Salut tout le monde,
Un grand merci à Chrisjedusor pour ses reviews toujours aussi appréciée
Bonne lecture !
Achille avait raison en disant que la pluie de la veille avait assaini l'atmosphère car le soleil brillait de mille feux, mais ses rayons lointains ne parvenaient pas à réchauffer le fond de l'air ; le vent frais leur mordait le visage et faisait tournoyer leurs chevelures autour de leurs têtes.
La matinée passa sans incident notable, à tel point que Jaskier demanda d'une voix sonore et narquoise si les bateliers de métier ne forçaient pas un peu trop sur la bouteille pour inventer des histoires de monstres aquatiques, mais Geralt parvint à le faire taire avant qu'Achille ne prenne la mouche – créature à combattre ou non, ils avaient encore besoin de lui pour les conduire jusqu'à Carreras.
Les voyageurs atteignirent sans encombre le port de Maribor, où ils firent une courte pause pour se ravigoter et refaire le plein de provisions pour les deux jours à venir. Lorsqu'ils posèrent le pied sur le quai, Geralt ne fit aucun commentaire mais observa Isane du coin de l'œil.
La sorceleuse avait dit qu'elle ne les accompagnerait pas plus loin que Maribor ; maintenant qu'ils y étaient arrivés, la logique voulait qu'elle leur fasse ses adieux. Mais ils n'avaient pas encore croisé la fameuse bête, et Geralt se tenait prêt à user de cet argument pour la retenir encore un peu.
L'espace d'un instant, il crut devoir en faire usage ; il vit Isane tanguer sur ses orteils et ouvrir la bouche, comme si elle s'apprêtait à leur annoncer son départ. Mais elle n'en fit rien et Geralt, se retenant de sourire, décida de ne pas lui en faire la remarque.
Une fois repus et de nouveau approvisionnés en nourriture pour la fin de leur voyage en bateau, les cinq marins d'eau douce poursuivirent tranquillement leur remontée de la rivière Ina.
C'est seulement en milieu d'après-midi que tout bascula.
La gabare avançait tranquillement à sa vitesse de croisière de huit nœuds Achille tenait la barre en sifflotant, Geralt jouait aux osselets avec Ciri, Jaskier s'était endormi dans un tas de cordages enroulés sur le pont tandis qu'Isane s'était postée à l'avant, le dos droit, telle une figure de proue.
-Elle ressemble aux femmes de Skellige, avec ses cheveux tressés et son serre-taille par-dessus sa tenue d'homme, murmura Ciri à l'adresse de Geralt.
Le sorceleur ne put que lui donner raison et se tourna vers sa consœur. Elle semblait perdue loin, loin dans ses pensées, lorsqu'elle se crispa tout à coup.
-Que se passe-t-il ? l'interrogea Geralt d'une voix forte pour couvrir le mugissement du vent.
Isane ne répondit pas, pourtant elle l'avait forcément entendue grâce à son ouïe surdéveloppée. De plus en plus intrigué, le sorceleur se leva à son tour.
-Reste ici, dit-il à l'attention de Ciri.
La jeune fille hocha la tête et le suivit des yeux tandis qu'il longeait le bastingage pour rejoindre son amie.
La rivière était sinueuse et les berges plantées de bosquets touffus, si bien qu'il était impossible de voir ce qui se trouvait après le virage avant d'y être arrivé. Debout à sa hauteur, Geralt pouvait néanmoins comprendre pourquoi Isane avait réagi si bizarrement : des débris disparates d'un bateau flottaient paresseusement à la surface.
-L'œuvre de la bête ? murmura-t-il en scrutant le fleuve des yeux.
-Ça, ou bien une erreur de navigation… suggéra Isane.
Ce fut au tour de Geralt de ne pas répondre. La sorceleuse avait peut-être raison, après tout ?
-Achille ! appela-t-il néanmoins en se retournant. Il serait plus prudent d'accoster.
Le batelier prenait de gros risques dans cette expédition et savait qu'il n'avait pas d'autre choix que de faire confiance aux deux sorceleurs, c'est pourquoi il opina du chef en signe d'approbation et entama la manœuvre d'amarrage sans prendre la peine de discuter.
Quelques minutes plus tard, les cinq voyageurs débarquaient, ainsi que les deux équidés, au grand dam de Jaskier.
-J'étais en train de faire un rêve merveilleux, se lamenta-t-il dans un soupir parfaitement exagéré.
-Laisse-moi deviner, ironisa Geralt. Tu étais entouré de femmes nues ?
-Tout juste !
Le sorceleur secoua la tête avec consternation puis se tourna vers Achille et Cirilla.
-Vous attendez ici. Isane et moi, nous allons longer la rive à pied pour voir de quoi il retourne. C'est plus sûr que d'avancer à l'aveuglette et que d'entamer un combat contre une créature qui peut couler notre embarcation. J'aimerais vous éviter le désagrément d'une noyade, autant que faire se peut…
-Comme c'est aimable à toi, railla Jaskier.
Cette fois encore, Geralt l'ignora.
-Tu es prête ? demanda-t-il à Isane.
-Qu'on en finisse, acquiesça-t-elle d'un air sombre et résigné.
Sans perdre une seconde de plus, les deux sorceleurs se mirent en marche.
-Admets-le, tu trépignes d'impatience à l'idée de te battre, sourit Geralt lorsqu'ils furent à bonne distance des oreilles indiscrètes.
-Pas le moins du monde, le contredit Isane avec mauvaise humeur. Je ne fais qu'assurer le soutien logistique. Le professionnel, ici, c'est toi, Loup Blanc.
Ils continuèrent de marcher en silence pendant dix bonnes minutes jusqu'à atteindre le fameux virage qui leur bouchait la vue. Le spectacle qui s'offrit alors à eux conforta Geralt dans son idée qu'accoster avait été la meilleure chose à faire.
-Tu mises toujours sur l'erreur de navigation ? questionna-t-il d'un air faussement innocent.
-Pourquoi pas ? répondit Isane en haussant les épaules. Il y a peut-être un courant plus fort sous la surface qui fait tourbillonner les navires et les fracasse contre des rochers.
En effet, il y avait au moins trois épaves de bateaux dépassant plus ou moins de la surface. Visiblement, Achille n'avait pas sous-estimé les dégâts causés par la bête, si tant est qu'Isane ait tort. Quoi qu'il en soit, il était impossible qu'un être humain ait pu survivre à un naufrage de cette ampleur.
-J'aperçois un pont, fit remarquer Isane, la main en visière pour protéger ses yeux du soleil. On aura peut-être une meilleure vue de là-haut.
-Bonne idée, admit Geralt. Allons-y.
Il leur fallut un quart d'heure de plus pour atteindre la structure de pierre. De forme arrondie pour laisser passer les bateaux, le pont avait dû être construit par des trolls, dans des temps ancestraux, dans le but de faire payer le péage à quiconque voulait l'emprunter. Mais des trolls, il n'y avait plus la moindre trace.
-À la place des humains, j'aurais préservé le péage, même après le départ des trolls, commenta Isane tandis qu'ils grimpaient sur la passerelle.
-L'administration de Témérie n'en voit sans doute pas l'utilité à l'intérieur de ses propres frontières, supposa Geralt.
-Tu parles, les administrations sont rarement timides lorsqu'il s'agit de prélever des taxes. Je pense plutôt qu'ils ont eu trop peur de la fameuse bête et qu'ils ont pris la fuite.
Pour toute réponse, Geralt se contenta d'étouffer une sorte de grognement guttural qui n'engageait à rien.
Ils venaient d'arriver au sommet du pont et se postèrent chacun d'un côté donnant sur le cours d'eau, scrutant sa surface à la recherche d'indices. Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi, puis Isane fut la première à rompre le silence.
-Tu avais parlé d'une ondine[1] ou d'un vodianoï[2] ? interrogea-t-elle.
-C'était ce qui me semblait le plus probable, acquiesça Geralt. Pourquoi ?
-Parce que je crains que ton expertise soit bien en deçà de la réalité. Regarde…
Geralt traversa la largeur du pont en deux enjambées et vint se placer juste à côté d'elle. Isane avait le doigt tendu vers le fleuve Geralt fronça ses sourcils dépigmentés d'un air concentré et ne tarda pas à voir à son tour ce que sa consœur voulait lui montrer.
-Ce n'est pas une ombre, dit-elle alors qu'il venait de lever les yeux au ciel.
Elle avait raison : le soleil brillait sous un dôme bleu pâle, sans le moindre nuage. Geralt poussa un soupir résigné et porta à nouveau son attention sur la surface scintillante de la rivière.
C'était subtil, sans doute invisible pour un œil humain normal, mais c'était bien là. Une longue, très longue forme noire ondulait profondément sous la surface.
-Et merde, soupira-t-il. Un drac.[3]
-Merde, comme tu dis, confirma sombrement Isane. Si on attend la nuit pour le combattre, il risque de descendre le courant jusqu'à notre bateau et de l'envoyer par le fond.
Et de tuer Ciri, Jaskier et Achille, par la même occasion… Mais ça, il valait mieux ne pas le prononcer à voix haute.
-Tu as raison, admit Geralt d'une voix lente.
Il y eut un moment de silence pendant lequel les deux sorceleurs essayèrent de réfléchir à une stratégie.
Se battre de préférence de nuit était la première règle qu'ils avaient apprise à Kaer Morhen, car la façon dont leurs yeux modifiés captaient la lumière les empêchait de bien percevoir les mouvements en plein jour. Néanmoins, ce n'était pas toujours possible. Si au moins le ciel avait été couvert… Mais là, les rayons du soleil automnal qui se reflétaient à la surface de la rivière allaient grandement leur compliquer la tâche.
-Il faut qu'on le force à sortir de l'eau, dit Geralt au bout d'un moment.
-Tu as une canne à pêche avec toi ? ironisa Isane. J'ai bien peur que Mourioche[4] ne m'ait volé la mienne.
Geralt lui jeta un regard noir mais ne réagit pas à sa provocation.
La tache sombre ondulante se rapprochait à une allure inquiétante et les deux sorceleurs avalèrent d'une traite l'élixir qu'ils avaient confectionné deux jours plus tôt, et qui décuplait temporairement les pouvoirs prodigués par leur mutation. Aussitôt, leurs pupilles se dilatèrent, effaçant presque totalement le blanc de leurs yeux, leur donnant l'air de revenants. Grâce à cette potion, ils pourraient endurer sans peine la douleur infligée par les plus graves blessures.
-Allez, souffla Isane d'un ton résigné. Je vais servir d'appât. Essaie de viser juste…
Et sans ajouter un mot ni attendre de réponse, elle redescendit du pont du même côté par lequel ils étaient montés.
Geralt s'agenouilla derrière la rambarde en pierre du pont, ne laissant dépasser que le sommet de son crâne jusqu'à hauteur du nez pour lui permettre de voir ce qui se passait en contrebas, et dégaina son glaive en argent.
Sa propre lame sagement rangée dans son fourreau accroché dans son dos, Isane sauta de la berge sur un rocher qui dépassait de la surface et attendit, les yeux braqués sur le drac qui se dirigeait droit sur elle.
Les dracs étaient une espèce rare de dragons des eaux. La plupart du temps, on trouvait les serpents géants aquatiques dans les profondeurs marines, pourtant les dracs – une sous-classe de plus petite taille mais dont la longueur pouvait atteindre celle d'un cachalot – vivaient exclusivement en eau douce. Ils étaient tellement rares qu'on les reléguait souvent au rang de légende, au même titre que les dragons dorés – à tort, de toute évidence. Savoir comment celui-ci était arrivé là, apparemment du jour au lendemain, représentait une véritable énigme dont la résolution n'avait pour l'heure aucune espèce d'importance.
Geralt plissa les yeux. La créature avait mis le cap sur le rocher où était postée Isane et arrivait à grande allure, sans prendre la peine de décélérer. Tout allait se jouer à la milliseconde près, et le sorceleur choisit de ralentir encore davantage son rythme cardiaque, pourtant déjà quatre fois plus lent que celui des humains ordinaires.
Il bondit au moment même où le drac émergeait avec violence, provoquant une vague si puissante qu'Isane en tomba à la renverse, et sauta sur le sommet de sa tête couverte d'écailles et aux abominables yeux noirs barrés de pupilles verticales rouges.
La bête était hideuse. Sa peau était grise et visqueuse, ses mâchoires aux dents acérées entourées d'ailerons. Son corps aux anneaux puissants devait bien mesurer dans les quinze mètres de longueur et était flanqué de deux pattes avant aux griffes tranchantes comme des lames de rasoir, ainsi que de deux grandes nageoires pelviennes qui ressemblaient à des ailes.
Sans perdre une seconde, Geralt leva son glaive en argent au-dessus de sa tête et le planta dans le crâne du drac d'un coup sec. Mais les écailles de la créature étaient aussi dures que de plus résistant des métaux et la lame ripa, s'arrochant dans l'aileron gauche du monstre.
Le drac s'aperçut alors de la présence du sorceleur sur son chef et poussa un cri de fureur. Il commença à secouer son horrible tête d'un côté sur l'autre pour se débarrasser de l'intrus, se désintéressant d'Isane.
Elle s'était à nouveau courageusement hissée sur ses deux pieds mais les remous provoqués par l'agitation de la bête menaçaient de la faire basculer d'un instant à l'autre. Pourtant, elle fondit en avant, glaive en main, et frappa à son tour le flanc du drac. Cette fois encore, ce fut un échec.
De plus en plus furieux, le serpent géant fit émerger sa longue queue et frappa sèchement la surface du fleuve. Geralt, qui se trouvait en hauteur, toujours accroché à l'aileron du monstre, fut à peine mouillé mais la vague avait complètement immergé le rocher sur lequel se trouvait Isane et lorsque l'eau se retira de nouveau, la sorceleuse avait tout bonnement disparu.
-ISANE ! hurla Geralt en la cherchant frénétiquement des yeux.
Il n'obtint aucune réponse.
Les mouvements du drac produisaient tellement d'écume qu'il était impossible pour le sorceleur de voir quoi que ce soit se trouvant en dessous de la surface du fleuve.
-ISANE ! appela-t-il à nouveau.
Déconcentré par la disparition subite de son amie, Geralt relâcha brièvement sa prise, et la seconde pendant laquelle il avait desserré ses doigts des écailles de la bête avaient suffi à ce qu'elle l'envoie valdinguer la tête la première.
L'espace d'un instant, Geralt crut qu'il allait mourir écrasé sur le rocher. Mais il se trompait. Le drac était vif et intelligent il l'avait attrapé avec l'une de ses pattes avant qu'il ne se brise les os. Le monstre poussa un rugissement, postillonnant sa salive putride au visage du sorceleur qui, au lieu de grimacer de dégoût, décida de saisir la chance qui s'offrait à lui.
Il tenait toujours son glaive à la main et sans hésiter une seule seconde, il enfonça sa lame dans la gueule béante du drac, lui transperçant le palais sans la moindre pitié, faisant gicler des flots de sang noir et poisseux.
La plainte de la bête se fit soudain aiguë avant de s'évanouir presque aussitôt – le drac était mort.
Le drac était mort, mais Geralt n'était pas tiré d'affaire pour autant. Les griffes de la créature étaient toujours étroitement serrées autour de lui, et le corps immense et sans vie l'entraînait dans sa chute, provoquant un véritable raz-de-marée.
Geralt leva à nouveau son épée et abattit sa lame à trois reprises sur les phalanges crochues du monstre. Il parvint à s'en délivrer juste au moment où il heurtait la surface dans un horrible bruit de claquement. Mais le sorceleur, grâce à son élixir, ne ressentait pas la douleur. Il eut même le temps de ranger son glaive au fourreau avant de couler à pique.
Quelque peu sonné par la violence du choc, Geralt perdit momentanément connaissance et ne se réveilla que lorsqu'une gorgée d'eau pénétra dans ses poumons. Dans un réflexe, il remonta à la surface et cracha jusqu'à avoir retrouvé son souffle et ses esprits. C'est alors que la terrible vérité le rattrapa.
Le drac était mort, lui-même était sain et sauf mais qu'en était-il d'Isane ? Le lourd cadavre du monstre s'enfonçait lentement vers le lit de la rivière et ne tarderait pas à s'y engloutir. Et si Isane se trouvait sous lui, inconsciente…
Sans prendre le temps de récupérer davantage, Geralt prit une grande inspiration et plongea à nouveau dans l'eau. Le corps sombre et imposant du drac projetait une ombre bienvenue, bloquant les rayons du soleil que l'eau décomposait telle un prisme, et qui constituaient une si grande gêne pour les sens affutés des sorceleurs.
Ses pupilles améliorées dilatées à leur maximum, Geralt forma plusieurs brasses puissantes tout en scrutant les profondeurs. C'est alors qu'il la vit, la silhouette pâle comme la mort entourée d'un halo de cheveux blonds-roux à quelques mètres sous lui.
Il se hâta dans sa direction. Isane semblait tellement paisible que s'en était effrayant. Cette fois, elle ressemblait pour de bon à un fantôme. Geralt la saisit par la taille sans le moindre ménagement et tapa du pied contre une roche qui se trouvait là pour se donner de l'élan.
Au bout de ce qui lui sembla une éternité, il atteignit enfin la surface et tira le corps inanimé d'Isane jusqu'à la berge détrempée.
Elle ne respirait plus.
[1] Ondin : génie des eaux de la mythologie germanique
[2] Vodianoï : créature amphibie de la mythologie slave
[3] Drac : dragon aquatique des rivières du Sud de la France
[4] Mourioche : esprit frappeur du folklore breton, vu dans le chapitre 1 de cette fanfiction
Comme quoi, avoir deux sorceleurs pour combattre un seul monstre n'est pas forcément un avantage...
Qu'avez-vous pensé du choix du monstre ? Et du combat en lui-même ? Isane va-t-elle survivre (oui bon, c'est pas une vraie question ;) ).
J'ai vraiment hâte de partager avec vous le prochain chapitre parce que... eh bien vous verrez :p
Merci d'avoir pris le temps de me lire, n'hésitez pas à me laisser votre avis !
