N.B. Merci à Myriam ainsi qu'à toutes les lectrices et lecteurs qui suivent cette roman-fic de près ou de loin…

France

Forêt navajo

Dimanche : 21h.24 P.M.

Dana éprouva une étrange impression quand Sindy sortit son livre de son sac à dos. Un sentiment de déjà vécu l'envahit et la propulsa dans un lieu bizarre et terrifiant qui ressemblait à une très ancienne bibliothèque pour enfant. L'odeur de moisie provenant de certains vieux bouquins poussiéreux lui chatouilla désagréablement les narines. Dans la pièce, un silence lourd régnait mais fut brusquement interrompu par un sifflement menaçant qui lui déchira les tympans. Un hurlement tenta de franchir ses lèvres mais elle savait qu'elle ne devait pas crier sinon le monstre flairerait sa présence. Dans la pénombre, une lumière blafarde éclaira les visages blêmes de ses petits camarades de classe. La tête penchée vers le sol, les yeux vitreux, ils semblaient tous morts. Revenant à la réalité, la jeune femme sursauta brusquement.

- Ça va, Scully? demanda Mulder en l'observant avec anxiété.

Dana déglutit péniblement et balaya de son regard bleu tout le groupe assis en demi cercle autour du feu. Ses yeux revinrent vers Mulder et Sindy qui la dévisageaient intensément. Elle remarqua alors une expression à la fois adulte et enfantine sur les visages terrifiés de chacun de ses amis.

« Les monstres existent… songea-t-elle très vite. Mine de rien, ils se camouflent sous différentes formes. N'est-ce pas que tu le sais, Dana? Et si tu le sais si bien, c'est parce que toi aussi, tu l'as rencontré il y a longtemps. Tu te souviens? Il a failli t'avoir. Pas étonnant que tu sois devenue si sceptique… Pas étonnant que tu aies si peur de croire… Pas étonnant que tu sois encline à te réfugier derrière la logique et la science depuis des années… Et pas étonnant que la foi de Mulder, Sindy et du club te fascine tout en te faisant si peur. »

Et brusquement, toute la scène de sa rencontre avec l'horreur se déclencha dans son esprit, non pas comme un souvenir mais comme si cela se produisait maintenant. La petite Dana Scully âgée de six ans ressentit toutes les émotions de terreurs vécues alors. Cela lui fit l'effet d'une bombe.

Comprenant ce que leur amie endurait comme souffrance, Mulder et Sindy lui serrèrent chacun une main en signe de réconfort. Perdue dans un autre temps, un autre lieu, Dana inspira avec difficulté et souffla lentement d'une voix basse :

- Nom de Dieu! Je me souviens maintenant! Je l'ai vu moi aussi. Comme vous tous… j'ai rencontré mon propre monstre.

Et après toutes ces années de terreurs enfouies, Dana raconta enfin son histoire à ses loyaux complices parce qu'elle aussi faisait parti des leurs :

« Déjà à cette époque, débuta-t-elle d'une voix tremblante qu'elle s'efforça de maîtriser, mon père travaillait dans la marine. Et compte tenu la nature de son travail, nous étions souvent amenés à déménager, non seulement d'états en états mais parfois aussi, de pays en pays.

Lentement, Sarah, Keven et Paul se rapprochèrent de Scully pour l'encourager et la soutenir.

Poussant un léger soupir, la jeune femme leur jeta un coup d'œil reconnaissant, puis serra les mains de Sindy et Mulder avec plus de force afin de se donner le courage nécessaire pour continuer son récit.

« J'avais appris à lire depuis peu, déglutit-elle, et j'adorais la lecture. Déjà, je dévorais ce que je pouvais. Pour combler ma soif, mes parents m'inscrivirent dans toutes les bibliothèques pour enfants des nombreuses villes où nous avons habitées à cette époque.

Je me souviens particulièrement d'une petite ville dans le Maine. La bibliothèque pour enfants était renommée pour son originalité et la qualité de son personnel. Je me souviens aussi de l'employée responsable de la bibliothèque pour enfants. Elle se nommait Amélia Ramirez et venait tout juste d'être engagée par le directeur de la bibliothèque. D'une beauté sublime, grande, bien mise, les cheveux blond cendré, elle était du genre à attirer les hommes comme le miel attire les abeilles, et cela avec un seul regard. En ce qui a trait aux enfants, elle savait nous mettre en confiance mais il y avait quelque chose qui ne collait pas au niveau de ses yeux. Un vieil adage dit : « les yeux sont le miroir de l'âme ».

Dans le cas d'Amélia, je remarquai dès la première fois que mes parents me présentèrent à elle quelque chose dans son regard qui m'effraya et me mis mal à l'aise, quelque chose que je ne pouvais m'expliquer. Une lueur argentée et froide qui pulsait dans son iris me donna froid dans le dos et j'eus envie de pleurer. Mais je ne voulais pas passer pour une mauviette devant mon père et mes frères. Alors, je m'efforçai de ravaler mes larmes quand mes parents me laissèrent entre ses mains. La mort dans l'âme, je me joignis aux autres enfants pour l'heure du conte. La première chose qui me frappa quand j'entrai dans la pièce, c'est l'affiche du petit Chaperon rouge sur la porte de notre bibliothèque…

Mon Dieu!… murmura Scully le regard lointain. Comment ai-je pu oublier cela pendant toutes ces années alors que cela me paraît tellement clair ce soir?

Je revois cette femme tenant un petit garçon par la main et lui montrant l'affiche du petit chaperon rouge de son index soigneusement manucuré.

« - Tu vois cette petite fille? » lui avait-elle demandé.

« - Oui. » De répondre le bambin.

« - Sais-tu pourquoi le méchant loup est prêt à la dévorer? »

Le petit garçon a répondu « non », d'un ton apeuré tandis que ses yeux s'écarquillaient et se remplissaient de larmes.

« - C'est parce qu'elle a oublié de ramener ses livres à la date prévue. Toi, tu n'oublieras pas... hein Willy? »

- Non, jamais. » lui avait juré WillY en se balançant d'un pied sur l'autre.

Et Amélia, plantant son regard glacial dans les yeux humides de Willy de lui chuchoter d'un ton menaçant :

« - Ça vaut mieux pour toi. »

« Puis, continua Dana la gorge nouée, je revois Amélia entraînant Willy par la main pour l'heure du conte. Lorsqu'elle l'amena s'asseoir près de moi, je lus dans les yeux de mon petit camarade ce qu'il devait lire dans les miens.

« - Tire-moi des griffes de ce monstre, petite fille, je t'en prie! »

Mais comment l'aurais-je pu alors que j'étais moi-même prise au piège? se désola Dana, luttant ferme pour ne pas éclater en sanglots.

Les yeux brillants de larmes contenues, Sindy sortit un mouchoir de son sac et le tendit à Scully qui se moucha discrètement en s'accordant une petite pause.

Bouleversé par la vulnérabilité qui transparaissait sur le visage de sa partenaire, Mulder en profita pour lui offrir une bouteille d'eau qu'elle accepta avec gratitude.

Et pendant que chacun des membres du Club des Tigres écoutait le récit de Scully, tous s'identifièrent à une expérience similaire vécue dans leur enfance. Seule, Sarah semblait ne se souvenir de rien. Tant qu'à Paul, Sindy remarqua qu'il s'efforçait de cacher son trouble sans vraiment y parvenir. Mais lui aussi y passerait tôt ou tard. Elle le savait. Mais présentement, Dana avait besoin de son soutien. Alors, imitant Mulder, Sindy se tourna vers son amie et l'encouragea à continuer.

Exhalant une long soupir, Scully hocha la tête et reprit son récit.

« Je me souviens que monsieur Larson, le directeur de la bibliothèque, aimait beaucoup Amélia au début. Il semblait croire qu'elle pouvait marcher sur l'eau mais il finit par changer d'avis au bout d'un moment. D'ailleurs, ils eurent une sacrée prise de bec à propos de l'affiche du petit Chaperon rouge une semaine avant sa mort. Cette affiche était vraiment effrayante. Elle nous faisait peur mais pourtant nous ne disions rien. J'imagine que monsieur Larson avait remarqué la manière dont nous regardions l'affiche lorsque nous nous présentions pour l'heure du conte. Elle ne lui plaisait pas. Peut-être ne se faisait-il pas une idée très claire de ce qui se passait à l'heure du conte - je vais y venir- mais il n'était pas entièrement aveugle. Toujours est-il qu'il lui a demandé de l'enlever. C'est là que j'ai entendu la bagarre même si je n'y comprenais pas grand chose. Monsieur Larson a dit quelque chose comme quoi ça terrifiait les enfants, que ça blessait aussi. Et Amélia lui a répondu que ça l'aidait à contrôler les éléments les plus chahuteurs. Elle disait que c'était un instrument pédagogique.

Mais monsieur Larson ne voulut rien savoir et elle dut finalement se soumettre à ses ordres et enlever l'affiche. Une semaine plus tard, monsieur Larson fut retrouvé mort dans sa voiture, victime d'une crise cardiaque »…

- Crise cardiaque provoquée par une peur extrême... N'est-ce pas, Dana?... rétorqua Sindy d'une voix légèrement tremblante.

Le souffle court, Scully déglutit avec difficulté, ravala ses larmes et fit un signe affirmatif.

- Et je présume, tonna sèchement Mulder, qu'après la mort du directeur Larson, l'affiche du petit Chaperon rouge a repris sa place dans la bibliothèque des enfants... Hein, Scully?

Encore une fois, Dana hocha la tête avant de lui répondre d'une voix sourde :

- En plein dans le mille, Mulder. L'affiche du petit Chaperon rouge était bien revenue. Mais d'autres affiches, tout aussi effrayantes et peintes avec une réalité troublante s'ajoutèrent, faisant de la bibliothèque des enfants un vrai musée des horreurs. Pourtant, je ne sais pourquoi, nous revenions toujours. C'était comme si une part de nous en demandait encore plus. Sans doute étions-nous envoûtés par le charisme de cette « femme » puisque jamais nous n'avons parlé à quiconque de ce qui se passait pendant notre heure de conte. Elle y veillait.

- MAIS LES PARENTS! explosa brusquement Sarah d'un ton si aigu que tout le monde sursauta. LES PARENTS NE POUVAIENT PAS NE PAS VOIR! scanda-t-elle d'une voix entrecoupée de larmes.

- Non, Sarah. Avança tristement Dana. Les parents n'ont jamais rien vu, même pas les miens. La seule affiche inquiétante qu'ils ont jamais eue sous les yeux fut celle du petit Chaperon rouge et du méchant loup. Amélia laissait celle là tout le temps. Les autres affiches, elle ne les mettait que pendant l'heure du conte.

Je me souviens d'un jour en particulier où je me trouvais là pendant l'heure du conte, poursuivit Dana d'une voix brisée de larmes. Amélia nous a demandé de disposer nos chaises autour d'elle et a débuté l'une de ses histoires "spéciales". Tout à coup, elle s'est arrêtée et a tourné la tête de côté en tendant l'oreille. Mal à l'aise, nous avons commencé à nous agiter et à regarder ailleurs comme si quelqu'un nous tirait d'un profond sommeil.

Souriante, Amélia nous a regardé et s'est écriée joyeusement :

« - Les enfant! Nous allons avoir de la visite. C'est agréable, ne trouvez-vous pas? Alors, est-ce qu'il y a des volontaires parmi mes bons petits pour m'aider à tout mettre en ordre pour les grandes personnes? »

Bien entendu, nous levions tous la main quand elle nous demandait ça parce que nous voulions lui montrer que nous étions de bons petits. Les affiches placardées sur le mur nous rappelaient fort bien ce qui arrivait aux vilains garnements. Par exemple, l'affiche représentant un méchant petit garçon se faisant écraser par un rouleau compresseur suffisait à nous clouer le bec.

Épuisée, Dana s'interrompit quelques secondes pour se tamponner les yeux avec son mouchoir et dévisagea chacun de ses compagnons.

« Croyez-moi! déglutit-elle, ses yeux bleus encore rougis de larmes. Je vous jure sur la tête de ma mère que je n'exagère pas en vous disant que cette affiche n'était pas une caricature. Alors, pour éviter qu'Amélia ne désignât un volontaire, nous nous levions tous ensemble. Certains de mes camarades décrochaient les affiches qui faisaient peur. D'autres posaient à leur place les affiches habituelles qui se trouvaient dans le dernier tiroir de son bureau. Ensuite, on se rasseyait sagement tandis que mademoiselle Ramirez passait de l'histoire d'horreur qu'elle nous racontait à un conte de fée normal comme "Blanche Neige et les sept nains ». Et ça ne ratait jamais! Quelques minutes plus tard, on voyait une mère passer le nez par la porte et nous admirer pendant que nous écoutions attentivement la gentille mademoiselle Ramirez nous faire la lecture. Attendrie, la maman adressait un petit sourire à son bambin qui le lui rendait et tout baignait dans le meilleur des mondes. »

- Mais, Dana?… s'enquit Mulder en pressant la main de la jeune femme. Que veux-tu dire par « l'histoire d'horreur qu'elle vous racontait? »

Sa voix rauque et sa gorge desséchée trahissaient son trouble. Comme tous les membres du Club, il avait suivi le récit de Scully avec un sentiment croissant d'horreur et d'écœurement.

- Des contes de fées qu'elle transformait en récits d'épouvante, Mulder. Tu serais surpris du peu de travail qu'il y avait à faire sur la plupart de ces contes pour y arriver.

- Pas moi, grommela Sindy d'un ton sinistre. J'imagine facilement le genre de transformation qu'elle apportait à ses contes pour les rendre horribles.

Dana approuva et frissonna en songeant à la suite de son récit qu'elle n'avait pas encore raconté. Serrant une nouvelle fois les mains de Sindy et Mulder, elle puisa également du réconfort dans les visages sympathiques de Sarah, Keven et Paul avant de renchérir :

- Tu ne crois pas si bien dire, Sindy, rétorqua-t-elle en lui jetant un long regard de ses yeux bleu clair. Je suis certaine que tu l'imagine très bien.

Et d'une voix entrecoupée, elle poursuivit:

« Mais vous n'avez jamais entendu ces contes de la bouche d'Amélia. Le pire, c'est que quelque chose en nous aimait ses histoires. C'était comme si son côté noir séduisait notre côté noir, vous comprenez? »

Paul qui était resté silencieux depuis que Dana avait débuté son récit songea à la fascination qu'il avait éprouvé, enfant, pour les histoires de « Barbe-Bleue » ou "Les Balais dansants de Fantasia ».

Il croyait comprendre ce que Dana tentait de leur expliquer en leur partageant sa rencontre avec l'horreur.

« Les enfants haïssent et redoutent les ténèbres… mais elles les attirent aussi, non? »

« - Je vais te bouffer, sale morveux! » Vociféra brusquement une voix lointaine et caverneuse.

Sur le point de mettre le doigt sur une terreur profondément enfouie dans son être, Paul frissonna. Mais telle une marque d'empreinte dans le sable, l'embryon de ce souvenir s'effaça de sa mémoire, sauf :

« Les ténèbres chantent aux enfants leur chant de sirène…

N'est-ce pas, mon fils?… »

S'obligeant à sortir de ses macabres pensées, Paul grommela :

« Je comprends ce que tu veux dire, Dana. Tu peux me croire. »

Scully acquiesça et se moucha à nouveau tandis que son ami lui lançait un sourire encourageant mais celui-ci se figea instantanément sur ses lèvres lorsqu'il capta un déroutant message qui le déboussola.

« - Te souviens-tu, du jour de tes 12 ans, Paul? lui murmura une voix dans son esprit. Qui était ton monstre?... Peux-tu me le dire?… »

« - Je l'ignore, paniqua le jeune homme tandis que son cœur s'emballait. Je ne saisis pas cet aspect et je refuse d'y penser davantage. »

« - Mon amour… intima Sindy dans son for intérieur. Pour notre salut et celui de Vickie et Kim, la nécessité d'affronter tes démons s'avère primordiale. Comme Dana, sache que nous ne t'abandonnerons jamais. Je t'en prie! Fais-nous confiance! Tu n'es pas seul et je t'aime. Alors, accroche-toi à cela."

Serrant toujours la main de Dana qui s'apprêtait à poursuivre son récit, Sindy attira Paul vers elle, comprenant que lui aussi avait besoin de sa force. Puis, de son autre main, elle effleura son bras.

Réagissant à son contact, le jeune homme s'humecta nerveusement les lèvres, puis laissa tomber sa tête contre son épaule.

- Ne t'inquiète pas, Paul, l'encouragea-t-elle d'une voix douce. Ça va aller. Comme nous tous, tu sauras affronter ton démon le moment venu.

En guise de réponse, Paul déglutit sans souffler mot et se prépara à écouter la suite du récit de Dana.

Celle-ci perçut rapidement sur les visages attentifs de ses compagnons qu'ils étaient tout ouïe. Puisant dans ce qui lui restait de courage, elle se jeta à l'eau, souhaitant liquider l'onde noire de ses souvenirs.

Un conte en particulier surgit brusquement dans son esprit comme de la boue remontant à la surface d'un lac. L'horreur de ce traumatisme avait gâché une partie de sa vie et Scully savait que de partager ce fardeau avec ses camarades équivalait à leur offrir un cadeau empoisonné. Mais avait-elle le choix?… Refoulant ses larmes, elle inspira profondément, se racla la gorge et avala péniblement sa salive.

- Encore aujourd'hui, je me souviens de l'histoire préférée d'Amélia, marmonna-t-elle le regard fuyant. C'était celle de « Boucle d'Or et des trois Ours. »

Certes! Vous connaissez sûrement ce conte mais vous n'avez aucune idée de la version que mes camarades et moi avons entendue à l'époque.

Contrairement à mes petits camarades, après cette séance, je ne suis revenue qu'une fois dans cette bibliothèque. Je crois que ma mère a dû ressentir quelque chose car elle a cessé de m'y amener. Et peu de temps après, ma famille a déménagé dans un autre état.

Mais pour en revenir au conte de « Boucle d'Or », dans la version d'Amélia, Boucle d'Or est une méchante petite fille qui refuse de bien se conduire. Sans permission, elle entre dans la demeure des trois ours et elle fout le bordel dans toute la maison. Elle arrache les rideaux de maman Ours, traîne le linge dans la boue, déchire toutes les revues et papiers de papa Ours et donne des coups de couteau dans son fauteuil préféré. Ensuite, elle met en pièce tous les livres. Je ne sais pourquoi… En dépit de mon jeune âge, il m'apparut que ce passage semblait être celui qu'Amélia préférait : celui où Boucle d'Or dépèce les livres. Et pour ce qui est du pouding de la famille Ours; dans la version d'Amélia, Boucle d'Or ne se contentait pas de manger leur plat de pouding. Oh non! Pas quand Amélia racontait l'histoire. Dans sa version, Boucle D'Or s'emparait de mort-aux-rats sur l'étage du haut et elle en saupoudrait tout le pouding comme si c'était du suc en poudre. Et bien qu'elle ignorât tout des gens de la maison, elle voulait tout de même les tuer, tellement elle était méchante.

- MAIS C'EST HORRIBLE! éclata brusquement Sindy.

Pour la première fois depuis le début du récit de Dana, la jeune fille venait de perdre tout son sang froid et son calme, de les perdre vraiment. Des larmes ruisselaient sur ses joues. Les yeux démesurément agrandis, elle regardait tour à tour Mulder et Scully. Comprenant son désarroi, Paul lui pressa la main à son tour.

- Oh si, ma chérie! Horrible… C'est bien le mot, confirma Dana en avalant un sanglot. Mais ce n'est malheureusement pas tout.

Boucle d'Or était tellement fatiguée d'avoir tout mis sans dessus dessous qu'elle monta se coucher sur le lit de bébé Ours. Et lorsque les trois ours rentrèrent chez eux et qu'ils tombèrent sur la vilaine petite fille, - c'est exactement comme ça qu'Amélia disait - ils lui tombaient dessus et mangeaient vivante cette méchante enfant en commençant par les pieds pendant qu'elle hurlait et se débattait. Ils dévoraient tout, sauf sa tête, souhaitant la garder de côté parce qu'ils savaient que la méchante petite fille avait empoisonné leur pouding.

De plus, comme ils étaient des ours, ils avaient senti l'odeur du poison. Ils en étaient capable parce que c'était des ours, avait l'habitude de nous répéter Amélia. Et puisque nous étions ses bons petits, hoqueta Scully, nous faisions "oui" de la tête pour lui montrer que nous comprenions bien.

Ensuite, nous disait-elle, la famille ours descendait dans la cuisine avec la tête de Boucle d'Or. Ils la faisaient bouillir et lui mangeaient la cervelle pour le petit déjeuner en grognant de satisfaction. Toute la famille Ours la trouvait excellente… et ils vivaient toujours heureux.

À bout de souffle, Dana s'arrêta quelques minutes tandis qu'un silence lourd, presque mortel tombait autour d'eux.

Les mains tremblantes, la jeune femme tenta de récupérer sa bouteille d'eau mais fut incapable de la saisir. Alors, d'un geste ferme mais empli de douceur, Mulder l'arrêta et la lui remit. Puis plongeant son regard dans le sien, il glissa ses bras autour de ses épaules frissonnantes pour la réconforter. Elle en avait bien besoin.

Toujours frissonnante, Dana but une longue rasade et vida sa bouteille d'eau jusqu'à la moitié avant d'ajouter d'une voix morne en fixant le feu qui crépitait devant elle :

« Vous comprenez maintenant pourquoi j'éprouve le besoin d'être si sceptique?… Pour moi, c'est une question d'équilibre, voir de survie. Mais, hélas! Je ne vous ai pas encore raconté le pire. »

Keven et Sarah ne purent s'empêcher de sursauter.

- Mon Dieu! Il y a pire! souffla Sarah d'une toute petite voix. Mais qui était donc cette femme, Dana? Ce monstre?...

- Je ne sais pas, répondit Scully en haussant les épaules. Mais selon moi, elle n'était pas humaine. Voyez-vous, ce genre d'histoire provoquait souvent des crises de nerfs chez les enfants. Heureusement, pour ma part, je n'en ai jamais eues. Mais parfois, j'ai vu quelques uns de mes camarades craquer. Et quand ça arrivait, Amélia nous disait :

« - Allez, les enfants! Baissez la tête et reposez-vous pendant que j'emmène Billy (ou Sandra, ou Tommy) dans les toilettes pour qu'il ou elle se sente mieux".

Et alors, nous baissions la tête d'un seul coup. J'ignore comment elle faisait mais nous tombions toujours endormis quand elle nous l'ordonnait.

- Mais, Dana?… balbutia Keven intrigué. Comment peux-tu te souvenir de tout ça puisque toi aussi tu étais envoûtée?

Une expression hantée traversa subitement les prunelles de Dana. Puis celle-ci dévisagea longuement le jeune homme avant de lui répondre :

- Je l'ignore, Keven, fit-elle en secouant ses boucles rousses. Jusqu'à ce soir, je ne me souvenais de rien… Enfin... de presque rien. Peut-être ai-je été protégée par une force inconnue, je ne le sais pas. Mais ce que je peux dire avec certitude, c'est qu'un jour, la magie d'Amélia ou quoi que ce soit d'autres n'a pas marché sur moi. Je me rappelle qu'à son signal, je ne me suis pas endormie. J'ai fait semblant. Les yeux à demi ouvert, j'ai vu Amélia quitter la bibliothèque pour enfant avec une petite fille en crise. Toutes deux se dirigeaient vers les toilettes. La tête baissée vers le sol, mes camarades semblaient dormir. Aucun ne bougeait. On aurait dit des mannequins de cire. Morte de peur, je me suis tout de même levée et je suis allée voir Willy Parker.

« - Willy! » « Ça va? » lui ai-je demandé à voix basse.

J'ai touché son épaule et il n'a pas bronché; alors, je l'ai un peu secoué en répétant son nom. Mon cœur battait à grands coups car je savais qu'Amélia ne tarderait pas à revenir. J'entendais Willy respirer en reniflant comme font les enfants qui attrapent des rhumes à répétition. Mais sinon, il paraissait aussi mort qu'un cadavre. Ses paupières étaient entrouvertes, mais je ne voyais que le blanc de son œil. Morte de frousse, je suis allée me rasseoir en quatrième vitesse.

- Alors, si je comprends bien, Dana, observa Sindy d'une voix douce. Cette femme ou quoi que ce soit d'autre, vous enchantait. C'est bien cela?

- Je crois que oui, acquiesça Scully. D'ailleurs, je me rappelle d'un fait étrange. La fillette qu'elle avait conduite à la salle de bain était aussi grise qu'un drap sale et à moitié inconsciente. Mais lorsqu'elles revinrent toutes les deux, on aurait dit que la petite avait avalé un formidable remontant. Bien réveillée, le rose aux joues, ses yeux pétillaient d'une énergie formidable.

Souriante, Amélia lui a donné une petite tape sur les fesses juste avant qu'elle accourt jusqu'à son siège. Puis Amélia a frappé dans ses mains et nous a dit :

« - Maintenant, mes bons petits, levez la tête! Sonia se sent beaucoup mieux et elle a envie qu'on finisse l'histoire. N'est-ce pas, Sonia? »

« - Oh oui, madame! »

Sonia avait l'air aussi guillerette qu'un rouge-gorge dans un bain d'oiseau et on n'aurait jamais cru que deux secondes avant, la salle paraissait remplie de petits cadavres.

La gorge sèche, Scully s'interrompit une fois de plus, porta sa bouteille d'eau à ses lèvres sans pouvoir calmer le tremblement de ses mains et but une autre rasade jusqu'à la dernière goutte.

Comprenant son désarroi, Mulder lui en offrit une autre avant qu'elle n'eut terminé son macabre récit.

- Merci, Mulder, murmura la jeune femme en lui serrant chaleureusement la main. J'en avais besoin.

Fox lui sourit. Tout comme Sindy, il ne lui avait pas lâché la main depuis qu'elle avait débuté son récit. Revivre ces horreurs n'étaient pas facile pour Scully et il admira son courage.

De son côté, Dana qui désirait en finir avec cette histoire de fou reprit son histoire. De plus en plus nerveuse, son débit augmenta malgré elle.

- La dernière fois que j'ai mis les pieds dans cette horrible bibliothèque, poursuivit-elle, c'est le petit Willy Parker qui a piqué une crise de nerfs. Il avait commencé à devenir hystérique pendant l'histoire de Hansel et Gretel, version Amélia. Cette fois encore, je fis semblant de dormir quand elle quitta la pièce. J'étais terrifiée mais une force inconnue me poussa à me lever et les suivre. Avec mille précautions, je tendis le cou et observai Amélia assise à genoux devant Willy.

Tous les deux, installés près du lavabo, m'apparurent déconnectés de la réalité. Willy avait arrêté de pleurer et me tournait le dos. Comme il était petit, je ne voyais rien de lui, si ce n'est ses mains posées sur l'épaule d'Amélia et un bout de la manche rouge de son chandail. Soudain, j'ai entendu quelque chose, une sorte de bruit de succion épais comme lorsqu'on boit du lait avec une paille et qu'on arrive au fond. Je me suis avancée sur la pointe des pieds malgré la peur que j'éprouvais. J'étais presque sûre qu'elle allait m'entendre… Cette salope avait une ouïe aussi fine que des antennes radars. Donc, à chaque pas, je m'attendais à ce qu'elle se retourne et me cloue sur place avec ses yeux rouges argentés. Mais je ne pouvais m'arrêter. Il fallait que je voie. Puis, en avançant de côté, je finis par voir.

Peu à peu, la tête de Willy apparut par dessus l'épaule d'Amélia comme la lune à la fin d'une éclipse. D'elle, je ne parvins à discerner que sa crinière blonde. Mais quand elle se pencha à la hauteur de Willy, je réussis à voir ce qu'elle faisait. Folle de terreur, je sentis mes petites jambes se vider de leurs forces comme l'eau disparaissant dans le trou noir d'une baignoire. Je compris alors qu'ils ne risquaient pas de m'apercevoir; il aurait fallu que je saute sur place pour les tirer de là. Tous deux, les yeux fermés, semblaient perdus dans un monde inconnu, unis au même endroit et physiquement reliés.

Le visage d'Amélia n'avait plus rien d'humain. Il s'était étiré comme du caramel mou et transformé en une forme d'entonnoir qui lui aplatissait le nez et lui bridait les yeux juste sur les côtés. Elle ressemblait à un insecte… une mouche ou une abeille ou peut-être même une araignée. Sa bouche aussi avait changé et ressemblait à un proboscide. Elle n'avait plus du tout de lèvre et se servait de son proboscide pour sucer les yeux de Willy.

Abasourdi, presque qu'assommé, Mulder regarda Scully bouche bée. Jamais, au grand jamais, il n'avait soupçonné que sa meilleure amie ait pu vivre quelque chose d'aussi effroyable dans son enfance. Dana était des leurs, pensa-t-il en frissonnant et c'était un pur miracle qu'elle ait pu garder toute sa raison durant ces nombreuses années. L'amnésie avait été sa survie. Et ce soir, la force de leur complicité avait permis à Dana de revivre ces moments effroyables en s'appuyant sur leur amitié réciproque.

« Mais nom d'un chien! » s'intima Fox en se retenant de hurler. On ne peut survivre à ça et rester sain d'esprit si on est tout seul. C'est impossible! »

Les nerfs à fleur de peau, il sursauta quand la voix de Sindy le ramena à la réalité.

- Mais, Dana?… bredouilla-t-elle les yeux agrandis. Veux-tu dire que cette Amélia buvait les larmes du petit garçon?

- Oui et non, l'informa Dana en entourant son corps de ses bras. J'ignore comment expliquer cela scientifiquement. Tout ce que je peux dire, c'est que sous mon regard de petite fille, cette « créature » semblait boire des larmes de sang. D'ailleurs, j'ai bien vu ces espèces de larmes sortir des yeux de Willy. Je me souviens que c'était collant et rose comme des morceaux de chair qui se seraient presque liquéfiés. Et Amélia suçait cela avec ce gargouillis dégoûtant que j'avais entendu.

Par conséquent, si j'osais emprunter une de tes théories, Mulder, poursuivit Dana en lui jetant un regard en coin, je dirais que c'était sa peur qu'elle buvait et qu'elle avait matérialisé sous la forme de ces affreuses larmes qu'elle aspirait. Sinon, Willy et les autres enfants sous sa coupe seraient certainement morts d'une crise cardiaque.

- Donc, résuma lentement Paul qui aurait préféré rester incrédule devant le récit de Scully. Si j'ai bien compris, Amélia était une sorte de vampire?

Aussi fou que cela puisse paraître, il croyait à l'histoire de Dana. Et tandis qu'il dévisageait ses compagnons à tour de rôle, Paul comprit qu'aucun de ses compagnons ne remettait en doute la véracité des propos de la jeune femme.

Après une légère pause, Dana l'observa un instant entre ses cils, puis parut soulagée.

- Oui, lui confirma-t-elle enfin. C'est tout à fait cela. Une sorte de vampire. Inutile de dire que je ne pris guère le temps de la voir terminer de boire ce qui sortait des yeux de Willy. J'avais bien trop peur. De plus, s'il lui était venue à l'idée de se réveiller et de me surprendre, elle n'aurait pas hésité à me tuer. Je suis donc partie à reculons avec l'impression que je n'y arriverais jamais. Je devais vite retourner à la bibliothèque des enfants et faire semblant de dormir comme les autres. Ce fut la chose la plus pénible que j'eus à faire de ma vie. J'avais à peine poser les fesses sur ma petite chaise que je la vis revenir avec un Willy tout heureux, souriant, l'air béat. Et elle aussi pétait le feu.

- Naturellement, gronda Mulder agressif. Elle venait de se gaver, la salope!

- Mais, Dana? coupa Sindy en plongeant son regard dans celui de la conteuse. Cette nourriture?… Tu l'as toujours su que ce n'était pas des larmes de sang. N'est-ce pas?…

- Exact, déglutit Dana la voix de plus en plus faible et tremblante. Tu as raison, Cinnie. Ce n'était pas des larmes de sang que j'ai vu sortir des yeux de Willy, mais de la terreur à l'état pur. Et aujourd'hui, moi aussi je porte le poids de cette terreur, conclut-elle en éclatant en sanglots.

Touchés par sa souffrance, Mulder et Sindy l'entourèrent de leurs bras. Ensuite, Mulder attira sa partenaire contre sa poitrine en caressant ses cheveux roux tandis que Sindy lui massait doucement les épaules.

De leur côté, Sarah, Keven et Paul s'approchèrent et encerclèrent le trio. Puis, comme une portée de chatons, les « Tigres » se blottirent les uns contre les autres, à la merci de cette forêt hostile.

Terrifiés, tous paraissaient jeunes et vulnérables.

*** À SUIVRE ***

À votre avis, nos héros arriveront-ils à se libérer et retrouver leurs enfants à la montagne de l'Aigle?… Si vous avez une petite idée, il me fera plaisir d'échanger avec vous?…

Merci et bonne lecture…