Défi n°10 du lundi 17 août : Écrivez un texte qui se passe soit 20 ans avant l'histoire de My Hero Academia, soit 20 ans après.

J'ai pris 20 ans après.


Rendez-vous

« Todoroki, ton père est là. »

Shouto releva la tête du formulaire d'arrestation qu'il complétait. Izuku Midoriya était dans l'encadrement de la porte de son bureau. Il venait très certainement de quitter sa patrouille, en témoignait son costume abîmé et le bleu qu'il avait au visage.

« Il est à l'entrée. Il t'attend, dit-il avec lassitude.

-Il est là depuis quand ? demanda Shouto.

-Je ne sais pas. Il était là quand je suis revenu. J'ai empêché Bakugo de le remballer. »

Sur ses mots, Midoriya continua sa route vers son propre bureau, certainement pour se changer et tenter lui aussi de combattre la pile de formulaire qui s'accumulait lourdement depuis des semaines. Shouto se leva silencieusement, passa la porte et se dirigea vers l'ascenseur. Dans le couloir, il croisa quelques partenaires de mission et surtout Katsuki qui lui lança un regard noir, se situant entre la question et le reproche mais sans l'interpeller. Par conséquent, Shouto ne s'arrêta pas et descendit les trente étages qui le séparaient du rez-de-chaussée pour se rendre dans le hall de l'immeuble que son agence occupait.

Il y trouva son père. Du haut de ses soixante-cinq ans, il était toujours impressionnant dans sa stature, même si ses épaules s'étaient quelque peu affaissées avec l'âge, ce qu'il dissimulait aisément avec le long manteau noir à épaulettes qu'il portait. Néanmoins, les années s'écrivaient sur son visage et le temps reprenait à présent petit à petit la couleur de ses cheveux.

« Bonjour Shouto, dit-il. Je voulais venir plus tôt mais je me suis trompé d'immeuble. »

Shouto observa son père sans répondre. Il le trouva fatigué et il n'avait pas ses lunettes. Certes, ce n'était qu'une légère correction mais ça le travaillait intérieurement de le voir sans. Il fallait pourtant qu'il se concentre et qu'il ne devienne pas comme Midoriya, toujours à s'interroger sur tout et n'importe quoi.

« Tu n'as pas oublié ? S'empressa d'ajouter l'homme devant le silence de son fils.

-Non. »

C'était un énorme mensonge. Shouto n'avait pas vraiment souvenir d'avoir pris rendez-vous avec son père mais c'était tout à fait probable. En réfléchissant un peu, il se remémorait vaguement un coup de téléphone où ils avaient sûrement dû convenir de se voir mais ce n'était pas plus précis. De toute façon, son père ne serait certainement pas venu si ce n'était pas le cas. Shouto devait bien admettre qu'il était particulièrement débordé en ce moment et qu'il oubliait d'ailleurs diverses choses comme assister aux réunions de l'agence qui étaient, comme ce rendez-vous, perdues dans un immense planning qu'il n'ouvrait jamais. Il avait donc clairement oublié mais hors de question de le reconnaître devant son père. Il ne voulait pas se montrer obsédé par son travail comme ce dernier avait pu l'être dans le passé. A trente-six ans, ça le préoccupait encore.

« Mais tu n'as peut-être pas le temps aujourd'hui..., marmonna Enji Todoroki.

-Si, j'ai le temps. Ma patrouille n'est que dans une heure. »

Faux. Elle était dans une demi-heure mais Shouto doutait que cette entrevue ne dure plus longtemps. Il invita son père donc à faire ce qu'ils faisaient d'habitude. Prendre un café à emporter dans l'établissement juste à côté et puis le boire sur un banc du petit parc qui s'étendait en face de l'agence. Et puis là, ils firent ce qu'ils faisaient à chaque fois. Shouto parlerait de son travail et des affaires de l'agence qu'il avait fondé avec Midoriya et Katsuki. C'était le seul sujet qu'ils avaient en commun même si Enji Todoroki était retraité depuis plusieurs années. Le reste, comme son couple avec Katsuki ou ses sorties avec ses anciens camarades de classes, ne l'intéressait guère.

Et finalement, il y eut sans que cela ne soit surprenant une phrase comme celle-là :

« Shouto, je dois te parler de quelque chose. »

Shouto s'en doutait. Son père ne le voyait que si c'était important. L'homme sembla hésiter un peu et puis se lança sans quitter son gobelet de café des yeux :

« Ta mère est loin d'être tirée d'affaire avec son cancer et tu sais qu'elle ne veut plus être soignée dans un hôpital... Je lui ai proposée de lui céder une partie de la maison où je ferai installer ce qu'il lui faut. »

Shouto manqua de lâcher son café en entendant ça. Son père reprit une gorgée de café et continua :

« Ta mère y réfléchit mais elle voudrait savoir si ça te gênerait. »

Et il ajouta avant de finir son gobelet.

« Et moi aussi, j'aimerais le savoir. »

Le sang de Shouto se glaça. Cette confusion, cette fatigue. Tout devenait subitement clair dans son esprit. Il sentit son cœur s'emballer. Il ne savait pas comment réagir. Il fallait qu'il dise quelque chose mais de sa bouche, il ne sortait que l'air parfumé de café qu'il inspirait et expirait pour rester calme. Face à son silence, son père soupira et écrasa son gobelet d'une main.

« Réfléchis-y. Mais pas trop longtemps. », dit-il en le jetant dans la poubelle à côté de lui.

Shouto se reprit et bredouilla :

« Oui... Oui... Je vais y réfléchir. Merci de m'en avoir parlé. »

Son père sembla satisfait et se leva, prêt à s'en aller.

« Tu rentres comment ? », demanda Shouto de façon un peu plus précipitée qu'il ne voulut.

-Je vais prendre un taxi, répondit l'homme un peu surpris par la question.

-D'accord, je t'accompagne jusqu'à la rue et puis j'irai rejoindre ma patrouille. »

Enji Todoroki haussa les épaules comme si c'était un détail mais Shouto devina néanmoins un petit sourire. Ils se rendirent ensemble jusqu'à la rue qui longeait le parc d'où ils appelèrent un taxi. Avant de monter dans le véhicule, l'homme s'adressa une dernière fois à son fils :

« Tu passeras voir ta mère, demain ? »

L'estomac de Shouto se retourna mais sans qu'il ne sache comment, il trouva la force de sourire en répondant :

« Oui, bien sûr. Je passerai la voir demain. »

La porte se referma sur son père et le taxi partit. Shouto souffla. Il saisit immédiatement son téléphone portable et appela Fuyumi qui décrocha à la première sonnerie :

« Shouto ? Tout va bien ?

-Bonjour Fuyumi. Il faut que je te parle.

-Ma pause à l'école est presque finie. Je peux te rappeler ? »

Shouto fulmina intérieurement. Non, sûrement pas. Ça ne pouvait pas attendre. Il enchaîna directement :

« Ce ne sera pas long. Papa est venu me voir aujourd'hui.

-Ah oui ? répondit sa sœur, étonnée.

-On a pris un café ensemble dans le parc. Il... Il m'a dit que maman allait être soignée à la maison, chez lui... »

Un long silence suivit et ce silence avait le son de l'embarras. Shouto entendait la respiration tendue de sa sœur qui semblait ne trouver aucun mot pour lui répondre. Lui non plus peinait à formuler clairement ce qu'il voulait lui dire. De nombreuses questions fusaient dans son esprit mais elles étaient toutes bien trop douloureuses pour être formulées à voix haute.

« Tu étais au courant ? demanda-t-il finalement avec difficulté.

-Oui. »

Shouto n'était pas surpris par la réponse. Fuyumi voyait son père régulièrement, contrairement à lui qui se limitait à une visite tous les trois mois. Elle l'avait forcément su bien avant lui.

« Depuis quand ? articula-t-il avec difficulté.

-Ecoute... Natsuo vient chez moi demain soir pour en parler... Tu peux venir... »

Fuyumi ne répondait pas à la question mais Shouto ne parvint pas à le lui faire remarquer car son esprit était focalisé à présent sur le fait que Natsuo était également au courant. Shouto sentit quelque chose bouillir en lui. Tout ce qu'il avait contenu derrière un visage figé comme de la glace voulait à présent rejaillir comme un feu puissant.

« On ne voulait pas t'inquiéter... », murmura Fuyumi au téléphone.

Bien sûr qu'ils ne voulaient pas l'inquiéter. Mais une fois de plus, Natsuo et Fuyumi venaient de l'écarter de quelque chose d'important. Il ne supportait pas quand son frère et sa sœur agissaient ainsi. Il avait presque cru que cette attitude appartenait au passé. Vraisemblablement pas.

« D'accord. Je vais essayer de venir. Au revoir. »

Shouto raccrocha immédiatement après sans attendre la réponse de sa sœur. Il regarda l'heure et jeta un œil de l'autre côté de la rue. Sa patrouille patientait devant l'agence depuis certainement dix minutes. Il se joint à ses coéquipiers sans tarder. Il fallait qu'il occupe son esprit avec quelque chose.

Lui et ses partenaires se rendirent comme prévu à l'est de Tokyo où ils intervinrent dans diverses bagarres qui avait dégénérées à coup d'Alter. Ils allèrent ensuite contrôler une zone où des trafiquants avait récemment été appréhendés et localisèrent un laboratoire clandestin qui avait échappé au dernier coup de filet.

Ce fut donc une patrouille chargée, comme Shouto l'avait espéré. Il ne sut dire si ses coéquipiers se rendirent compte de son trouble. À 22h, ils laissèrent place à l'équipe de nuit et Shouto rentra chez lui en espérant retrouver un peu de calme pour réfléchir à ce qu'il s'était passé aujourd'hui mais réalisa que c'était peine perdue en franchissant la porte d'entrée de son appartement :

« Il se passe quoi ? »

Son compagnon, Katsuki se tenait debout dans le salon et il semblait clair qu'il attendait des explications. Mais Shouto ignora sa question :

« Bonsoir Katsuki, comment s'est passé ta journée ?

-Potable. Mais réponds. Il se passe quoi ? Ça fait deux fois que ton vieux se pointe sans que ce soit prévu dans ce putain d'agenda que tu n'ouvres jamais. Je l'ai d'ailleurs remballé la première fois. Il te veut quoi ? »

Shouto ne voulait pas entamer cette discussion. Il haussa les épaules et se dirigea vers la chambre.

« Rien de particulier. Je suis fatigué. Je vais me coucher.

-NON ! », cria Katsuki en tapant son poing sur une commode.

Shouto ne sursauta même pas et tourna définitivement le dos à Katsuki. Il s'attendait à ce que son compagnon soit irrité par son comportement mais ne voulait en aucun cas en adopter un autre. Il ne voulait pas parler de ce qu'il s'était passé, de son père, de Fuyumi, de Natsuo, de cette famille qui après des années d'accalmie avait à nouveau décidé de lui pourrir la vie à coup de secrets et non-dits.

Comme il pouvait s'y attendre, son compagnon explosa quand il réalisa qu'il se dirigeait toujours vers la chambre sans lui accorder le moindre regard.

« TU ME DIS D'ABORD CE QU'IL SE PASSE ! CET ENFOIRÉ A PAS LE DROIT DE SE POINTER COMME ÇA POUR TE VOIR !

-Laisse tomber. », répondit Shouto d'une voix lasse en s'arrêtant néanmoins à l'encadrement de la porte.

Cela ne calma pas Katsuki qui s'emporta de plus belle :

« JE TE JURE QUE SI TU NE ME DIS RIEN, J'IRAI LUI DEMANDER À LUI ET RIEN À FOUTRE DU FAIT QU'IL AIT 60 PIGES ! JE LE DÉ-FON-CE !

-Et moi je te dis de laisser tomber. »

Shouto entendait la respiration saccadée de son compagnon et jeta un regard derrière lui. Sans surprise, il le vit, le regard noir, les poings serrés, la mâchoire tendue. Ivre de colère, il fit quelque pas dans sa direction et pointa un doigt vers lui pour crier encore sa frustration :

« SHOUTO, ÉCOUTE-MOI BIEN...

-LAISSE TOMBER ! PUTAIN, MAIS LAISSE TOMBER ! », hurla Shouto.

Le feu était sorti. Katsuki eu un mouvement de recul, surpris par la réaction extrêmement vive de Shouto qui entra définitivement dans la chambre en claquant la porte derrière lui. Seul dans la pièce, il appréhenda le fait que son compagnon l'y suive mais constata que ce dernier avait vraisemblablement décidé de rester dans le salon, ce qui le soulagea.

Dans la pénombre de la chambre, il se déshabilla et s'allongea sur du côté droit du grand lit double qu'il partageait avec Katsuki, espérant un sommeil qui ne vint pas. Il resta ainsi recroquevillé sur lui-même, les paupières closes, le cœur vide mais la tête pleine de pensées sombres.

Une heure plus tard, il entendit la porte s'ouvrir et sentit le matelas bouger à côté de lui. Et puis, ce fut un bras qui l'enlaça et l'attira sur le côté gauche du lit. Shouto se laissa faire car il devait bien reconnaître que ce geste l'apaisait.

« Ça a été ta patrouille ? murmura Katsuki.

-Oui, répondit Shouto.

-C'est bien. »

Ce calme et cette tendresse était exactement ce dont Shouto avait besoin. Néanmoins, il n'était pas dupe. Il se doutait que Katsuki n'avait pas effectué une introspection durant une heure pour revenir vers lui avec une nouvelle approche mais avait plus vraisemblablement appelé Kirishima, Ochaco et Midoryia et appliquait à présent leurs conseils dans leur l'ordre.

« Ça s'est bien passé avec ton père ?

-Mouais. »

Shouto ne parvint pas aller plus loin que cette réponse. Katsuki caressa ses cheveux (très certainement sur les conseils d'Ochaco) et demanda :

« Hé, il t'a dit quelque chose ?

-Oui.

-Quoi ? »

Shouto sentait que Katsuki mettait toute son énergie pour se rapprocher de lui et ne pas élever la voix et lui céda ainsi un peu de son cœur :

« Il m'a dit qu'il proposait de soigner maman chez lui pour son cancer.

-Quoi ? Mais... »

Le cœur de Shouto se serra. Il savait parfaitement ce que Katsuki allait dire et même si le temps avait passé, il refusait d'y repenser :

« Mais elle est morte, ta mère... De son cancer... Ça va faire plus de deux ans. Et ton père s'est occupée d'elle, jusqu'au bout.

-Oui. »

C'était probablement, une des rares choses qu'on pouvait porter au crédit d'Enji Todoroki. Lourdement frappée par la maladie, son ex-femme s'était rapidement retrouvée faible et isolée, n'ayant jamais refait sa vie après la sortie de son institution. Il avait tout fait pour la soulager, de premier jour aux derniers instants.

« Mais alors pourquoi... ? »

Katsuki s'interrompit, rassemblant les pièces du puzzle formé des quelques mots que son compagnon avait pu faire sortir. Et là, il réalisa qu'Enji Todoroki était venu voir son fils sans rendez-vous car il était persuadé qu'ils en avaient un afin de lui parler d'un sujet difficile. Mais sans se souvenir que cette entrevue avait déjà eu lieu, plus de deux ans auparavant.

« Et t'as fait quoi ?

-Rien... J'ai fait comme si de rien était. Je l'ai accompagné jusqu'à son taxi pour être sûr qu'il donne la bonne adresse et qu'il sache rentrer. J'ai prévenu Fuyumi. Et puis, je suis allé à ma patrouille.

-Oh merde. Vous allez faire quoi pour lui ? souffla Katsuki.

-Je ne sais pas. Je verrai Fuyumi et Natsuo, demain soir à ce sujet. »

Shouto entendit son compagnon grommeler quelques jurons. Le naturel revenait déjà.

« Putain, je suis sûr qu'ils savaient, lâcha-t-il.

-Oui. Ils savaient et je crois que ça fait un certain temps. »

En effet, Shouto doutait fortement que le problème date de la semaine dernière et espérait que cet épisode de confusion était le plus grave. Sinon, il ne savait pas comment il pourrait ne pas exprimer du ressentiment envers son frère et sa sœur.

« Je vais les buter, dit Katsuki.

-Non... Enfin, pas avant qu'ils aient proposé des solutions. »

Katsuki ricana à cette réponse et embrassa son cou, trop heureux de pouvoir pour une fois partager avec lui une envie de meurtre. Libéré d'un poids, Shouto se sentait mieux. Néanmoins, maintenant que son compagnon était au courant, il fallait qu'une chose soit claire :

« S'il te plaît, Katsuki. Ne dis rien à personne. Je ne veux pas...

-Tu crois quoi au juste ? Que j'ai le sens du secret d'un enfant de huit ans ?

-Non. »

Il préférait cependant que ce soit clair. Il n'était pas prêt à en parler à d'autres personnes que Natsuo, Fuyumi et Katsuki.

« Mais tiens moi courant, ajouta son compagnon.

-D'accord, bonne nuit. »

Shouto se décida alors à regagner son côté du lit mais fut retenu par l'étreinte de Katsuki.

« Tu vas où ? dit-il

-Euh, sur mon côté, répondit Shouto d'une voix peu assurée

-C'était pas une vraie question. Tu restes là. »

Shouto ne lutta pas et laissa les bras de son compagnon l'entourer complétement, profitant de cette nuit douce qui serait bien trop courte face à la longue et difficile épreuve qui l'attendait.