Se sentant peu à peu gagné par la panique, Geralt se laissa tomber à genoux aux côtés d'Isane, lui pinça le nez et fit basculer sa tête en arrière pour lui ouvrir la bouche. Il se pencha alors vers elle et souffla autant qu'il put mais le larynx de la sorceleuse devait être obstrué car aucune once d'air ne semblait atteindre ses poumons.
Décidé à ne pas abandonner la partie aussi facilement, Geralt se redressa, croisa les doigts des deux mains avant de les poser sur la poitrine d'Isane. Un, deux, trois, quatre, cinq, compta-t-il en appuyant ses paumes en rythme. Il se pencha ensuite à nouveau vers son visage et lui souffla derechef dans la gorge.
C'était une technique qu'il avait apprise à Kaer Morhen. Il se souvenait parfaitement qu'Eskel avait tiré au flanc, jugeant que sa seule tâche était d'occire des monstres et non de sauver des humains, surtout s'il fallait faire quelque chose d'aussi répugnant que de les embrasser sur la bouche ! Mais Vesemir l'avait rappelé à l'ordre – autrement dit, il lui avait donné une bonne râclée – et Eskel, comme les autres petits sorceleurs, avait fini par capituler, jurant néanmoins tout bas à ses camarades que jamais il ne se servirait de ce dégoûtant savoir-faire.
Mais Geralt n'était pas Eskel.
Fébrile, il continua d'alterner massages cardiaques et bouche-à-bouche pendant plusieurs minutes, mais à son grand désespoir, la sorceleuse n'avait toujours aucune réaction.
-Allez, Isane ! marmonna-t-il entre ses dents tout en appuyant vigoureusement sur le sternum de son amie. Ne me fais pas ce coup-là, tu m'entends ? Si tu meures maintenant, je m'en irai trouver un nécromancien pour qu'il te ressuscite, peu importe ce qu'il en coûtera et que ce soit interdit, après quoi je te tuerai à mains nues pour me venger ! Tu ne peux pas m'abandonner maintenant, tu n'en as pas le droit ! EST-CE QUE TU M'AS BIEN COMPRIS ?
Il avait hurlé ces derniers mots. Il n'avait pas pu s'en empêcher, cela avait été tout simplement plus fort que lui. Et de toute évidence, Isane l'avait entendu.
Elle aspira soudain une grande bouffée d'air qui la fit aussitôt tousser, puis elle se tourna vivement sur le côté dans un réflexe primitif et recracha toute l'eau que contenaient ses poumons. Lorsqu'elle eut terminé, elle se redressa tant bien que mal, les bras tremblants et ses longs cheveux trempés dégoulinant autour de sa tête, et se mit à vomir sur la pelouse ornée de feuilles brunies.
Toujours agenouillé à ses côtés, Geralt la regarda faire sans éprouver le moindre dégoût. Bien qu'il ressentît de la compassion pour elle, il ne lui demanda pas si ça irait. Bien sûr que ça irait : elle était en vie.
Lorsqu'elle eut enfin fini de rendre ses tripes, Isane fit pivoter son bassin et laissa tomber son fessier musclé à même le sol sans le moindre ménagement. Sa poitrine se soulevait à un rythme erratique elle avait toujours du mal à respirer et il lui fallut plusieurs minutes pour retrouver son souffle.
-Merci, hoqueta-t-elle d'une voix rauque en levant ses yeux sombres vers Geralt, tout en massant sa gorge douloureuse. Merci.
-Il n'y a pas de quoi, répondit-il en souriant, trop heureux de la savoir hors de danger. Tu en aurais fait de même pour moi.
Pour toute réponse, Isane hocha la tête.
Comme si elle venait seulement de se rappeler où ils se trouvaient et pourquoi, la sorceleuse jeta un regard prudent en direction de la rivière. Le cadavre du drac avait complètement coulé et était à présent parfaitement invisible depuis la rive.
-Il est mort, déclara simplement Geralt, dont les vêtements couverts du sang de la bête confirmaient les dires.
Il y eut un moment de silence que seule la respiration encore sifflante d'Isane venait troubler, puis Geralt se leva à nouveau dans un grognement étouffé maintenant que son taux d'adrénaline commençait à baisser, le sorceleur prenait lentement conscience de la violence du combat et de ses conséquences sur son propre corps : tous ses membres étaient endoloris.
-Tu peux attendre ici pendant que je vais chercher les autres, proposa-t-il en s'efforçant néanmoins de ne rien laisser paraître.
-Non, souffla-t-elle douloureusement. Je viens avec toi.
Grimaçant, elle prit appui sur ses deux bras et tenta de se relever. Chacun de ses muscles étaient secoués de tremblements et Geralt fit trois pas en avant pour venir se placer devant elle et lui tendit ses deux paumes ouvertes. Si le geste la surprit, Isane ne le montra pas. Elle saisit les mains tendues de Geralt sans la moindre hésitation et se laissa hisser sur ses deux jambes. Elle ne poussa pas la moindre plainte, mais Geralt savait qu'elle souffrait.
-Merci, répéta-t-elle.
Le sorceleur lui répondit d'un signe de tête puis lâcha prudemment ses mains. Isane tangua vers l'arrière Geralt la rattrapa aussitôt d'un geste vif puis passa son bras droit dans son dos, pour la soutenir et l'aider à marcher.
Ils s'apprêtaient à repartir en direction du sentier lorsqu'Isane s'immobilisa.
-Où est mon glaive ? s'écria-t-elle d'une voix étranglée.
Ils se retournèrent tous les deux et scrutèrent la rive sans grand espoir : il était bien plus probable qu'elle l'ait perdu en tombant dans la rivière, auquel cas Geralt allait devoir plonger à nouveau pour aller le chercher.
Il s'était déjà presque résigné à cette idée mais par chance – ou peut-être par miracle ? –, la vague provoquée par la chute mortelle du drac avait été si puissante qu'elle avait rejeté l'épée à plusieurs mètres de la berge, et Geralt n'eut qu'à se baisser pour la ramasser. Cette formalité accomplie, les deux sorceleurs se mirent enfin en route.
Alors qu'il leur avait fallu une demi-heure pour atteindre le pont plus tôt dans la journée, le chemin du retour leur pris deux fois plus de temps. L'élixir de puissance avait un effet immédiat et virulent, mais maintenant qu'il s'estompait, les deux sorceleurs encaissaient de plein fouet la douleur et la fatigue du combat. Sans parler du fait qu'ils étaient trempés jusqu'aux os et que le vent froid, qui faisait tourbillonner les feuilles mortes, soufflait sur eux avec la même impitoyable violence.
Après un périple qui leur parut interminable, Geralt et Isane arrivèrent enfin en vue de la gabare, où leurs trois compagnons les attendaient. En les voyant approcher, le regard vert émeraude de Ciri s'illumina elle se précipita à toute vitesse dans leur direction et se jeta dans leurs bras, enlaçant les deux sorceleurs par la taille. Visiblement peu habituée à ce genre d'effusions, Isane écarquilla les yeux d'un air effaré qui aurait fait rire Geralt s'il n'avait pas été si épuisé.
-Eh ben, c'est pas trop tôt ! gronda Jaskier, les poings sur les hanches. On s'est fait un sang d'encre. Qu'est-ce qui vous a retenu ?
Le sarcasme lui brulait les lèvres mais le sorceleur se garda bien de répondre. Il lui fallait économiser les dernières forces qui lui restaient.
-Vous avez réussi à la vaincre, la bête ? interrogea Achille en les détaillant de la tête aux pieds.
Malgré sa plongée dans la rivière pour aller secourir Isane, les vêtements de Geralt conservaient des tâches du sang noir du drac.
-Oui, souffla-t-il simplement.
Il y eut une seconde de flottement, comme si le batelier doutait d'avoir bien entendu puis, sans le moindre signe avant-coureur, il bondit sur place, le poing en l'air.
-OUI ! cria-t-il avec euphorie tout en improvisant un pas de danse. Je savais bien que j'avais raison de vous faire confiance. C'est ma femme qui va faire une de ces drôles de têtes lorsqu'elle me verra revenir vivant, haha !
Bien trop harassé pour s'exalter avec lui – et de toute façon, les sorceleurs ne s'exaltaient jamais –, Geralt conduisit Isane jusqu'au voilier, aidé par Ciri. Leurs gestes pour monter à bord étaient maladroit et Isane faillit trébucher dans les cordages. Heureusement, Geralt était là pour lui éviter la chute, une fois de plus.
-Merci, soupira-t-elle à nouveau.
C'était le seul mot qu'elle semblait encore avoir à la bouche. Elle se laissa tomber sur le pont et, tremblante de froid, elle commença par se déshabiller avant de tendre le bras vers sa besace.
Sans doute par hasard mais peut-être par pudeur, Isane s'était assise dos à la rive, et Geralt détourna le regard. C'est alors qu'il vit Achille, les mains profondément enfoncées à l'intérieur de ses poches et la tête résolument baissée vers ses chaussures, et Jaskier, beaucoup moins discret, qui la reluquait sans la moindre gêne.
-Regarde ailleurs, si tu tiens à la prunelle de tes yeux, lui conseilla Geralt avec toute la menace dont il était encore capable.
Pris sur le fait, le barde sursauta puis se mit à rougir. Finalement il se détourna, et Geralt se changea à son tour.
Une fois troquées leurs guenilles trempées contre des vêtements secs, les deux sorceleurs découpèrent un beau morceau de fromage à pâte dure acheté le matin même à Maribor.
-Vous pourriez partager ! s'indigna le ménestrel. Moi aussi, j'ai faim !
-Tu auras le droit à ta part quand tu auras terrassé un drac, rétorqua Geralt.
-Un drac ? répéta Jaskier en se redressant.
Le combat contre le monstre ayant pris plus de temps que prévu, la compagnie avait finalement décidé de rester sur place pour bivouaquer. Ils n'étaient plus qu'à une journée de trajet de Carreras et n'auraient aucun mal à gagner la cité avant la nuit – à condition, bien sûr, qu'aucune autre embuche ne leur barre la route. Et, comme il ne pleuvait pas, ils avaient même pu allumer un feu devant la tente pour se réchauffer.
-Alors là, je veux avoir absolument tous les détails ! prévint le troubadour, en appuyant bien sur chaque syllabe de sa phrase. Il est hors de question que tu me prives d'une histoire pareille ! Ça va être la chanson épique de l'année, c'est moi qui te le dis ! Peut-être même du siècle !
Pour toute réponse, Geralt poussa un profond soupir.
Isane s'était recroquevillée en position fœtale, leur tournant le dos, emmitouflée dans un sac de couchage, et s'était déjà endormie. Cela n'avait bien sûr rien de surprenant : même un sorceleur ne pouvait frôler la mort sans le sentir passer.
Contrairement à elle, Ciri avait l'air en bien meilleure forme. Elle avait retrouvé des couleurs, ses cernes s'était estompés et ses yeux verts pétillaient de vie.
-Ça va mieux, on dirait ? lui chuchota-t-il alors que Jaskier continuait de déblatérer des inepties comme un authentique moulin à paroles.
-Oui, acquiesça-t-elle dans un sourire gêné. Ça… Ça a fini par passer, ajouta-t-elle d'une voix à peine audible.
-Tu finiras par t'habituer… Enfin, je suppose…
-Oui, murmura Ciri en évitant son regard. Je crois aussi…
Malgré l'agaçante insistance du barde, Geralt ne fit pas de vieux os et ne tarda pas à se coucher à son tour, enroulé dans sa couverture en fourrure. Il aurait tout le temps de lui conter ses exploits le lendemain, pendant la fin de leur croisière. Il ferma les yeux et ne tarda pas à trouver le sommeil.
Le sorceleur avait l'impression de ne dormir que depuis une demi-heure lorsqu'il se réveilla en sursaut. La respiration saccadée, il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre ce qui le dérangeait : il savait où il se trouvait, il n'avait pas fait le moindre rêve et tout le monde était profondément endormi.
Non, pas tout le monde : Isane n'était plus là. Elle est sans doute partie se soulager, pensa-t-il. Elle va revenir. Quelque peu rassuré, il se rallongea et attendit les yeux grands ouverts que son amie revienne se coucher.
Mais elle ne revenait pas.
De plus en plus inquiet, Geralt s'extirpa aussi silencieusement que possible de son sac de couchage, attrapa le fourreau qui contenait son glaive et sortit à son tour de la tente, où les restes du feu de camp mouraient lentement, mais sûrement.
Isane se trouvait debout, sur le bord de la rive, les épaules enroulées dans sa couverture, le regard perdu dans les eaux profondes et obscures du fleuve dans lesquelles se reflétait la mince lune croissante[1], tel un joyau dans un écrin de velours noir. Avec ses longs cheveux virevoltant au gré du vent et sa peau claire, elle ressemblait vraiment à un fantôme. Dans un sens, elle est en vraiment un, maintenant.
Tel un félin, il s'approcha sans bruit et s'arrêta à sa hauteur. Isane ne sembla par surprise et se contenta de tourner brièvement la tête vers lui avant de se concentrer à nouveau sur le courant qui défilait devant ses yeux.
Ils restèrent là, immobiles et muets, pendant de très longues minutes. Mais, alors qu'il n'avait jamais réussi à interpréter correctement les attitudes de Yennefer, il n'avait pas besoin de lui parler pour comprendre Isane. Elle était son alter ego.
La sorceleuse prit une grande inspiration puis se tourna à nouveau vers Geralt, sans sourire, ni mot dire. Puis, lentement, elle enjamba la coque de la gabare et s'éloigna sur le pont aux voiles roulées.
Sans hésiter une seule seconde sur la marche à suivre, Geralt lui emboîta le pas. Elle se retourna pour lui faire face et se blottit dans ses bras ; il l'embrassa. Elle avait eu peur de mourir et lui, peur de la perdre. Des émotions un peu trop humaines pour des sorceleurs…
Le vent qui balayait le pont était glacial et Geralt ne put s'empêcher de remercier mentalement Isane d'avoir apporté une couverture. Allongés l'un en l'autre au milieu des cordages, les craquements du bois du voilier pour masquer leurs faibles plaintes, ils s'efforçaient de profiter de cette troisième chance que la vie voulait bien leur offrir. Combien d'autres en auraient-ils encore ? Neuf, peut-être, comme les chats ?
Ils restèrent enlacés longtemps après avoir atteint l'extase. Tous deux pensaient à la même chose : leurs chemins se sépareraient le lendemain. Tout du moins, en théorie, car Geralt savait qu'il n'en serait rien : quoi qu'elle puisse dire, Isane continuerait le voyage avec eux.
Il en avait eu la certitude douze heures plus tôt, lorsqu'ils avaient accosté à Maribor pour déjeuner avant d'attaquer la partie laborieuse du trajet. Isane avait toujours dit qu'elle ne les accompagnerait que jusque-là et, lorsqu'ils avaient posé le pied sur le quai, elle avait esquissé un mouvement.
Il la revoyait faire très distinctement : elle s'était un peu haussée sur la pointe des pieds et avait ouvert la bouche, avant de retomber sur ses talons et de se raviser. À cet instant précis, elle avait renoncé à leur faire ses adieux et les avait suivis dans les rues malodorantes du port.
Non, Isane ne les quitterait sans doute pas le lendemain. Et le plus beau, c'était qu'il n'avait même pas eu besoin de le lui demander. Comme si elle aussi ressentait ce lien tacite qui les unissait.
Peut-être même les accompagnerait-elle jusqu'à Kaer Morhen et ferait enfin la paix avec la forteresse et avec Vesemir. Peut-être qu'elle ferait enfin la paix avec qui elle était. S'accrochant à cette pensée comme à une bouée de sauvetage, Geralt serra Isane un peu plus fort contre sa poitrine velue, le regard brillant d'un nouvel espoir – certes un peu fou – sous le clair de lune.
-On devrait y retourner, dit-elle au bout d'un moment, rompant le silence apaisant qui s'était installé entre eux.
Geralt aurait voulu la retenir, mais il savait qu'elle avait raison, leur absence finirait forcément par être remarquée.
Isane se dégagea doucement de son étreinte puis se rhabilla en essayant de rester le plus possible sous la couverture. Geralt en fit autant, mais à contrecœur.
Ils regagnèrent la tente où leurs trois compagnons dormaient comme des loirs. Il aurait été tellement facile pour eux de les détrousser, s'ils avaient été de vulgaires bandits de grand-chemin…
Ils s'allongèrent à nouveau côte à côte et, ne pouvant se permettre de s'étreindre sans encourir le risque de se faire surprendre, se contentèrent de se tenir par la main, les doigts entrecroisés par-dessous la couverture, et bientôt ce furent les doux bras de Morphée qui vinrent les enlacer.
Restée à Mayen, la vieille völva caressait avec la chair de son pouce la rune gravée sur le galet qu'elle tenait dans sa main, un large sourire aux lèvres. Othala la stabilité et l'harmonie.
L'avenir était en marche.
[1] Lune croissante : référence à l'ættir de Freyr de l'ancien alphabet runique fuþark, qui serait découpé en trois pour correspondre aux trois phases du cycle lunaire.
Ça faisait longtemps qu'on n'avait plus entendu parler de la völva. "La stabilité et l'harmonie", c'est plutôt bon signe, vous ne trouvez pas ? :)
J'aime particulièrement ce chapitre malgré sa gravité parce que j'y ai semé plusieurs indices pour la suite de l'intrigue à plus ou moins court terme. Trois d'entre d'eux concernent le dénouement de cette histoire-ci, tandis que le quatrième annonce la trame de l'histoire suivante que je suis actuellement en train d'écrire. Si vous pensez les avoir repérés, n'hésitez pas à me le faire savoir dans les commentaires :)
Merci de votre lecture, à bientôt,
MM's
