Hello !
Contente de vous retrouver pour ce deuxième chapitre, où j'en profite pour faire un peu plus d'exposition, le premier étant surtout une petite mise en bouche. J'espère que ça vous plaira et vous donnera envie de connaître la suite :)
Shadow : Merci pour ta review enthousiaste ! Contente si ça t'a fait rire :)
Ju : Merci pour ta review ! Yes je trouve ça sympa aussi de prendre le point de vue de Kuroko. J'avais envie un peu d'écrire à la première personne, j'aime bien ce format un peu introspectif aussi du 'journal'. J'espère que la suite te plaira !
Kuroko observe d'un air critique les sacs de course rapportés par Aomine, et commence à déballer les victuailles.
« Tu as demandé de l'aide à Mura-kun, alors ?
— Ouais. Sans lui j'aurais pas acheté assez.
— Il y en a pour une armée. Ça devrait satisfaire même Kagami-kun.
— Y a intérêt. Même si du coup Mura s'est invité. J'ai pas eu trop le choix. C'était soit ça, soit il mangeait mes courses.
— Je suis certain que ça ira. Au fait, tu ne m'as jamais raconté ce qui s'est passé l'été dernier. »
Aomine, un paquet de chips à la main, se fige, interdit devant cette question posée sur un ton tranquille, mais qui arrive de but-en-blanc.
« Comment ça ? » demande la panthère d'un ton méfiant.
Kuroko hausse les épaules.
« Tu sais très bien ce que je veux dire. Je me demande juste comment tu as attrapé ta kagamite.
— Mais tu vas arrêter avec ça, ouais ?!
— Tu peux me le dire. Et puis, je suis sûr que tu l'as raconté à Momoi-chan. Est-ce que je ne suis pas aussi ton meilleur ami ? »
Le coup de la culpabilisation, associée à ses grands yeux bleus pleins d'innocence, fonctionne toujours. Même si Aomine sait pertinemment que cette innocence est factice. Cependant, il se montre entêté et marmonne :
« Je vois pas de quoi tu parles, Tetsu.
— Si, tu vois très bien. Et tu sais parfaitement que je finirai par tout découvrir. »
À ces mots, Aomine fait une drôle de tête, semblant réaliser qu'il est coincé. Mais choisit de s'obstiner dans le déni :
« Y a rien à découvrir. Aide-moi plutôt à ranger les courses au lieu de jacasser. »
Kuroko coopère, sachant qu'il faut se montrer adroit et ne pas trop pousser le bouchon quand on veut obtenir des informations. Il convient de travailler sa cible, d'abord en semant le doute, en instillant une subtile atmosphère de menace, puis continuer les attaques en douceur, de façon à ce que la cible doute même d'être attaquée. Mais à force, la pression monte. Et tôt ou tard, Aomine sera mûr pour les aveux.
Fort de cette certitude, Kuroko retourne dans sa chambre et rallume son ordinateur portable, prêt à écrire la suite de ses « mémoires », comme les appelle Aomine. En un sens, il suppose que c'est bien ce qu'il est en train de faire, même s'il n'a pas vraiment réfléchi au moment de taper les premières lignes. Il éprouvait simplement le besoin de formuler par écrit les pensées dispersées et vagues qui reviennent souvent le travailler quand le silence se fait dans l'appartement.
Il a beaucoup songé au retour de Kagami, qui, après ses études aux USA, a décidé de s'installer définitivement au Japon pour tenter d'ouvrir son propre restaurant. Son retour lui ramène beaucoup de souvenirs et le pousse à l'introspection, lui donnant le besoin de faire le bilan de sa vie pour mieux discerner quelle suite lui donner, et mieux savoir qui il est.
Il réfléchit, et se dit que pour commencer, mieux vaut écrire ses pensées au fur et à mesure qu'elles lui viennent. Pour la cohérence, il verra plus tard. Parfois, il faut simplement laisser libre cours à ses rêveries, et savoir se perdre pour mieux se retrouver.
Après le lycée, j'ai ressenti comme un grand vide. J'étais heureux d'en avoir fini avec les devoirs, les cours, les horaires à respecter, et de pouvoir voler de mes propres ailes, mais j'ai réalisé que je ne savais pas vraiment quoi faire de ma vie. J'ai eu envie de voyager. Je suis parti en Europe quelques mois. Je ne parlais pas très bien anglais, et aucune autre langue, mais ça m'a suffi pour faire quelques petits boulots. J'avais passé mon permis et en tant que chauffeur de taxi, ma discrétion était appréciée. Aomine-kun me dit toujours que je devrais devenir agent secret. Mais je trouve ça trop dangereux. Et puis… Je sais que c'est ce qu'on attend de nous, et pourtant, je n'ai pas envie que le travail soit au centre de ma vie. Seulement, je ne suis pas bien certain de savoir ce que j'aimerais y voir au centre, et aujourd'hui, je suis entre deux jobs, pas vraiment convaincu par quoi que ce soit. Parfois, une part de moi regrette l'époque du lycée, où les amis étaient ce qu'il y avait de plus important. Aujourd'hui, tout le monde est très occupé, et dispersé. On a moins de temps les uns pour les autres. J'ai toujours aimé être dans l'ombre, mais je sais que j'ai besoin de trouver ma propre voie.
« Hey, Tetsu. T'as l'air bien sérieux. Un truc te préoccupe ?
— Ce qui me préoccupe, c'est que tu fasses irruption sans arrêt dans ma chambre, Aomine-kun.
— Désolé…
— Tu as l'air nerveux.
— Tu vas pas recommencer, hein !
— Tu n'es pas nerveux ?
— Si… souffle Aomine après une hésitation. Mais j'ai pas envie d'en parler. Tu veux pas aller faire un basket ?
— Donne-moi quelques minutes. »
Une fois Aomine parti, Kuroko retourne son attention sur son écran.
Je ne sais pas pourquoi, j'ai l'impression que même sans le vouloir, mes deux lumières vont m'y aider. Peut-être parce que, même s'ils ne le savent probablement pas, ils m'ont souvent fait découvrir des choses sur moi-même. Kagami-kun, par exemple, m'a appris à compter sur autrui. Aomine-kun m'a appris la résilience. C'est à travers eux que j'ai grandi, que je suis devenu plus fort. Mais ne vous y trompez pas, ça reste deux idiots.
« Bon, Tetsu, tu viens ?!
— Oui, oui, j'arrive, Aomine-kun », souffle Kuroko avec une pointe d'impatience presque perceptible.
Dix minutes plus tard, ils sont sur le terrain au coin de la rue, en train de faire leurs échauffements. C'est une vieille routine pour eux, et aujourd'hui pas plus qu'hier, Aomine ne râle parce qu'il s'essouffle où qu'il manque ses paniers. Au moins, aujourd'hui il n'est pas « Kuroko pas de basket », puisqu'il a une paire tout à fait convenable aux pieds. Pas comme cette fois lors de la Winter Cup, où…
« Outch ! »
Il se frotte le crâne, qui vient de réceptionner un ballon à la place de ses mains.
« Bah alors Tetsu, tu rêves ?!
— Un peu », admet-il.
Aomine a récupéré le ballon et dribble avec nonchalance tandis qu'il l'observe d'un air sérieux, sourcils froncés. Il semble sur le point de poser une question, mais finalement se ravise et fonce vers le panier pour mettre un beau dunk. Kuroko le regarde bondir et s'arracher à la gravité, même si dans ce domaine il est moins spectaculaire que Kagami, qui semble toujours planer dans les airs comme si la physique annulait ses lois pour pouvoir le contempler quelques secondes de plus suspendu dans les airs. Il se ressaisit alors qu'il se surprend encore à rêvasser, au passé et à l'avenir, sans idée précise, avec des commencements de phrases qui restent elles aussi en suspension dans les airs avant de s'évanouir sans qu'on n'y prenne garde.
« Hey Kuroko-sans-panier ! Si t'y mets pas un peu du tien ça va être dur de jouer !
— Je pensais à Kagami », réplique l'intéressé.
Ça le mérite de faire se figer la panthère.
« Hein ? Pourquoi ?
— Pourquoi pas. Ça va faire drôle de le revoir.
— Ouais, ça c'est clair. Enfin même si je l'ai vu plus souvent que toi ces dernières années… C'est vrai que là… Il est de retour pour de bon. »
Aomine frémit légèrement à ces mots.
« Tu n'as jamais pensé à aller le rejoindre ? demande soudain Kuroko. À tenter ta chance au basket là-bas ? »
Le brun ne répond pas tout de suite, contemplant le ballon entre ses mains.
« Si, j'y ai déjà pensé. Mais sportif professionnel, je suis pas sûr que ce soit fait pour moi. Apparemment, c'est pas fait pour lui non plus, ajoute-t-il en haussant les épaules.
— C'est une vie avec beaucoup de contraintes », approuve Kuroko.
Pendant qu'Aomine ne fait pas attention, il disparaît pour se rematérialiser derrière lui et lui piquer le ballon.
« Hey ! » proteste le brun en voyant qu'on lui a dérobé l'objet de sa contemplation.
Il se met à lui courir après, et à ce jeu-là, Kuroko perd toujours. Et pourtant, ça lui plaît toujours autant de jouer au chat et à la souris avec son meilleur ami. Il a hâte de le refaire avec Kagami aussi. Ce serait bien s'il pouvait réunir tout le monde pour un petit match de retrouvailles. Il faudrait commencer par appeler Midorima, parce qu'il…
La panthère est sur lui, plus le temps de penser.
Allez, ça vaut le coup d'essayer…
Il attend qu'Aomine amorce son mouvement pour lui dérober le ballon, et envoie celui-ci dans la direction opposée, se remettant aussitôt en mouvement pour le récupérer avant le brun. Mais celui-ci, comme toujours, est bien plus rapide que lui. Il a à peine le temps de faire un pas qu'Aomine a déjà fondu sur sa proie dans un mouvement presque aussi invisible que les siens, tant il est rapide et précis. Kuroko a toujours admiré ça chez lui : la façon dont il joue au basket est un art en soi, dont il maîtrise toutes les techniques, et le voir à l'œuvre c'est comme contempler un tableau à la limite de l'abstrait, toujours en mouvement.
« C'était bien tenté, Tetsu, mais regarde plutôt ça : je marque encore ! »
Un sourire joue sur les lèvres de Kuroko en entendant la note d'assurance opiniâtre dans sa voix. Aomine fait passer le ballon dans son autre main, pivote, et lance le ballon d'un geste souple, presque paresseux. Le tir parait brouillon, mais le ballon s'élève selon une trajectoire parfaitement ajustée, et passe sans un bruit à travers l'arceau.
« Joli tir, Aomine-kun. Je me demande si tu as toujours le niveau face à Kagami-kun.
— Si j'ai… quoi ?! s'étrangle la panthère. Je joue contre lui tous les ans depuis dix ans et je peux te garantir que j'ai aucun mal à le battre !
— 'Aucun mal' ? répète Kuroko d'un ton neutre, comme un prof qui veut amener un élève à comprendre son erreur de lui-même.
— Enfin… nan… sinon ce serait pas drôle… Bref je le bats quand même !
— Intéressant. J'ai hâte de voir ça. »
Aomine se contente d'un grommellement en guise de réponse, et ils font encore quelques passes d'armes avant de s'arrêter. Comme à chaque fois qu'il joue avec Aomine, Kuroko a l'impression d'être passé à l'essoreuse, mais ce n'est pas si désagréable : la tension musculaire accumulée semble s'être évanouie, l'effort a purgé son esprit des pensées parasites, et ses voies respiratoires semblent plus ouvertes, son dos plus droit. Bref, il se sent mieux.
Une fois rentré à l'appartement, il se remet devant son ordinateur, fixant cet insolent curseur qui clignote avec impatience en attendant qu'il daigne poursuivre ses mémoires.
A-t-on vraiment besoin de trouver 'sa voie' ? Ce qu'on cherche au final, ce ne serait pas plutôt soi-même ? On avance dans l'espoir de se retrouver. D'être enfin en accord avec soi-même. Je crois que c'est ça que je cherche, en tout cas. Une façon de ne plus me sentir en décalage. Et même si je suis toujours en arrière-plan, même si les autres restent au centre de ma vie, est-ce que c'est si grave ? J'ai seulement besoin d'atténuer ce subtil décalage qui me donne toujours l'impression d'être un fantôme. Je peux bien être une ombre aux yeux des autres, mais pas pour moi-même. J'ai besoin de savoir qui je suis, où j'en suis. Je ne suis plus tout à fait le même jeune homme que celui qui a découvert le basket aux côtés d'Aomine-kun, puis qui s'est battu pour réunir ses amis et les réconcilier avec eux-mêmes. Aujourd'hui, peut-être que c'est à mon tour de me réconcilier avec moi-même.
