-Yennefer ? répéta-t-il, incrédule. Qu'est-ce que tu fais là ?

Elle n'avait absolument pas changé depuis qu'elle l'avait quitté à Aedd Gynvael elle était toujours aussi magnifiquement imparfaite.

-Qu'est-ce que toi tu fais là ? le corrigea-t-elle en plissant les yeux d'un air inquisiteur, comme si elle le soupçonnait de l'avoir suivie jusque-là. Tu as vraiment une sale tête, ajouta-t-elle en s'approchant davantage.

En temps normal, cette remarque aurait amusé le sorceleur – mais plus rien n'était normal.

-Geralt, qu'est-ce qui se passe ?

Le sorceleur ne répondit pas immédiatement. Il jeta un regard à la porte désespérément close de l'infirmerie, puis se redressa subitement.

-Sortons prendre l'air, dit-il enfin.

Les sourcils froncés de la magicienne se haussèrent sous l'effet de la surprise, mais elle hocha finalement la tête et le suivit sans discuter jusque dans les jardins.

Le temple de Melitele était un lieu à la fois reposant et merveilleux, creusé dans la paroi d'une montagne. Il abritait le sanctuaire, une grotte mystique illuminée de cristaux formant la voûte où poussaient des plantes qui n'existaient nulle part ailleurs, faute de lumière sans impuretés. À l'extérieur du temple étaient construites plusieurs dépendances où vivaient les prêtresses et les adeptes de passage, ainsi que des jardins où celles-ci faisaient pousser des plantes médicinales.

Geralt s'avança dans une allée déserte, entre les bosquets de lavande odorante, le front soucieux, les bras dans le dos et les épaules accablées par l'incertitude quant au sort qui attendait Ciri. Une posture qui ne lui était pas habituelle.

-Geralt, dis-moi ce qui se passe, insista Yennefer.

Elle avait parlé d'une voix douce qui ne lui était certes pas familière mais qui avait au moins le mérite d'être à la hauteur des circonstances.

Le sorceleur respira profondément et commença son récit. Comment il avait fini par retrouver Ciri par le plus grand des hasard – ou peut-être était-ce la providence ? – et comment elle était tombée malade en chemin.

-Je l'ai emmenée voir un guérisseur à Mayen, qui a compris qu'elle… enfin, tu vois…

-Qu'elle est menstruée ? acheva la magicienne d'un ton parfaitement calme, sans la moindre gêne.

-Voilà. Comme il m'a garanti que ça ne l'empêchait pas de voyager, nous avons continué notre route.

-Ce n'est pas étonnant que ses menstruations l'aient épuisée, surtout si c'étaient les toutes premières, commenta Yennefer d'un ton professionnel, digne d'un sorceleur sans la moindre émotion. Que s'est-il passé ensuite ?

-Elle a eu l'air d'aller beaucoup mieux le surlendemain. Elle était redevenue aussi pleine de vie que d'habitude et m'a dit que ça avait fini par passer, expliqua-t-il. Mais le jour suivant, elle était de nouveau fatiguée. Jaskier a dit que c'était à cause de la faim, parce que nous ne mangions pas tous les jours régulièrement et sans doute pas suffisamment…

-Une théorie pleine de bon sens, on voit que ce crève-la-dalle s'y connaît, ironisa la magicienne.

Elle n'avait jamais vraiment su apprécier Jaskier à sa juste valeur, encore moins que Geralt.

-… mais même après que nous ayons fait un véritable festin chez le bourgmestre de Carreras, elle semblait encore plus faible.

-Et tu as décidé de l'emmener ici, conclut Yennefer. C'est une bonne idée, Nenneke trouvera sans doute ce qui lui manque.

-Je l'espère de tout mon cœur, marmonna le sorceleur, car Ciri s'est effondrée la nuit dernière et rien de ce que j'ai pu tenter n'a réussi à la réveiller.

Il se tut.

Le ciel était tout juste voilé et le vent soufflait à peine les deux anciens amants continuèrent d'avancer un moment en silence, écoutant le chant des oiseaux perchés dans les arbres qui bordaient l'allée, puis Geralt reprit la parole.

-J'ai été sincèrement soulagé d'apprendre que tu avais survécu à la Bataille du mont Sodden, déclara-t-il.

-Merci, répondit évasivement Yennefer.

De toute évidence, elle n'avait aucune envie d'en parler.

-Et toi ? interrogea-t-il encore. Que fais-tu ici ?

Contre toute attente, Yennefer détourna ses yeux violets d'un air gêné. Le sorceleur s'arrêta alors de marcher et posa sa large main sur le bras délicat de la magicienne pour l'inciter à en faire autant.

-Yen… soupira-t-il. Ne me dis pas que tu cherches encore une solution à ton problème. Tu sais pourtant qu'il n'y en a pas. Même Nenneke le dit. Il faut que tu l'acceptes.

À ces mots, Yennefer se renfrogna encore davantage et dégagea vivement son bras. Geralt comprit alors qu'il avait vu juste.

-Je me fiche de ce que Nenneke peut bien penser ! s'énerva-t-elle. Il existe une solution, j'en suis persuadée ! Je ne l'ai simplement pas encore trouvée, voilà tout !

Geralt secoua la tête avec consternation.

Yennefer souhaitait plus que tout devenir mère mais ses organes atrophiés l'empêchaient de concevoir, comme c'était le cas de la plupart des magiciennes. Bien sûr, Yennefer avait commencé sa quête à cet endroit précis, au temple de Melitele, la déesse de la fécondité et protectrice des accoucheuses, mais la grande prêtresse avait émis un avis catégorique qui ne laissait place à aucune lueur d'espoir. Pourtant, loin de voir ses ardeurs refreinées, la magicienne ne s'était pas laissée abattre – ou plutôt, elle faisait preuve d'une pugnacité sans borne qui allait finir par la tuer à force de ne pas obtenir les résultats qu'elle escomptait.

-Et ensuite quoi ? demanda-t-il à mi-voix. Admettons que tu trouves un remède, tu te laisseras engrosser par le premier venu ? Tu sais parfaitement que ni moi, ni Istredd, ne sommes capables d'exaucer ton souhait.

-Ne t'en fais surtout pas pour moi, répliqua-t-elle sèchement. Je saurai trouver un candidat adéquat.

À la fois amusé et exaspéré par tant de mauvaise foi, Geralt se contenta de secouer la tête avec dépit, ses longs cheveux blancs s'échappant du bandeau de cuir qui lui barrait le front.

-Qui est-ce ? demanda soudain Yennefer.

Geralt se redressa alors et suivit son regard.

À force de marcher sans but au travers des jardins aux diverses senteurs, ils étaient arrivés non loin des écuries, d'où venaient de sortir Isane et Jaskier, à qui le sorceleur avait laissé le soin de s'occuper des chevaux.

-Tu connais Jaskier… avança-t-il prudemment.

-Je ne te parle pas de lui, rétorqua sèchement Yennefer.

Le poète se figea à son tour se rendant compte de leur présence alors qu'Isane semblait ne rien avoir remarqué.

Jaskier lança à Yennefer un regard noir avant d'attraper vivement Isane par le bras et de l'entraîner dans la direction opposée avec une force jusque-là insoupçonnée. Surprise, la sorceleuse jeta un regard par-dessus son épaule mais n'eut aucune réaction en apercevant Geralt en galante compagnie et se laissa guider par Jaskier sans opposer la moindre résistance.

Le sorceleur serra les mâchoires et plissa les yeux : il était prêt à mettre sa main au feu que le poète allait raconter à Isane son histoire avec Yennefer à grands renforts de détails sordides. Il ne lui restait plus qu'à espérer qu'Isane enverrait Jaskier balader dans les règles de l'art.

-Qui est-elle ? insista la magicienne, sifflant entre ses dents serrées, en se retournant vers lui.

Elle semblait en proie à une colère sourde qui rendait sa beauté encore plus époustouflante mais qui lui proférait aussi une terrible aura de danger. Yennefer était comme un orage d'été : lorsqu'elle laissait éclater sa fureur, il valait mieux courir se mettre aux abris.

La voir ainsi, s'enflammer de la sorte, rappelait à Geralt une multitude de souvenirs – tous de bons souvenirs, même les mauvais. À cette pensée, il dut se retenir de toutes ses forces de ne pas l'embrasser, mais le regard pénétrant que lui jetait Yennefer le dissuada de tenter le moindre geste.

Comprenant qu'il n'aurait pas d'autre choix que de lui répondre, Geralt poussa un profond soupir de lassitude et se résigna à lui fournir le moins d'explications possible.

-Elle s'appelle Isane, et c'est la seule sorceleuse à avoir jamais été formée.

-Et ?

De toute évidence, apprendre qu'une fillette avait un jour survécu à l'épreuve des Herbes et aux Mutations ne semblait pas du tout impressionner la magicienne, ni même l'interloquer. Pourtant, elle aurait dû être intriguée. Elle aurait dû, mais elle ne l'était pas. Elle ne l'était pas parce que contrairement à lui, elle éprouvait de véritables sentiments – des sentiments qui n'étaient pas seulement le fruit d'une mémoire cellulaire subsistante.

-C'est… une vieille amie, répondit-il après un instant d'hésitation.

Sans surprise, Yennefer plissa de nouveau les yeux d'un air soupçonneux.

-Qu'est-ce que tu entends exactement par « amie » ?

Rien que le fait qu'elle pose cette question démontrait qu'elle le savait pertinemment, et Geralt éclata alors d'un rire sans joie.

-Tu ne vas tout de même pas avoir le culot de me faire une crise de jalousie ? grogna-t-il dans un rictus terrifiant. Je te rappelle que c'est toi qui m'as trompé pendant tout ce temps avec Istredd et l'a poussé à me provoquer en duel avant de nous rejeter tous les deux parce que tu es incapable de choisir l'un d'entre nous.

-Je ne t'ai pas trompé avec Istredd, c'est plutôt lui que j'ai trompé avec toi, corrigea Yennefer. Et de toute façon, ce n'est pas ce dont on parle. Je veux savoir ce qu'il y a entre toi et cette Isane !

-Rien qui te concerne de près ou de loin. Et quand bien même, je te l'ai dit et je le répète : tu n'as absolument aucun droit d'être jalouse.

-Je ne suis pas jalouse ! s'écria la magicienne d'une voix forte, à la limite de l'hystérie.

-Dans ce cas, pourquoi poser tant de questions ? Tu sais que je suis un homme de peu de mots si les réponses ne t'intéressent pas, alors cesse de gaspiller ta salive et laisse-moi me taire en paix.

-Tu as raison, convint finalement Yennefer avec une mauvaise foi et un mépris non dissimulés. De toute façon, un sorceleur ne peut sans doute vivre qu'avec un autre sorceleur dans un simulacre de ménage froid et vide de sentiments. Mais je te félicite, Geralt : au moins, tu auras réussi à mettre la main sur le seul sorceleur ne possédant pas de pénis.

De plus en plus furieux, Geralt se rapprocha si près qu'il la dominait à présent de toute sa hauteur, mais la magicienne ne se laissa pas intimider. Ses longs cheveux noirs virevoltaient autour de son visage ovale sous l'effet de la brise, lui donnant plus que jamais l'air d'une furie[1].

-Tu n'imagines pas à quel point tu es dans le vrai, Yennefer.

Et sans ajouter un mot, ni attendre de réponse, le sorceleur tourna les talons et s'éloigna à longues enjambées.


Geralt gravit les escaliers de quatre en quatre et se dirigea d'un pas déterminé vers la porte de l'infirmerie, qu'il ouvrit d'un geste brusque. Une dizaine de regards courroucés se posèrent alors sur lui mais il les ignora.

-Où est la fille que j'ai amenée tout à l'heure ? demanda-t-il vivement en désignant le lit vide qu'avait occupé Ciri. Nenneke avait promis de me prévenir lorsqu'elle aurait fini de l'ausculter.

-Nenneke l'a emmenée dans l'une des chambres, expliqua une prêtresse qui se trouvait là, en s'avançant vers lui. Je vais te montrer laquelle, mais s'il te plait, calme-toi. Tu effraies nos patients.

-Pardonne-moi, acquiesça le sorceleur en baissant la tête d'un air coupable. Je me suis laissé emporter par mon élan.

La prêtresse opina du chef puis passa devant lui.

Elle le guida dans les méandres de couloirs de la résidence et s'arrêta finalement devant une porte. Elle frappa doucement contre le panneau, attendit que Nenneke l'invite à entrer, puis tourna la poignée. Elle esquissa ensuite un pas de côté pour laisser passer Geralt, et Nenneke releva la tête.

La grande prêtresse était assise sur le bord du lit dans lequel était couchée Ciri. Elle l'avait changée et lavée avant de l'installer confortablement entre les couvertures.

Les mains ainsi croisées sur le ventre par-dessus les draps, la jeune fille avait l'air de dormir, ou plutôt… Elle a l'air d'être morte, constata le sorceleur avec effroi, ses cheveux se dressant sur sa nuque. Mais Nenneke n'aurait sans doute pas déposé un linge humide sur le front d'un cadavre. Et d'ailleurs, il pouvait voir les petites mains de Ciri se soulever au rythme de sa faible respiration.

-Comment va-t-elle ? interrogea-t-il d'une voix douce en refermant la porte derrière lui.

-Mal, répondit Nenneke en se levant.

C'était quelque chose qu'il appréciait beaucoup chez Nenneke : elle disait les choses franchement, sans faire de détour. C'est pour cette raison que Geralt renonça à poser la question qui lui brûlait pourtant les lèvres.

-Je lui ai donné une potion pour faire baisser la fièvre, mais si tu dis qu'elle n'a pas de toux, ou de maux de tête, ou n'importe quel autre symptôme, alors il va m'être très difficile de faire un diagnostic et d'appliquer un traitement adapté. Et plus difficile encore d'avancer un pronostique…

Geralt hocha la tête d'un air résigné.

-Nenneke ? murmura-t-il en baissant les yeux comme un enfant pris en faute. Tu crois à la providence ?

-Bien entendu ! Quelle question !

-Hm.

-Pourquoi est-ce que tu me demandes ça ?

Le sorceleur prit son temps pour répondre.

Quelle que soit la façon dont il tournait sa phrase dans sa tête, elle sonnait terriblement puérile, et il en avait honte. La grande prêtresse était bien la seule personne au monde qui avait le pouvoir de le faire se sentir comme un garnement particulièrement stupide et inexpérimenté.

-Eh bien, parle ! s'impatienta-t-elle, les mains posées sur ses hanches, les coudes pliés vers l'extérieur, d'un air autoritaire.

Geralt prit alors une grande inspiration.

-Cette enfant est liée à moi par le Droit de Surprise. Est-ce que tu crois que le destin pourrait me la reprendre juste après me l'avoir donnée ?

À ces mots, Nenneke ouvrit la bouche, hébétée, puis la referma sans avoir prononcé le moindre mot. Enfin, elle secoua la tête d'un air contrit.

-Si vos destins sont liés comme tu le prétends, répondit-elle finalement d'une voix lente et à peine plus haute qu'un murmure, alors il ne te reste qu'une seule chose à faire.

-Et ça serait ?

-Prier.


[1] Furies : divinités vengeresses de la mythologie romaine

Ça ne s'annonce pas terrible pour Ciri :-/ Geralt va-t-il écouter le conseil de Nenneke et prier la déesse Melitele pour qu'elle accomplisse un miracle ?

Et comment avez-vous trouvé Yennefer ? Geralt a-t-il raison de croire qu'elle se trouve au temple pour chercher un remède à sa stérilité ? Qu'est-ce que Jaskier a bien pu raconter à Isane et que va faire la sorceleuse ?

Merci de votre fidélité, à mercredi prochain ! :)