Chapitre 2
.
.
« Je ne comprends pas. »
Voilà des heures que son café avait refroidi, des heures qu'elle avait passées à regarder l'étrange manège qui se jouait devant elle. On aurait dit une mauvaise blague. Tous ces gens qui s'affairaient, courant dans tous les sens pour prodiguer des soins, appeler qui de droit, se référer les uns aux autres, échangeant des informations plus inutiles les unes que les autres. Il n'y avait rien à ajouter. Personne ne comprenait.
« Il n' y a pas grand chose à comprendre je crois..." répondit-il du même ton las.
Elle détourna les yeux du spectacle macabre qui se jouait devant elle, essayant tant bien que mal de se concentrer sur les flocons qui virevoltaient derrière la fenêtre... Si blanc... Trop de blanc. Les murs, les blouses, les pansements. Et maintenant le ciel...
« Sait-on comment il l'a apprit ? » Demanda-t-elle tout de même, elle ne s'attendait pas vraiment à une réponse, elle ne fut pas déçue.
« Non. Quelqu'un à du le lui dire, ou bien il a entendu un bruit de couloir. Les rumeurs vont vite ici... Quand bien même il y aurait un responsable, il ne risque pas de se dénoncer après... ça." Et pour appuyer ses propos il tendit un bras négligeant vers l'homme endormi.
« Jamais... jamais je n'aurais pu imaginer ça... Une telle extrémité. Je n'avais pas saisi à quel point... à quel point il était dépendant de lui. » Elle s'en voulait. Elle n'y était pour rien dans la scène qui venait de se produire mais elle s'en voulait... Qui aurait pu imaginer ça ?
« Je crois que le Batman lui même n'en avait pas conscience. » Lui répondit son collègue.
Ils restèrent ainsi, côte à côte, regardant l'aide soignante injecter une dose supplémentaire de morphine au patient qui était déjà assommé par les médicaments. Il lui avait fallu une double dose pour le calmer, et une triple dose pour l'endormir. C'était trop, beaucoup trop, mais ils n'avaient pas eu le choix. La "crise", comme ils l'appelaient, avait duré longtemps, de trop longues minutes.
Les hurlements avaient fait trembler les fondations du bâtiment, avaient glaçaient le sang de toutes les personnes présentes.
Jamais elle n'avait entendu pareille douleur.
Elle savait pertinemment que l'homme qui était présentement allongé à quelques mètres d'elle était un monstre. De la pire espèce.
'Sociopathe, psychopathe, sadique, aucun sens de l'empathie, intelligence hors norme, fascination pour le chaos, goût prononcé pour la destruction...'
Elle avait lu son dossier, comme tous les psychiatres d'Arkham.
Le rire du Joker était mondialement connu. Tout comme ses crimes.
Cela attirait les curieux.
Mais à cet instant elle ne put s'empêcher de le plaindre. Il avait commis les pires immondices, il avait souillé Gotham, répandu le sang et la désolation autour de lui. Il méritait la peine capitale, trop nombreux étaient ceux qui voulaient sa mort. Il finirait sa vie dans un asile de fou où il avait amplement mérité sa place.
Et pourtant... Aujourd'hui le clown avait tout perdu.
A bien y réfléchir, il n'était pas le seul à être abandonné.
Gotham était orpheline. Son protecteur, son père était mort.
Après des mois et des mois d'occupation, IL était revenu. Lui. Et le chevalier noir, dans toute sa grandeur d'âme leur avait sauvé la vie, leur avait rendu leur liberté. Tous ces milliers de citoyens qui lui avaient craché au visage, qui avaient traîné son nom dans la boue après le soi disant meurtre de Dent.
Gordon s'était montré loquace.
Tant de mensonges et de mystères...
Et ils étaient mort. Tous. Dent et sa fiancée, Bane et Miranda.
Et le Batman.
L'ultime sacrifice.
Sacrifice que le Joker n'avait visiblement pas supporté.
« Je vais prévenir le Commissaire, ça devrait sûrement l'intéresser..." La voix de Thomas la tira brusquement de ses pensées. Elle ne répondit pas, se contentant de regarder le dos du Directeur s'éloigner vers son bureau. Elle hocha la tête dans le vide. Oui, ces derniers événements l'intéresseront, à n'en pas douter.
La voiture de patrouille dérapa dans un crissement de pneu sonore. Les portières claquèrent bruyamment, le petit jeune qui l'avait accompagné jusqu'ici glissa sur une plaque de verglas, il ne dut son salut qu'à l'homme qui lui tendit un bras secourable.
« Merci Commissaire. » Son supérieur ne lui répondit pas.
Gordon observa d'un œil morne le grand bâtiment devant lui, il n'aimait pas venir ici, personne n'y venait jamais. Les murs étaient trop sombres, ils montaient trop haut, cachant un soleil de toute façon inexistant. La neige qui recouvrait l'édifice lui donnait un air encore plus morbide, digne des plus sombres films. La forêt environnante laissait sous entendre que des monstres se cachaient entre ses troncs, ce qui était faux bien sûr. Les monstres étaient derrière les murs, derrière les cloisons capitonnées.
Réticent, il se dirigea d'un pas raide vers la grande porte principale.
Peu de choses pouvaient encore surprendre le Commissaire Jim Gordon. Trente ans de carrière, décoré à de nombreuses reprises. Il était l'un des plus grands policiers de cette ville, il avait tout donné à Gotham. Sa vie, sa famille, son mariage, sa sécurité, tout. Il avait grandement contribué à sauver la ville lors de l'occupation de Bane et aujourd'hui il s'attelait à reconstruire cette ville qu'il avait tant chéri. Un travail titanesque. Il n'avait plus une seconde à lui. Tant de choses à faire, à réparer...
Et pourtant... Pourtant il avait tout laissé en plan lorsque son téléphone avait sonné, lui apprenant la sombre nouvelle. Il connaissait plutôt bien le Docteur Thomas Werber, il l'avait croisé à de nombreuses reprises tandis que ses hommes remplissaient abondamment les cellules de l'asile. Un des rares bâtiments qui n'avait pas été éviscéré par Bane, contrairement aux prisons qu'ils peinaient encore à reconstruire.
Et puis, qu'aurait-il fait de ces hommes, plus fous les uns que les autres ?
Werber lui avait annoncé, d'une voix fatiguée, qu'il y avait du nouveau. De quoi ? Il n'avait pas eu à demander. Un seul patient résident à Arkham l'intéressait réellement, le seul de qui il voulait avoir des nouvelles.
Des années sans évolution, sans informations... Qui aurait pu imaginer ça ?
Ne pouvait-il donc pas avoir un instant de paix ?
Il grimpa les marches deux par deux tandis que le jeune bleu l'attendait à côté de la voiture. Il n'avait pas besoin de lui. Par mesure de sécurité les policiers se déplaçaient rarement seuls. Mais là... Cette affaire ne le concernait pas.
Ce gamin n'avait pas même trente ans, inutile de lui infliger pareil spectacle.
Il poussa les portes, emmenant avec lui un tourbillon de flocons, et se dirigea d'un pas vif vers l'accueil. La jeune réceptionniste le reconnaissant immédiatement, il n'eut pas à expliquer la raison de sa visite, elle lui indiqua simplement de le suivre jusqu'au bureau du Directeur.
Ils montèrent rapidement les escaliers, traversants de trop nombreux couloirs blancs qui lui faisaient bien trop penser à ceux des hôpitaux et s'arrêtèrent devant une porte en bois. Il remercia la jeune femme d'un signe de tête, elle lui rendit un sourire avant de retourner à son travail.
Il vérifia l'écriteau, DR. T. Werber, inspira deux fois puis toqua à la porte.
Un homme imposant lui ouvrit la porte. Il n'avait pas tant changé, il faisait parti de ce genre de personnes qui pouvait affronter un cyclone sans ciller, les années sans changer. Malgré sa grande taille, son visage bienfaisant et son embonpoint faisait de lui un homme sympathique au premier regard. Quelques rides au coin des yeux s'étaient creusées dans sa peau noire.
Le docteur Werber lui sourit, ils se serrèrent la main, puis Gordon prit place dans la chaise face à son bureau. En silence, l'homme lui offrit un café, ils le burent dans le calme, appréciant la chaleur de la pièce tout en admirant la neige se fracassant contre la fenêtre. Gordon espérait que le petit jeune avait eu l'intelligence de se mettre au chaud dans la voiture et ne l'attendait pas au garde à vous dans une flaque d'eau.
« Vous voulez le voir ? » Demanda finalement son interlocuteur, brisant le calme éphémère de la pièce.
« J'imagine que oui... » Soupira Gordon. « Je préfère savoir comment son état va évoluer... S'il reste dans cet état d'instabilité émotionnelle, Dieu sait quels ravages il pourrait faire... » Oh... Il n'osait même pas imaginer... La fragilité temporaire de Gotham serait un vrai terrain de jeu pour le Joker.
« A vrai dire, pour le moment nous ne l'avons pas encore réveillé. Il est toujours à l'infirmerie sous calmants, nous craignons qu'il n'arrache ses bandages à la première occasion. » L'informa le médecin.
« Savez-vous comment cela a pu se produire ? » Il y avait une note de reproche dans sa voix. Il ne pensait pas que les médecins étaient responsables, loin de là. Qui aurait pu prévoir les agissements du clown? Personne. Absolument personne.
Mais cela n'aurait pas dû arriver.
« Non... » Répondit Thomas, aucunement fâché. « Les cris nous ont alertés, le personnel sur place a vite pénétré dans la cellule, mais il se débattait... Il hurlait..." Le médecin s'arrêta une seconde pour reprendre sa respiration, puis fixa clairement le commissaire face à lui. "En vingt ans de carrière jamais je n'avais vu ça."
Un ange passa.
« Allons donc voir ça Docteur. » Répondit finalement Gordon, il se leva, avala difficilement sa salive puis se décida à suivre le médecin qui lui tenait la porte.
Ils marchèrent côte à côte, le long des couloirs, sans échanger un mot. Le cœur de Gordon battait trop vite pour quelqu'un qui se contentait de marcher à une allure normale. Il serra discrètement les poings, ses mains étaient moites...
Tant d´années... Tant d'années étaient passées depuis la dernière fois qu'il avait croisé son regard. Qu'il avait entendu son rire de dément, qu'il avait vu sa bouche mutilée, qu'il avait ramassé de cadavres souriants... Ses cheveux verts, son costume violet et déchiré, son rouge à lèvre à outrance, et ses yeux noirs annonçant la mort. Son rire qui résonne sur les murs, déchirant ses tympans... Chaque pas le rapprochait de lui, de ses cris et de ses sourires, les murs du couloir se resserraient sur ses pas, la porte de l'infirmerie arrivait beaucoup trop vite. Il se souvenait de tous les cadavres du clown, de toutes ces familles endeuillées... Un rire fantomatique résonna dans les murs du couloir...
Il ne voulait pas le revoir, plus jamais.
Et pourtant c'est sans un mot, sans un regard que Jim Gordon franchit la porte de l'infirmerie.
Tout était blanc, les murs, le sol, le plafond, la blouse de l'aide soignante, même la fenêtre verglacée. C'est donc tout naturellement que son regard fut attiré par la seule couleur vive de la pièce. Un orange criard qui servait de vêtement aux détenus.
Il eut un halètement pathétique lorsqu'il reconnut l'homme endormi.
