Minuit sonna mais Geralt ne réussissait toujours pas à trouver le sommeil. La fièvre de Ciri n'était pas tombée depuis qu'il l'avait confiée aux bons soins de Nenneke et le sorceleur ne pouvait s'empêcher de se ronger les sangs. Geralt se retourna une nouvelle fois entre ses draps puis, agacé par son insomnie, il repoussa les couvertures et se leva en faisant craquer le bois du lit.
Toutes les adeptes étaient couchées à cette heure et Geralt savoura la fraîcheur et la solitude de la nuit. La lune dans son premier quartier illuminait le ciel à la couleur de l'encre noire et perlé de milliers d'étoiles, comme des joyaux scintillants.
Le sorceleur respira plusieurs fois profondément, puis son regard se posa soudain sur la façade du temple sculptée directement à flanc de montagne. Nenneke lui avait conseillé de prier malgré le fait qu'il ne croyait en aucun des dieux, quel effort cette tentative lui coûterait-elle ? Et puis, il n'avait jamais cru à la providence non plus, jusqu'à ce qu'un hasard que d'autres appelleraient « destin » ait remis le Lionceau de Cintra sur sa route – sans parler d'Isane… Décidé, Geralt se dirigea vers le temple d'un pas déterminé.
La grotte qui formait le temple était assez immense et magnifiquement décorée de sculptures. Une dizaine de rangées de bancs étaient alignées devant l'autel où Nenneke procédait aux offices religieux. Geralt s'arrêta un instant sur le seuil pour s'imprégner de l'atmosphère mystique du lieu avant de remarquer que l'endroit n'était pas aussi désert qu'il n'y paraissait.
Assise à l'extrémité d'un des bancs les plus proches de la porte, Isane contemplait le chœur, visiblement perdue dans ses pensées. Est-ce qu'elle croyait à Melitele et priait, elle aussi ? Geralt s'avança lentement, le bruit de ses pas résonnant contre la voûte de pierre, et Isane tourna légèrement la tête pour le regarder approcher. Il s'installa près d'elle sur le banc et la sorceleuse se détourna de nouveau. Ils n'échangèrent pas un mot pendant de longues minutes et Geralt en profita pour s'adresser à Melitele :
Ô, grande déesse, protectrice de la Vie et de celles qui la donnent, je t'en conjure, sauve la petite Cirilla du mal qui la ronge. Je jure en retour d'accepter ton existence comme j'ai accepté celle de la providence. Je deviendrai alors ton humble serviteur… à ma façon. Par pitié, grande et sage Melitele, épargne la vie de Cirilla, quitte à ce que tu prennes la mienne en échange. Elle est la seule chose qui compte à mes yeux. Je t'en supplie, ne la rappelle pas encore auprès de toi.
Il baissa la tête en signe d'humilité et attendit plusieurs minutes mais rien ne se produisit. Il ne savait pas exactement à quoi il s'était attendu – à ce que Nenneke se précipite en courant dans le temple pour lui annoncer la miraculeuse guérison de Ciri, peut-être ?
Isane se leva, le tirant de ses sombres pensées, puis sortit du temple en passant par le bas-côté. Sans trop savoir pourquoi, Geralt la suivit. À sa grande surprise, Isane l'avait attendu dans la cour en contrebas, au lieu de remonter directement se coucher.
-Tu veux marcher un peu ? lui proposa-t-elle d'une voix chargée de compassion.
-Avec plaisir, répondit-il.
Ils se mirent en route.
Les deux amis marchèrent un long moment en silence comme lui et les autres sorceleurs, Isane n'était pas du genre loquace. Mais pour une fois, Geralt avait besoin de parler – de parler à quelqu'un qui serait en mesure de vraiment le comprendre.
-Est-ce qu'il t'arrive… de ressentir des choses ? demanda-t-il d'une voix très basse, à peine plus haute qu'un murmure.
Isane respira profondément par le nez et prit son temps pour répondre. Son regard était soudain devenu fuyant, preuve que pour elle aussi, ce sujet était plus que délicat.
-Tu as peur que Ciri meure ? interrogea-t-elle en retour, sans répondre à sa question.
-Oui, admit-il.
-Hm, fit Isane, toujours sans le regarder.
-À toi aussi, il t'arrive de ressentir de la peur, n'est-ce pas ? insista Geralt en lui jetant un regard pénétrant. À Razwan, tu…
-Je n'avais pas peur, à Razwan, le coupa-t-elle en se tournant brusquement vers lui. J'y ai vécu une mauvaise expérience il y a plusieurs dizaines d'années et en ai tiré mes leçons : je ne m'en approche plus. Comme toi de Blaviken, si ce qu'on dit est vrai…
Geralt se renfrogna. Oui, il comprenait où Isane voulait en venir.
-En ce qui concerne Ciri, poursuivit-elle sans cesser de marcher, je ne crois pas que tu aies tant peur qu'elle meure que des conséquences que sa mort pourrait avoir sur toi, puisque vous êtes liés par le destin.
-Tu penses donc que mon inquiétude est purement égoïste ?
-Je pense que c'est le fruit de ton instinct de conservation, corrigea Isane.
-Donc, appuya Geralt, la bouche tordue par un rictus, tu ne ressens jamais rien ?
Visiblement exaspérée, Isane poussa un profond soupir et se passa une main sur le visage avec lassitude.
-Si, dit-elle finalement, je ressens deux choses très distinctement. La première, c'est ma haine de Vesemir et de Kaer Morhen. La seconde, c'est l'a… la tendresse… que j'éprouve pour toi. Mais ce sont deux sentiments que j'avais déjà avant les Modifications. Ils me sont restés, mais c'est tout. Je n'ai ressenti aucune nouvelle émotion depuis.
Elle se tut, laissant à Geralt le temps de s'imprégner de ses paroles.
-Et malgré la… tendresse… que tu éprouves pour moi, tu n'as rien ressenti en me voyant avec Yennefer, tout à l'heure ? tenta-t-il, à tout hasard.
-Qu'aurais-je dû ressentir, selon toi ? s'enquit Isane en fronçant les sourcils.
-Que sais-je ? répondit Geralt en haussant les épaules.
-De la jalousie ?
En prononçant ces mots, Isane s'était arrêtée de marcher, forçant Geralt à l'imiter. Il se retourna lentement vers elle et constata qu'elle l'observait d'un air étrangement amusé.
-Même si j'étais capable d'éprouver de la jalousie, poursuivit-elle d'un ton très calme, je n'en aurais pas besoin.
-Comment ça ?
Le sourire d'Isane perdit alors son amusement pour laisser place à de la tristesse, voire de la pitié.
-Ton ami le barde m'a raconté en détails ce qu'il y a entre toi et cette magicienne, alors que je ne lui avais absolument rien demandé – tu devrais te méfier, d'ailleurs, un jour il dira les mauvaises choses aux mauvaises personnes et tu auras de gros problèmes, ajouta-t-elle d'un ton lugubre. Il m'a dit, poursuivit-elle, que tu avais sauvé la vie de cette sorcière en prononçant un vœu qui lie vos destins à jamais. C'est vrai ?
-Oui…
-Dans ce cas, ne cherche pas plus loin. Ce que tu crois ressentir pour elle n'est pas de l'amour, c'est de la magie. Elle le sait, c'est pour ça qu'elle ne veut pas de toi. Je sais que tu as l'impression de souffrir de ce rejet mais il ne s'agit que d'un effet secondaire du sortilège.
-Tu te trompes, répondit calmement Geralt. Pourquoi crois-tu que j'aie pris la peine de la sauver de ce djinn qu'elle essayait vainement de maîtriser ?
-Parce que tu voulais surtout libérer le djinn. Je te connais, Geralt ! Tu n'as jamais été le genre de sorceleur à tuer des monstres sans réfléchir à la nécessité d'un tel acte. Un djinn est une créature puissante mais beaucoup moins dangereuse lorsqu'elle est affranchie. Il te restait un vœu à faire et tu voulais empêcher Yennefer de le réduire à nouveau en esclavage.
-J'aurais aussi bien pu faire n'importe quel vœu et la laisser mourir, souligna le sorceleur.
-Non, tu n'aurais pas pu, le contredit Isane d'un ton catégorique. Parce que tu n'es pas Eskel ou l'un des autres à avoir été formé avec nous. Tu es Geralt, le garçon le plus gentil de Kaer Morhen, celui qui bravait les interdits et les railleries de nos camarades pour venir me consoler et m'offrir des brins de lilas. Voilà pourquoi tu ne pouvais pas laisser mourir cette sorcière. Ce n'est pas de l'amour, Geralt, c'est ta façon d'être.
Elle se tut, et un lourd silence s'installa alors entre eux.
Lorsque lui et Yennefer étaient encore en couple, Geralt ne cessait de se répéter que ses émotions n'étaient que le fruit d'une empreinte génétique artificielle, dans l'espoir vain de ne pas trop souffrir lors de leurs fréquentes disputes. Maintenant qu'Isane le soulignait, il se demandait si sa fascination pour la magicienne n'était pas un effet de son subconscient, qui continuait de relier l'odeur du lilas mauve à l'affection qu'il avait porté à Isane avant de subir l'épreuve des Herbes. Comme si le parfum de Yennefer avait réveillé en lui ses sentiments enfouis, le capturant comme un lasso et l'enchaînant à la mauvaise personne.
-Je vais partir, reprit Isane au bout d'un moment. J'avais dit que je vous accompagnais jusqu'à Maribor et me voilà au temple de Melitele. Ma présence était utile pour affronter le drac, mais ici, je ne sers plus à rien. Il est temps que je rentre chez moi.
Sans ajouter un mot, ni attendre de réponse, Isane pivota sur ses talons. Elle venait de faire deux pas en direction de la résidence lorsque Geralt la rattrapa par le bras.
-Reste, la pria-t-il.
La sorceleuse se retourna de nouveau vers lui et le dévisagea d'un air surpris.
-Moi aussi, j'éprouve de la tendresse pour toi, ajouta-t-il. Une tendresse qui date d'avant les Modifications. Une tendresse… que je sais être vraie.
Désarmée par ces aveux, Isane ne sut d'abord que répondre. Finalement, elle s'approcha et posa ses paumes sur le large torse de Geralt.
-Tu comprends maintenant pourquoi je n'ai pas besoin d'être jalouse ? chuchota-t-elle, son visage frôlant celui du sorceleur.
Geralt hocha la tête et l'embrassa, sans s'apercevoir que Yennefer les observait depuis la fenêtre de sa propre chambre.
De toute évidence, la déesse Melitele était restée sourde aux prières du sorceleur car loin de s'être amélioré, l'état de Ciri s'était encore détérioré au cours de la nuit.
-Son pouls est faible et la fièvre n'est toujours pas tombée, déclara Nenneke lorsque Geralt se présenta aux aurores dans la chambre de sa protégée. Nous avons essayé de la réveiller pour qu'elle boive au moins quelque chose, mais sans succès. Je ne te cache pas que je suis très inquiète, Geralt : quel que soit son mal, il dépasse de loin mes compétences.
Elle marqua une pause et regarda le sorceleur d'un air légèrement effrayé.
-J'ai bien peur, reprit-elle dans un souffle, que tu ne doives demander son aide à Yennefer.
Voyant que Geralt tardait à répondre, elle ajouta :
-T'a-t-elle dit pourquoi elle se trouve ici ?
-Non, admit Geralt, mais j'en ai une vague idée…
-J'en doute, rétorqua la prêtresse.
-Tu parles en énigmes, Nenneke, fit remarquer le sorceleur d'un ton irrité.
À ses mots, la grande prêtresse pinça les lèvres et secoua la tête avec résignation.
-Yennefer a perdu la vue lors de la Bataille du mont Sodden, expliqua-t-elle. Elle a fini par guérir, mais le processus a été long et Yennefer a décidé d'achever sa convalescence ici, au temple.
Elle marqua une pause.
-Tu m'as demandé si je croyais à la providence, et je t'ai répondu que oui. Peut-être est-ce Melitele elle-même qui a fait en sorte que Yennefer soit présente au moment où tu as le plus besoin de son aide, non pas pour toi-même, mais pour quelqu'un qui t'est cher ?
À ces mots, Geralt poussa un profond soupir de lassitude.
-Oui, souffla-t-il. Je crois que tu as raison.
Sans perdre une seconde de plus, il sortit de la pièce.
À vrai dire, Geralt s'était résigné à cette possibilité depuis l'instant où il s'était aperçu de la présence inopinée de la magicienne au temple. Il avait simplement retardé le plus longtemps possible le moment de lui en parler dans l'espoir que Nenneke trouverait un remède, lui épargnant de contracter une dette qu'il ne serait peut-être jamais en mesure d'éponger. Mais visiblement, rien n'arrivait par hasard, et le séjour de Yennefer en ces lieux devait faire partie d'un tout que ses yeux de simple mortel ne pouvaient pas entrevoir.
Il trouva la magicienne dans les appartements que la grande prêtresse avait mis à sa disposition, occupée à se maquiller avec la pile de crèmes et de fards qu'elle confectionnait elle-même et qu'elle vendait dans sa boutique de Vengerberg.
-Tu me déranges, gronda-t-elle en reconnaissant son reflet dans le miroir posé devant elle.
-Je sais, répondit-il. Mais j'ai une excellente raison de le faire.
-Laisse-moi deviner, railla-t-elle en pivota sur sa chaise pour lui faire face. C'est une question de vie ou de mort ?
-Oui.
-C'est à cause de ton Enfant Surprise, c'est ça ?
-Oui, confirma-t-il derechef. Yen, elle est très malade et Nenneke ne sait plus quoi faire. Est-ce que tu pourrais essayer l'un de tes remèdes magiques, s'il te plait ?
-Non, répondit-elle en se tournant à nouveau vers le miroir.
Geralt, qui avait encaissé ce refus catégorique comme un coup de stylet dans la poitrine, ouvrit la bouche d'un air hébété.
-Tu n'es pas sérieuse ? Yen, ce n'est vraiment pas le moment de me faire payer ce que tu penses devoir me faire payer ! C'est la vie d'une enfant innocente qui est en jeu ! Tu pleurniches à longueur de temps sur ton incapacité à enfanter, mais tu laisserais Ciri mourir par simple esprit de vengeance ? Ça ne te choque pas ?
De toute évidence, il venait de toucher un point sensible car la magicienne se leva d'un bond et le dévisagea d'un air furieux. Geralt s'attendait presque à la voir se mettre à cracher du feu.
-Si j'acceptes de t'aider, que me donneras-tu en échange ? demanda-t-elle sèchement.
Le sorceleur, qui s'était attendu à devoir marchander, sortit les deux écailles du drac et les lui tendit.
-J'ai aussi l'un de ses crochets, expliqua-t-il. Si tu m'aides à soigner Ciri, ils sont à toi.
-Et si j'échoue ?
-C'est ton aide qui compte, Yen, soupira Geralt. Si Ciri devait mourir, je ne t'en tiendrais pas plus responsable que Nenneke.
Yennefer se redressa, repoussant sa longue chevelure noire par-dessus ses épaules autrefois bossues. Tout en examinant les deux écailles, elle fit bouger sa mâchoire de droite à gauche, signe qu'elle réfléchissait. Puis, finalement, elle tendit le bras vers Geralt pour lui rendre les écailles.
-Je suis désolée, mais ça ne suffit pas.
-C'est tout ce que j'ai ! s'indigna le sorceleur. Et des ingrédients prélevés sur une créature aussi rare qu'un drac, tu ne vas pas me dire que tu n'en auras pas utilité, même si ce n'est que pour les revendre à un magicien plus compétent ?
-Ha ! fit-elle, profondément outrée. Tu ne me crois pas capable de sauver ta « destinée » ? Tu vas voir ce que tu vas voir !
Elle fourra les deux écailles dans la main de Geralt puis l'écarta de son chemin d'un geste brusque. Soulagé d'avoir pu la vaincre avec ses propres armes, le sorceleur la suivit jusque dans la chambre de Ciri.
La magicienne s'affaira pendant toute la journée sans ménager ses efforts, psalmodiant des incantations mystiques et faisant boire à Ciri des potions qui se rapprochaient sans doute plus des élixirs de sorceleurs que des remèdes naturels de Nenneke. Mais rien n'y fit. L'état de Ciri continuait de se détériorer d'heure en heure, et il fallait lui tenir la tête renversée en arrière pour lui faire ingurgiter de la soupe froide, pour qu'elle ne meure pas de faim ou de déshydratation. Par chance, la jeune fille avait encore le réflexe d'avaler, même dans son état comateux. Mais pour combien de temps encore ?
Geralt croyait devenir fou. Yennefer l'avait rapidement chassé de la chambre comme Nenneke l'avait fait la veille, lassée de le voir faire les cent pas autour du lit. Alors le sorceleur s'était mis tourner en rond dans la cour, sous la fenêtre, ce qui n'était d'aucune aide pour personne non plus.
Conformément à son souhait, Isane était restée au temple mais gardait ses distances et freinait Jaskier par la même occasion. S'il avait eu l'esprit assez reposé pour se pencher sur la question, Geralt lui en aurait été reconnaissant.
La nuit finit par tomber mais Yennefer n'abandonnait toujours pas. Sans doute Geralt l'avait-il vraiment blessée en remettant en cause ses compétences en magie. Il voulut veiller avec elle, mais elle refusa catégoriquement.
-Tu ne ferais que me gêner, lui avait-elle dit.
Alors, n'ayant pas le courage d'affronter le silence assourdissant de la nuit seul dans sa propre cellule, le sorceleur alla trouver la seule âme capable de lui apporter un peu de réconfort. Et sans surprise, Isane l'accueillit à bras ouverts.
La sorceleuse était endormie depuis un bon moment déjà, nichée contre son torse. Geralt la serrait contre lui pour s'empêcher de remuer d'un côté sur l'autre. Il commençait à comprendre pourquoi les cauchemars de Ciri avaient cessé depuis qu'elle avait croisé leur route : lui aussi, sa présence l'apaisait. Et tout doucement, sans qu'il s'en rende vraiment compte, Geralt finit par trouver le sommeil. Enfin.
-Geralt ? murmura Isane.
Le sorceleur ouvrit les yeux et cligna plusieurs fois des paupières. Isane était penchée sur lui, déjà complètement habillée, et le secouait doucement par l'épaule.
-Que se passe-t-il ? demanda-t-il en se redressant en position assise.
-Nenneke m'a dit que la magicienne demande à te voir, et…
Elle s'interrompit, hésitante.
-Je crains qu'elle n'ait pas de bonnes nouvelles.
Cette annonce lui fit l'effet d'un électrochoc Geralt s'extirpa vivement des couvertures et s'habilla aussi rapidement que possible. Sans prendre la peine de passer son pourpoint par-dessus sa chemise, il enfila ses bottes et se précipita hors de la pièce, Isane sur ses talons.
Yennefer et Nenneke avaient toutes deux la mine grave lorsque les deux sorceleurs entrèrent dans la chambre de Ciri. En les voyant arriver ensemble, la magicienne plissa les yeux d'un air méprisant mais ne fit aucun commentaire.
-Tu voulais me voir ? demanda Geralt sans autre préambule.
-Oui, répondit-elle en grinçant des dents. J'ai trouvé ce qu'elle a.
À ces mots, Geralt sentit son cœur aux pulsations si lentes faire un saut dans sa poitrine : Ciri était sauvée ! Pourtant, en posant les yeux sur la jeune fille toujours profondément endormie et aussi pâle qu'un cadavre, le sorceleur sentit tous ses espoirs réduits à néant.
-Sa magie s'échappe d'elle, expliqua Yennefer d'une voix soudain plus douce, comme si elle avait lu dans ses pensées. Je ne sais pas pourquoi, ni où sa magie se déverse, mais ce dont je suis vraiment sûre, c'est que lorsqu'elle aura complètement quitté son corps, alors Ciri mourra.
-Et tu ne peux rien faire contre ? interrogea Geralt, à tout hasard.
Bien qu'il en soit physiquement incapable, il avait envie de pleurer. Jamais encore il n'avait ressenti une chose pareille. Qu'importe que cette réaction soit le fruit du lien entre son destin et celui de Ciri : cela faisait atrocement mal et il voulait que cela cesse.
-Non, répondit Yennefer d'une voix étrangement enrouée. Je suis désolée.
Pour une fois, elle semblait sincère.
Geralt se sentit vaciller et Isane dut le soutenir en passant un bras dans son dos pour qu'il prenne appui sur elle. C'est alors que le visage empreint de tristesse de Nenneke se figea soudain.
-Non ! souffla-t-elle, ses yeux écarquillés semblant sortir de leurs orbites. C'est impossible, il… Il faut que je vérifie !
Faisant fi des regards intrigués que lui lançaient les trois autres, elle traversa la pièce à grandes enjambées et disparut dans le couloir.
Il y eut un moment de flottement pendant lequel Geralt et Yennefer hésitèrent à la suivre ou à l'attendre. Finalement, la grande prêtresse revint avant qu'ils n'aient pu prendre de décision, un livre à la couverture familière coincée sous le bras.
-C'était sous nos yeux depuis le début, comment avons-nous fait pour ne pas nous en apercevoir ? houspilla-t-elle en feuilletant les pages du livre d'une main fébrile.
Geralt, qui avait peu à peu repris contenance, se dégagea de l'étreinte d'Isane et s'avança prudemment vers Nenneke. C'est alors qu'il reconnut l'ouvrage dont il était question : il s'agissait de L'Histoire du monde de Roderick de Novembre. Il en avait déjà lu de grandes parties lors de ses précédents séjours au temple, et ne comprenait pas en quoi ce livre qui ne parlait que de faits historiques établis pourrait les aider à sauver Ciri.
-Nenneke, murmura le sorceleur. Qu'est-ce que tu cherches ? Il n'y a rien, là-dedans…
-Si, tu vas voir, le contredit-elle avec véhémence. Ah ! La voilà.
Elle s'était arrêtée à la toute dernière page du chapitre consacré aux sorceleurs. Geralt se rappelait vaguement qu'il s'agissait d'un poème mais, n'étant pas un grand amateur de rimes, il n'avait jamais pris la peine de s'y attarder. Il comprit que c'était une erreur lorsque Nenneke commença à lire d'une voix anormalement aiguë et légèrement tremblante :
« L'aube du Dernier Âge verra l'union des sorceleurs :
Née d'enfantillages, elle attendra son heure
Défiant le Destin, elle suspendra le cours du Temps,
Et pourra, à dessein, tourner le sens du vent.
Cependant, épousés, toute chose a son prix
Avant de décider, soyez donc avertis :
Une union qui dure requiert un sacrifice,
Tandis qu'une rupture briserait le maléfice.
Choisissez le chemin, choisissez le bien !
Voyez la destinée au creux de vos mains. »
Le silence qui suivit la lecture était tellement assourdissant que Geralt sentait ses oreilles bourdonner.
C'était donc ça ; tout était sa faute – et celle d'Isane.
C'est donc une prophétie ! Reste plus qu'à l'interpréter.
D'ailleurs, les deux dernières phrases devraient vous sembler familières car elles ont déjà été prononcées plus tôt dans cette histoire. Vous vous souvenez par qui ?
À part ça, qu'avez-vous pensé de la discussion entre Geralt et Isane en début de chapitre ? Y a-t-il quelque chose qui vous a frappé ?
Merci de votre fidélité, à la semaine prochaine !
