Chapitre 6

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La première fois que le clown avait posé son regard sur une femme celle-ci était au sol, le visage dans la boue. Il n'y avait alors accordé que peu d'attention, détournant les yeux, il s'était reconcentré sur son crayon qui raturait le dessin qu'il avait à peine commencé. Il venait de finir le primaire.

La première fois qu'une femme avait retenu son regard était il y a quelques semaines.

Les infirmières avaient pu être distrayantes à l'occasion, il suffisait d'un regard, de quelques mots. Tout cela était si facile. Inintéressant, mais aisé.

Il avait pris énormément de plaisir à tordre les médecins jusque dans leur esprit, déficelant chacune de leurs pensées pourtant rigides… Tant d'égos.

Donc quand cette femme, perchée sur des talons trop hauts, arborant un chemisier rouge vif qui brillait dans les ténèbres, avait fait résonner les murs de l'asile à chacun de ses pas, son instinct de chien limier s'était réveillé. Il avait été amusé bien sûr par ce personnage grotesque, si droite, les cheveux enserrés dans un étroit chignon. Oh, elle faisait illusion la plupart du temps, elle était fière, et ambitieuse.

Mais il avait aperçu son regard de biche prit dans les phares, et il n'avait plus eut qu'à accélérer.

Elle lui avait tenu compagnie lors de nombreux entretiens, elle questionnait et il jouait. Il ne lui laissait que rarement l'occasion de rire avec lui, d'entrevoir les ficelles qui la maintenaient, enserrant chaque jour davantage ses membres fins.

Si fragile, si facile… Aucun médecin avant elle n'avait eu conscience de plonger avec lui, il affectionnait de plus en plus son déni. Il l'en aurait frappé.

Le clown se rallongea dans son lit.

Elle était en retard. Mais il devait être patient, essaya-t-il de se résonner.

Cette phase était importante, il le sentait au fond de lui, peut-être même plus que ce qu'il avait pu anticiper il y a quelques semaines maintenant.

Il devait être son point d'ancrage absolu.

Il lui serait indispensable.

Un léger rire commença à naître dans sa gorge anticipant ce futur chaotique qui s'étendait sous ses pieds. Son rire redoubla quand en réponse une porte claqua au loin.

Le rideau venait de s'ouvrir.

Il dut poser ses mains sur sa propre bouche pour étouffer son rire, bien trop intéressé par les prochains événements pour prendre le risque d'en louper une miette. Il tendit davantage l'oreille, quêtant le bruit d'un plan se déroulant sans accroc, n'appréciant que davantage le son mélodieux des talons frappants le sol.

Il pouvait s'imaginer sans mal son menton pointer vers le haut, drapée dans sa fierté.

Un pur plaisir physique le traversa quand il entendit au loin la femme couiner de surprise.

Pauvre petite chose.

Peut-être n'aurait-il pas lâché Strange sur elle s'il avait eu le choix. Mais depuis qu'il était passé sur le divan du Docteur Hugo Strange, ce dernier était particulièrement serviable. Le fait qu'il ait été radié de l'Ordre et qu'il soit maintenant son voisin de palier avait sûrement joué dans sa prise de décision. Mais l'homme s'était montré arrogant face au clown, ce qui n'était pas vraiment appréciable. Hugo Strange avait été plaisant à désaxer, cela avait été rapide.

Et Arkham Asylum n'avait plus eu qu'à accueillir le médecin déchu en son sein…

Le clown se leva dans un bond enthousiaste, et commença à claquer des mains dans un mouvement retenu, silencieux, essayant d'endiguer son amusement.

Concentration.

Cela lui avait demandé du temps pour subtiliser la clé de sa propre cellule, mais des mots bien choisis et une infirmière apeurée avaient suffit.

Dès que la porte s'ouvrit l'odeur du sang effleura ses narines.

XXX

Elle avait mal. Et était aveugle. Enfin, pas tout à fait, pas encore, mais le sang ne cessait de couler devant ses yeux, elle se souvint alors du premier coup, de pourquoi elle avait perdu un instant connaissance. C'était juste avant qu'il ne sorte le couteau.

Elle était à moitié sûre de qui était le responsable. De qui l'avait tailladé. Strange. Elle avait reconnu son timbre de voix, non pas qu'elle y soit habituée . Mais la seule fois où elle avait échangé avec l'homme il se dégageait alors de lui la même chose suintante. Quelque chose de pégueux, elle pouvait sentir sa perversité dans l'air qui passait à travers ses narines, comme si cela était quelque chose de profondément enfouit en lui, à tel point que cela semblait avoir marqué sa chaire.

La protubérance qui était appuyée contre sa cuisse lui indiquait pourtant tout ce qu'il y avait à savoir à ce sujet.

Elle s'extasia un instant devant la puissance de l'esprit humain, consciente de son propre déni. Il n'aurait pourtant pu être plus explicite.

Elle voulut récupérer son bras pour s'essuyer le visage, au moins dégager une de ses mains mais l'homme assis sur elle ne fit que resserrer sa prise, si bien que son épaule sortit de son axe.

Bâtard.

Un cri lui échappa mais il frappa son crâne déjà ouvert contre le sol,c'est tout ce dont elle eut conscience quand son esprit s'égara, tandis que des tâches rouges dansaient devant ses yeux aveuglés.

La main de l 'homme était restée dans ses cheveux, nota son esprit embrumé. Son autre main descendit le long de son dos.

La douleur s'estompa à l'instant même où elle entendit le bruit de la braguette s'abaisser.

Magnifique chose qu'est la peur, l'adrénaline était définitivement la meilleure des morphines...

Elle eut un hurlement de rage auquel l'homme répondit par un léger rire, et quand elle fit appelle à ses forces restantes pour se dégager, il ne fit que se coucher davantage contre elle, l'écrasant de son embonpoint.

Plusieurs secondes passèrent, interminables, durant les quelles les marques de ses doigts s'incrustaient toujours davantage dans la chaire de la psychiatre, qui elle, face contre terre avait cessé de se débattre. Ecrasé contre le béton, piégé par cet immense corps, ses poumons s'affaissèrent, Elle n'eut alors qu' à se concentrer sur son sang battant contre ses tempes pour annihiler cette réalité. Juste le noir sanguin de son cerveau. Juste le résonnement des ténèbres.

Quand Strange donna le premier coup de butoir, son corps se déchira.

Sa main agrippée à son chignon, il fit claquer sa tête contre le béton, accompagnant son mouvement de va et vient.

Son cœur affolé battait à l'unisson des coups de pillons, si bien qu'elle mit un moment à entendre les pas approcher.

« Tut-tut-tut-tut...

- Dégage de là sale freak. »

L'homme se releva, et enjamba la jeune femme laissée au sol.

« Oh Hugo, cela ressemble à une rechute... » dit-il d'une voix peinée qui dénotait pourtant avec son sourire. « C'est le Docteur Nygma qui ne va pas être content. »

L'ex-psychiatre le plaqua contre le mur d'une main tandis qu'il remontait son pantalon ensanglanté de l'autre.

« Et tu m'expliques en quoi cela peut bien te concerner ? »

Le clown avança une main innocente vers la joue de l'homme, dans un simulacre de caresse. « Il se trouve que je suis particulièrement content. » Il lui suffit d'un mouvement du poignet pour coincer entre son index et son majeur une tige en fer qu'il planta avec un soin chirurgical dans sa tempe.

L'homme eut plusieurs soubresaut dans un cri silencieux, comme électrocuté, il n'eut pas le temps de porter la main à son visage que déjà ses genoux cédaient et qu'il s'affalait face la première contre le mur froid, son corps glissant au sol.

Le Joker l'enjamba dans un grand cri amusé, mimant les convulsion de l'homme à l'agonie, l'éructant de son rire, puis s'avança vers la jeune femme dénudée.

Seul son chemisier avait survécu à l'assaut brutal.

Curieux de voir le résultat de son travail, il posa le bout de son pied contre la hanche de la jeune femme et la poussa sur le côté. Elle se retourna, dos contre terre, dans un geignement de douleur.

Il resta un instant debout à côté d'elle, admirant l'auréole de sang qui s'étendait de toute part, la lumière tremblotante du néon qui semblait se reflétait dans chacune de ses blessures. Il observa avec un plaisir qu'il n'essaya même pas de dissimuler son chignon éclaté et ses cheveux arrachés qui trempaient dans la flaque.

Le sang était encore frais...

A son tour il fit mine de s'asseoir à califourchon sur elle. Effrayée, elle tendit son bras valide devant elle pour repousser l'assaut inconnu.

« Tsss… Jamais tu t'arrêtes toi ? » dema,da-t-il, irrité, en bloquant son poignet.

A sa grande satisfaction il la vit hésiter avant de finalement laisser retomber légèrement sa main.

« Monsieur J ? » Il sut à son ton perdu qu'elle venait à peine de le reconnaître.

« Incapable de rester seule cinq minutes espèce d'idiote... »

Il se pencha vers elle et entreprit, avec des mouvements brutaux, de lui essuyer les yeux. Il lui fallut plusieurs secondes avant de finalement dégager son regard horrifié.

Quand il retira sa main la jeune femme attrapa entre deux de ses doigts la blouse orange de l'homme, le jaugeant, redoutant son prochain mouvement.

Le Joker, sans se départir de son grand sourire, la tira vers le bras de telle sorte qu'ils se retrouvèrent tous deux en position assise, face à face.

Son regard effrayé se tourna immédiatement vers Strange qui gigotait toujours face contre terre, le bout de métal définitivement pris dans un nerf. Le Joker observa, fasciné, la rage envahir les yeux de la jeune femme tandis qu'elle admirait la longue agonie de son bourreau tombé à terre.

L'aérien Merci qui passa les lèvres de la femme se suspendit dans les airs.

Le Joker ne put que ricaner, conscient alors qu'il était un héros.