-Quel est l'intérêt de partir maintenant ? demanda Jaskier en regardant son ami revêtir son plastron et ses épaulières par-dessus son pourpoint.

La nuit était déjà tombée mais Geralt ne pouvait se permettre d'attendre davantage. Si Jaskier avait raison – et il avait raison, le sorceleur en était convaincu – alors il n'existait qu'une seule solution pour inverser le sort. Et cette solution l'épouvantait.

-Isane est partie depuis six jours, rappela le barde en faisant les cent pas dans la chambre. Soyons réalistes, tu ne la rattraperas jamais à temps pour sauver la petite.

-Yen va m'ouvrir un portail, répondit Geralt en accrochant ses deux glaives en travers de son dos.

-Mais pour aller où ? insista le poète d'un ton exaspéré. Comment peux-tu savoir combien de chemin ta femme a pu parcourir depuis son départ ? Tu ne sais même pas dans quelle direction elle est partie !

-Elle a dit rentrer chez elle, à Brugge, le contredit le sorceleur en terminant de rassembler les affaires qui lui seraient utiles, à savoir le coffret qui contenait ses élixirs. Et elle voyage seule à dos de licorne. Les licornes sont extrêmement véloces, rappela-t-il encore. Autrement dit, elle est beaucoup plus rapide que nous l'avons été pour arriver jusqu'ici.

À vrai dire, même si le galop de Solstice était sans aucun doute beaucoup plus vif que celui d'Ablette, Geralt n'était pas sûr qu'Isane ait vraiment eu le temps d'arriver jusqu'à sa maison perchée. Mais elle devait en être déjà assez proche pour qu'il puisse courir le risque d'aller l'y attendre.

Le sorceleur finit de s'équiper puis sortit dans la cour du temple de Melitele. Yennefer s'y trouvait déjà et semblait étrangement nerveuse.

-Je t'ai préparé un parchemin avec une formule pour que tu puisses retrouver les traces du portail, à ton retour, déclara-t-elle de but en blanc.

Il eut envie de répondre « À condition que je revienne » mais il se ravisa.

-Merci, dit-il simplement en rangeant soigneusement le parchemin dans la poche secrète de sa ceinture.

Il avait pris la décision de laisser Ablette aux bons soins de Jaskier et d'aller trouver Isane à pied. C'était un choix certes téméraire et sans doute un peu stupide – de quoi aurait-il l'air, si la formule ne marchait pas ou si le portail se dissipait trop vite ? – mais il avait le sentiment que c'était la bonne chose à faire : il n'avait pas envie que sa jument soit témoin du crime qu'il allait sans doute devoir commettre. Il ne voulait pas qu'elle ait une mauvaise opinion de lui.

-Tu es prêt ? demanda Yennefer en le dévisageant, une lueur d'inquiétude brillant au fond de ses yeux violets.

-Ouvre le portail, acquiesça-t-il, plus résigné que jamais.

Pour toute réponse, la magicienne prit une grande inspiration.

Elle se concentra un instant puis tendit les bras en direction de l'allée bordée de peupliers une sorte de trou vertical de forme ovoïdale apparut aussitôt, laissant apercevoir une forêt d'arbres feuillus et résineux. Le sorceleur expira bruyamment pour se donner du courage et s'apprêtait à s'élancer lorsque Yennefer le retint fermement par le bras.

-Geralt ? murmura-t-elle d'une voix chargée d'anxiété. Sois prudent, s'il te plait.

Une fois la surprise passée, le sorceleur hocha gravement la tête puis dégagea doucement son bras avant de s'avancer vers le portail.

Bien qu'il en mourût d'envie, il ne se retourna pas – s'il l'avait fait, il aurait été incapable de quitter Yennefer.


La magicienne avait fait du bon travail le sorceleur n'eut qu'une dizaine de mètres à parcourir pour atteindre la clairière dans laquelle Isane avait construit sa cabane perchée.

De la fumée s'échappait de la cheminée de pierre, preuve qu'un feu brûlait dans l'âtre, et la lueur vacillante d'une bougie léchait les vitres des fenêtres de la pièce de vie de toute évidence, la sorceleuse avait eu le temps de rentrer.

Geralt étouffa un grognement frustré – une part de lui-même avait ardemment espéré qu'il serait en avance et qu'Isane arriverait trop tard pour qu'il puisse agir, l'empêchant de commettre l'irréparable. Ne pouvant néanmoins plus reculer, le sorceleur gravit le colimaçon qui menait jusqu'à la cabane et ouvrit doucement la porte.

Isane était assise dans le fauteuil installé devant le foyer. En entendant la porte s'ouvrir dans un léger grincement, elle détacha les yeux du livre qu'elle était en train de lire et redressa la tête, mais ne se tourna pas vers lui.

-Tu en as mis, du temps, déclara-t-elle.


Elle avait parlé d'un ton très calme qui fit s'hérisser les cheveux sur la nuque de Geralt, et il eut alors cette certitude : elle savait. Elle l'avait peut-être même toujours su.

« Même si j'étais capable d'éprouver de la jalousie, je n'en aurais pas besoin », lui avait-elle dit.

Ce livre qu'elle tenait dans ses mains, L'Histoire du monde de Roderick de Novembre, c'était celui qu'elle lisait le soir où ils s'étaient retrouvés – celui où ils avaient consommé leur union. Elle avait lu, et peut-être même compris ce qu'impliquait cette prophétie, mais elle ne lui avait rien dit. Elle l'avait baratiné – lui avait dit que son désir de sauver Ciri n'avait rien d'altruiste – dans le seul et unique but de détourner son attention.

Elle avait voulu partir du temple, une semaine plus tôt, mais il l'avait retenue. Et lorsqu'elle l'avait finalement quitté, elle s'était enfuie si vite ! Sur le moment, Geralt avait cru qu'elle se hâtait pour le bien de Ciri, mais peut-être avait-elle tout simplement anticipé sa réaction et craint pour sa propre vie ?

Mais si elle l'avait su, si elle avait redouté qu'il finisse par comprendre, alors pourquoi rentrer tranquillement chez elle ou lieu de partir et se cacher quelque part, n'importe où, pourvu que ce soit le plus loin possible ? Or elle avait attendu sa venue, c'était une évidence.

-Pourquoi, Isane ? questionna-t-il d'une voix rauque, à peine plus haute qu'un murmure.

La sorceleuse inspira profondément et referma doucement son livre. Puis, d'un geste lent, elle se leva, rejeta ses longs cheveux en arrière comme l'aurait fait Yennefer, et se tourna enfin vers lui.

-Je te retourne la question, répondit-elle tout aussi calmement. Quelle importance de savoir pourquoi ? Est-ce que, si tu juges mes raisons assez bonnes, tu me pardonneras ? Est-ce que tu me laisseras faire ?

-Non, admit Geralt.

Un sourire triste et résigné apparut alors sur le visage d'Isane.

-Mais si tu m'expliques, je pourrais peut-être t'aider, ajouta-t-il. Nous pourrons peut-être trouver une autre solution. Ensemble.

-Il n'y en a pas, assura la sorceleuse, toujours du même air désolé. Il faut que la prophétie s'accomplisse. Je n'ai pas d'autre choix.

L'expression sur son visage avait soudain changé. Son regard était toujours triste mais ses traits s'étaient durcis elle était déterminée.

-On a toujours le choix, Isane.

À ces mots, son sourire se teinta d'ironie.

-Dans ce cas, choisis de ne rien faire, répliqua-t-elle. Prends une chaise, installe-toi confortablement, et attends.

-Attendre quoi ? s'impatienta Geralt, élevant la voix pour la première fois depuis son arrivée. Que Ciri se vide de sa force et meure ? C'est ce que tu veux, Isane ?

-Bien sûr que non, démentit la sorceleuse. Mais si tu me laisses faire, Ciri retrouvera la vie qui est la sienne, sa vie de princesse. Elle n'aura pas à vagabonder à tes côtés. Aie confiance en moi.

-Comment pourrais-je te faire confiance alors que tu me mens depuis le début et que tu refuses de me dire ce qui te motive à agir ainsi ? demanda-t-il sèchement.

Cette fois, Isane ne répondit pas, les traits de son visage tirés dans une expression parfaitement impassible.

-Je suis désolé, mais tu ne me laisses vraiment pas d'autre choix, reprit-il au bout d'un moment.

Geralt était toujours debout devant la porte de la cabane, et plusieurs mètres le séparaient d'Isane. Néanmoins, comme pour ponctuer sa phrase, il tira son glaive en fer de son fourreau d'un geste lent et résigné.

-Tu oserais ? chuchota-t-elle, un sourcil haussé, visiblement surprise. Tu oserais me tuer ? Moi qui ai partagé ton fardeau, lorsque nous étions enfants ? Moi qui suis la seule femme en mesure de te comprendre vraiment ? Moi qui suis la seule à pouvoir t'apaiser et t'apporter la paix ? Non, Geralt, tu n'oserais pas.

-Je ne le ferai pas de gaieté de cœur, expliqua-t-il, mais je ne peux pas laisser mourir Ciri. Elle est ma destinée ! Alors pour éviter un carnage inutile, s'il te plait, Isane, aide-moi !

-Je ne peux pas, répéta la sorceleuse. Je ne peux pas, Geralt. Même si je le voulais, c'est impossible. Tu as entendu la prophétie ? « Une union qui dure requiert un sacrifice ».

-Et tu crois vraiment que je serais plus enclin à vivre cette union en ayant la mort de Ciri sur la conscience ? railla Geralt dans un rictus qui n'avait rien de joyeux.

Contre toute attente, Isane lui sourit franchement.

-Rassure-toi, dit-elle. Lorsque tout sera fini, tu ne te souviendras pas d'elle. Pour toi, elle n'aura jamais existé. Mais elle vivra, je t'en fais la promesse.

Elle avait l'air sincère, et Geralt fut soudain pris d'un doute. Il abaissa légèrement son arme, scrutant le visage de celle qu'il croyait connaître par cœur.

Disait-elle la vérité, ou s'agissait-il d'un nouveau stratagème pour l'amener à capituler ? Une semaine plus tôt, il l'aurait crue sans hésiter, mais il n'était plus sûr de rien, à présent.

-Le risque est trop grand, déclara-t-il en brandissant de nouveau sa lame devant son visage.

Isane poussa un profond soupir de lassitude et secoua la tête avec agacement.

-Comme tu voudras, répondit-elle. Mais ne t'attends pas à ce que je me laisse sagement faire. Si tu veux ma peau, tu vas devoir m'affronter.

À ces mots, elle tendit lentement le bras vers le fauteuil dont Geralt ne voyait que l'arrière du dossier, et où était sans doute posée sa propre épée.


Tout se passa alors en un éclair.

Ce n'était pas son épée qu'Isane avait attrapée sur le siège, mais une sarbacane plus courte que celle dont elle se servait pour la chasse et, avant que Geralt n'ait eu le temps de réagir, elle avait déjà tiré une fléchette dans sa direction.

Le projectile lui frôla l'oreille droite et il l'évita de justesse, la détournant avec sa lame. Isane profita de sa distraction pour former le Signe d'Aard les objets posés sur la table dressée entre eux volèrent au travers de la pièce et Geralt tomba à la renverse. La sorceleuse n'avait toujours pas dégainer son glaive, sans doute par peur de le tuer par mégarde, réduisant tous ses efforts à néant. Geralt écarquilla les yeux : c'était la solution !

Étendu sur le sol de la cabane, il leva de nouveau son épée, la pointe tournée cette fois vers son propre abdomen.

-NON ! hurla Isane avec fureur.

Elle forma rapidement le Signe d'Igni et Geralt poussa un cri de surprise et de fureur en sentant la peau de ses doigts brûler. Par réflexe, il laissa tomber son arme au sol, à côté de lui, produisant un horrible bruit de ferraille.

Réalisant aussitôt son erreur, il tendit la main vers son glaive en argent, qu'il portait toujours dans le dos, mais cette fois encore, Isane fut plus rapide que lui. Elle se jeta sur sa poitrine et lui attrapa les poignets avec une force jusque-là insoupçonnée qui le propulsa le dos sur le parquet. Mais la sorceleuse n'était pas la seule à savoir user des Signes, et il forma à son tour celui d'Aard. Sans résultat.

Tandis qu'ils se débattaient toujours, une pierre accrochée à un cordon de cuir s'échappa du col d'Isane, agenouillée sur lui, lui comprimant douloureusement la poitrine. Une amulette de protection. La preuve s'il en fallait qu'elle avait attendu sa venue et qu'elle s'était préparée à devoir l'affronter. Geralt éclata de rire. Un rire ironique, glacial et sans joie.

Isane faisait preuve d'une fougue extraordinaire mais elle restait une femme et lui, le Loup Blanc, possédait une force brute qui dépassait de loin la sienne. Toujours allongé sous elle, il parvint à lui attraper les deux poignets avec une seule main et, de l'autre, tira sur le lacet qui retenait l'amulette en même temps que sur la chaîne de son médaillon de l'École du Loup, les arrachant tous deux de son cou.

La sorceleuse poussa un nouveau cri de rage mais ne put rien faire contre l'onde d'énergie que Geralt dirigea contre elle.


Elle fut projetée en arrière avec une telle violence que Geralt crut qu'elle ne survivrait pas au choc contre les barreaux de l'échelle, mais Isane était coriace – elle avait survécu à l'épreuve des Herbes, aux Modifications et à l'entraînement avec Vesemir : c'était une grande guerrière à n'en point douter.

Un filet de sang coula de la commissure de ses lèvres et Isane l'essuya d'un revers de main tandis que Geralt récupérait son épée en fer restée au sol avant de se hisser à nouveau sur ses deux pieds.

-Je n'ai pas envie de me battre contre toi, Isane, haleta-t-il, sa lame pointée vers le sol. S'il te plait, il y a sans doute un autre moyen.

-Je te l'ai déjà dit, répondit-elle d'une voix tremblante.

Elle aussi était hors d'haleine.

-Le seul autre moyen, c'est de me laisser faire. Aie confiance en moi, Geralt !

Cette fois encore, le sorceleur hésita.

Isane le dévisageait d'un air tellement suppliant qu'il avait envie de la croire. Devinant son trouble, elle se redressa tant bien que mal en prenant appui sur l'échelle et fit un pas prudent dans sa direction, les doigts tendus vers lui en signe d'apaisement. Si elle avait été complètement humaine, elle aurait semblé être au bord des larmes.

De plus en plus dérouté, Geralt ne réagit pas. Il ne savait plus que penser, et depuis cette histoire avec Renfri et Stregobor à Blaviken, le sorceleur refusait de choisir entre deux maux.

Geralt continuait de se demander s'il devait accepter sa main tendue ou au contraire, en profiter pour frapper, lorsqu'un mouvement dans la mezzanine au-dessus de leurs têtes attira soudain son attention.

Une fléchette fendit l'air à toute allure et il parvint à l'éviter de justesse en effectuant une pirouette et en la frappant de sa lame. Dans son mouvement, il ne s'était pas rendu compte qu'une seconde sagette avait aussitôt suivi la première, mais dirigée dans une autre direction – celle qu'il avait prise en effectuant son mouvement d'esquive –, et il ne s'aperçut de son erreur que lorsque le dard vint se planter dans sa gorge, juste à côté de sa pomme d'Adam.

Jamais encore le sorceleur n'avait failli à esquiver un projectile. Jamais.

Laissant échapper un grognement sourd, Geralt porta les doigts à son cou et baissa vers sa consœur un regard stupéfait. Il eut tout juste le temps de voir l'expression à la fois furieuse et désolée sur le visage d'Isane avant que ses yeux vitreux ne deviennent totalement aveugles et qu'il s'effondre sur lui-même.

De toute évidence, la fléchette était empoisonnée.


Mouahahaha ! Je suis sûre que vous ne vous y attendiez pas XD Désolée, j'adore tourmenter mes lecteurs autant que mes personnages

Alors, selon vous, quelles sont les motivations d'Isane ? Que se passera-t-il s'ils attendent et ne font rien ? Ciri retrouvera-t-elle réellement sa vie de château ? Et qui a tiré la fléchette empoisonnée qui a atteint Geralt ?

Merci de votre fidélité ! À la semaine prochaine...