Chapitre 5

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Il l'observa entrer dans la pièce, tête baissée.

Quand elle croisa son regard scrutateur son menton se releva, son maintien se faisant plus droit. Elle portait le même tailleur que la veille, seule la chemise avait changé. Son chignon était serré à l'extrême, ses cernes creusées.

« Monsieur J ! Comment allez-vous aujourd'hui ? »

Le ton enjoué était de trop.

Elle aurait pourtant pu être crédible songea-t-il, son tailleur était lisse, le maquillage parfaitement appliqué. Il nota même la touche de parfum qui avait précédé son arrivée.

« Oh Docteur… Comme un charme, comme toujours… »

Son ton sarcastique atteignit sa cible. Il eut un sourire en retour.

Elle avança vers la chaise pour prendre place face à eut une inspiration soudaine et fit mine de se lever dans un mouvement prévenant, galant.

Aussi tôt la pièce se figea, le garde à l'entrée eut un mouvement vers son arme. Comprenant le geste pour ce qu'il était, le Docteur Quinzel se retourna vers l'homme, lui intimant d'un regard de ne pas ouvrir les hostilités pour un geste qui se voulait simplement poli.

Reprenant son mouvement premier, la psychiatre et son patient s'assirent l'un en face de l'autre dans un mouvement miroir.

« Merci Fred, vous pouvez nous laisser maintenant. » dit-elle, ses yeux se fixant sur le Joker.

Le garde eut un regard pour l'homme dans sa tenue orange mais ce dernier ne le lui rendit pas.

« Bien Mademoiselle Quinzel. »

L'homme eut juste le temps de voir le Joker ouvrir la bouche avant de claquer la porte derrière lui.

« Mademoiselle Quinzel... » Susurra immédiatement le Joker.

Il semblait bien trop amusé.

« C'est encore mon nom me semble-t-il. » Elle lui sourit. « Et je suppose que ce n'est pas aujourd'hui que vous allez me dire le vôtre. »

« Oh mais vous êtes si défaitiste, vous n'essayez même pas de jouer ! La nuit aurait-elle été agitée Docteur ? »

Elle posa sur la table le classeur qu'elle avait rapporté et commença à feuilleter les pages, cherchant l'extrait qui l'intéressait.

« En fait, j'ai plutôt eu une nuit reposante pour tout vous dire. Contrairement à vous si j'en crois les infirmières. » Dit-elle, ignorant ses provocations.

« Hmmm oui elles aiment bien rôder dans les coins sombres, comme des petites souris effrayées.»

Elle sortit une feuille en papier perforée et la plaça devant elle.

« Votre plaie vous fait souffrir ? »

« Quelle plaie ? » Il y avait un avertissement dans son ton qu'elle préféra ne pas entendre

« Je suppose que non... » Elle sortit ses lunettes et les plaça sur son nez.

Les infirmières lui avaient déjà confiée tout ce qu'elle avait besoin de savoir à ce sujet. Le Joker ne se laissait pas toucher, par personne. Changer son bandage nécessitait plusieurs hommes armés, un nez avait été fracassé la veille. Mais il ne semblait pas en souffrir, ou bien il n'en avait pas conscience.

« Ceci... » Elle posa sa main sur la feuille devant elle, doigts tendus. « ...est le rapport de la nuit du 3 Février. » Elle laissa un temps, notant l'effet de ses mots sur son patient. Il posa un regard rapide sur le bout de papier puis haussa légèrement un sourcil. « Mais pour tout vous dire le rapport est assez partiel, il manque la version principale. » reprit-elle. « Souhaitez-vous me faire part de votre version des événements ?

- La plus intéressante, n'est ce pas ?

- Vous répondez toujours à une question par une autre question ?

- Et vous ? »

Elle eut un soupir discret, peu étonnée du manque de coopération du criminel.

« Personne ici ne vous laissera tranquille tant que vous refuserez de vous alimenter et de prendre soin de vous.

- J'ai mieux à faire ces temps-ci, plus intéressant.

- Je suppose qu'échanger avec moi n'en fait pas parti ? »

Il leva ses poignets menottés. « On ne m'a pas laissé l'occasion de refuser l'invitation. »

Prise d'une intuition soudaine elle se leva et alla jusqu'à la porte, l'ouvrit, puis interpella le garde.

« Fred, pourrais-tu te rendre aux cuisines et nous ramener un des repas restants d'hier soir ? »

« Je suis pas censé m'absenter Miss... »

« S'il te plaît, c'est une sorte d'urgence médical. »

Il hocha finalement la tête puis s'éloigna rapidement.

Laissant la porte battre derrière elle, elle retourna s'asseoir en face de l'homme.

« C'est un compromis comme un autre… Je préserve votre temps pour que vous puissiez faire... ce que vous avez à faire et vous évitez de mourir de faim sous ma supervision.

- La légende veut que l'on devienne responsable de la vie que l'on sauve, êtes-vous prête à un tel niveau d'engagement ma chère ? » lâcha-t-il dans un murmure.

« Oh je ne pense pas être en train de vous sauver le vie. Dites-moi si je me trompe, mais je doute que vous choisissiez la famine pour rendre votre dernier souffle... »

Il s'esclaffa, visiblement amusé par cette idée.

« Non ! Non ! Non ! Bien trop ennuyeux… Si ennuyeux... »

Elle vit dans ses yeux le fil de son esprit se détacher, il décrocha un instant de la réalité du moment, son imagination s'échappant de la pièce.

Il recentra soudainement son regard sur elle dans un grand éclat de rire.

Elle eut un léger mouvement de recul.

« Oh ne soyez pas si craintive… Tout ça est là ! » Il se donna une pichenette sur la tempe. « Pour l'instant. »

« Tout ça ? » Demanda-t-elle.

« Ce qui aurait pu, ce qui va arriver. Tout le reste, tout ceux-là, ceux qui ont fait des erreurs. Leurs punitions. La justice. Je les vois vous savez ?

- Quoi donc ?

- Leurs méfaits. » Il opina. « Ils sont tous tellement aveugles, comme inconscients d'être sur le devant de la scène. »

Il tapa du poing une série de coups rapides sur la table.

Un, deux, trois coups.

La porte s'ouvrit soudainement sur l'homme tenant devant lui un plateau. Il s'avança et posa le repas au centre de la table, puis recula pour quitter la pièce sans un mot.

« Merci Fred. » lança-t-elle rapidement juste avant que la porte ne se referme sur lui.

Elle regarda son patient attraper la fourchette et commencer à manger mécaniquement. Le plateau fut vide en quelques minutes. Il ne semblait ni rassasié, ni satisfait. Il y eut un instant de silence, le Joker passant ses doigts sur ses lèvres dans un geste compulsif.

La jeune femme prit un instant pour expirer lentement.

« Vous vous sentez mieux ? »

Il fronça les sourcils et arrêta son geste.

« Plus lent.

-Vous étiez pourtant en pleine hypoglycémie.

- Efficace.

- Pour peu de temps...

- Ce sera suffisant.

- Pour ?

- Me sentir mieux... » Il eut un grand sourire.

Elle retint un nouveau soupir.

Elle avait l'impression d'être un chat essayant de démêler une pelote de laine. Elle poussa d'une main le plateau vide toujours posé entre eux jusqu'au bout de la table et remit son classeur au premier plan.

« Ce qu'il s'est passé ce soir-là. Vous avez failli en mourir. Je n'avais jamais vu quelque chose de semblable au cours de ma vie. Que s'est-il passé au juste ? »

- Taaaant de choses… Bien trop de choses. Mais je doute que vous ayez envie de savoir les quelles.

- Oh croyez moi c'est tout ce que je souhaite.

- En mourrez-vous d'envie Docteur ?

- Encore une question ?

- A laquelle vous ne répondez pas. »

Elle ne put s'empêcher d'esquisser un sourire à la répartie du Joker. Peu importe combien ces derniers jours avaient été compliqués, la verve du Joker lui donnait un plaisir qu'elle n'avait jamais connu ailleurs. Chez aucuns de ses patients, avec aucuns de ses collègues.

Personne ne lui avait jamais procuré ce plaisir dans sa vie en fait. En deux entretiens elle se sentait déjà accro.

Et il semblait en avoir bien conscience.

« C'est donc cela que vous avez fait avec tous mes prédécesseurs » reprit-elle, se sentant audacieuse. « Vous avez tourné tous ces psychiatres en bourrique ? »

« Moi ? » interrogea-t-il dans une innocence toute enfantine « Jaaaamais je ne me serai permis une telle chose ! Mais je suis ravi de voir combien cela à l'air de vous satisfaire. »

Elle se reprit aussitôt, choquée d'avoir à effacer ce léger sourire qui ornait ses lèvres un instant plus tôt. Fait qui n'avait pas échappé au Joker.

Elle fut un instant agacé de l'acuité de l'homme qu'elle était censé cerner et aider. Et effrayée de constater combien elle se sentait petite face à lui. Serait-elle, à son tour, broyée par le clown ?

« Devinez quoi Docteur Quinzel… » Dit-il en se penchant vers elle « Je vais vous le compléter ce rapport partiel et partial. » Il se pencha en avant et tendit ses main menottées vers la feuille que la psychiatre tenait toujours d'une main. Il retira délicatement le papier ses doigts. « Vous pourrez ainsi faire part de vos exploits à ce grand benêt à raie. »

- Ce grand… Le Docteur Nygma ?

- Hmmpf... » Le Joker commença à raturer rapidement un petit paragraphe en bas du document. Son écriture désordonnée semblait aussi chaotique que l'homme.

Elle s'aperçut soudainement qu'il se servait d'un stylo qu'elle avait rangé quelques heures plus tôt dans la poche de sa veste.

« Comment…

- Vous savez Docteur Quinzel... » coupa-t-il soudainement, son corps toujours tourné vers le gribouillage qu'il laissait « …cela ne changera rien à leurs yeux. Vous continuerez à vous traîner dans la fange pour obtenir leur respect et ils ne cesseront jamais de vous mépriser pour cela. » Il gratta un dernier mot puis posa un point final, elle ne baissa pas les yeux, dévisageant l'homme.

« Je vous demande pardon ? »

« Tellement ambitieuse, et tant d'arrogance… » Il laissa son regard acéré la pénétrer. « Vous savez à quoi vous me faites penser avec vos chaussures à quatre sous et votre chemisier délavé ? À une fille de ferme, une fille de ferme endimanchée sans le moindre bon-goût. Une alimentation correcte a fait de vous une fille solide mais vous n'êtes qu'à une génération de la pauvreté crasse. Serait-ce un ticket de bus qui déforme votre poche ? Allez-vous retrouver les tâtonnements moites et pénibles des ouvriers rentrant de l'usine pendant que vous vous faufilerez jusqu'à votre minable petit appartement ? »

Elle releva la tête, l'affrontant avec une colère qu'elle échoua à dissimuler.

« Je ne conteste rien de ce que vous venez de dire Monsieur J. Comment le pourrais-je ? Votre perspicacité est sans égale. Pourtant je ne doute pas un instant que ce 'cadeau' que vous venez de me faire n'est qu'un tas de fadaises. » Dit-elle, récupérant dans une violence retenue la rapport qu'il venait de compléter. Quand bien même avait-il décrit la météo du jour, ils savaient tous deux que cela signifiait énormément pour le Docteur Nygma et plus encore pour le Directeur de l'asile d'Arkham. Non seulement elle avait réussi à lui faire rompre son jeûne, mais plus encore elle avait ses mots. Noirs sur blanc.

Aucun écrit du Joker n'existait à ce jour.

Le papier qu'elle tenait entre les mains valait certainement une fortune.

« Vous n'avez pas besoin de connaître les raisons de cette faveur, mais je vous assure que cela vous sera utile. » reprit-il, jetant un regard au bout de papier maintenant froissé entre ses longs doigts « Je vois déjà ce gros bonhomme remuer la queue de contentement... » Il s'ébroua comme un chien, s'amusant tout seul, imaginant le Directeur Werber se palucher sur ce bout de papier.

Elle l'observa glousser dans son coin, l'ignorant une fois de plus.

D'où venait la rudesse de ses mots, de son ton ? L'homme était instable, cruel. Elle n'était pas surprise, peut-être blessée, mais elle s'y était préparée. Cela n'aurait pas dû l'atteindre, elle était sa psychiatre, pas une enfant malléable.

« Joker ? »

La note vulnérable qu'elle discerna dans sa propre voix lui fut insupportable.

« Chérie ? » répondit-il tout à trac, elle fronça les sourcils à l'entente de ce nouveau surnom. « Vous m'appelez bien par mon petit nom... Je n'allais tout de même pas utiliser le votre… Fraaaances ? Pouah mais quelle idée. Vous êtes bien trop téméraire. » ajouta-t-il, outré.

« A vrai dire il ne s'agit que de mon second prénom. »

Il sembla d'un coup bien trop intéressé par la révélation.

« Voyez-vous ça ? » Il l'étudia, et elle sentit des fourmis courir sur sa peau là où son regard se posait… « Vous étiez donc bien endimanchée, cherchant à se faire plus grande, plus sérieuse, plus respectable. Est-ce pour cette même raison les lunettes ? Peut-être aurait-il fallu y mettre des verres. Votre perfection aurait alors été absolue. » Le Joker laissa le silence s'étendre, son regard coulant sur son corps.

Elle savait qu'il ne poserait pas la question, qu'il n'en avait pas besoin.

« Harleen. » finit-elle par lâcher, téméraire.

Le Joker hurla de rire.

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* Pour ceux ayant reconnu ces quelques mots de Sir Hopkins.