Un texte écrit pour l'Event de Pâques 2020, « La chasse aux œufs ».

Œuf de Zofra : Touya vient de naitre et, en l'absence de Rei pour x raison, Enji doit s'occuper de lui.


Un peu de temps pour elle

Rei respira profondément dans le combiné. Sa mère était à l'autre bout de la ligne et ce qu'elle venait de dire ne l'enchantait pas. Elle reprit la parole en empêchant sa voix de trembler.

« Tu as laissé Touya à... Enji ?

-Oui, Rei, répondit sa mère au téléphone d'une voix calme et détendue. Je sais que ton rendez-vous chez le gynécologue a pris beaucoup plus de temps que prévu mais je ne pouvais pas rester au-delà de 14h. Et comme ton mari était là... Je me suis dit qu'il pourrait bien donner un biberon à Touya et puis le mettre au lit pour sa sieste.

-D'accord. Merci maman. »

Après avoir encore échangé quelques mots avec sa mère, Rei raccrocha et accéléra le pas jusqu'à sa voiture garée à côté de la clinique. Le rendez-vous chez le gynécologue s'était bien passé. Cette petite visite post-natale était nécessaire étant donné la césarienne qui avait dû être pratiquée pour la naissance de son premier enfant, Touya. Il s'était présenté en siège dans les dernières semaines et ne s'était jamais retourné. La césarienne avait donc été programmée et s'était déroulée normalement à la date prévue. Quatre mois plus tard, c'était déjà son troisième rendez-vous et sûrement son dernier.

Rei avait menti à sa mère. La consultation n'avait pas pris plus de temps que prévu. En vérité, à peine sortie du cabinet médical, elle était allée à la plage de Musutafu qui s'étendaient une centaine de mètres plus loin, en face de la clinique. Elle faisait ça à chaque fois. C'était comme si la mer l'invitait. Elle prétendait alors que le docteur avait du retard et s'accordait ainsi une demi-heure pour elle-même. Elle en avait besoin. C'était son secret. Elle prenait le temps de marcher sur le rivage, sentir le sable sous ses pieds et puis, quand la fatigue venait engourdir ses jambes, s'asseoir un moment sur un rocher et regarder la mer aller et venir.

Elle prenait le temps de respirer et réflechir. Pourtant, on pouvait dire que tout allait bien. Ses parents disaient perpétuellement qu'ils formaient un joli couple, elle et Enji et que Touya était un très beau bébé. Ils étaient ravis de la voir mariée et mère. Et surtout rassurés car même s'ils n'en avaient rien dit à l'époque, ces études dans lesquelles elle s'était lancée à 18 ans les avaient un peu inquiétés. Néanmoins, encore aujourd'hui, Rei demeurait certaine qu'elle aurait fait une bonne infirmière. Elle n'était pas la première de sa classe mais elle ne s'en sortait pas si mal dans ses cours.

Elle pourrait peut-être même un jour continuer, qui sait ? C'était un projet un peu fou mais Rei avait besoin d'y croire. Sur cette plage, elle avait besoin de rêver à nouveau ce futur qu'elle s'était imaginé à 18 ans. Elle avait besoin de croire que dans cette vie d'épouse et de mère, il y avait encore un peu de place pour elle. Une place où ses envies pourraient vivre. Car tout était allé tellement vite. On lui avait présenté Enji alors qu'elle finissait sa deuxième année à l'université et moins de deux ans plus tard, ils étaient mariés et avaient déjà leur premier enfant. On l'avait comme jetée à la mer et puis le courant l'avait entraînée sans qu'elle ne puisse résister. Elle avait souvent peur de s'y noyer. Ce mariage, cette maternité et puis cette routine dans laquelle elle vivait étaient parfois comme une marée noire qui engluait chaque jour un peu plus ses aspirations passées dans l'océan de ses concessions.

Rei avait peur de s'oublier. Les pleurs de Touya, les coups de téléphone à passer pour les rendez-vous chez le pédiatre et le gynécologue, le thé chez ses parents, le bruit sourd de la machine à laver, le tintement de la vaisselle, la sonnette de la porte qui marquait toutes ces visites d'amis et de cousins qui venaient la féliciter... Dans ce chahut incessant, ses rêves devenaient parfois inaudibles. Mais ils étaient encore là, rampants et invisibles. Assise sur le sable de Musutafu, Rei n'avait qu'à fermer les yeux pour qu'ils apparaissent à nouveau. Ils étaient comme des îles. Elle pouvait s'asseoir sur leur rivage et contempler des routes vers les nuages et des océans infinis où elle pouvait plonger sans retenue. Tapie dans cet abri, elle se sentait à nouveau pleine. Sa vie n'était pas cloisonnée. La marée noire était loin. Elle n'était plus entraînée par le courant. Elle était une vague, forte et inarrêtable. Et même si elle finissait par se briser à la fin de sa course, ce ne serait que pour mieux reprendre le large juste après et revenir encore épouser le sable un peu fort.

Ces moments étaient importants pour Rei. C'était juste un peu de temps qu'elle prenait. Et elle ne pouvait s'en passer. Malheureusement aujourd'hui, elle était restée bien trop longtemps sur la plage. Au moins une heure. Et c'était la catastrophe. Car sa mère avait laissé Touya à Enji.

Enji Todoroki, son mari... Il n'avait pas bonne réputation mais finalement, on pouvait dire ça ne se passait pas si mal. Il n'était pas toujours très cordial. Il avait même parfois des mots un peu durs. Mais ça, c'était juste à cause de son travail. Elle ne devait pas lui en tenir rigueur. Sa mère le lui avait bien expliqué. Les hommes étaient ainsi et il fallait surtout les laisser tranquilles. Ne pas les déranger. Et puis, Enji pouvait être attentionné. Il lui ramenait des fleurs de temps en temps parce qu'elle les aimait. Au moins ça, il n'oubliait pas. Pas comme les rendez-vous pour les échographies, les sorties, les anniversaires et toutes ces choses moins importantes que son travail. Et maintenant, il y avait Touya.

Touya... Leur bébé. La grossesse avait été fatigante et la césarienne avait laissé des traces mais ça, ça n'avait plus d'importance. Touya était là et quand ses yeux se posait sur Rei, ses contrariétés du quotidien et même ces rêves perdus qu'elle retrouvait sur la plage de Musutafu ne comptaient plus. Il n'y avait rien qui puisse valoir ce regard qui vous aime. Et pour Enji ? Rei ne savait pas. Un bébé, c'était ce que son mari voulait depuis le début. C'était bien pour ça qu'il l'avait épousé en plus. Et pourtant, en quatre mois, il n'en avait pas dit grand-chose. Touya était un peu chétif pour un garçon mais Enji n'en avait pas fait état. Il ne semblait pas mécontent de son bébé mais il ne s'impliquait pas non plus. Il était distant, toujours occupé et Rei n'arrivait pas à le suivre.

Par conséquent, la situation l'angoissait. Enji devait être furieux d'être forcé à garder Touya, tout parce qu'elle était en retard.

Rei se gara sur le trottoir près du portail et pénétra dans la cour. Tout était bien trop silencieux. Elle entra dans le salon et passa par la cuisine où elle espérait trouver Enji. Elle se figea. Mais... Mais qu'est-ce que c'était que ce désastre ? La cuisine était sens dessus dessous. La seule façon d'expliquer l'état de la pièce était qu'Enji avait combattu le biberon comme si c'était un vilain jusqu'à ce que son sang, enfin plutôt le lait, gicle sur les murs. Et qu'avait-il donc fait de Touya ? Elle monta à l'étage et alla directement dans la chambre du bébé où elle constata avec effroi que le berceau avait disparu de son support. Elle jeta un œil dans la chambre conjugale juste à côté. Personne. Elle marcha encore un peu et fit coulisser la porte du bureau de son mari. Vide. Il n'y avait donc plus qu'un seul endroit possible : la salle d'entraînement d'Enji, tout au bout de la maison.

Cet endroit... C'était son temple. Elle n'avait pas le droit d'y aller et encore moins de le déranger quand il y était. Peut-être qu'il avait été contraint d'y emmener Touya. Ça n'avait vraiment pas dû lui plaire. Elle se rendit à la salle et s'en approcha sans faire de bruit. Il fallait qu'elle tâte le terrain, évalue son niveau d'énervement et prépare ce qu'elle allait lui dire. Soudain, elle entendit un son qui lui était très familier. C'était les petit gazouillis de Touya. Elle s'approcha encore un peu jusqu'à atteindre l'embrasure de la porte coulissante. Dans le mince interstice, elle aperçut le berceau posé sur le plancher. Et juste à côté, Enji était là. Face au sol, le corps reposant uniquement sur ses deux pieds joints et ses deux mains écartées, il abaissait tout son corps en restant droit, grâce à l'unique travail des bras. Il parlait tout faisant cet exercice. Rei s'approcha pour mieux entendre.

« ...pas qu'on va installer ta chambre ici ? Je sais que c'est la meilleure pièce de la maison et d'autant plus, si c'est la seule où tu ne hurles pas. Mais ici, je m'entraîne. Tu vois ? »

Touya gémit. Enji continua ses mouvements sur une main et tendit son bras libre vers le berceau où il plongea ses doigts.

« Ne fais pas cette tête-là, Touya, on fera plein de choses ensemble ici. Mais là, tu es trop petit. »

Touya répondit par un petit son difficile à identifier, entre le rire et la plainte.

« ... Et ça ne change rien au fait que tu dois dormir », ajouta Enji.

Ensuite, il reprit son exercice sur ses deux mains en soupirant.

« Touya... J'ai besoin de ta collaboration. Rei n'arrivera pas avant trente minutes selon mes estimations. Alors, si tu dors dans les dix minutes, ça me laisse vingt minutes pour nettoyer ce cataclysme dans la cuisine. Tu vois ce que je veux dire ? »

Rei s'éloigna silencieusement. Il fallait qu'elle soit discrète en sortant de la maison. Elle allait marcher un peu dans le quartier. Il semblait qu'Enji avait besoin lui aussi d'un peu temps. Et elle était heureuse de le lui accorder.


To be continued...