Et la suite... ^^


Un peu de temps pour lui

« Rei est encore coincée chez le gynécologue et je dois m'en aller... Il faudrait donner un biberon à Touya et le faire dormir... D'ici là, j'imagine qu'elle sera revenue. »

Les phrases de la mère de sa femme ne quittaient pas l'esprit d'Enji Todoroki alors qu'il sortait de la salle de bain avec son fils, Touya. Cette vieille chouette aurait quand même pu le changer avant de partir. Il était strictement impossible qu'elle n'ait pas senti cette odeur en embrassant le bébé dans sa chancelière alors qu'elle se dirigeait vers la porte. C'était la première chose qu'Enji avait remarqué en s'en approchant de Touya pour s'acquitter de la tâche qu'on lui avait confiée. Il ne fallait pas avoir un odorat surdéveloppé pour se rendre compte que ça sentait le panda dans un rayon de deux mètres autour de ce bébé. Il aurait fallu que le petit fasse une crotte sur le plancher pour que ce soit plus évident.

Mais bon, Touya était changé. C'était le principal, malgré quelques dégâts... collatéraux. Enji pensa qu'il faudrait d'ailleurs qu'il arrange ça plus tard quand son fils serait endormi. Mais ce n'était pas le moment. Touya hurlait, probablement parce qu'il avait faim et lui répéter encore et encore que ça arrivait n'y changeait rien.

Et d'ailleurs qu'est-ce qui arrivait ? Ça, c'était la question à se poser à présent.

Avec Touya sur un bras, Enji ouvrit le frigo et trouva les petits biberons remplis de lait. Cependant, ils étaient fermés avec un couvercle ordinaire. Il en prit un qu'il posa sur le plan de travail de la cuisine. Il s'empara également d'une brique de lait de soja. Avant que la mère de Rei ne l'appelle pour lui confier Touya, il se préparait un bon shake de protéines et avait à peine eu le temps de mettre dans le mixer les principaux ingrédients, une banane, une poignée de noix et la poudre protéinée. Il manquait encore le lait de soja. Enji se dit qu'il lancerait la préparation en même temps que le biberon. Il dévissa le couvercle du biberon et entreprit de chercher une tétine.

Touya hurlait continuellement dans ses oreilles. C'était insupportable. Enji ouvrit quelques tiroirs mais ne trouva pas de quoi fermer le biberon. Il décida lors de déjà lancer le mixer pour retirer ça de son esprit. Alors que Touya pleurait de plus belle, il versa le lait dans sa préparation, ferma le mixer, l'actionna, et puis saisit la brique de lait de soja... Pour quoi faire ? Pourquoi c'était la brique qu'il avait en main tout à coup ? Enji regarda le carton de lait, puis le mixer qui tournait à plein régime et finalement le biberon de Touya, posé sur le plan de travail et qui était... vide. Enji se figea et voulut entreprendre la première chose qui lui passa par la tête : vider le mixer. Immédiatement. Le plus vite possible. Sans réfléchir, il enleva le couvercle de l'appareil afin de le saisir par l'anse et tout vider dans l'évier. Il oublia que le mixer était déjà en marche. La conséquence fut immédiate et irréversible. Une partie de la mixture fut projetée un peu partout dans la cuisine. Sur les murs, les armoires, le plan de travail et bien évidemment lui et Touya. Le bébé se tut subitement. Il essayait sûrement de comprendre l'origine de la substance visqueuse qui en plus de la cuisine, venait d'éclabousser son visage, son pyjama et le T-shirt de papa. Il oublia quelques instants qu'il avait faim, contemplant le désastre de ses yeux grand ouverts. Ça ne dura pas longtemps car il éclata en sanglot quelques secondes plus tard. Enji soupira.

« Bon, on va tout reprendre depuis le début. »

Enji remonta à l'étage dans la salle de bain toujours aussi un peu dévastée (moins que la cuisine heureusement) et changea le pyjama de Touya. Il redescendit avec son fils qui hurlait toujours, bien décidé à le nourrir une bonne fois pour toute. En essayant de ne pas prêter attention aux dégâts, son regard s'attarda sur le plan de travail et tomba sur exactement ce dont il avait besoin : un biberon avec une tétine fonctionnelle. En-dessous, il y avait un petit mot, probablement laissé par la mère de Rei : "Pour Touya, 30 secondes au micro-onde." Enji s'exécuta machinalement. Cette vieille chouette avait non seulement abandonné son poste mais en plus, elle le prenait pour un idiot.

Touya eut enfin ce qu'il désirait. L'avantage de le nourrir fut qu'il ne pouvait plus hurler comme bon lui semblait. La durée de ce calme fut malheureusement celle du biberon, plus trois minutes. Le bébé était probablement fatigué maintenant. Enji se rendit donc à la prochaine station qui était la chambre d'enfant et se promit de tout faire pour que cette pièce s'en sorte sans dommage. Il déposa Touya dans le berceau. Il hurlait encore. Enji l'enveloppa dans une couverture. Il hurlait toujours. Enji alluma le petit mobile qui faisait de la musique. Il hurlait continuellement. Enji éteignit la lumière. Il se calma un peu. Enji sortit de la chambre. Il ne disait plus rien. Enji fit coulisser la porte. Touya hurla de nouveau.

Enji hésita. Et s'il laissait la porte fermée et qu'il allait travailler de l'autre côté de la maison ? Il se ravisa immédiatement. La mission devait être accomplie dans sa totalité. Touya devait dormir. Il revint dans la chambre et prit Touya dans ses bras. Il avait déjà vu Rei faire quelques tours de la pièce pour le bercer. Ça devait être la solution. Il s'exécuta mais après dix tours de terrain, ça ne changeait rien. Vraisemblablement, il aurait pu marcher des kilomètres que Touya aurait continué à hurler. Enji le remit dans son berceau et détacha ce dernier de son support. Ce modèle était vraiment pratique. Avec les deux petites anses sur le côté, c'était un peu comme un petit panier qu'on pouvait transporter. Enji emmena ainsi Touya dans la chambre conjugale et déposa le berceau sur le futon de Rei. Oui, il en était réduit à espérer que les bébés fonctionnaient comme les chiens et que peut-être l'odeur de la mère pouvait les rassurer. Aucun effet.

Enji se retrouva ainsi à errer dans la maison avec le "petit panier", à la recherche d'un endroit où Touya pourrait enfin dormir. Il passa dans son bureau où il lut quelques documents, dans la salle de bain où il changea de T-shirt et dans ces pièces vides où il n'allait jamais. Il hésita à abandonner le berceau dans la petite toilette mais réalisa qu'il aurait bien du mal à expliquer à Rei comment Touya avait fini là. Il continua sa route... Il parvint à l'autre bout de la maison et pénétra dans sa salle d'entraînement. Le soleil qui entrait par la fenêtre supérieure donnait à la pièce une lumière chaude. Enij trouvait que c'était vraiment la pièce la plus agréable de la maison, surtout qu'il y faisait calme.

Il y faisait calme...

Enji posa doucement le berceau sur le plancher. Touya ne pleurait plus. Il ne dormait pas pour autant mais au moins il ne pleurait plus. Ses yeux clairs un peu larmoyant regardaient le plafond. C'était probablement parce qu'il y avait un paysage qui y était peint. Les formes et les couleurs devaient certainement l'intéresser. Enji s'assit à côté du panier regarda lui aussi l'immense peinture. Il ne se souvenait plus exactement quand son père l'avait fait faire. Probablement quand son père à lui qui aimait tant la mer était mort. Enji ne savait plus. La seule chose qui restait de cette histoire étaient les photographies de son grand-père sur son voilier, les récits incroyables de ce vieil homme qui le prenait sur ses genoux quand il le gardait et cette peinture montrant une mer agitée dont les vagues frappaient le littoral d'îles imaginaires et entraînaient quelques bateaux et embarcations, sur fond de montagnes lointaines. De toute façon, il n'y avait jamais vraiment fait attention. Il n'y avait pas grand-chose auquel Enji faisait attention. Ni le temps qu'il faisait, ni les gens qu'il sauvait, ni ses collègues, ni leurs petits problèmes de vie, ni les gazouillis de Touya, ni ses yeux pourtant si proches des siens, ni la façon que Rei avait de se faire belle, ni le parfum qu'elle mettait. Il n'y avait que son travail et même cela ne lui suffisait pas toujours.

Pourtant, il pourrait faire bien d'autres choses. Il pourrait prendre le temps de s'occuper de Touya au-delà de l'entrainement qu'il prévoyait pour lui, de créer des liens avec des personnes qui ne seraient pas seulement des acolytes de mission, d'aimer Rei un peu plus, de voir la mer, de s'asseoir un moment sur une plage pour réfléchir à ce qu'il voulait vraiment, de regarder de vraies vagues aller et venir et contempler les bateaux disparaître à l'horizon. Et puis plus tard montrer tout cela à Touya et lui expliquer comment les navires flottent, comment ils résistent aux eaux agitées et comment les mouettes naissent des mouchoirs qu'on agite à leur départ. Comment les hommes prennent la mer parfaitement calme, comment la mer peut les prendre au piège en une tempête, comment son grand-père avait disparu dans les flots et pourquoi, ce n'était pas si triste car le vieil homme n'avait probablement jamais souhaité finir sa vie autrement.

Mais il ne fallait pas qu'il se laisse distraire. Un bateau était conçu pour aller sur l'eau et l'eau ne devait pas y entrer. De même, les héros vivaient dans le monde et en aucun cas, le monde, aussi beau, agité et tempêtueux qu'il soit, ne devait pas les envahir. Enji posa à nouveau son regard sur Touya qui fixait toujours le plafond et soupira :

« Je ne vois franchement pas ce que tu lui trouves à cette peinture. »

Enji se décida alors à faire quelques exercices. Il n'y avait pas de raisons de rester immobile. Touya ne criait plus. Il fallait juste qu'il s'endorme à présent. Enji se mit en posture de pompage et entama une série de cinquante.

« J'espère que tu ne t'imagines pas qu'on va installer ta chambre ici ? Je sais que c'est la meilleure pièce de la maison et d'autant plus, si c'est la seule où tu ne hurles pas. Mais ici, je m'entraîne. Tu vois ? »

Touya gémit. Enji continua ses mouvements sur une main et tendit son bras libre vers le berceau où il plongea ses doigts.

« Ne fais pas cette tête-là, Touya, on fera plein de choses ensemble ici. Mais là, tu es trop petit. »

Touya répondit pour un petit gazouillis dont il avait le secret.

« ... Et ça ne change rien au fait que tu dois dormir », ajouta Enji.

Il tapota un peu la poitrine du bébé avec ses doigts, ce qui sembla lui plaire. Alors Enji continua un peu. Néanmoins, au bout d'un moment, les pompages sur une main devenaient difficiles, même pour lui. Il reprit l'exercice sur ses deux mains.

« Touya..., soupira-t-il. J'ai besoin de ta collaboration. Rei n'arrivera pas avant trente minutes selon mes estimations. Alors, si tu dors dans les dix minutes, ça me laisse vingt minutes pour nettoyer ce cataclysme dans la cuisine. Tu vois ce que je veux dire ? »

Enji termina la dernière pompe et s'assit en tailleur sur le plancher. Il regarda Touya dont les yeux étaient à présent mi-clos.

« Et pour la salle de bain, on verra si j'ai le temps. »

Son fils resta silencieux. Il ne dormait pas encore mais il y était presque.

« Tu peux être fier de toi en tout cas. Il n'y a pas beaucoup de vilains qui auraient tenté d'uriner sur mon visage. »

Touya lutta encore un peu contre le sommeil, comme s'il tentait de retarder le moment où il serait définitivement séparé de la fresque du plafond. Enji s'allongea sur le plancher à côté de lui.

« Tu as peut-être raison. Elle n'est pas si mal cette peinture. »