Défi n°1 du 28/06 : Écrivez un texte s'inspirant de la citation suivante : « Vous savez ce que ça peut provoquer, la peur ? Il y en a que ça pousse à la lâcheté, d'autres à l'héroïsme. » (Louis Caron, Le Canard de bois)
Merci à Zofra pour le Brainstorming.
Peur
"Il en met du temps, All Might. Bon Sergent Tsukaushi, s'il n'est toujours pas là dans cinq minutes, j'y vais moi-même. Cette bête ne doit pas être si terrible." déclara l'agent Tanaka.
Naomasa ne répondit pas : il savait que c'était un mensonge. Il ressentit cet habituel malaise généré par son Alter à chaque fois qu'on lui mentait. Ce ne fut pas le seul signe. Quelques secondes après avoir trouné son regard ver l'agent Tanaka, Naomasa vit le visage de ce dernier changer. Son petit rictus et son air déterminé disparut pour laisser place à une authentique terreur. En plus de détecter les mensonges dans les mots, Naomasa voyait la vérité s'afficher sur les visages. Cet aspect de son Alter était particulièrement dérangeant.
Il devait néanmoins reconnaître que c'était très utile dans son métier. Quelques jours auparavant, cette capacité lui avait permis de déceler une terrible vérité sur le visage d'un mari qui pleurait la disparition de sa femme. Alors qu'entre deux sanglots, il lui racontait sa dernière soirée avec elle, Naomasa avait vu les traits attristés de l'homme se muer en l'expression universelle du dégoût, le nez retroussé, la lèvre inférieure relevée. Cette expression s'amplifiait à chaque fois qu'il prononçait le nom de son épouse, devenant ainsi de plus en plus grotesque et terrifiante. Naomasa avait aussi vu ses yeux effectuer des mouvements saccadés vers la terrasse de son jardin, ce qui ne laissa guère de doute au jeune policier sur le lieu exact où avait fini la malheureuse. Une affaire banale qui ne fit pas une ligne dans la presse, suffisamment occupée à couvrir la dernière intervention d'Endeavor pour s'intéresser à ce crime un peu trop ordinaire.
Ses coéquipiers n'échappaient pas non plus au pouvoir de Naomasa. De plus, ils n'avaient trouvé rien de mieux à faire que de se positionner en face de lui. Il n'avait donc d'autre choix que de contempler leur visage déformé par la peur. L'immeuble abandonné où cette dernière enquête les avait menés, lui et ses trois ses collègues, n'en devint pour le jeune sergent que plus sinistre.
Tout était parti d'une série de disparitions inexpliquées dans le quartier pauvre d'Arakawa et il était rapidement apparu aux yeux de Naomasa que cet immeuble des années 60 était l'épicentre de cette affaire. Les quatre policiers pensaient démanteler un gang de trafiquants en pénétrant dans l'immense bâtiment... Rien ne les avait préparés à ce qui était tapi en bas de l'escalier qui s'enfonçait dans l'obscurité du sous-sol.
Un impact venant de l'extérieur se fit entendre et quelqu'un poussa avec fracas les portes du hall d'entrée où Naomasa était posté avec ses hommes.
"Me voilà, Sergent Tsukaushi. Désolé pour le retard. Comment a progressé la situation ?"
All Might était arrivé. Naomasa entendit le soupir de soulagement de l'agent Tanaka.
"La créature est plutôt agitée, répondit calmement le sergent, mais elle n'est pas sortie du sous-sol."
Comme pour confirmer ses dires, la créature rugit.
"J'ai l'impression qu'elle vient de me saluer...", dit le héros avec jovialité.
Le héros semblait détendu. Cependant, ce fut une tout autre expression que Tsukaushi vit s'amplifier sur le visage d'All Might. Ses sourcils se rapprochèrent, ses yeux s'écarquillèrent et sa bouche s'ouvrit un peu. Tsukauchi le voyait. All Might avait peur, lui aussi. Naomasa détourna le regard. Il eut honte. Même si ce n'était pas volontaire, Naomasa avait l'impression de violer l'intimité de cet homme qui venait l'aider à chaque fois qu'il l'appelait. C'était déjà la quatrième fois alors que Tsukaushi n'était sergent que depuis un mois.
"Très bien. Allez-y, All Might, bredouilla Tsukaushi en dissimulant péniblement son trouble.
-Il faudra prendre un verre ensemble après ça, Sergent Tsukauchi, répondit All Might.
-Parce que je vous appelle trop souvent ?
-Parce que vous résolvez trop d'enquêtes. Et je veux savoir votre secret."
Naomasa regard à nouveau All Might. Son pouvoir s'était estompé et l'expression avait disparu. L'homme qui le dépassait de deux têtes afficha un sourire entendu. Naomasa répondit à son sourire et regarda immédiatement ailleurs en constatant que le visage du héros se déformait à nouveau pour reprendre la même expression de terreur. Il fallait vraiment qu'il trouve un moyen de maitriser cet aspect de son pouvoir. Ça polluait ses relations avec les autres depuis bien trop longtemps.
La créature rugit encore. Naomasa sentit cette fois-ci le sol vibrer sous ses pieds.
"J'y vais, Sergent. Je pense qu'elle m'appelle." dit le héros de façon théâtrale.
Même avec cette assurance, Naomasa savait que l'expression effrayée n'avait pas disparu. All Might avait peur de mourir comme tout être humain et ce monstre dont les bruits gutturaux résonnaient dans l'immeuble tout entier le terrifiait. Pourtant, il allait descendre dans ce sous-sol et affronter ce qui s'y cachait avant que d'autres victimes ne soient emportées. Ainsi tournait le monde. Il y avait ceux comme All Might dont la peur poussait à l'action, il y avait ceux qui auraient couru pour leur vie et il y avait les autres comme lui qui restaient en arrière, bien trop concernés pour fuir mais bien trop faibles pour être héroïques.
"J'espère que tu es prête Vilaine Bête ! Parce que LA CAVALERIE EST LÀ !"
Visiblement, l'effet de surprise ne faisait pas partie de la stratégie d'All Might pour cette fois. Avant de prendre la cave d'assaut, le héros jeta un dernier regard vers les policiers qui pour la plupart le fixaient avec admiration et leur lança ce sourire qui dissimulait si bien ses vrais sentiments. Tsukaushi qui était pourtant très attaché à la vérité ne lui en tint pas rigueur. Il savait que pour le héros, c'était sa responsabilité de cacher cette peur de voir sa vie s'abréger et de ne laisser voir aux autres qui le regardaient, que le sourire de l'éternité.
