Il enfonça son sabre jusqu'à la garde dans le crâne du Griffon. La gigantesque créature s'effondra par terre et il se tourna vers son prochain adversaire, un King Taijitu. Le serpent bicéphale se jeta sur lui, les gueules grands ouverts. Il guida sa lame en une courbe qui décapita les deux têtes d'un seul coup. Le corps se désagrégea aussitôt en fumée, il en émergea, le sabre au poing, cherchant sa prochaine cible. Rien ne bougeait autour de lui, à part la fumée qui émanait des centaines de cadavres de Grimms. Griffons, King Taijitu, Death Stalkers… il les avait tous tués.
Son épée s'était repue de leur sang immonde et ses oreilles s'étaient réjouies de leurs cris d'agonie, de leurs vaines tentatives pour le tuer malgré la Mort qui frappait autour d'eux. Il s'était perdu avec plaisir dans la frénésie du combat. Dans ces moments-là, tuer était la chose la plus satisfaisante qu'il puisse faire. Et dès qu'un Grimm mourait, dix autres étaient là pour le remplacer… Cela avait semblé sans fin…
Et voilà qu'il se réveilla de son ivresse, la désolation autour de lui. Pourquoi son cœur se serrait-il dans sa poitrine ? Pourquoi le gout du sang dans sa bouche n'attisait plus en lui l'envie de meurtre ? Pourquoi se sentait-il si vide en cet instant ?
Était-il si brisé que cela ?
L'Homme en Noir rengaina son sabre et réajusta sa capuche noire sur sa tête.
Il n'était pas loin d'une ancienne colonie portuaire qui avait été rapidement détruite après sa fondation... Il y trouverait sûrement une embarcation pour quitter Draconis.
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Y entrer n'était pas un problème avec l'ouverture béante que les Grimms avaient creusé dans le mur défensif de la colonie. Il imaginait parfaitement la Multitude aux pieds du mur, leurs griffes déchiquetant lentement – mais sûrement – l'acier du mur… L'horreur dans les yeux des militaires incapables d'endiguer cette vague terrible… Les grondements et le crissement… La peur dans le cœur des civils terrés dans les bunkers…
Il entra dans la colonie en sachant que c'était une erreur. Il aurait dû longer la plage jusqu'au port en ruine plutôt que de marcher le long de la rue principale. Il n'aurait pas dû laisser son esprit se rappeler d'une période lointaine…
À droite, la maison brûlée, c'était celle du vieux Joël qui détestait les couvre-feux qui le forçait à sortir du bar avant la tombée de la nuit et qui passait le reste de la soirée à regarder la télévision.
Là, au virage à gauche, la maison en ruines, c'était là que vivaient les Talvi, un couple tout juste marié qui avait quitté le froid de Solitas pour aider à bâtir un pays meilleur pour leurs futurs enfants…
Il continua à marcher en se remémorant tous les noms de tous les habitants de la colonie décimée. Leurs visages, leurs histoires et leurs espoirs.
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Et puis, il s'arrêta devant les restes d'un bar. Les fenêtres avaient été éclatées et il pouvait voir l'intérieur depuis là où il était. Mû par une impulsion qu'il savait regrettable, il poussa la porte de l'entrée qui s'effondra au contact de sa main.
Plus rien ne ressemblait à ce qu'il avait connu. Les tables et les tabourets étaient quasiment tous à terre, brisés ou brûlés. Le comptoir qu'Amanda, la tenancière du bar, s'évertuait à briller ainsi que l'étagère où chaque bouteille était parfaitement alignée… Tout cela avait été remplacé par un trou énorme, probablement un explosif ou une roquette.
L'intrus tourna la tête vers le bas du contour de la porte. Il y avait encore derrière la poussière la trace d'un coup de crayon. Le style enfantin de Nora, la fille d'Amanda, qui adorait colorer l'intérieur du bar parce qu'elle trouvait que cela manquait cruellement de couleurs… Tous les clients rigolaient et défendaient la petite quand sa mère revenait de la cuisine et constatait les ravages de sa fille.
Il n'était resté que deux jours ici mais il se rappelait de tout…
— Reposez-vous… Aucun Grimm ne pourra venir vous trouver ici…, avait dit le maire de la petite colonie de cent habitants.
Cinq jours après son départ, il avait appris la nouvelle.
La destruction de la colonie par une horde de Grimms. Un nombre sans précédent. Aucun survivant n'y avait survécu.
Cela remontait à quarante ans…
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Quarante années, trop de tragédies et le voilà qui revenait. En avait-il le droit ? Amanda aurait peut-être pu trouver un nouveau mari après avoir fui celui qui l'avait trompé et battu à Mistral, et Nora aurait pu grandir en toute tranquillité et devenir amie avec les enfants des Talvi… Le vieux Joël aurait peut-être décidé un jour de rentrer le soir avant que les militaires ne viennent le prévenir chaque fois à la même heure, ce qui avait créé le gag récurrent dans la colonie…
Ou peut-être que cela n'aurait servi à rien de toute façon. Cette colonie aurait été détruite par les Grimms comme l'ont été toutes les autres avant… et après elle.
Il n'avait qu'avancer l'échéance.
— Requiem…
Il tourna les talons et quitta le bar. Il se rappelait encore du chemin vers les hangars à bateaux. S'ils n'étaient pas tous détruits, il arriverait à en réparer un pour prendre la mer.
Quant à sa route, le vent le guidera et il continuera sa mission jusqu'à ce que sa dette soit payée.
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— J'ai peur…
— Tu n'as pas à craindre le noir. Tu es la lumière qui la chasse.
— Ceux qui craignent les ténèbres n'ont pas idée de ce que la lumière peut faire.
— Un Dein représente tellement… Une somme de connaissance, un avis sur la vie, un héritage pour tous ceux qui ont été emporté dans le Flux…
— On nous oubliera, le temps inexorable fera son œuvre…
—Peu importe à quelle vitesse voyage la lumière, l'obscurité arrive toujours la première, et elle l'attend.
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Elle cilla plusieurs fois, s'extirpant lentement de son profond sommeil. Progressivement, elle réalisa que son univers avait changé. Face à elle, la ruelle pluvieuse et couverte de boue avait été remplacée par un agréable feu de cheminée.
Quant à elle, elle reposait sur un fauteuil, emmitouflée dans une confortable couverture. Derrière lui parvenait une agréable odeur de nourriture en pleine cuisson.
Elle se leva d'un bond, se rendant compte de sa bêtise ! Depuis combien de temps dormait-elle ? Elle portait toujours sa robe blanche sur elle, mais pas son manteau blanc. Un coup d'œil au porte-manteau à côté de la porte et elle le trouva. Elle le saisit tout en ouvrant la porte. Elle devait partir le plus vite possible !
— Ça ne se fait pas de partir sans dire merci, entendit-elle derrière elle.
Elle se retourna en sursautant et découvrit une vielle dame, au regard mature mais apaisé. Et elle crut voir un ange, se perdant un instant dans la beauté de ses longs cheveux blonds et surtout de ses yeux bleus comme le ciel. La jeune femme semblait préoccupée de sa présence ici, comme l'intruse c'était elle.
— Merci… pour la couverture.
— Je vous en prie… Vous étiez gelée sous cette pluie, il était normal de vous abriter chez moi.
Toutes les deux étaient gênées, pour des raisons différentes.
— Pardon, je sais que je ne devrais pas vous demander cela mais que faisiez-vous sous la plus hier soir ? Une jolie femme comme vous ne devrait pas dormir dans la rue.
— Aucune auberge n'était ouverte, mentit-elle.
— Vraiment ? J'étais persuadé que la Vieille Ancre avait toujours une ou deux places de libre…
— Des navigateurs m'ont devancé. Mais je ne leur en veux pas.
— Oh, et bien, vous auriez dû vous imposer ! Je vous laisse imaginer dans quel état vous étiez quand je vous ai croisé. Je préparai le repas, pourquoi ne pas en profiter puis-ce que vous êtes là ?
Elle recula d'un pas, comme si l'invitation était un piège. Pour elle, c'était un réflexe purement altruiste. Plus elle restait près d'une personne, plus elle risquait de mourir ! Elle se dépêcha d'enfiler son manteau blanc.
— Non… Désolée mais je comptais repartir dès le jour levé.
— Si c'est ce que vous voulez.
La vieille femme ouvrit la porte et la laissa sortit. Dehors, le mauvais temps était parti, remplacé par un soleil radieux. La Femme en Blanc se retourna vers la vielle femme qui la héla alors qu'elle partait.
— J'ignore où vous allez mais... Vous semblez être à vraiment à bout. Prenez soin de vous.
— Merci, madame...?
— Xiao Long. An Xia Long. Mon fils est un Chasseur à l'Académie Becon !
Elle hocha la tête en remerciement et s'éloigna du patelin en direction du port. Alors qu'elle marchait le long du chemin, parmi les villageois heureux de leur vie simple mais heureuse, un éclair la traversa.
Elle s'arrêta aussitôt, le souffle coupé, un poids au ventre. Autour d'elle, les gens devinrent figés, leurs gestes interrompus comme s'ils étaient devenus les images d'une photographie.
C'était le signal.
Ses yeux cherchèrent la menace mais il n'y avait rien dans les alentours. Alors elle sentit la brise glaciale du vent, un courant funeste en devenir, une invitation au spectacle morbide. Loin, au Sud-est… Vale, et l'une de ses cités…
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— Désolé mais non. Ça ne me dit rien du tout, répondit finalement un vieux marin après avoir fouillé dans sa mémoire.
— Merci quand même, répondit-elle en soupirant.
Elle laissa là le vieil homme qui la suivit du regard. Sûrement n'avait-il jamais vu une aussi jolie femme, ni un tel tatouage.
Elle disparut dans la foule.
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Ici non plus…
Elle pensait qu'il aurait été plus facile de trouver qui aurait pu emmener un homme en noir sur Draconis que de fouiller tout Mistral… Elle avait visitée toutes les villes et les villages côtiers de Vacuo mais en vain. Ni les marins honnêtes ni les pirates ou les réseaux de contrebandiers n'avaient été engagés pour emmener quelqu'un sur ce continent de la Mort.
Apparemment, celui qu'elle cherchait n'était pas venu ici. Fausse piste…
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Ce n'était plus la peine de partir pour Draconis, elle se doutait bien qu'il était parti depuis longtemps. Il ne lui restait plus que Mistral et ses vastes étendues de terres sauvages…
La Femme en Noir gémit de lassitude à cette pensée…
— Oh Lux, tu vas tellement souffrir quand je vais te retrouver…
Puis le vent souffla dans son dos et elle s'arrêta, à l'écoute des éléments. Le monde autour d'elle se stoppa, les rouleaux de la mer s'arrêtèrent, la balle qu'un enfant lançait à un ami resta suspendue dans les airs. Le grondement lointain de la mer n'était plus, elle seule était encore consciente. Elle attendit…
Le signal vint, l'orienta. Et elle sut que l'attente était finie. C'était évidemment un piège, mais son devoir l'appelait, et elle ne pouvait pas refuser.
Le temps reprit son cours. La mer vint s'échouer contre le sable de la plage, la balle tomba dans les mains d'un enfant, un marchand au loin criait à ceux qui voulaient l'entendre la fraicheur de son poisson. Elle serra les dents et se fit demi-tour, droit vers son nouvel objectif. Et dès que cette mission sera accomplie, elle reprendra sa route et ses recherches… Peu importe le nombre de Grimms à tuer, peu importe les pièges, elle survivra ! Et viendra un jour où elle obtiendra vengeance pour cette existence d'esclave !
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Le Bullhead rejoignit le Conviction, le vaisseau de guerre volant d'Ironwood. C'était une frégate, un appareil de petite taille par rapport aux cuirassés d'Atlas. Mais il était rapide, robuste et son équipage avait été personnellement choisi par Ironwood en personne. Tous connaissaient la mission et œuvraient ensembles pour l'accomplir sous son commandement.
Il n'aurait pas pu rêver d'un meilleur équipage. Il avait obtenu des réponses, mais il ignorait toujours comment trouver cette femme en noir.
— Garde à vous devant le commandant ! lança Hood lorsqu'ils débarquèrent de la navette.
Les soldats les saluèrent aussitôt et leur commandant les salua en retour. Il se réunit avec Hood et Rook et leur exposa le résumé de son entretien avec Ozpin. Que savait-il au final ?
— Ils exterminent les Grimms et ceux-ci les traquent.
— Et dès que les Grimms attaquent en nombre, ils apparaissent pour les massacrer, continua Hood. Il faudrait donc attendre une attaque sur une ville importante pour espérer la capturer ?
— Non. Je refuse d'attendre qu'une tragédie arrive. Nous trouverons un autre moyen de l'attraper, elle ou l'un des autres. Si Ozpin dit vrai, en gardant l'un sous clé, cela ameutera les autres…
— Attendez…, intervint Rook. Vous ne pensez quand même pas à les emprisonner ?! Je veux dire… Ils nous aident ! Ils se battent pour Remnant !
Hood le regarda, mécontent de ses mauvaises manières mais Ironwood n'y tint pas compte.
— Soldat. Savez-vous ce qui se passe à Atlas depuis cette affaire ?
— Heu… Non…
— Des membres conservateurs du Conseil en ont profité pour proposer un projet de loi qui mettrait fin à toutes les alliances et les accords de commerce établis avec les autres royaumes. Vous comprenez ce que cela signifierait pour nous ? Le début d'un retour à la dictature de Mantle. Le seul moyen d'empêcher cela est d'arrêter cette femme et de prouver qu'elle a agi dans un but personnel. Rappelez-vous notre devise !
— Oui chef ! « Le devoir d'un soldat n'est pas de se battre, mais de protéger la paix » !
— Ce que nous faisons, c'est protéger la paix pour un avenir meilleur.
— Chef, oui chef !
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— Arrêtez la charrette.
Le charretier obéit docilement et arrêta le véhicule au milieu de nulle part. La route pavée était bordée d'arbres tout autour d'eux. Impossible de savoir si des brigands les attendaient ou pas...
L'Homme en Blanc descendit de la charrette avec son épée et récupéra son sac qui traîna entre les jambes des autres passagers du brancard. Deux jours auparavant, il avait embarqué à bord de ce modeste transport en direction du sud de Mistral. Par miracle, il était parvenu à regagner quelques forces mais ses blessures face aux mystérieuses créatures qu'il avait croisé n'avaient pas guéri. Il pensait avoir le temps de soigner ais le signal changeait tout à présent.
— Quelque chose ne va pas ? demanda le charretier.
— Je suis désolé, mais je dois faire demi-tour.
— Hein ? Pourquoi ? On a eu de la chance mais d'habitude ce coin grouille de Grimms !
L'Homme en Blanc haussa les épaules avec un sourire désabusé. Il n'avait pas le choix de toute façon. Aussi faible était-il, il devait répondre à l'appel et se battre, quitte à périr. Il jeta son sac sur son épaule et sans un regard en arrière, il se mit à marcher.
— Vous êtes fou ! lança le charretier avant de reprendre sa route avec le reste de ses passagers.
— Un peu plus loin sur la route, la voie se séparera en deux. Prenez celle de gauche, des bandits vous attendent sur celle de droite, les avertit-il en guise de remerciement avant de disparaître au détour de la route.
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Depuis son bureau, Ozpin observait le Conviction tout en buvant son café. Ironwood était un homme plein de bonnes convictions et il estimait ses idéaux probablement proches des siens, mais le Headmaster craignait qu'Atlas ne s'intéresse de trop près aux Quatre, et cela, il ne pouvait le permettre. Il utilisa son Scroll et contacta les membres de son « groupe. » Il n'avait pas menti au commandant d'Atlas quand il avait dit ignorer leurs positions, mais il savait où ils seraient très prochainement…
Le visage d'une jeune femme aux cheveux noirs tirant sur le rouge apparut à l'écran.
— Headmaster ?
— Équipe STRQ, je vais avoir besoin de vous.
Elle ouvrit grand ses yeux argentés à cette annonce.
— Ça y est ? Vous les avez trouvés ?!
Ozpin sourit.
— Summer, un Chasseur, même derrière un bureau, trouve toujours sa cible.
