle à mi-voix.

-Je croyais que tu préférais l'ennui à Kaer Morhen ? s'étonna Geralt.

Pour toute réponse, Isane se leva, essora ses cheveux au-dessus du baquet et sortit de la baignoire en éclaboussant le parquet de gouttelettes d'eau savonneuse. Geralt comprit qu'il venait de toucher un point sensible et n'insista pas davantage. C'est sans doute pour cela qu'elle ne veut pas trop s'attacher… Elle a peur du moment où nos chemins se sépareront de nouveau…

Les deux sorceleurs ne parlèrent plus guère tandis qu'ils se séchaient. Geralt aurait pu lui dire que leurs routes ne devaient pas nécessairement se séparer, qu'ils pouvaient continuer l'aventure ensemble, mais il n'osa pas, de peur de lui faire une promesse qu'il serait peut-être amené à briser par la suite. Le risque était trop grand et il ne voulait pas la blesser comme il avait blessé Yennefer.

Une fois rhabillés, ils se souhaitèrent bonne nuit et se retirèrent dans leurs chambres respectives.


De retour dans son humble demeure, la devineresse sortit à nouveau le sachet contenant les runes et recommença le tirage qu'elle avait fait pour la sorceleuse, plus tôt dans la soirée.

Berkano – le mariage.

Et entre Perthor – le choix de la raison – et Sowilo – la destruction pour reconstruire –, la mutante avait déjà pris sa décision.

-« Choisissez le chemin, choisissez le bien ! », murmura la völva. « Voyez la destinée au creux de vos mains ! » Je n'en attendais pas moins de toi, sorceleuse.


Un chapitre plus calme et pourtant extrêmement important !

Êtes-vous du même avis que Geralt, que sa rencontre avec Isane n'est pas du tout le fruit du hasard ? Est-elle destinée à l'aider avec Ciri, comme il l'espère ? Qu'est-ce que la völva a à voir avec tout ça ? Isane s'est-elle engagée sur la voie de la raison, ou celle de la destruction ?

Je vois les stats de lecture augmenter, et un petit message d'encouragement de votre part me ferait énormément plaisir :)
À mercredi prochain pour voir Geralt embrasser "Les joies de la paternité" !