L'idée de rester un ou deux jours de plus à Mayen s'imposa dès le lendemain matin, et pas seulement parce que Geralt avant besoin de se faire confectionner une nouvelle armure :

-Tu n'as toujours pas réussi à dormir ? s'enquit le sorceleur en remarquant la petite mine de Cirilla, le lendemain matin à la table du petit-déjeuner.

Malgré la qualité de l'auberge – et les tarifs pratiqués – le Lionceau de Cintra avait l'air encore plus fatigué que la veille : son teint était plus pâle et ses cernes plus foncés.

-Si, assura la jeune fille.

Elle faisait distraitement tourner sa cuillère dans son bol de lait depuis plusieurs minutes déjà mais n'avait pas encore touché à son contenu.

-Tu fais des cauchemars ? interrogea-t-il encore d'un air suspicieux.

-Non, répondit simplement Ciri.

Ses yeux d'un vert émeraude étaient vitreux et Geralt se tourna vers Isane – qui avait partagé sa chambre sa protégée – pour qu'elle lui confirme la véracité de ses dires.

-Je n'ai rien remarqué, déclara la sorceleuse en haussant les épaules.

Geralt se renfrogna.

Il n'avait pas été surpris le moins du monde en constatant que les rêves de la jeune fille l'empêchaient de dormir convenablement : elle avait vu la guerre de près, perdu sa grand-mère qu'elle adorait par-dessus tout et été à deux doigts de se faire enlever par un mystérieux cavalier noir au heaume ailé envoyé par l'empereur de Nilfgaard. En fait, Geralt était plutôt surpris que son subconscient ait subitement cessé de la tourmenter.

-Tu couves peut-être quelque chose, suggéra soudain Jaskier en étouffant un bâillement.

À ces mots, Geralt posa sur lui un regard alarmé. Et si le barde avait raison ? Et si Cirilla tombait malade ?

Il se souvenait d'une discussion houleuse avec Yennefer, à l'époque où il vivait chez elle, à Vengerberg : la magicienne voulait à tout prix pouvoir enfanter. Il avait trouvé cette obsession ridicule et lui avait fait remarquer que si les gens comme elle et lui ne pouvaient pas donner la vie, c'était pour leur épargner une existence qui ne leur correspondait pas. Yennefer s'était emportée – de quel droit la jugeait-il alors que lui avait gagné un Enfant Surprise ? – mais maintenant qu'il se retrouvait confronté à la réalité du rôle de tuteur, Geralt était plus que jamais convaincu d'avoir eu raison, quoi qu'en pense la magicienne.

-Comment peut-on savoir si elle est malade ? demanda-t-il alors.

Le célèbre Loup Blanc connaissait par cœur le bestiaire du Continent, savait lire et parler couramment l'elfique et le runique, mais il n'y connaissait pas grand-chose aux maux qui touchaient le commun des mortels.

-Comment ? répéta Jaskier d'un air moqueur et légèrement condescendant.

Sans prendre la peine de fournir la moindre explication, il posa sa main sur le front de Cirilla, qui le repoussa d'un geste brusque.

-Ne me touchez pas ! s'écria-t-elle d'une voix aiguë en se levant d'un bond.

-Ouh là, on se calme, ma petite, rétorqua Jaskier. Je voulais juste vérifier si tu as de la fièvre.

-Si elle est malade, est-il vraiment sage de la toucher ? questionna Geralt.

Visiblement, son interrogation était pertinente car Jaskier plia aussitôt le coude pour récupérer sa main et s'éloigna en trombe en prenant soin de ne la poser sur aucun objet se trouvant sur sa route.

-J'imagine qu'on ne va pas reprendre la route aujourd'hui ? devina Isane en jetant à Geralt un regard de biais.

-Non, effectivement, acquiesça-t-il en hochant sombrement la tête. Aubergiste ! appela-t-il de sa voix rauque alors que le tenancier passait justement devant leur table. Pourrais-tu nous recommander un guérisseur dans cette cité ?

-Oui, acquiesça l'homme. Y'en a un qui ne vit qu'à deux rues d'ici. Il s'est toujours bien occupé de ma famille, ma foi.

-Pourrais-tu me donner l'adresse ? demanda encore Geralt.

Le tavernier opina du chef et se lança aussitôt dans des explications.

-Merci, dit Geralt lorsqu'il eut terminé.

Il se tut un instant tandis que l'aubergiste s'éloignait de nouveau pour débarrasser une autre table.

-Je vais commencer par t'emmener voir ce guérisseur, reprit finalement le sorceleur en se tournant vers Ciri. Ensuite je te raccompagnerai ici pour que tu te reposes pendant que je me trouve une nouvelle cuirasse. Isane, tu nous accompagnes ?

-Non, répondit-elle en se levant à son tour. Mon temps sera mieux employé à refaire le plein de provisions en prévision notre départ.

Devant la logique à toute épreuve de cette suggestion, Geralt n'eut d'autre choix que d'hocher la tête en signe d'approbation. Il ne pouvait se permettre de l'admettre à voix haute, mais il aurait préféré ne pas avoir à se rendre seul chez le guérisseur.

Tous les points importants ayant été éclaircis, les deux sorceleurs quittèrent bientôt l'auberge et partirent dans des directions opposées, avec cependant la certitude de se retrouver plus tard au même endroit.

Jaskier redescendit dans la salle après s'être lavé trois fois les mains et se rendit compte de l'absence de ses trois compagnons.

-Où sont-ils passés ? demanda-t-il au tavernier.

-Partis faire des commissions, répondit l'homme en haussant les épaules.

-Ah les fripouilles ! se lamenta Jaskier en se laissant tomber sur une chaise d'un geste théâtral. Ils auraient tout de même pu m'attendre !


Geralt guida Cirilla dans les rues de Mayen, une main rassurante posée sur son épaule emmitouflée dans un manteau de laine. Pleine de marchands, de soldats de garde et de badauds, la ville ressemblait à un chaudron en ébullition.

Arrivé devant une maison à la façade décorée de mosaïques que lui avait indiquée l'aubergiste, Geralt tourna à gauche en poussant doucement Cirilla devant lui. Quelques mètres plus loin, un écriteau accroché à côté d'une porte indiquait simplement « Eldee, guérisseur ». Sans prendre la peine de frapper, Geralt ouvrit la porte, et le son d'une clochette retentit.

La pièce était plongée dans la pénombre mais Geralt pouvait distinguer sans peine la silhouette d'un homme assis de dos sur une chaise, le buste penché en avant vers une autre personne.

-J'en ai pour une minute ! lança-t-il par-dessus son épaule sans même se retourner.

Le sorceleur ne répondit pas mais fit signe à sa jeune protégée de s'asseoir sur un tabouret à trois pieds qui se trouvait là.

Après plusieurs minutes à endurer les jérémiades de son patient récalcitrant, l'homme poussa un cri de victoire puis se redressa en brandissant quelque chose à bout de bras, tenu dans une grosse pince. En plissant les yeux, Geralt vit qu'il s'agissait d'une dent.

-Eh bien vous voyez, dit le guérisseur en faisant tomber la molaire ensanglantée dans la main de la femme assise devant lui, et dont le visage semblait avoir perdu toutes ses couleurs. Ce n'était pas si terrible, finalement !

Sans se rendre compte que sa patiente avait apparemment une toute autre façon de voir les choses, l'homme se détourna, un large sourire aux lèvres, et son regard se posa enfin sur Geralt.

-Ça par exemple ! Un sorceleur ! s'exclama-t-il en s'avançant d'un pas aérien.

-Tu es Eldee ? questionna Geralt pour couper court à toute tentative de conversation.

-En chair et en os, acquiesça le guérisseur. Alors, sorceleur… Qu'est-ce que je peux faire pour toi ? Tu t'es fait mordre par un monstre et tes pouvoirs de régénération ne suffisent pas ?

-Ce n'est pas pour moi que je viens demander ton aide, guérisseur, répondit promptement Geralt, mais pour elle.

Tout en parlant, il avait fait un pas de côté, dévoilant Ciri au regard d'Eldee.

-Ah, fit-il, visiblement déçu. Bien, voyons voir ça.

Il fit signe à Ciri d'approcher tandis que sa patiente précédente sortait rapidement du cabinet après avoir déposé quelques pièces dans la main du guérisseur.

Eldee avait l'air d'un homme encore jeune ; il ne semblait pas avoir plus de trente-cinq ans mais, à voir sa dentition blanche parfaitement alignée et plus petite que la normale, Geralt eut l'impression qu'il s'agissait d'un demi-elfe. Il portait un veston en velours pourpre par-dessus sa chemise blanche aux manches retroussées, et ses cheveux bruns étaient retenus par une lampe frontale, qui lui permettait sans doute de voir ce qu'il faisait.

Il entraîna Ciri jusque dans le fond de la pièce, sous une fenêtre qui donnait sur une cour, et la fit s'asseoir sur la chaise occupée précédemment par la femme à la rage de dent.

-C'est vrai que tu as petite mine, nota-t-il en scrutant son visage marqué de cernes.

Il commença par poser sa main à plat sur son front, comme Jaskier avait tenté de le faire plus tôt dans la matinée.

-Pas de fièvre, commenta-t-il.

Il posa ensuite ses pouces sous les yeux verts de Ciri et tira doucement sur ses paupières inférieures. Aveuglée par la lumière de sa lampe frontale, Ciri cligna des yeux.

-Hm, fit Eldee d'un air songeur. Tire-moi la langue, s'il te plait.

Bien que visiblement perplexe, Ciri s'exécuta. Eldee sortit alors un petit bâton plat et le glissa dans la gorge de la jeune fille, qui se mit à tousser par réflexe.

-Rien non plus, commenta le guérisseur d'un air passablement mécontent.

Les sourcils froncés par la concentration, il prit le poignet de Cirilla entre ses doigts et sortit un petit sablier de la poche de sa veste.

-Le pouls est un peu faible, mais rien d'inquiétant, annonça-t-il après un moment de silence. Est-ce que tu dors bien ? interrogea-t-il encore.

-Oui, souffla la jeune fille avec lassitude.

Elle devait sans doute en avoir assez qu'on lui pose sans cesse cette même question.

De plus en plus irrité, Eldee souleva les mèches cendrées de sa patiente et examina ses oreilles. Le guérisseur semblait être arrivé à court d'idées lorsque son regard s'éclaira subitement.

-Est-ce que tu as des douleurs à l'abdomen ? demanda-t-il à mi-voix. Au-dessous du nombril ?

Ciri hésita une fraction de seconde, puis hocha finalement la tête.

-Est-ce que tu saignes ? s'enquit encore Eldee.

À ces mots, le visage pâle de Ciri s'empourpra soudain et Geralt sentit sa mâchoire se décrocher.

En prenant Ciri sous son aile, il n'avait pas pensé une seule seconde qu'elle puisse un jour devenir une femme et… avoir des problèmes de femmes ! Comment allait-il pouvoir gérer cela ? Même Isane ne pourrait pas l'aider puisque, comme lui et tous les autres sorceleurs, ses hormones avaient été altérées de manière à ce qu'elle ne puisse pas concevoir. Cette fois encore, le sorceleur pensa brièvement à Yennefer, mais il chassa son image de son esprit aussi vite qu'elle lui était apparue.

-Je peux te donner une potion contre les douleurs mais j'ai bien peur que ce soit la seule chose que je puisse faire pour t'aider, conclut Eldee en secouant la tête d'un air désolé. Ça sera fini d'ici quelques jours… jusqu'au mois prochain.

-Est-ce que ça peut l'empêcher de voyager ? interrogea Geralt.

Une fois le premier choc passé, le sorceleur reprenant peu à peu contenance.

-À priori non, répondit le guérisseur. Mais si c'est la première fois, il vaut mieux pour elle de rester un peu tranquille, pour apprendre à apprivoiser les choses. Est-ce que tu as une mère ou une sœur qui peut t'aider ? demanda-t-il à l'adresse Cirilla.

La question était stupide : pourquoi un sorceleur prendrait-il la peine de l'emmener voir un guérisseur si elle avait une parente vivante pour lui expliquer les choses de la vie ? De toute évidence, la jeune fille pensait la même chose car lorsqu'elle secoua la tête, Geralt crut percevoir dans un geste une pointe d'agacement.

-Ah, fit le guérisseur dans un sourire contrit. Je peux t'expliquer, en théorie…

Geralt détourna le regard, de plus en plus mal à l'aise, tandis qu'Eldee se lançait dans des explications, mais Ciri le coupa dans son élan.

-Je vous remercie, dit-elle, mais je sais ce qu'on doit faire… dans ces cas-là.

-Ah, répéta Eldee, cette fois d'un ton soulagé. Très bien.

Il se redressa puis s'approcha d'une commode d'apothicaire aux tiroirs multiples dans lesquels il commença à fouiller – il ne semblait pas spécialement bien organisé… Après quelques minutes de recherches, il finit par trouver son bonheur et rejoignit Ciri, qui se tenait à présent debout à côté de Geralt, le regard devenu fuyant.

-Voilà pour toi, dit-il en tendant une fiole contenant un liquide rouge et légèrement transparent.

-Merci, chuchota Ciri en acceptant le flacon, les yeux baissés sur ses souliers.

-Combien je te dois, guérisseur ? s'enquit Geralt en attrapant la bourse glissée à l'intérieur de sa ceinture.

-Six orins, répondit Eldee.

Sans discuter, Geralt lui tendit la somme requise avant de pousser Ciri vers la sortie.

Un silence gêné s'installa entre eux tandis qu'ils reprenaient le chemin de l'auberge. Une fois arrivés devant la porte de la taverne, Geralt se retourna vers Ciri.

-Est-ce que tu as besoin que je te cherche, euh… du linge ? demanda-t-il.

Cette fois encore, les joues de la jeune fille rosirent à vue d'œil et elle évita soigneusement son regard.

-Je vais demander à la femme de l'aubergiste, répondit-elle dans un souffle.

-Excellente idée ! acquiesça le sorceleur avec soulagement, avant d'ouvrir la porte de la gargote.

Jaskier était assis sur un tabouret, une plume à la main, son luth sur les genoux et un morceau de parchemin étalé sur la table devant lui.

-Ah, vous voilà ! s'écria-t-il en les regardant s'approcher. Vous auriez quand même pu m'attendre pour partir !

-Pour aller chez le guérisseur, tu veux dire ? rétorqua Geralt.

-Ah, euh… Non… admit Jaskier en détaillant Cirilla de la tête aux pieds. Est-ce que c'est… ?

-C'est extrêmement contagieux, déclara le sorceleur avec tout le sérieux dont il était capable. C'est pour ça que tu ferais mieux de garder tes distances.

La réaction du barde fut alors exactement celle que Geralt avait attendue : il écarquilla les yeux avec horreur et serra son luth contre lui en se penchant en arrière.

-Ce n'est pas contagieux, démentit Cirilla en lançant à Geralt un regard de reproches.

-Prouve-le, la défia Jaskier, sceptique.

-Tu n'as pas à te justifier, dit Geralt avant que Ciri n'ait le temps de répondre. D'une manière générale, si tu veux que Jaskier te laisse tranquille, il vaut mieux l'ignorer. Et si ça ne suffit pas, ajouta-t-il dans un sourire mauvais, tu peux aussi le frapper. Un coup bien placé entre les jambes fait toujours son effet.

À ces mots, Jaskier ouvrit la bouche d'un air courroucé, ce qui amusa grandement Geralt, même s'il tâchait de ne pas le montrer trop ouvertement.

-Tu devrais aller voir la femme de l'aubergiste, reprit-il à l'adresse de sa protégée. Elle se trouve sans doute dans la cuisine. Si je ne suis pas là à ton retour, c'est que je suis parti chez l'armurier. Je ne serai pas long.

Ciri hocha la tête et signe d'approbation puis se dirigea vers la porte ouverte de la cuisine.

-Tu sais que tu es vraiment drôle, quand tu t'y mets ? marmonna le ménestrel, non sans sarcasme, lorsqu'il fut seul avec Geralt. Quel genre d'exemple est-ce que tu veux donner à cette fille, hein ?

-Le genre que les types comme toi ne viennent pas tourmenter, répliqua le sorceleur.

Sans ajouter un mot, ni attendre de réponse, il s'éloigna en direction de la sortie.

-Hey, mais attend ! appela Jaskier. Tu pourrais au moins me raconter ce que j'ai raté ! Ça fait des mois que je n'ai plus rien à me mettre sous la…

Geralt n'entendit jamais la fin de sa phrase, car le lourd panneau de bois venait de se refermer sur lui dans un bruit sourd.