Chapitre 4

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Elle s'avançait, ses talons claquants le sol, résonnant contre les murs, annonciateurs.

Voilà un moment qu'elle n'avait pas joué ce jeu, depuis ses années étudiantes, s'insurgent d'une situation, défendant son amie contre une injustice, elle était alors pleine de de conviction.

Le temps avait passé, sa hargne s'était assagie.

Mais pas aujourd'hui.

Aujourd'hui sa résolution était inscrite sur chacun de ses traits, assombrissant son visage, le regard plus éveillé qu'à son habitude.

Cet échange l'avait définitivement marqué.

Ce monde qui n'avait su l'aider, qui n'avait même jamais prit la peine de le regarder ; Se laissant piéger par ce maquillage et ses artifices. Hurlant de terreur dans les rues de Gotham, derrière les caméras.

Si seulement, si seulement elle avait été moins idiote... Alors peut-être ne s'en voudrait-elle pas autant. Mais alors sa colère serait moins grande ? Colère contre elle-même, et le monde entier.

Car il n'avait pas toujours été comme ça n'est-ce pas ? Avant le rouge à lèvres et les couteaux ?

Avant. Avant il était un autre, un enfant, grandissant, se modelant, et devenant un être plein de rancœur ? Quelque chose s'était passé. Il y avait une logique derrière l'anarchie, trop de plans, bien trop élaborés pour un fou.

Il y avait autre chose.

Elle n'avait jamais été plus convaincue qu'en ce jour.

Devrait-elle défier des monts, elle essaierait.

Elle se devait d'essayer, de tenter une ultime fois là où tant d'autres avaient abandonné, elle se battrait. Pour cet espoir.

Elle s'arrêta soudainement devant la porte, au bout du couloir. Sans même prendre le temps de s'ajuster, elle tourna la poignée de la porte et pénétra dans la pièce.

« Monsieur écoutez je sais que... »

Elle stoppa net son mouvement, dévisageant l'homme en face d'elle qui fermait précipitamment la fenêtre secouant son bras pour dissiper la fumée.

Elle le regarda mettre le briquet dans sa poche avant de reprendre.

« Docteur Werber, désolée de vous déranger mais je dois absolument m'entretenir avec vous. »

« Vous savez que ma porte vous est toujours ouverte, mais je vous avoue que j'apprécierai que vous toquiez avant... »

Frances retint un sourire en sentant l'odeur du tabac se répandre.

Elle secoua la tête, se concentrant bien vite sur la raison de sa venue ici, ressentant, comme dans le couloir un instant plus tôt ce courage et cette détermination.

« Il est réveillé. »

Elle n'eut pas besoin de préciser l'identité du Il.

« Vous lui avez parlé ? » Le Directeur d'Arkham l'invita à s'asseoir d'un mouvement de main.

« Le hasard. J'allais quitter l'infirmerie, je m'y étais rendue pour... juste pour relire son dossier. »

Il leva un sourcil, elle l'ignora.

« Il s'est réveillé une première fois, je pense qu'il était encore abruti par la médication. Il est resté dans les vapes. » Elle se passa une main dans les cheveux, réfléchissant à ce qu'elle venait de vivre. « La seconde fois, il était bien plus lucide. J'ai attendu qu'il se réveille à nouveau, je pensai pouvoir l'aider, lui expliquer ce qu'il venait de se passer, pour qu'il ne soit pas seul de nouveau.»

Le médecin s'appuya davantage dans son dossier, ses mains se rejoignant sur son ventre, signe de son attention.

« Il m'a parlé, tout était confus, aussi bien dans ses dires que dans sa manière d'être... »

« Mais ? » Parce qu'il ne pouvait n'y avoir qu'un mais...

« Mais il était là. Enfin je veux dire... Il semblait vraiment posé, perdu certes, mais il y avait quelqu'un...»

« J'ai pu l'observer vous savez, depuis le temps...» répliqua-t-il « Je crois qu'il ne nous a rien épargné »

« Il était là ! Cette personne, cet individu derrière le clown. Il est encore là. »

« Écoutez Docteur Quinzel... » Et à son ton Frances sut qu'elle ne voulait pas écouter la suite.

Elle le coupa.

« Je veux essayer. Autorisez-moi à le recevoir en séance. »

Quand elle sortit du bureau quelques minutes plus tard, ses talons claquants sur le carrelage froid, elle ne put retenir un léger sourire.

XXX

La lumière était froide, presque autant que les murs blancs les entourant.

Son pied était posé contre le pied de table, appuyant dessus avec plus de force que nécessaire. La table était de toute façon fixée au sol, elle pouvait bien servir d'exutoire à son stress.

Elle observa encore un instant l'homme lui faisant face, elle avait tenté de briser une première fois ce silence tranquille qui l'entourait en se présentant mais sans grand succès de toute évidence.

Le Joker se contentait d'observer le coin de la table, s'amusant à passer son ongle sale dans la rainure du bois. Elle remarqua que ses doigts étaient longs, tous ses membres semblaient trop longs, trop minces.

Elle s'éclaircit la gorge, le faisant stopper net son mouvement.

« Comment vous sentez vous aujourd'hui ? »

Il continua de fixer la table.

« Les infirmiers nous ont informés que vous laissiez vos plateaux intacts. »

Elle l'observa se pencher un peu plus sur la table, reprenant son jeu, son tee-shirt blanc laissa apparaître une clavicule. Observant un début de réaction, elle s'efforça de continuer.

« Et de ce que nous avons vu vous ne dormez pas d'avantage que vous ne mangez. »

« Hmmm… C'est exact. » Il se frotta la lèvre inférieure. « Cela me libère pas mal de temps. » Il fit claquer sa mâchoire dans une grande inspiration, se tournant finalement vers elle, lui accordant son attention.

Ses dents jaunies lui indiquèrent qu'il avait sûrement aussi fait l'impasse sur l'hygiène personnelle.

« Vous étiez débordé ? »

Elle se pinça les lèvres, s'en voulant de ce ton sec. Bon sang, son but était de le mettre en confiance, pas de se défaire de sa pression sur lui.

En retour le Joker lui offrit un grand sourire, se redressant sur sa chaise. Elle observa, mal à l'aise, l'homme en face d'elle passer sa langue entre ses dents.

« Oh Darling… »

« Monsieur Joker, écoutez… »

Il gloussa.

« Joker… Je voudrais simplement prendre le temps de converser avec vous. Juste parler, de tout ce que vous voudrez. Vous avez un nom peut-être, un par lequel vous souhaiteriez être appelé ? »

« Oh non… Si quelqu'un a besoin de m'appeler alors ce quelqu'un a un problème, ou ne va pas tarder en avoir un. »

Il lécha la paume de sa main puis fit mine de se recoiffer.

« Je vois ce que vous voulez dire » Il haussa un sourcil, moqueur « Mais cela fait des années que vous êtes entre ces murs maintenant, de quelle manière mes collègues s'adressent à vous ? »

« Freak ! » Il eut un grand rire.

Cela lui fit froncer les sourcils, ne sachant si elle devait accorder du crédit à ses mots.

« Et si nous parlions de ce ceci justement. Comment vivez-vous votre condamnation ? »

Elle posa ses mains devant elle, attendant une réponse dans un silence qui devint vite pesant.

Son sourire disparut de son visage puis il se penchant vers elle, rapprochant son visage, l'observant de ses grands yeux.

Puis lentement son regard se tourna vers les murs couverts de moisissures et, toujours dans le même mouvement, sa tête se leva vers l'ampoule qui brillait faiblement au dessus d'eux. Son regard se baissa finalement sur les menottes qui lui encerclaient les poignets.

« Comme une damnation. »

La lumière au-dessus d'eux tremblota.

Elle cligna des yeux.

« Ce n'est pourtant pas le Diable qui a choisi de vous incarcérer ici, n'est-ce pas ? » reprit-elle.

« Hmmpff ! Quel euphémisme Docteur... » Il se pencha en arrière, les bras tendus devant lui.

« Il s'agit bien de Justice. Un tribunal prenant la décision, à l'unanimité, que vous êtes un danger pour la société, un danger pour n'importe qui, y compris vous-même. »

« Un danger... » Il répéta les mots, les goûtant. « Un fou en enfer. »

«Vous n'avez jamais accepté la moindre analyse, cet auto-diagnostic ne se serait pas un peu prématuré, Monsieur J. ? »

Il réagit à ce nouveau nom par une sorte de sourire railleur, plissant son nez.

Elle haussa les épaules « Je n'allais pas vous appeler Patient 655321 indéfiniment... »

« Hmmm, il est clair que cela me déplairait dorénavant... »

Elle eut un sourire puis revint au sujet qui l'intéressait « C'est vraiment ce que vous retenez de votre expérience ici, à Arkham, juste les flammes de l'enfer ? »

« Oh Docteur Quinzel... Vous avez apporté tant de questions avec vous... »

« Monsieur J, s'il vous plaît, dites-moi, quelle est votre vie ici ? »

« Ineffable. »

Quand ce premier entretien se termina quelques instants plus tard, et que Frances observa le personnel soignant ramener son patient à sa cellule, elle sut qu'elle y reviendrait.

XXX

La neige s'était transformée en pluie drue au fil des jours si bien qu'elle se retrouvait maintenant à courir jusqu'à l'arrêt de bus ne tentant même plus de s'abriter sous sa sacoche pour échapper à la tempête

C'est épuisée et trempée qu'elle se réfugia finalement sous l'auvent, regardant l'heure sur son téléphone pour finalement s'apercevoir que le bus de ville était passé il y a plusieurs dizaines de minutes.

Le prochain serait là d'un instant à l'autre.

« Docteur Quinzel ! »

Elle se retourna, surprise, peu habituée à ce que qui que ce soit la nomme ainsi en dehors des murs d'Arkham.

Sans surprise elle aperçu son collègue, abrité sous sa mallette en cuir, accélérer le pas pour la rejoindre.

Elle fut un instant ébahie de le voir là, au bord de la route, trempée jusqu'aux os, venir se réfugier à ses côtés sous un vulgaire abri de bus.

« Docteur Quinzel... » Il secoua la tête, comme un chien s'ébrouant. « Je voulais m'entretenir avec vous avant votre départ, vous êtes pressée? »

Elle eut un sourire rigide. Il était 22h, donc non elle n'était pas pressée.

Sa journée était officiellement finie depuis un moment déjà, mais elle avait ressenti le besoin impérieux de rédiger son rapport immédiatement après l'entretien.

« Le prochain bus ne devrait pas tarder. Étant donnée l'heure je crains que cela ne soit le dernier. »

Ils restèrent côte à côte, leurs regards respectifs se fixant sur le lampadaire leur faisant face.

« Oh je ne monopoliserai pas votre temps longtemps. Mais j'avoue être de nature curieuse... »

Et voilà. Ils y étaient.

Après tout, elle lui avait littéralement volé son patient à la vue et à la barbe de tous. Avec le consentement du Directeur de l'asile d'Arkham qui plus est.

Le patient le plus célèbre, le plus attendu, et voilà qu'une jeune arriviste devenait sa psychiatre attitrée.

Elle en ressentit un plaisir féroce.

« Après tout notre patient attire les bourses comme le miel attire les abeilles. » enchaîna-t-il.

« Oui en effet, même si je doute que cela seul suffise à exprimer l'intérêt que le personnel soignant lui porte. »

« Et quel intérêt n'est -ce pas ? »

Elle refusa de mordre à l'hameçon.

Non, elle méritait ce qui lui arrivait, autrement jamais le Docteur Weber, Directeur en Chef de l'asile d'Abraham, n'aurait accepté de lui confier cette charge.

Quand bien même aurait-elle déroulé le meilleur plaidoyer.

« Oh ne vous inquiétez pas Edward » Elle laissa tomber les titres à dessein, après tout, ils étaient loin des murs de l'asile. Elle avait tous les droits. « Cet intérêt comme vous dites n'a que pour seul but d'aider une personne en souffrance, c'est ce que nous faisons tous ici. »

« Oui bien sûr. Si cela peut, à terme, lui permettre de s'extraire de cette folie alors le Docteur Werber n'aura aucune raison de s'en vouloir. »

De nouveau elle serra les dents. Ainsi il ne lui laissait même pas le crédit de son potentiel échec...

Dieu, qu'elle détestait cet homme. Et le destin, maudit soit-il, en avait fait son supérieur direct.

C'est à cette personne qu'elle devait rendre des comptes.

« Vous savez, dans ce cas là je m'en voudrais bien assez pour deux. »

« Pour trois. » lâcha-t-il sans sembler pouvoir s'en empêcher.

Elle se tourna, lui faisant face.

« Pour trois en effet, le Joker sera de loin la première victime en cas d'échec. » rétorqua-t-elle. « Je n'ai jamais eu le moindre doute à ce sujet »

Il eut un sourire, ce qui la hérissa de plus belle.

« Du moment que vous en avez conscience. »

« Et le Docteur Werber en a tout autant conscience. C'est pourquoi il me l'a confié. »

« Dans un second temps. » ajouta-t-il.

« Mais non sans raison. »

Ils restèrent un instant à se dévisager, elle se rendait compte qu'elle était allée trop loin. Après tout, il n'avait jamais rien fait pour perdre cette opportunité, elle s'était juste montrée plus déterminée.

Elle tenta un instant de se souvenir pourquoi.

Il voulut reprendre la parole mais alors ses yeux croisèrent les phares du bus approchant.

« Votre carrosse est arrivé. »

Jamais elle ne s'était sentie aussi éloignée d'une princesse de conte de fée.

Elle avança d'un pas, puis se tourna finalement vers lui. « Écoutez Edward, je regrette que les choses se soient passées ainsi, mais... Je sais que je peux l'aider. Je le sais, c'est tout. »

Elle préféra ignorer la note tremblotante qui résonna dans son timbre.

« C'est bien ce que je crains. »

Elle resta un instant figée, ses mots résonnant dans son être.

« Bonne nuit Docteur Nygma. » finit-elle par lâcher, reprenant contenance tandis que les portes du bus s'ouvraient devant elle.

« A demain Docteur Quinzel. »

Elle l'observa ouvrir son parapluie et, après un dernier hochement de tête, il repartit sous pluie, en direction du parking.

C'est sans un mot pour le conducteur qu'elle entra dans le véhicule, avant de se diriger vers une barre, se collant à une fenêtre dans une vaine tentative d'échapper à la foule entassée.

Elle trouva finalement une place derrière une poussette et s'appuya contre la vitre. Elle observa la pluie, tentant, sans vraiment y parvenir, de s'ôter ces derniers mots de son esprit...