Les tonneaux de Maître Poiré

En réponse tardive, et donc hors concours, au défi « Un personnage et une pomme » du Poney Fringuant.

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A l'auberge de l'oie saoule…

Un solide hobbit roulait un énorme tonneau de cidre dans la cour de l'auberge. Les cintres de métal du fût cliquetaient sur les antiques pavés. Le commis de Maître Poiré, important négociant en spiritueux du quartier Est, lustra ses impressionnants favoris, et s'arqua pour franchir les marches du donjon. Maître Gigolet, venant à son aide, avisa de curieux arçons forgés sur les cintres du tonneau.

-« Ah ! Oui, c'est une belle invention d'un de mes amis. J'aurais bien aimé pouvoir m'en servir ici ! Mais laissez-moi vous raconter cela… »

Le commis s'assit sur les vastes marches de marbre du corps de logis, en s'épongeant le front. Il avait besoin d'une pause…

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Quelque part dans la Comté, il y a quelques années…

Sifflotant avec détachement, Abaloc arrima la dernière barrique à sa carriole, sous l'œil critique de son aîné :

- Maître Poiré a commandé la douzaine pour demain soir. Tu as bien le temps de faire quatre allers-retours d'ici-là !

Mais le jeune Abaloc avait d'autres plans en tête. Une certaine serveuse dans une certaine auberge des Blancs-Sillons, méritait bien qu'il chargeât sa carriole, un peu plus qu'à l'ordinaire, pour s'offrir une halte en chemin et un petit tête-à-tête à la chandelle !

Aussi le cadet de la famille Neuvetonne, préposé aux livraisons, avait-il ajusté le chevillage des brancards de sa charrette, pour assurer l'équilibre de quatre imposantes barriques de chêne.

- Ne t'inquiète donc pas ainsi ! Les tonnes de Popa sont solides et la route descend tout du long d'ici à Blancs-sillons ! En trois voyages ce sera bâché ! Le père Poiré pourra verser ses moûts en fût comme prévu ! Tu n'étais point fâché, l'an passé, du tonnelet de « Clos Doucette » qu'il nous a baillé en remerciement !

L'aîné haussa les épaules. A la vérité, le cru en question lui avait laissé une délicieuse et durable sensation ambrée, comme un rayon d'été dispensé en plein hiver. Son jeune frère, s'il n'était guère doué un cauchoir1 à la main, savait entretenir le réseau de clientèle et la réputation de la maison Neuvetonne, experte en fûts, barriques et tonneaux de toutes tailles, depuis des générations. Abaloc développait son entregent dans les auberges, vantant la qualité des liqueurs que la production familiale contribuait à entretenir. Il s'entendait à merveille avec les patrons et brasseurs, et il fallait reconnaitre que le petit dernier, incapable de manier la doloire2 sans se blesser, avait trouvé là à employer son bagout.

Le jeune hobbit vérifia ses nœuds, puis harnacha la mule au doux regard résigné, qui savait bien, elle, qui devrait venir à bout des traitres méplats de la route.

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Abaloc lança la charrette, tout guilleret à la pensée du sourire avenant de sa belle. La mule renâcla un peu, puis elle fila doux sous les claquements de fouet experts du jeune commis. Les miles défilaient dans l'air frais d'octobre, sous les piaillements joyeux des passereaux.

Mais ce qui devait arriver, ne tarda pas à se produire.

Un peu après Lagrenouillère, la charrette se mit à émettre des grincements si lancinants, que même la mule s'en inquiéta.

Notre hobbit s'arrêta, et ne put que constater les dégâts. Sous le poids excessif de la carriole, une roue s'était déformée, faussant l'essieu et menaçant de céder.

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La rage au cœur, Abaloc détela, déchargea, démonta la roue, et s'en fut clopinant jusqu'aux Blancs-Sillons. Là, il dut batailler ferme avec le charron fort peu coopératif. Encore lui fallut-il, pour aider l'artisan à ajuster et recercler la roue faussée, consentir à remplacer son apprenti, qui s'était mystérieusement éclipsé à son arrivée !

Enfin, après plusieurs heures de palabres et de sueur au soufflet de forge, Abaloc put enfin galoper jusqu'à sa charrette et rependre la route.

Mais en passant devant l'auberge, il aperçut sa jolie serveuse, qui partageait agapes et œillades avec l'apprenti du charron.

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Contrit et amer, notre pauvre hobbit livra ses quatre tonneaux, essuya les remontrances de maître Poiré pour son retard dans la première livraison, et s'en fut piteusement. Le jour déclinait sur la douce campagne du quartier Est, embué des brumes moroses de l'automne.

Sa situation n'était pas brillante. Il lui restait huit tonneaux à livrer, et il aurait à peine le temps de rentrer à Lézeaux avant la tombée de la nuit. Cela signifiait qu'il devrait encore effectuer trois voyages, car avec sa charrette en piteux état, il ne pourrait certainement pas charger plus de trois fûts par voyage. Or trois allers-retours n'étaient pas réalisables en une journée…

Abaloc avait beau retourner le problème dans tous les sens, il ne voyait pas comment s'en tirer. Il allait devoir avouer son retard à sa famille, supporter les quolibets de ses frères, faire ses excuses au client…

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Consterné par toutes ses déconvenues, notre pauvre hobbit fit une halte et chercha un peu de réconfort au fond de son panier à provision. La mule eut droit à son picotin d'avoine, tandis que le commis s'adossait au tronc ridé d'un pommier.

Abaloc contempla la vallée, dont l'allure bucolique et le sage bocage encore verdoyant auraient, en d'autres circonstances, ravi son cœur de hobbit. Non loin l'Eau3 déroulait ses boucles brunes chargées des pluies de la veille. Une ruche nichait sous un broussin du pommier où il avait trouvé refuge, berçant notre héros d'un ronron rassurant.

Il mangea lentement les victuailles préparées par la mère Neuvetonne. Abaloc s'avisait qu'il lui manquait un dessert, lorsqu'il eut sa dernière malchance du jour – une pomme lui tomba sur la tête !

C'était bien sa veine. La dernière pomme de l'arbre était destinée à sa pauvre caboche laineuse ! Un peu dépité, il eut tout de même le réflexe de s'approprier la coupable, pour la soumettre à une vengeance en règle.

Mais la pomme fripée s'était mise à rouler dans la pente d'herbe rase, bondissant à présent entre les mottes, un hobbit à ses trousses. Malgré son agilité, il ne put rattraper le fruit, qui tomba dans la rivière. Il regarda la pomme dorée s'éloigner, dansant mollement sur l'onde couleur de bière.

C'est alors qu'Abaloc eut une idée de génie ! Il allait utiliser le cours d'eau pour tracter ses tonneaux de Lézeau jusqu'aux Blancs-Sillons ! En les laissant flotter, attachés les uns aux autres, il pourrait faire le voyage en une fois et tenir sa promesse !

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Et c'est ainsi que le jeune Neuvetonne4, découvrit un jour les secrets de la traction universelle, grâce à une pomme qui lui était tombée sur la tête. Mais vous connaissiez déjà cette histoire ? A n'en pas douter, un scientifique en mal de renommée, aura détourné cette anecdote pour formuler à bon compte quelque découverte mineure.

Ce que l'on sait moins, c'est que le jour même, Abaloc avait expérimenté un autre principe essentiel, qui dit que l'attraction des corps, pour universelle, n'est pas nécessairement réciproque. Voilà une loi fondatrice, que seule une servante hobbit a pu mettre en évidence, et qui a échappé à tous nos savants plagiaires !

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NOTES

1 Outil du tonnelier, qui sert à faire des entailles sur les cercles des tonneaux.

2 Outil du tonnelier et du charpentier, qui sert à façonner les douelles, les pièces de bois longitudinales.

3 Rivière de la Comté, qui prend sa source dans le quartier de l'Ouest au Trou de l'aiguille, coule vers l'est à travers les marais de Rushock, puis passe entre Hobbitebourg et Cul-de-sac avant d'alimenter l'étang de Lézeau. Après quoi son cours grossi de tous les ruisselets de la vallée, se dirige parallèlement à la route de l'est, de la Grenouillère aux Blancs-Sillons, pour se jeter dans le Brandevin aux champs du Pont.

4 Abaloc, dont le nom utilise le radical Afal/Aval, la pomme en gallois, avait pour second patronyme, celui de Isahoc, de son nom complet Isahoc Neuvetonne. Toute ressemblance avec un scientifique anglais du 17ème siècle serait pure coïncidence.