Défi bonus : écrire un texte où au moins une scène se déroule dans un parc aquatique, qui se passe 20 ans après le canon et qui contient la phrase telle quelle " Ce n'était pas la première fois que [personnage] se retrouvait ici, mais il n'y avait rien à faire : [personnage] n'arrivait pas à s'y habituer."


A la recherche du temps perdu

« Tu viens, Kota ? »

La voix d'Eri sortit Kota de ses pensées. Le jeune homme la chercha dans l'obscurité et vit qu'elle était déjà passée à travers le trou du grillage qu'ils avaient découpé plusieurs jours auparavant. Il la rejoignit et alluma sa lampe de poche. Sans traîner davantage, tous deux firent ce même trajet qu'ils suivaient tous les soirs depuis presque une semaine. Kota ne put s'empêcher de regarder autour de lui. Ce n'était pas la première fois qu'il se retrouvait ici, mais il n'y avait rien à faire : il ne parvenait pas à s'y habituer.

Tout autour d'eux se dressaient les ruines du parc aquatique de Kuwana. Abandonné depuis dix ans à la suite d'un tremblement de terre, on peinait à croire aujourd'hui que ce lieu avait autrefois été un des endroits les plus prisés par les familles japonaises. Kota se souvenait encore des publicités vantant les mérites du parc à la télévision, des prospectus colorés déposés dans sa boîte aux lettres et de la façon dont il avait supplié ses parents pour qu'ils l'emmènent à ce paradis dont tous ses amis parlaient. Il se voyait lui-même, enfant, lors de son unique visite, sous une chaleur écrasante, dans ce décors paradisiaque bien qu'artificiel. Il visualisait encore très bien la foule envahissant le bord des bassins et les longues files d'attentes aux attractions.

Mais plus de 20 ans après sa venue, le parc avait perdu toute atmosphère familiale et était devenu un lieu lugubre bien qu'il arborât malgré tout le charme inquiétant et grandiose des cimetières à bateaux, tant la taille de ses vestiges était impressionnante, comme les grandes étendues vides des anciennes piscines à vague et les fosses obscures et profondes des rivières artificielles, remplies de cadavres de bouées et autres embarcations. De même, les plongeoirs et les toboggans étaient à présent des silhouettes inquiétantes à l'ombre desquelles reposaient transats et parasols renversés.

« Aujourd'hui, on commence la partie Sud », annonça Eri en modérant son enthousiasme.

Kota acquiesça silencieusement. Il n'était pas certain que toute cette histoire soit une bonne idée. Deux décennies s'étaient écoulées sans qu'il ne songea un seul jour à ce parc. Il s'était à peine ému de la catastrophe naturelle qui avait frappé l'endroit. Cependant, deux mois auparavant, il s'était simplement réveillé aux côtés d'Eri qu'il fréquentait depuis un an et avait réalisé trois choses qui l'avaient bouleversées : c'était son anniversaire, il avait 28 ans et cet âge était celui de ses parents quand ils étaient morts. Depuis ce moment, il n'avait eu de cesse de ressasser ses souvenirs avec eux, un en particulier : celui de cette unique visite au parc aquatique de Kuwama. Il avait alors réalisé que dans ce lieu se trouvait une chose importante. Tellement importante qu'il eut honte de ne jamais avoir pensé à venir au parc la récupérer. Et quand à cela s'était ajouté le fait que le lieu était à présent désaffecté, il commença à se faire à l'idée qu'elle était perdue à jamais. Mais c'était sans compter la détermination de sa petite amie :

« Il y a beaucoup de restaurants dans ce coin-là. Je pense qu'il y a des chances qu'on retrouve celui que tu cherches. »

C'était en effet, ce qu'ils cherchaient lors de leurs escapades nocturnes : un restaurant. Mais il y en avait plus d'une trentaine sur le site et tous n'étaient pas indiqué sur le vieux plan qu'Eri avait déniché dans un guichet du parc. Après quatre jours de recherche infructueuse, Kota qui était déjà peu optimiste se sentait plus résigné que jamais. Après toutes ces années, quelle était la probabilité qu'elle soit toujours là ? Le jeune homme n'était d'ailleurs même pas sûr qu'elle s'y soit un jour trouvé. Le gérant du restaurant avait eu beau dire qu'il la mettrait au-dessous du comptoir avec les autres, l'avait-il seulement fait ? Peut-être d'ailleurs que ce moment n'avait jamais eu lieu et qu'il l'avait rêvé. Il ne partagea pas ses doutes avec Eri et se contenta de la suivre sans dire un mot.

Ils arrivèrent dans la partie à explorer et machinalement, Kota jeta un regard peu convaincu autour de lui. Cependant, un détail le retint sur sa gauche. Il s'approcha un peu dans cette direction et orienta sa lampe de poche sur une façade décorée de baleines. Le temps sembla s'arrêter.

« C'est ce restaurant, dit-il.

-Vraiment ? répondit Eri qui essayait de dissimuler sa joie.

-Oui. »

Tout était exactement comme dans son souvenir : la façade en bois couverte de baleines, les grandes fenêtres aux vitres bleues, la porte dont la poignée était un petit épaulard.

« Allons voir, proposa Eri.

-Non.

-Quoi ? Mais tu viens de dire que c'est…

-Oui, mais ce que je veux dire, c'est que je préfère y aller seul ».

Eri parut surprise de sa réponse abrupte mais sembla comprendre. Elle acquiesça :

« Ah, d'accord. Je t'attends ici, alors. »

Sans dire un mot, Kota s'éloigna de la jeune fille sans rien ajouter. Il se sentit tel qu'il était vraiment : le pire petit copain de la Terre. Eri l'avait traîné chaque nuit pour l'aider à accomplir cette quête que lui-même pensait impossible et ils étaient peut-être sur le point de réussir, ce qu'il lui permettrait de refermer en partie cette plaie qui s'était ouverte sans prévenir le jour de son anniversaire. Elle avait été son moteur et il ne trouvait rien d'autres à faire que de la laisser sur le pas de la porte… Néanmoins, il avait besoin de faire ça seul. Les larmes coulaient déjà sur ses joues et il en éprouvait une certaine pudeur.

Il tourna la poignée en forme d'orque et pénétra dans le restaurant. Il fit quelque pas et balaya la pièce avec sa lampe de poche, en particulier sur les murs. C'est là qu'il la vit. Le gérant l'avait comme promis affichée au-dessus du comptoir avec comme dénomination « Les Water Horse et leur fils » : une photo de lui entre ses deux parents, devant la façade du restaurant. Un instantané de bonheur sous un soleil radieux. La toute dernière photo qu'ils aient pris ensemble.