Qui peut prétendre n'y avoir jamais pensé ? A quoi ? direz-vous. Tout simplement au pire. Qui ne s'est jamais ennuyé, las, au point d'espérer qu'il se produise quelque chose ? Des zombies ? Impossible, pourtant, tout amateur de films d'horreur y a déjà pensé. On s'est tous déjà mis à la place de ce protagoniste mi idiot mi suicidaire désespéré de prouver sa valeur et de sauver la jeune fille en détresse. On se dit tous qu'on saurait comment faire, comment survivre. On imagine déjà trouver des armes, tailler des bâtons, se prendre pour Rambo. On se voit faire d'un supermarché un fort, se demandant avec quel survivant il sera possible de baiser avant la chute, avant que les ressources ne s'éteignent. Seulement voilà, tout le monde meurt à la fin.
Jour 2 – 22 : 16 – Le temps est écoulé…
Ce qu'il reste d'une vieille table vient de trouver sa place parmi d'autres débris pour faire office de porte. Nous avons du défoncer celle condamnée afin de nous engouffrer dans le réfectoire – c'est comme qui dirait un nouveau retour à la case départ – afin d'échapper à un groupe de morts ambulants. Bien évidemment, la diversion n'a pas attiré leur attention longtemps et puisqu'il n'y avait rien à bouffer sur la place du marché, ils ont vite accouru. Fort heureusement, aucun ne nous a vues entrer et ils se contentent donc d'errer en itinéraires mécaniques, allant et venant de l'étang jusqu'ici avant de s'en aller pour revenir de nouveau, telles des marionnettes articulées. Ou désarticulées en l'occurrence.
—Je vous pensais bien loin d'ici, ai-je dit après avoir vérifié que la structure hétéroclite tenait.
Mais seul le silence me répond, rythmé par le remue-ménage.
—Personne ne vous en aurait tenu rigueur, et certainement pas moi. J'aurais… J'aurais peut-être fait la même chose.
—Quoi donc, Professeure ? S'enfuir ?
Cette fois c'est le mouvement de ma tête qui répond.
—Dire que je n'en ai pas eu envie serait mentir, elle avoue. Pour être honnête, j'ai même fait un pas dehors, et pendant une seconde j'ai voulu échapper à tout ça, et puis…
—Et puis ?
—J'imagine que je ne suis pas si différente des protagonistes armés d'humilité et d'idiotie comme on en voit dans les films d'horreur, après tout.
—Je ne vous imaginais pas du genre à regarder ça, Edelgard.
—Vous seriez surprise.
Je le suis déjà mais m'abstiens de lui dire. Elle vient de me sauver les miches une nouvelle fois. Je souffle avant de m'effondrer contre l'un des murs de l'ancien mess. Mes genoux ont oublié de plier. Je préfère être ici que perchée sur les échafauds à regarder les monstres se regrouper.
—Cette mission est un véritable désastre, prononcé-je à haute voix.
—Pas tout à fait, elle m'interpelle avant de reprendre : les grilles sont closes même si cela aura pris plus de deux heures.
Affirmation confirmée par l'heure indiquée sur l'écran de son téléphone qui tient étonnamment la charge. Puis elle l'éteint. Economies obliges.
—J'ignore cependant si cela résistera longtemps, on ne peut pas espérer grand-chose d'une chaîne rouillée armée d'un cadenas cassé et de lierres arrachés à un mur larmoyant.
—Le grondement, tout à l'heure, c'était vous ?
—C'est exact. Qui aurait su qu'une vieille charrette trouverait encore utilité ici. Ils sont sensibles au bruit.
Je sais, mais je n'avais guère de cailloux et encore moins de pierres à jeter au loin afin de les attirer pour me tirer de là.
—Vous venez de me coûter de précieux pourcentages, vous savez ?
Ouais, ça aussi, je le sais Les applications de lampe torches sont vachement énergivores et j'ignore comment lui rendre la pareille.
—Edelgard… je reprends plus difficilement. Vous… Vous l'avez remarqué, vous aussi ?
Son regard s'obscurci et j'imagine que là est ma réponse. Je ne suis pas folle, c'était bien lui.
—Je ne le connaissais que très peu, nous ne suivions pas les mêmes cours.
Nombreuses sont les choses que j'ai à apprendre d'elle, cela va s'en dire bien que, paradoxal. Son sang-froid, par exemple, ainsi que cette armure d'insensibilité dont elle semble s'être vêtue. A moins d'être naturellement comme ça. Moi non plus, ne connaissais pas le gamin, du moins très peu, et pourtant le voir errer sans but comme une coquille vide ne m'a pas laissé de marbre. J'ignore ce qu'il faut faire… Le laisser ainsi ? Ou bien, le délivrer ? J'ai des frissons rien qu'en pensant à tout ce que ce seul mot implique.
—Nous devrions retourner aux dortoirs, Professeure, ou bien les autres vont nous croire mortes. Ou pire.
Pire ? Edelgard vient de m'avouer sans le réaliser elle-même que cet état n'a vraiment rien d'acceptable. Je me sens pourtant incapable de faire quoique ce soit… Et certainement pas…
—Professeure ?
—Vous avez raison, je fais en me levant. Allons-y.
J'espère que les autres vont bien. Quoiqu'il en soit, retourner aux dortoirs relève d'un nouveau parcours du combattant. Traverser les jardins et de nouveau la promenade, rien que ça.
Nous avons quitté le réfectoire sans le fouiller de nouveau puisque déjà fait une première fois. Pendant un instant, je me dis qu'avoir pu trouver Lysithea encore en vie bien que prostrée – petit miracle – me donne le droit d'espérer que les autres sont aussi quelque part, à se cacher, loin des horreurs. Une part de moi sait pourtant pertinemment qu'il y a eu des pertes, et qu'il y en aura…
La brume semble encore plus étouffante que la première fois que nous sommes passés par ici et avec elle, apporte lot d'images et de souvenirs. Pourtant, les jardins semblent vides.
—Vous ne trouvez pas que c'est calme ?
—Cela ne va pas le rester si vous ouvrez la bouche toutes les minutes, Professeure.
Cette fille ne manque pas d'impertinence, c'est un fait. Depuis que nous sommes là elle n'hésite pas à me clouer le bec dés que l'occasion se présente et elle semble se présenter régulièrement. Je ne compte plus le nombre de fois où son arrogance et sa condescendance m'ont laissée outrée.
—Je crains que vous n'ayez cependant raison, c'est… trop calme.
Calme, et vide.
—Où… articulé-je lentement. Où est…
Mais je ne termine pas, même après avoir éclaircie ma voix. Je suis pourtant persuadée que c'est à l'endroit précis où nous nous trouvons que se tenait Manuela quelques heures plus tôt, et la traînée de sang au sol noircie par l'humidité obscure semble confirmer mes doutes.
—Professeure ? Que faîtes-vous ?
Mes yeux suivent l'écoulement sépulcral et mon corps ignore la pression sur mon bras qui me retient et m'empêche d'avancer.
—Professeure !
—Je… hésité-je. On doit…
—On ne peut rien faire pour elle.
Le détachement est seule note composant sa voix tandis que la mienne me manque. Des mots. Des phrases. Toutes se forment mais aucune n'arrive à franchir la barrière close de mes lèvres pourtant déjà ouvertes. Mon cœur se serre péniblement et il ne s'agit guère d'effroi ou de dégout cette fois. Ce que je ressens, c'est seulement de la tristesse.
Je n'en peux plus. Je n'en peux plus de me sentir faible, inutile. Je n'en peux plus de cette souffrance qui m'accable. Mes mâchoires s'endolorissent tant la colère prends le dessus alors je me dégage d'un geste probablement trop sec sans même accorder un regard à la blanche.
—Rejoignez les autres, mon souffle ordonne. Je ne peux pas la laisser là…
Une part de moi culpabilise au premier pas. Edelgard a risqué sa vie pour moi et à plus d'une reprise. Mais le second que je fais tend à me réconcilier avec moi-même ainsi que ma conscience. Manuela n'est pas seulement une collègue : c'est aussi une amie.
Alors j'avance.
J'avance et me confonds avec la brume. Avec ces ténèbres opaques qu'aucune lumière ne peut percer.
Je n'oublie évidemment pas la prudence tandis que je suis les traces de la toubib qui semble avoir perdue bien plus de sang que son seul corps peut contenir. Les traces s'estompent cependant, de moins en moins nombreuses et plus éparses, toutefois plus sombres et épaisses. Il a déjà coagulé, ce qui n'est que peu étonnant vu sa condition. La pompe ne fonctionne plus, et ce sont de véritables caillots qui doivent maintenant boucher veines et artères. Inutile d'avoir fait des études pour comprendre pourquoi.
Mon corps entier s'arrête. Mes poils se dressent un à un sur mes bras et un frisson glacial semblant soufflé par la faucheuse elle-même remonte le long de ma colonne vertébrale au fur et à mesure que mes oreilles grincent. C'est un son que j'ai déjà entendu que me portent les particules d'humidité. Chacune produit un écho de la précédente pour parvenir jusqu'à moi et me guider tel le ferait Charon naviguant sur sa barque. Tout comme lui n'épargne la jeunesse, la mort n'épargne le courage. Si toutefois ce dernier persuade encore mes pas.
Je me rapproche, le son s'intensifie plus vite qu'il ne s'éloigne. C'est tout mon corps qui tremble, chaque muscle qui se contracte comme si du ciment rigidifiait mes veines. Puis il se fige. Un sentiment me quitte bien que j'ignore lequel. Peut-être que tous s'envolent. La pelouse étouffe mes pas mais je sais le claquement de mes bottes attirer bientôt l'attention lorsque je franchirai le chemin de pierres couvert reliant des bâtiments. Je n'ai le temps de me demander s'ils grouillent à l'intérieur puisque m'avance, annonçant ma présence. Et je monte sur la scène de ce théatre obscur.
Que suis-je ? Qui suis-je ? Une proie ou bien le prédateur prêt à frapper ? Quel est mon rôle désormais, duquel me suis-je actuellement affublée ? Il ne s'agit point de courage, uniquement de douleur. La même douleur grimant son visage, changeant l'humanité en éprouvante bestialité. Je me demande un instant la différence entre elle et moi puisqu'incapable de ressentir quoique ce soit. Je me demande s'ils sont toujours là, quelque part. Sont-ils conscient ou bien complètement dénués de sentiments ? Peut-elle seulement me voir ou bien ne suis-je que son prochain dîner ? Ces questions forment à présent un écueil que j'ignore pouvoir ou non franchir car me retrouver face à elle même si elle n'est plus, sème les graines du doutes, bouleversent mes intentions.
L'on dit parfois que la mort n'est pas une fin en soit, mais le début de quoi ? Vivre ainsi, si l'on peut dire, me semble insupportable. Inacceptable. Faut-il mourir deux fois, alors ?
La silhouette qui se précise m'attire lorsque je fais un pas. Ses cheveux teintés encadrent un demi-visage semblant grossièrement rapiécée. On pourrait croire que ses deux yeux décolorés souffrent de cataracte et le regard dépossédé qu'elle me jette ébranle mes convictions. Une des branches des buissons est encore logée entre ses côtes saillantes qui pointent de son abdomen encore saignant. Le son produit par l'objet trainant au sol reprend sa chanson lorsqu'elle se tourne plus franchement vers moi. C'est encore pire qu'entendre des ongles creuser un tableau noir blanchi de craie.
Je ne bouge pas, sans doute tétanisée. Lorsqu'elle fait un premier pas j'ai envie d'en faire deux en arrière mais mes bottes sont embourbées. Sa bouche s'ouvre libérant avec elle ce qui autrefois était fabuleux opéra. Elle semble vouloir chanter mais les seules notes qui s'échappent sont celles d'une balade funeste, ode à l'effroi. Elle est si lente que je sais pouvoir m'échapper pourtant je reste immobile, comme si j'étais moi aussi condamnée, à la regarder, à la voir s'acharner, désespérée. Et lorsque j'ordonne à mon corps d'approcher, je fais pourtant enfin un geste en arrière.
Comment m'y prendre ? Je ne suis même pas armée. Je me sens si stupide. Qu'espérais-je faire, au juste ? L'achever ?
C'est un enfer glacial mais je sens en un point comprimé sur mon épaule une chaleur se diffuser. Le tissu blanc taché. Je baisse à peine les yeux, trouve aussitôt les siens. Mon hésitation se resserre sur un regard aussi éprouvant qu'il est compatissant. Les orbes parme me fixent mais sans aucun jugement. Puis elle s'avance, avant que mon bras ne vienne barrer sa route.
Ce n'est pas à elle de se salir les mains.
Je fais un pas dans un premier soupire qui trahit la douleur de mon âme, les blessures de mon corps. J'attrape la tige de fer avec l'aisance de deux coéquipiers lors d'une course de relai. La lenteur de ma collègue apporte avec elle le temps d'une réflexion qui ne m'est nécessaire et dont je me passerais volontiers car la distance se réduit au fur et à mesure que les larmes naissent sans pour autant couler.
Manuela se fige devant moi comme si, le temps d'une seule seconde, elle aussi hésitait. Je sais pourtant que la suivante elle se jettera sur moi : c'est donc à moi d'agir. Je lui offre un sourire. Mes mains empoignent le bâton de métal qui semble se changer en plomb au moment où je le lève. Ce dernier râle rompt cette fraction d'hésitation guidant mon geste. Il n'y a rien de salvateur, encore moins libérateur : je ne suis qu'une exécutrice. Puis son crâne se brise gémissant sur les os se fracturant devant moi tandis que je j'ordonne à mes yeux de rester grands ouverts. Car si jamais je venais à les fermer, je sais cette image resté gravée. Puis elle s'effondre à mes pieds.
—Elle détesterait faire du mal à quelqu'un… laché-je en un soupire.
Je ne m'inflige pas la vision de sa tête décharnée, de son cerveau en pièces vidant sa boite crânienne de celle qu'elle était. Pour autant je n'ai aucun mal à l'imaginer. Je me sens plus monstrueuse qu'eux.
—Professeure… C'est terminé.
—Pourquoi n'êtes-vous pas retourner aux dortoirs, Edelgard ?
Je ne peux me retourner, condamnée à fixer un point invisible devant moi. Luttant pour ne pas observer le spectacle morbide à mes pieds, le crime dont je me sens accusée. Ce n'est pas elle, c'est moi. Le bourreau, la victime.
—Je ne pouvais pas vous laisser seule.
—Pourquoi cela ?
—Vous n'étiez pas armée. Et je n'ai guère envie de vous voir connaître le même sort.
Je n'ai pas besoin de la regarder, je devine sur moi son regard appuyé. L'arrogance de cette gosse est parfois une véritable plaie mais pour l'heure, bien que je ne le montre pas, je la remercie de se trouver avec moi. Cette journée se termine, demain commence…
…bientôt sonnera le glas.
