Sa volonté faiblissant de seconde en seconde, Geralt ne put maintenir plus longtemps le Signe d'Yrden. La valraven morte, cela était de toute façon inutile mais le sorceleur n'était plus en état de s'en rendre compte.
Le bouclier céda, laissant toute la fumée enfermée à l'intérieur s'échapper d'un seul coup. Mais avant qu'aucun courant d'air frais n'ait pu atteindre ses poumons, le sorceleur sentit ses dernières forces l'abandonner. Il lâcha prise d'abord ses bras, puis ses doigts, glissèrent le long de la branche sans qu'il ne puisse rien y faire.
La chute lui parut interminable et courte à la fois. Dans une ultime pensée consciente, Geralt forma des doigts le Signe de l'Héliotrope pour amortir sa chute, et c'est sans aucun doute ce qui lui sauva la vie.
Lorsqu'il reprit connaissance, son visage ruisselait d'eau. Il pleuvait – il pleuvait dru, même. Assez fort pour réduire la taille de l'incendie.
Toujours allongé sur le sol couvert de feuilles mortes de la clairière, le sorceleur tourna lentement la tête vers le cadavre de la valraven. Le tir d'Isane avait été d'une précision parfaite, la flèche en argent s'était figée droit dans le cœur de la créature, un peu comme si, telle la lance de Lugh[1], elle ne pouvait que toucher sa cible. Vesemir aurait été fier ! Mais Isane se fichait pas mal de ce que le vieux sorceleur pouvait bien penser d'elle…
Geralt respira profondément plusieurs fois de suite. Il avait l'impression désagréable d'avoir oublié quelque chose d'important, quelque chose de crucial. Et soudain, il se souvint. Reprenant subitement ses esprits, le sorceleur se redressa vivement et leva avec angoisse les yeux vers le colimaçon.
Il pouvait voir la silhouette d'Isane affalée sur les marches, appuyée contre la rambarde. L'aube était grisonnante mais Geralt ignorait combien de temps il était resté étendu ainsi, inconscient – il avait pu s'agir aussi bien de quelques minutes ou de plusieurs heures – et il était incapable de jauger si son amie avait pu survivre, elle aussi.
-ISANE ! hurla-t-il d'une voix rauque.
Sa gorge rudement éprouvée par la fumée ne supportait pas d'être aussi brutalement sollicitée et Geralt se remit aussitôt à tousser. Mais son amie ne lui répondit pas cette fois non plus.
De plus en plus alarmé, le sorceleur se hissa sur ses deux pieds dans un grognement sourd qui déclencha une nouvelle quinte de toux et gravit l'escalier tant bien que mal, s'aidant de la rampe pour se tirer et surtout, pour ne pas glisser sur le bois imprégné d'eau.
Plus il se rapprochait d'elle, plus Geralt avait peur de ce qu'il allait découvrir. Isane était avachie contre la rampe, plus blafarde que les premières neiges, ses longs cheveux ruisselants de pluie et les paupières closes, alors qu'autour d'elle se répandait une mare de sang dilué.
-Isane ! s'écria-t-il d'une voix étouffée.
Il se précipita, gravissant les dernières marches de quatre en quatre. Lorsqu'il s'agenouilla à ses côtés, la sorceleuse entrouvrit enfin les yeux.
-Tu es toujours en vie, constata Geralt dans un soupir de soulagement en dégageant son front des mèches qui s'y étaient collées.
-Plus… pour longtemps, répondit-elle.
Elle avait parlé d'une voix extrêmement faible qui aurait été presque inaudible pour un être humain normal, d'autant plus qu'un sinistre craquement au-dessus de leurs têtes avait recouvert ses paroles. Dans un réflexe, Geralt leva les yeux.
Les dernières flammes mouraient lentement l'averse avait considérablement réduit la taille de l'incendie mais celui-ci avait tellement endommagé la cabane perchée que la structure risquait de s'effondrer d'un instant à l'autre.
-Il ne faut pas rester là, déclara le sorceleur d'un ton pressant.
Il se pencha vers Isane, mais celle-ci le repoussa d'une main tremblante.
-Laisse-moi, murmura-t-elle.
-Hors de question, répliqua-t-il sèchement.
Sans tenir compte de ses protestations, il la souleva avant de se remettre debout.
Un nouveau craquement se fit entendre, encore plus menaçant que le précédent prenant le danger très au sérieux, le sorceleur se hâta de descendre le colimaçon et de s'en éloigner le plus possible, Isane nichée par-dessus son épaule.
Il venait tout juste d'atteindre la lisière de la clairière lorsque ce qui subsistait de la cabane s'écroula au sol dans un fracas assourdissant, arrachant au passage l'escalier fixé au tronc, et provoquant un léger tremblement de terre ainsi qu'un épais nuage de poussière mêlé de feuilles mortes.
Le regard de Geralt s'attarda quelques secondes sur le tas de ruines fumantes qui s'étalait devant ses yeux, puis il s'agenouilla pour déposer doucement Isane à terre.
-Tiens bon, lui murmura-t-il en appuyant ses mains sur sa blessure à l'abdomen, dans l'espoir vain d'arrêter l'hémorragie.
-Tu… ne peux pas… me sauver, le contredit-elle. Il faut… que ça finisse… ainsi…
La pluie qui n'avait cessé de tomber depuis qu'il avait repris connaissance clapotait sur les branches nues des arbres de la forêt avant que les gouttes ne les atteignent. Ce son si particulier, Geralt savait qu'Isane l'avait toujours beaucoup aimé, que c'était en l'écoutant sur la toiture et les remparts de la forteresse que la jeune sorceleuse réussissait à trouver le sommeil, lorsqu'ils se trouvaient encore à Kaer Morhen.
-La valraven est morte, tu l'as tuée ! insista-t-il avec l'énergie du désespoir.
-Aucune… importance… souffla-t-elle en retour. Le… Le lien… avec Ciri…
-Économise tes forces ! la supplia Geralt.
Il appuyait toujours sur la blessure et ses doigts se retrouvèrent bientôt couverts de sang.
-Seule… ma mort… pourra le rompre, acheva Isane comme si rien ne l'avait interrompue. Tu le sais.
Le sorceleur ne répondit pas oui, il savait parfaitement qu'elle avait raison. Mais l'admettre à voix haute était une tout autre chose.
-C'est mieux… comme ça, reprit-elle au bout d'un moment. Tout est… ma faute… J'ai été égoïste et… et ça n'aurait… pas marché… de toute façon.
-Isane… souffla Geralt.
D'un geste inconscient, il avait retiré ses mains de la plaie et serrait son amie à présent fort contre sa poitrine.
-Tu avais raison, Geralt, ajouta-t-elle dans un sourire triste. Rien… de ce que… j'aurais pu faire… n'aurait pu t'inciter… à rester auprès de moi.
-Tu te trompes, assura-t-il en resserrant encore davantage son étreinte. Mais tu n'avais pas besoin de remonter le temps pour ça. S'il n'y avait pas eu cette histoire de prophétie et de sacrifice, j'aurais même été plus qu'heureux de passer le reste de ma vie avec toi, tu n'avais qu'à le demander ! Imagine un peu, quelle belle équipe on aurait fait ! À parcourir le Continent pour tuer des monstres… Nous aurions sans doute été pauvres, mais nous aurions été ensemble… Et d'ailleurs, c'est toi qui avais raison : personne ne peut nous comprendre mieux que nous le faisons. Tout a toujours été si simple et évident entre nous. Ça aurait vraiment été la meilleure option.
-Oui, j'imagine, répondit Isane en fermant les yeux, un vague sourire aux lèvres. Mais ça aurait été le choix de la raison, ajouta-t-elle en rouvrant brusquement les paupières, pas celui du cœur.
À ces mots, Geralt fronça les sourcils. Il n'était pas sûr de comprendre où elle voulait en venir.
-Je t'ai menti, Geralt, soupira encore la sorceleuse. Je t'ai menti… quand j'ai dit ne pas être jalouse de ta magicienne… Bien sûr que je le suis. Elle, tu l'aimes pour de vrai, et tu l'aimes maintenant.
-C'est de la magie, tu l'as dit toi-même ! rappela-t-il avec colère.
Il n'avait pas du tout envie de parler de ses sentiments pour Yennefer d'une manière générale, et encore moins dans un moment pareil !
-Tu l'aimais avant de faire ce vœu, assura Isane. Et même si… même si je te crois lorsque tu dis… lorsque tu dis que tu aurais choisi de rester avec moi plutôt qu'avec elle… ça n'en aurait pas moins été un choix par défaut…
Il secoua la tête avec dépit.
Isane remua légèrement entre ses bras et c'est alors qu'il remarqua que ses doigts étaient nerveusement crispés sur un petit coffret en bois ouvragé, celui-là même qui se trouvait dans sa chambre et que Ciri avait eu le culot d'ouvrir sans autorisation alors qu'elle était censée dormir – celui qui contenait la branche séchée de lilas mauve, et qu'Isane avait visiblement réussi à extirper de la cabane en flammes.
-Tu connais la symbolique du lilas mauve, dans le langage des fleurs ? interrogea-t-il alors d'une voix étrangement nouée, se rappelant de la remarque que lui avait faite Yennefer une semaine plus tôt.
Isane eut un petit rire qui lui fit cracher du sang. Elle n'en avait vraiment plus pour longtemps.
-Oui, mais…
-Il n'y a pas de « mais » qui tienne, coupa Geralt. Tu as été mon premier amour et malgré mon jeune âge, je t'ai aimée de façon sincère. Je…
Il ne termina pas sa phrase. Il voulait le lui dire. Lui dire que s'il aimait Yennefer, c'était seulement parce qu'il l'avait d'abord aimé elle, parce que son parfum au lilas lui rappelait le réconfort qu'elle lui avait apporté dans son enfance. Il voulait le lui dire avant qu'elle ne pousse son dernier soupir pourquoi était-ce si difficile ?
Comme si elle avait lu dans ses pensées, Isane leva une main tremblante, écarta doucement l'épaisse chevelure blanche et ruisselante de Geralt et lui caressa doucement le visage.
-Embrasse-moi, chuchota-t-elle.
Ses yeux sombres exprimaient une telle supplication que le sorceleur eut la sensation qu'elle lui enfonçait un poignard dans le cœur. Ce qu'ils étaient en train de vivre était une véritable torture, et Geralt savait tout au fond de lui qu'il ne serait plus jamais le même homme, après cela.
Sans hésiter une seule seconde, il la serra encore un peu plus fort et se pencha sur elle. Sa bouche avait le goût métallique du sang mais il ne s'en formalisa pas. S'il ne pouvait pas le lui dire avec des mots, il pouvait peut-être lui communiquer autrement ses sentiments. Ayant parfaitement conscience qu'il s'agissait de son tout dernier baiser – de leur tout dernier baiser –, Geralt le fit durer aussi longtemps qu'Isane le souhaitait.
Après de longues secondes, elle détacha lentement ses lèvres des siennes, passa de nouveau sa paume ensanglantée sur son visage puis, dans un ultime sourire, elle dit :
-Je…
-Moi aussi, la coupa-t-il aussitôt.
Le sourire d'Isane s'étira encore un peu plus. L'instant suivant, sa main retomba mollement contre sa poitrine tandis que son regard se vidait de tout éclat et que sa tête se faisait soudain plus lourde dans le creux de son coude.
Isane de Brugge, la seule sorceleuse jamais formée, venait de mourir.
Geralt avait envie de pleurer, mais il en était physiquement incapable. La pluie qui n'avait toujours pas cessé de tomber vint s'écraser par grosses gouttes sur son visage, comme pour remplacer les larmes qu'il ne pouvait pas verser.
Ne supportant pas d'affronter son regard vide, Geralt commença par fermer délicatement ses paupières – ainsi, elle avait simplement l'air de dormir. Puis il resserra le corps sans vie d'Isane encore un peu plus contre sa poitrine, s'agrippant à elle comme à une bouée de sauvetage.
Il avait su que son sacrifice n'était pas vain à l'instant même où elle avait poussé son dernier soupir, car il avait senti son médaillon de l'École du Loup vibrer contre sa poitrine. En mourant, Isane avait bel et bien déjoué le maléfice qui opprimait Ciri, et toute la magie qui lui avait été subtilisée avait été aussitôt libérée.
Le sorceleur perçut un mouvement dans les fourrées qui entouraient la clairière et releva brièvement la tête à la recherche d'une potentielle menace, mais il ne tarda pas à se détendre à nouveau. Solstice et Mourioche s'avançaient tous deux d'un pas prudent, presque méfiant, et Geralt baissa de nouveau les yeux vers le visage figé à tout jamais de son premier amour.
Son attitude humble et pacifique avait dû être celle qu'ils attendaient de lui car la licorne et l'esprit frappeur s'approchèrent encore davantage et s'arrêtèrent juste à côté du corps d'Isane. Solstice baissa la tête et frotta doucement son nez contre l'oreille de la sorceleuse tandis que Mourioche retirait son chapeau à grelots dans un geste solennel.
Geralt ignorait combien de temps ils restèrent ainsi, tous les trois, à se recueillir devant la dépouille d'Isane. Mais lorsqu'il leva de nouveau la tête, Solstice et Mourioche avaient disparu, remplacés par son ombre projetée au sol devant lui par les premières lueurs de l'astre du jour qui se levait lentement dans son dos.
Comme s'il se réveillait d'un profond sommeil, le sorceleur se redressa et jeta un regard circulaire à la clairière autour de lui. Il avait cessé de pleuvoir et l'incendie était complètement éteint, désormais. Ne restait plus sous le grand chêne à moitié carbonisé qu'un amas de planches de bois noircies et brisées. Tout était redevenu calme et paisible, et l'odeur humide de la pluie avait remplacée celle âcre de la fumée.
Geralt baissa de nouveaux les yeux vers le visage d'Isane il avait pris sa décision. Il fouilla un moment dans la poche secrète de sa ceinture et en sortit le morceau de parchemin que Yennefer lui avait confié plus tôt et qu'Isane n'avait pas trouvé lorsqu'elle l'avait dépouillé de son équipement avant de le mettre dans la cage suspendue. Il répéta plusieurs fois les mots écrits pour être sûr de les retenir puis il passa ses bras puissants sous le dos et les genoux d'Isane avant de se hisser à nouveau sur ses deux pieds.
Il ne lui fallut pas longtemps pour regagner l'endroit où devait se trouver le portail de téléportation que la magicienne avait fait apparaître pour lui et, priant Melitele ou n'importe quelle divinité qui aurait la bonté de l'écouter pour que les résidus du sortilège ne se soit pas encore complètement dissous, il récita la formule.
[1] Lance de Lugh : l'un des quatre talismans des Thuatha Dé Danann, ayant la particularité de ne jamais manquer sa cible, assurant la victoire à son possesseur
Je ne sais pas pour vous, mais ce chapitre me donne les larmes aux yeux à chaque fois que je le relis :( J'espère que vous ne m'en voulez pas trop du sort réservé à Isane... Mais il faut voir le bon côté des choses : au moins, Ciri est sauvée.
Je vous donne rendez-vous pour l'épilogue la semaine prochaine - et promis, vous aurez les dernières réponses manquantes concernant la valraven.
Merci de votre fidélité et à bientôt,
MM's
