Le sorceleur était de retour dans l'atelier du forgeron, mais cette fois, c'était lui qui maniait le marteau. La sueur qui coulait le long de son front gênait sa vue et collait à sa peau le bandeau de cuir qui retenait ses longs cheveux blancs. Chacun de ses muscles étaient douloureux, de ses épaules jusqu'à ses mollets, tandis qu'il frappait sans relâche la lame de métal depuis de nombreuses heures déjà, sans parler de ses oreilles qui bourdonnaient atrocement.
Il donna un dernier coup, aplatissant le fer à l'endroit voulu, puis, jugeant qu'il ne pourrait plus faire mieux, il se retourna et trempa la flamme dans le baquet placé juste derrière lui. De l'eau chauffée au contact de la lame giclât et atterrit sur son avant-bras, lui arrachant une grimace de douleur.
Il serra les mâchoires le temps de polir soigneusement son œuvre puis, satisfait, il enveloppa l'épée dans un linge avant de sortir de l'atelier pour regagner la maison. Sa jeune épouse n'y comprenait certes rien à la beauté d'une lame affûtée, mais elle faisait toujours mine de s'extasier devant ses créations. C'était l'une des choses qu'il aimait le plus chez elle.
Geralt entra dans la pièce de vie, où il savait sa femme occupée à préparer ses remèdes à base de plantes. Elle était plutôt douée dans ce domaine, et son onguent avait déjà guéri bon nombre de ses brûlures. Sans parler des coups de marteau mal placés ! Sans ses bons soins, le sorceleur n'aurait pas survécu longtemps comme forgeron…
Ignorant ses membres endoloris par son dur labeur, il contourna la table et les chaises qui occupaient le milieu du séjour dans lequel flottait une flagrance de lilas, et se dirigea vers la chaise installée face à la fenêtre. En l'entendant approcher, la femme assise se retourna vers lui, faisant virevolter ses épais cheveux noirs comme le charbon, et posa sur lui ses yeux d'un violet intense.
-Yennefer ? s'étonna-t-il.
-Désolée de te décevoir, répondit-elle, mais d'une voix qui n'était définitivement pas la sienne.
Geralt ouvrit les yeux.
Il faisait encore nuit noire et il se trouvait toujours enfermé dans la cage suspendue, où il avait dû s'assoupir. Isane se trouvait devant lui, un sourire empreint de mélancolie ancré sur le visage.
-Isane, souffla-t-il en se redressant vivement.
-Oui, confirma-t-elle avec tristesse. Ce n'est que moi.
De toute évidence, il avait dû prononcer le nom de la magicienne à voix haute dans son sommeil, et la sorceleuse l'avait entendu. Elle en était sans doute blessée, mais cela n'avait pas la moindre importance pour lui à cet instant.
-Isane, s'il te plait, fais-moi sortir d'ici, l'enjoignit-il en s'accrochant vigoureusement aux barreaux qui le retenaient prisonnier.
La sorceleuse ne répondit pas et lui tendit un bol rempli de quelque chose à mi-chemin entre de la soupe et de la purée.
-Je t'ai apporté à manger, expliqua-t-elle alors qu'il tardait à lui prendre le bol des mains.
La cage était trop éloignée de la plateforme et suspendue trop en hauteur pour qu'elle puisse y déposer le récipient.
-Je n'ai pas besoin de manger, j'ai besoin que tu me fasses sortir de là ! rétorqua-t-il de son ton le plus menaçant.
Sous l'effet de la colère, il décocha un virulent coup de pied en direction du bol qu'Isane tenait toujours à bout de bras, et celui-ci lui échappa des mains sous la violence du choc. Le récipient alla s'écraser au sol, dix mètres plus bas, mais cela n'eut absolument aucun effet sur Isane, qui se contenta d'hausser un sourcil d'un circonspect.
-Tu veux que je te fasse sortir de là pour que tu m'étrangles tout de suite après ? Désolée, Geralt, je ne peux tout simplement pas courir ce risque. Pas maintenant que je suis si proche du but.
-Je ne te tuerai pas ! assura-t-il aussitôt.
-Tu n'espères tout de même pas que je te croie après que tu aies gâché la nourriture que je venais t'apporter ?
-Il doit forcément y avoir un autre moyen.
-Oui, il y en a un, affirma-t-elle d'un ton atrocement ironique. Tu peux aussi choisir de te laisser mourir de faim. J'ai bien peur, cependant, que cette tactique ne se révèle complètement inefficace vu que tu peux tenir plusieurs jours sans boire ni manger, alors que la petite sera morte aux premières lueurs du jour.
Elle avait raison, et Geralt le savait pertinemment.
-Isane, je t'en conjure ! insista le sorceleur en resserrant un peu plus les poings autour des barreaux pour s'approcher le plus possible d'elle. Ne lui fais pas ça ! Ciri est une fillette innocente, elle ne mérite pas de mourir, et surtout pas comme ça !
-Il fut une époque, où toi et moi étions aussi des enfants innocents, rappela-t-elle d'une voix à peine plus haute qu'un murmure et pourtant chargée d'amertume. Ça ne les a pas empêchés de nous tuer pour faire de nous leurs bons petits soldats, des créatures artificielles – des mutants.
-Raison de plus pour ne pas faire subir le même sort à d'autres ! rétorqua le sorceleur.
Contre toute attente, Isane éclata de rire. Un rire glacial et sans joie. Un rire qui ne lui seyait pas le moins du monde.
-C'est toi qui dis ça ? souffla-t-elle, incrédule. Tu oses me faire la leçon alors que tu comptes l'emmener à Kaer Morhen pour faire d'elle l'une des nôtres ? Tu ne vas peut-être pas me croire, Geralt, mais je lui rends service.
-Si tu me laisses sortir de là, je…
-Quoi ? coupa-t-elle rudement. Tu me promettras de renoncer à tes projets pour elle ? Ne me mens pas, Geralt. Je ne le supporterai pas !
Les deux sorceleurs se défièrent un moment du regard et Geralt sentit sa médaille de l'École du Loup vibrer contre sa poitrine, par-dessous son pourpoint. C'était bien la seule pièce de son équipement dont on ne l'avait pas privé, sans compter ses vêtements.
-D'accord, soupira-t-il. Dans ce cas, soyons francs.
-Je t'écoute.
-Si tu avais su que le sacrifice demandé était la vie de Ciri, est-ce que tu l'aurais accepté ? Réponds-moi franchement.
Isane ne s'exprima pas immédiatement. Elle respirait par le nez de façon légèrement saccadée et son regard semblait étrangement s'embuer.
-Oui, souffla-t-elle enfin.
-Je ne te crois pas.
-Tu m'as demandé d'être franche, rappela-t-elle froidement, alors je vais l'être. Dès l'instant où vous êtes arrivés chez moi, j'ai su que Ciri serait le prix à payer. Ce n'est pas un hasard si cette fillette t'était destinée par le Droit de Surprise elle l'était pour que la prophétie puisse s'accomplir à son tour.
-Tu délires !
-Non. Je le sais de source sûre.
-C'est cette völva qui te l'a dit ? railla le sorceleur, les lèvres retroussées dans un horrible rictus, lui donnant l'air d'un loup qui montre les crocs.
-Skuld n'est pas une simple devineresse, le contredit Isane avec le plus grand sérieux. C'est une norne[1].
Un lourd silence s'abattit soudain entre eux.
-Une norne ? répéta finalement Geralt d'un air ahuri. Isane, les nornes n'existent pas.
-Les sorceleuses non plus, ironisa-t-elle. J'en suis la preuve vivante…
-Isane, soupira-t-il, de plus en plus dépité et déconfit. Les nornes… ne peuvent pas exister. Si c'était le cas, alors nous n'aurions aucun libre arbitre, tout serait décidé d'avance !
-Mais tout est décidé d'avance ! Appelle-ça comme tu veux, norne ou bien providence, peu importe ! Le résultat est le même ! Nos chemins sont tracés, nous n'avons qu'à les suivre !
-Je refuse de croire une chose pareille ! s'énerva soudain le sorceleur, en s'agitant de plus en plus violemment à l'intérieur de sa cage suspendue.
-Tu refuses d'y croire, mais tu restes persuadé que ce n'est pas le hasard qui t'a fait croiser deux fois ton Enfant Surprise en l'espace de quelques années, la première fois pour que tu saches à quoi elle ressemble, de manière à ce que tu sois en mesure de la reconnaître lorsque l'heure serait venue de la prendre son ton aile, lors de votre deuxième rencontre ? Ce n'est pas moi qui divague, Geralt, c'est toi !
-D'accord, répondit aussitôt le sorceleur.
Puisqu'il se heurtait à un mur inébranlable, il avait décidé de changer de tactique.
-Admettons que c'est toi qui aies raison, que tout est prémédité… Tu te rends compte de ce que ça implique, n'est-ce pas ?
Isane ne répondit pas et se contenta de le dévisager d'un air interdit.
-Cette völva…
-Skuld, corrigea la sorceleuse. Elle s'appelle Skuld.
-Cette völva, insista Geralt avec hargne, m'a raconté ce qui t'est arrivé à Razwan. Est-ce que tu te rends compte que si elle est bel et bien une norne, comme tu le prétends, et qu'elle a non seulement le pouvoir, mais aussi la tâche de décider de nos destins, alors c'est à elle que tu dois cette disgracieuse cicatrice à la poitrine. C'est à elle que tu dois ce traumatisme. Pire encore, c'est sa faute si tes parents t'ont abandonnée et que tu es devenue sorceleuse ! Réfléchis, Isane ! Pose-toi les bonnes questions !
Tandis qu'il parlait, Isane avait blêmi et son visage semblait s'être décomposé.
-Tu peux encore prendre la bonne décision, poursuivit-il d'une voix plus complaisante. Rappelle-toi des runes : Perthor, le choix du libre arbitre, face à Sowilo, la destruction pour reconstruire. Tu peux encore faire le bon choix, Isane. Tue-moi s'il le faut, et prends ta vie ensuite ! Tu auras ce que tu veux, nous serons réunis dans la mort ! Mais par pitié, ne sacrifie pas Ciri pour une cause aussi égoïste !
De toute évidence, son plaidoyer avait touché la sorceleuse car elle expira d'un coup et détourna la tête, cherchant désespérément à fuir son regard.
-Je t'ai déjà dit que si nous laissons la prophétie s'accomplir, alors Ciri retrouvera sa vie d'antan, rappela-t-elle d'une voix étranglée, les yeux toujours fixés sur un point éloigné de la cage dans laquelle se trouvait Geralt.
-Non, Isane, tu te trompes, la contredit-il en secouant sombrement la tête. Si tu remontes le temps et nous empêches de devenir sorceleurs, alors la reine Calanthe ne m'invitera jamais à assister aux fiançailles de sa fille Pavetta. Sans mon conseil, elle ne l'autorisera jamais à respecter le Droit de Surprise et à épouser Duny. Calanthe la mariera de force à un autre seigneur, s'attirant les foudres du destin. Je ne suis pas devin, admit-il, je ne peux pas prédire avec certitude de quelle manière la providence se vengera, mais ce que mon absence ne changera pas, en revanche, c'est que Pavetta était déjà enceinte de Ciri avant ses fiançailles. Autrement dit, Pavetta mettra au monde une bâtarde, que son époux légal n'aura sans doute aucun scrupule à faire assassiner dans son berceau. Ciri ne vivra pas si tu remontes le temps, conclut Geralt d'un ton lugubre. Son existence dans ce monde se verra considérablement raccourcie. Et ce sera entièrement ta faute, Isane. Tiens-tu vraiment à vivre avec une chose pareille sur la conscience ?
Il se tut et scruta le visage de sa consœur – de celle qu'il avait toujours considérée comme son amie – en quête d'une quelconque réaction qui ne venait pourtant pas cette fois, Isane restait incroyablement impassible et froide, à tel point qu'elle lui rappelait un peu Yennefer. Alors Geralt se résigna à enfoncer encore un peu plus le clou.
-Je ne suis pas devin, répéta-t-il, mais on peut aisément supposer que colère du destin à l'encontre de Cintra pourrait se manifester sous la forme de l'empire nilfgaardien. La guerre serait perdue pour de bon cette fois, et le havre de paix que tu auras créé pour nous sera réduit en cendres sous nos yeux. Nous serons peut-être même tués à notre tour, ou condamnés à l'exil loin de chez nous, vulnérables et effrayés. Dis-moi, Isane, est-ce vraiment la vie que tu rêves d'avoir ?
-Je crois plutôt que nous serons déjà morts de vieillesse, à ce moment-là, souligna-t-elle, retrouvant un semblant de contenance, et que la guerre contre Nilfgaard n'aura pour nous pas la moindre espèce d'importance. Mais dans le doute, il nous suffirait de nous installer directement au Nord, à Caingorn ou Creyden.
-Ah, fit Geralt. Voilà un autre point important. Explique-moi comment tu comptes t'y prendre que nous devenions ce forgeron et cette guérisseuse que la völva m'a montrés en songe ?
-Ce n'est pas difficile, assura la sorceleuse d'une voix soudain beaucoup plus assurée. Je suivrai Vesemir aussi longtemps qu'il faudra pour qu'il croise la route de nos parents. Et lorsque cela arrivera, je nous enlèverai à eux avant qu'ils n'aient le temps de lui confier aux « bons soins » des sorceleurs.
-Et ensuite ? insista Geralt. Que feras-tu de nous ? Est-ce que tu nous élèveras toi-même ? Auquel cas tu te condamnes à rester une sorceleuse et à ne jamais vivre la vie dont tu te languis tant…
-Mais la petite Isane, elle, aura une meilleure vie. Et le petit Geralt aussi.
-Sans doute, admit le sorceleur en haussant les épaules d'un air indifférent. Mais en nous élevant ensemble, dans un foyer heureux, tu ne feras naître chez nous que des sentiments fraternels, rien de plus. Car ce que tu sembles oublier, Isane, c'est que nous avons tissé ce lien unique dans l'adversité de Kaer Morhen. Sans ce besoin oppressant de réconfort, nous n'aurions jamais développé cette tendresse, comme tu la nommes. C'est l'adversité qui nous a unis. Isane, je t'en supplie !, au nom de l'amour que je te porte, ne gâche pas notre histoire !
Ça y est, il l'avait dit. Ce mot qu'il s'était toujours refusé à prononcer par peur de ne pas être entièrement sincère. Mais il l'était, à n'en point douter.
-Notre histoire est trop importante à mes yeux et je sais qu'elle l'est pour toi aussi, ajouta-t-il. Ne viens pas tout détruire en agissant de manière hâtive et irréfléchie. Tu t'en mordrais les doigts. Et moi, je ne te le pardonnerais pas.
De plus en plus accablée par ses arguments, Isane garda longuement le silence en se frottant le front.
-Tu as raison, admit-elle enfin d'une voix lente et apaisée. Nous élever ensemble serait contre-productif. Il vaut mieux que je confie l'un d'entre nous à quelqu'un d'autre, c'est plus sage.
-Tu nous confieras à des étrangers, sans garantie qu'ils nous traitent correctement ? s'étonna Geralt.
-Aucune maltraitance ne saurait être pire que l'épreuve des Herbes, fit-elle sèchement remarquer.
-Si tu le penses, alors c'est que tu manques cruellement d'imagination, constata-t-il en secouant la tête. Et que tu ne vaux pas mieux que nos propres parents, finalement.
Il y eut un nouveau moment de silence pendant lequel Isane sembla réfléchir à ses paroles, puis elle se redressa de toute sa hauteur avec l'air de quelqu'un qui vient de prendre une décision. Pourvu qu'elle choisisse de suivre Perthor !
-Je crois qu'on s'est tout dit, conclut-elle d'une voix ferme. On se reverra de l'autre côté.
Et sans ajouter un mot ni attendre de réponse, elle tourna les talons et commença à s'éloigner.
-Isane, attends ! la rappela-t-il d'une voix forte. Je n'ai pas encore tout à fait terminé, il y a une dernière chose que je voudrais te demander.
À ces mots, la sorceleuse s'arrêta de marcher et, lui tournant toujours le dos, poussa un profond soupir de lassitude.
-De quoi s'agit-il ? demanda-t-elle en pivotant légèrement la tête sur le côté, laissant un rayon de lune éclairer son profil.
-Comment te sens-tu ?
-Pardon ?
-Si j'ai bien compris, c'est la magie qui s'échappe de Ciri qui est censée te procurer le pouvoir de remonter le temps, c'est bien ça ?
-Oui.
-Et ? Est-ce que tu te sens différente – plus forte – depuis qu'elle est dans le coma ?
Comme il s'y était attendu, Isane ne pipa mot. Elle ne se sentait pas différente tout simplement parce que ce n'était pas elle qui canalisait la magie de Ciri – c'était la völva.
-Elle se sert de toi, souligna-t-il. Qu'elle soit bel et bien une norne ou une vulgaire mystificatrice, ça ne change pas le fait qu'elle ne te doive strictement rien. Au contraire, c'est toi qui lui es redevable de t'avoir sauvé la vie, à Razwan. Alors pose-toi cette simple question : qu'a-t-elle à y gagner ? Je crois que tu connais déjà la réponse, mais que tu es trop désespérée pour regarder la vérité en face.
Il marqua une pause et Isane, le visage toujours de profil et le dos tourné vers lui, baissa les yeux.
-Je t'ai fait cette offre avec sincérité et je la réitère, reprit le sorceleur avec le plus grand sérieux. Nous n'avons pas à choisir lequel de nous deux devrait se sacrifier, nous pouvons décider de mourir ensemble. Unis pour toujours dans la mort, c'est un compromis acceptable, tu ne crois pas ?
À ces mots, Isane se retourna lentement vers lui et lui adressa un sourire empreint d'une profonde mélancolie.
-Tu n'as pas changé, souffla-t-elle avec émotion. Tu es toujours le même que le garçon qui m'a offert cette branche de lilas mauve et m'a demandé de l'épouser pour que je me sente moins seule. Tu es vraiment le meilleur d'entre nous, Geralt.
[1] Nornes : déesses nordiques de la destinée
Et c'est sur ce dilemme cornélien que je vous laisse pour les deux prochaines semaines. Mais pas de panique ! Je reviendrai poster les quatre derniers chapitres en juillet :)
En attendant : que pensez-vous qu'Isane va décider, entre Perthor, le choix de la raison, et Sowilo, la destruction pour reconstruire ? L'offre de Geralt est fair-play, non ?
Skuld est-elle vraiment une norne ?
Merci de votre fidélité ! À dans deux semaines !
MM's
PS : En attendant juillet, vous pouvez toujours retourner lire la prédiction de la völva dans le chapitre 5 pour vous donner une idée plus précise de quel choix débouche sur quoi ;)
