CHAPITRE 28
Escorte
Depuis la passerelle de commandement, le capitaine du Transporteur recevait les rapports des différentes zones du vaisseau.
— Altitude et vitesse corrigées d'après les données atmosphériques, tout est ok, indiqua le pilote.
— Ici la machinerie, les moteurs fonctionnent à pleins régime !
— Parfait ! Continuez comme ça, les remercia le capitaine du vaisseau. Vigies, vous voyez quelque chose ?
L'un d'entre eux se manifesta sur le Scroll :
— Affirmatif, les deux Bullheads envoyés par Vale pour l'escorte sont en vue : indicatifs Trepasser et Battler.
— Très bien, que l'opérateur radio leur indique la formation et leur position précise. Je n'ai pas envie que l'un d'eux vienne nous percuter une aile par erreur.
— Compris, fit l'intéressé depuis son poste non loin du capitaine.
Laissant l'équipage agir comme il le devait, le capitaine s'approcha d'une vitre blindée. En baissant la tête, il pouvait voir la tourelle installée sur le pont avant.
C'était la première fois que son vaisseau était réquisitionné par l'armée et il n'aimait guère ce que les militaires en avaient fait. Par nature, il détestait les armes. Il comprenait l'importance pour les Huntsmen d'en posséder mais plus il s'en trouvait loin, mieux il se portait !
— Capitaine, la formation est effective.
— Très bien. Timonier, mettez le cap sur Atlas. Et prions pour que les Grimms nous laissent tranquille…
Scharnhorst ne pouvait être plus d'accord. Aux commandes du Bullhead répondant au nom de « Trespasser », il assurait la patrouille aérienne sur tout le secteur bâbord de l'escadrille.
Conformément aux ordres de Salem, il se bornait à suivre et observer les Quatre. Il savait qu'ils étaient tous à bord du Transporteur, maintenant, il n'avait plus qu'à jouer le jeu du parfait pilote, un rôle qu'il maîtrisait à la perfection.
— Vous allez enfin nous expliquer pourquoi nous devons les suivre ? demanda son compagnon de route.
Marcus Blake prit place dans le siège de copilote en finissant d'ajuster son uniforme.
— On s'intéresse un peu plus au métier à présent ?
En voyant Blake froncer des sourcils, le renégat cessa de jouer avec ses nerfs… "endommagés" !
— Votre cou.
Le Champion regarda le col de son uniforme où se distinguait clairement une tâche de sang. Le prédécesseur des vêtements ne s'était pas montré très enclin à les lui confier…
— Coupure au rasage, c'est banal mais ça marche comme excuse.
— Ouais, ouais… Bon, pourquoi on est là ? Salem ne voulait-elle pas les laisser atteindre Atlas sans problème ? s'impatienta un troisième occupant.
Buvant bruyamment une boisson énergisante, Hype'R Nova s'approcha des pilotes. Défiant les règlements vestimentaires stricts d'Atlas, le rouquin s'était permis de garder ses lunettes d'aviateur autour du cou.
Scharnhorst secoua la tête devant sa désobéissance volontaire et répondit à la question.
— Les Grimms obéissent à Salem, mais pas tous les Grimms. Son contrôle sur eux diminue à mesure que la distance se fait plus lointaine. C'est pour cela que les Seer existent : pour relayer ses instructions. Mais même ces WIFI ambulantes ne peuvent retransmettre ses ordres à l'infini. On a besoin d'être ici pour s'assurer que tout se passera bien.
— À part des Sea Feilong à basse altitude, on ne risque rien au-dessus des mers, fit remarquer Marcus.
— Vous n'avez jamais connu l'enfer des côtes Atlésiennes, vous ! Ça grouille de Manticores et de Sphinxes. Pire que du chiendent, ces saletés…! Ah, premier client !
Nova se pencha entre les deux pilotes pour voir la magnitude de l'écho que renvoyait le radar. C'était gros, très gros…
— Nevermore ?
— Sûrement, il n'y a rien d'autre d'aussi gros dans les environs de Vale.
Sans perdre plus de temps, Scharnhorst contacta le reste du groupe aérien tout en abaissant plusieurs interrupteurs. Malgré son ton posé, Blake perçut l'excitation dans sa voix.
— Trespasser à Transporteur, cible importante à neuf heures. J'engage !
— Bien compris, Trespasser ! Frappez fort pour nous !
— Reçu 5 sur 5 !
Le départ du Bullhead de la formation fut suivi du regard par Raven et Taiyang. Le couple avait trouvé un coin à part sur le ponton supérieur pour admirer ensemble, main dans la main et les jambes pendantes dans le vide, la côte de Vale défiler lentement sous leurs yeux. S'il faisait le tour du vaisseau, il aurait pu voir Peach mais il ne voulait pas gâcher ce moment avec elle.
Malheureusement, ce genre de situation ne durait jamais assez longtemps au goût des amoureux. Qrow vint à eux.
— Ça te dérange si je t'emprunte ma sœur ?
Taiyang hocha la tête même si l'envie n'y était pas.
— Je reviens vite, lui glissa-t-elle en se levant.
Les deux Branwen s'éloignèrent tous les deux pour s'entretenir à l'abri des oreilles indiscrètes. Quelque chose trottait dans la tête de Qrow et sa sœur devinait de quoi il en retournait.
— Je sais ce que tu vas dire… Je t'avais dit que tomber amoureux était une mauvaise idée.
— Au moins, tu t'en souviens.
— Mais c'était avant. J'ai changée d'avis. Tu vas me dire que c'est idiot ou méprisable de l'aimer alors que je devrai le quitter pour la Tribu…?
— On est jumeaux, sœurette. On s'est toujours compris.
— Alors quoi ?
— Tu veux vraiment retourner dans la Tribu ?
Elle haussa les épaules avec un sourire distant.
— C'est notre famille, Qrow. On peut s'en éloigner, mais on finit toujours par y revenir.
Une famille de tueurs et d'assassins… Dur de les considérer comme notre famille…, mais Qrow se retint d'exprimer cette pensée.
— Qu'est-ce que tu attends de moi, de toute façon ?... Tu veux que je reste ici à jouer les Huntresses pendant que toi, tu deviendrais le nouveau chef de la Tribu ?
— Qui a dit que je rentrerai ?
Cette fois, Raven écarquilla les yeux.
— Tu te rends compte de ce que tu dis ?
— Ouais.
Il devinait à quel point il risquait sa tête. Ce qu'il disait était grave, très grave ! La Tribu ne pouvait tolérer que le monde extérieur apprenne quoi que ce soit d'elle à travers des traîtres ! Quiconque cherchait à déserter était condamné à mort, peu importe le rang ou l'âge, ou les liens affectifs… La survie de la Tribu était supérieure aux considérations personnelles…
Raven n'était pas idiote. Elle avait toujours su que son frère n'appréciait guère sa vie dans la Tribu mais il avait toujours gardé ses réserves pour lui-même jusqu'à présent.
— Pourquoi maintenant ?
— Pourquoi pas ? On va plus se voir pendant trois ans après ça. Autant se dire ce qu'on a sur le cœur.
— Qrow… Bon sang ! Tu… (Elle soupira pour chasser sa colère montante.) Depuis combien de temps penses-tu à quitter la Tribu ?
— Depuis la première fois que notre père nous a demandé de tuer quelqu'un.
Bien des années plus tôt…
Deux prisonniers furent emmenés devant la hutte du Chef de la Tribu et forcés de s'agenouiller en attendant le verdict fatidique. C'était une femme et son fils, tous les deux salement amochés par leurs gardes. La nuit auparavant, ils avaient tentés de s'enfuir du camp et avait été surpris en pleine évasion. Ils ne disaient rien, ne cherchant nulle aide de leurs anciens voisins et amis, c'eut été inutile. Tout autour d'eux, les membres de la Tribu hurlaient pour les exécuter dans l'instant. Leurs yeux brillaient alors qu'ils pariaient entre eux sur lequel hurlerait le plus avant de mourir.
Des hyènes… Des hyènes assoiffées de sang…
— SILENCE ! tonna une voix puissante depuis l'intérieur de la hutte.
Comme un vent soufflant sur les bougies, l'hystérie de la foule s'arrêta brusquement. Nul n'osa lever la voix ou poursuivre sa discussion avec son compère. Tel un seul homme, la Tribu attendait.
Alors vint le bruit de pas sur les planches de bois. Des pas doubles mais réguliers. Le voile qui servait de porte à la demeure mouva pour laisser place à deux figures de la Tribu. Qrow et Raven Branwen apparurent sur le perron de la hutte et sans un mot, contemplèrent la scène : le centre du village le visage de chaque membre de la Tribu et bien-sûr, ceux des deux criminels. Ils n'étaient pas encore des adolescents, mais définitivement plus des enfants. Toute innocence avait disparu à jamais de leurs regards. Ils étaient des tueurs et ce jours était l'épreuve finale à l'entrainement qui les avait façonné en tant que tels.
À nouveau, la voix dans la hutte se fit entendre, plus calme mais non moins menaçante.
— Arva, fille de Joshua et Danis, épouse d'Oward, et sa descendance Eric… En cherchant à fuir la Tribu, vous avez fait de votre famille votre ennemie. En tant que chef de la Tribu, je vous condamne à mort. Ici et maintenant. Vos corps seront livrés aux bêtes et à la nature. Nulle tombe ne sera érigée en votre nom. Vous disparaitrez de l'Histoire, comme les autres traîtres avant vous…
Puis elle s'adressa aux deux héritiers.
— Allez-y.
Raven descendit les quelques marches qui la séparaient du reste du village et s'avança jusqu'à la mère. Elle avait le visage tuméfié et un œil au beurre noir, mais elle resta imperturbable en face de son bourreau.
Raven n'en fit rien. Elle dégaina son sabre et lui trancha la gorge dans un geste aussi vif que précis.
La femme s'écroula par terre, le corps parcouru de soubresauts alors que le sang coulait comme une fontaine aux pieds de l'héritière de la Tribu.
Puis ce fut le tour de Qrow. Il marcha jusqu'au fils et… ne fit rien. Lui et le fils condamné se regardaient. Des larmes de tristesses coulaient des yeux de ce dernier à la vue de l'exécution de sa mère mais il retint tout sanglot.
Une longue minute passa et Qrow ne fit toujours rien. Ses bras tremblaient et l'épée dans son dos paraissait plus lourde qu'il ne l'avait cru jusqu'alors. Des chuchotements naquirent parmi la foule
— …Qrow ! lui intima sa sœur le plus discrètement possible.
Mais avant qu'il ne puisse se résoudre à agir, des mains épaisses se posèrent sur ses frêles épaules. Une présence intimidante se dressa derrière lui et la Tribu toute entière frémit en la présence du Chef parmi eux. Qrow était paralysé désormais, ses yeux papillonnaient de terreur et il était incapable de raisonner correctement. Indifférente à son état, la voix dictatoriale s'exprima au-dessus de lui.
— Que t'arrive-t-il, fils ? Ah, c'est vrai… Eric est ton ami. Ne laisse pas ces liens entraver ton jugement.
En bon père, il prit la peine de saisir pour lui son épée et de la lui glisser entre ses mains moites. Il se pencha derrière lui et sa voix faillit de le faire s'évanouir tant elle était proche et rauque à ses oreilles.
— Nous sommes des loups, mon fils. Et les loups vivent en meute. Si des nôtres cherchent à la quitter, ils deviennent des chiens. Et que font les chiens ?
— Ils chassent les loups pour les hommes.., murmura Qrow en tremblant de tout son être.
— Est-ce cela que nous voulons ?
— …
Le silence de Qrow provoqua un soupir déçu chez son père et son héritier crut son heure venue… Mais il n'en fut rien. Plutôt que de demander à son propre sang, le Chef se tourna vers les siens :
— Tribu ! Est-ce cela que nous voulons ?
— NON ! crièrent-ils en cœur.
— Alors fais-le, mon fils. Pour assurer la survie de la meute. De la Tribu. De notre famille…
Et Qrow obéit…
— Ce qui s'est passé ce jour-là a bien failli te coûter la vie…
— Eric et sa mère n'ont jamais tenté de fuir la Tribu. C'était une manipulation de notre père ! Un plan pour nous forcer à tuer des amis !
— Et qu'en sais-tu ? lui tança sa sœur. Le mari d'Alva venait d'être abattu par des Hunters ! Qui sait ce qu'elle pouvait penser à ce moment-là !
— Ils étaient fidèles depuis des générations ! Jamais elle n'aurait fait ça !
Raven secoua la tête, peu convaincue.
— Je vais oublier ce que tu as dit, Qrow, mais n'oublie pas que la Tribu est notre famille ! Notre vie ! Pas celle-là.
— Va dire ça à Tai, j'ai hâte de voir ce qu'il en pensera !
C'en fut trop !
Elle voulut le gifler mais cette fois, il lui attrapa le poignet. Les jumeaux se regardèrent dans les yeux dans un silence crispé. Raven était toujours prisonnière de la Tribu et Qrow savait qu'il ne pourrait l'en libérer seule. Peut-être que sa relation avec Taiyang changerait quelque chose en elle…
— Je vois qu'on n'a rien à se dire.
Il la lâcha et chacun partit de son côté, l'âme en peine. Sous le regard mystérieux d'un troisième individu…
.
L'assassine était couchée sur le toit du vaisseau, au-dessus de la passerelle de commandement, hors de vue de quiconque. Dans l'attente de pouvoir discrètement infiltrée l'intérieur du Transporteur, elle prêtait une oreille attentive à son environnement. Glaner des informations était toujours utile avant d'agir. Des Branwen, hein ?... Que faisaient les héritiers de la Tribu parmi les Huntsmen ? Des rumeurs circulaient depuis plusieurs années que les Huntsmen de Haven avaient décimés les rangs de la Tribu, au point de la forcer à se terrer au fin fond d'Anima. Était-ce pour ça que ces deux-là s'étaient enrôlé à Beacon ? Peu importe la raison au final, mieux valait éviter de les affronter. Elle avait plus de chance de réussir si elle misait sur la discrétion que le passage en force.
Pour l'instant, les entrées et couloirs du vaisseau étaient trop bien surveillés, même pour elle, mais elle ne s'en souciait guère. Elle le savait d'expérience :
Une occasion se présentera forcément à un moment ou un autre…
Summer resta debout entre les deux cellules, ne sachant quoi faire d'autre.
Les Quatre étaient adossés au fond de leur pièce, à peine visibles dans la pénombre. On aurait pu les croire endormis…
Si James Ironwood semblait accepté calmement cet état de fait, Hood, pour sa part, était attentif au moindre de leurs mouvements. Il était le seul ici présent à ignorer toute l'ampleur de la force de ces êtres légendaires. Il n'avait vu que les désastres qu'ils avaient causés et une part de lui-même n'y croyait probablement toujours pas… Cela viendra peut-être un jour…
— J'ai tellement de questions que je ne sais pas par laquelle commencer, dit James.
— Des questions ? répéta la Femme en Noir. Quel changement~ ! Je ne me rappelle pas vous avoir entendu en poser quand vous m'avez arrêté.
La moquerie calculée blessa Ironwood. Il devait apprendre de la façon la plus dure qui soit qu'il n'était plus chef de son chemin, et son face-à-face avec les Quatre était indiscutablement le plus dur à supporter. Ils étaient un rappel constant de son irresponsabilité et son manque de reconnaissance. Il avait payé le prix, et maintenant il retenait la leçon…
— Je vous en prie…
Summer se surprit à s'exprimer à voix haute. Elle était à présent la cible de tous les regards et elle réalisa que ses mots pouvaient s'adresser aux deux partis. Chacun attendait de savoir à qui sa supplique était destinée. Elle se tourna vers les Quatre et accentua sa requête.
— S'il vous plaît…
Les Quatre restèrent un moment silencieux, comme s'ils débattaient entre eux sans pour autant se consulter du regard.
— Si une Argentée le demande, qu'avons-nous à refuser ? soupira Sélénée en haussant les épaules.
— Que voulez-vous savoir ? s'enquit Raptoria.
Pris de court par ce brusque revirement, James resta silencieux un long moment.
— Bon sang… Par où commencer ?
— Commencez par la plus simple, proposa Raptoria.
— "Simple"?… Je pense que rien n'est simple avec vous, mais… Pourquoi pas ?
Il inspira profondément.
— Pourquoi m'avez-vous sauvé ?
La réponse de la Femme en Blanc fut spontanée, au contraire de sa question.
— Parce que je le devais. Vous n'alliez pas survivre si je ne faisais rien.
— Et ça ne vous dérange pas de sauver la vie de celui que votre ami a essayé de tuer ?
— Nos origines sont les mêmes, mais il en est autrement pour nos opinions. Spécialement concernant la vie d'autrui.
— Ça ne vous a pas empêché de réduire une ville en cendres ! cracha Hood.
Mais James était au-delà de ces considérations à présent.
— Vous parlez de défendre l'Humanité… C'est pour cette même raison que vous êtes ici aujourd'hui ?
La Femme en Noir laissa s'échapper un sifflement admiratif.
— Bonne observation~ ! (Elle donna un coup de coude amical à son frère vêtu de blanc.) Ton petit Champion en herbe à bien changé ! Il voit plus loin que le bout de son nez.
— Je ne forme pas de Champion.
La conversation commençait à dévier de son sujet mais en voyant la Femme en Noir s'agiter auprès de son compagnon blanc, James réalisa à quel point il n'était plus en état… Comment pouvait-il avoir manqué un tel détail chez elle ?
— Vous avez vos deux bras…
.
Sélénée s'arrêta et fixa calmement l'ex-commandant avec un étrange sourire. Elle pouvait le voir à travers ses yeux. L'espoir naissant. Cette étincelle merveilleuse capable d'embraser le destin d'un individu. Mais si fragile et simple à briser !
— Vous pouvez… Comme pour Rook…?
— Non.
Ce fut cette fois la Femme en Blanc, d'ordinaire si bienfaisante, qui brisa l'espoir naissant de James.
— C'est à cause de mes actions ? Je comprends…
La Femme en Blanc leva la main et ce seul geste suffit à couper court à ces propos. Une fois encore, Summer fut réellement époustouflée par Raptoria : il y avait en elle un don unique, une grâce innée en chacun de ses mouvements qui inspirait le calme et l'attention envers sa personne. Aucun artifice de maquillage ou de Semblance n'aurait pu un jour égaler cette capacité…
— Ne vous méprenez pas…, expliqua Raptoria de sa voix douce. Vos agissements n'ont pas voix au chapitre de votre guérison. Je ne peux simplement pas défaire ce qui a été fait par l'un des nôtres. La perte de votre bras est définitive, je regrette…
James baissa la tête. Il avait bien d'autres questions… Qui étaient-ils ? Comment pouvaient posséder tant de pouvoirs variés ? Pourquoi s'étaient-ils retrouvés à Mountain Glenn et pourquoi étaient-ils ici aujourd'hui ? Mais la mort de son espoir prématuré l'avait vidé de toute envie d'en apprendre plus de leur part.
— Alors quoi ? Vous allez vous rendre aux autorités d'Atlas ? Après tout ce temps à fuir la civilisation ?
Fuir ? S'il savait au moins cette infime information à leur sujet, cela ne pouvait venir que du Gardien… Mieux ne valait pas orienter la conversation vers ces secrets… Ils pouvaient causer plus de morts et de carnage qu'une horde de Grimms.
— Nous allons réparer le bazar que les politocards à la tête de votre Royaume ont causé, expliqua railleusement la Femme en Noir.
— Les pol…? s'étrangla Hood. C'est VOUS qui avait déclenché le chaos à Atlas en séquestrant le comte Dimër !
— Un petit merdeux pédophile sur les bords… Vous auriez pu en profiter pour le coffrer, mais le pouvoir de ces gens~~, n'est-ce pas ?...
Hood fulmina mais reconnut la perspicacité de la femme aux cheveux sombres. La police et les militaires s'étaient concentrés uniquement sur le kidnappeur et avaient reçus des ordres directs empêchant la perquisition de la demeure du comte Dimër ou même une simple entrevue avec lui… Cet homme avait des choses à cacher, et personne ne faisait rien pour les dévoiler… Mais si ce fait était indéniable, un autre l'était tout autant. Il savait mais il n'y croyait pas totalement même après les dires de son chef. Face aux Quatre, il avait enfin la possibilité d'être certain :
— Si c'est l'heure des vérités, alors à mon tour. Lors de la chute de Mountain Glenn, est-ce vous qui avez causé cette gigantesque explosion ?
— Hood ?
Ironwood craint le pire ! Si Hood se risquait sur le même terrain que lui-même auparavant, l'Homme en Blanc n'en laisserait pas une miette !
Mais loin de se soucier du trouble du blessé, la Femme en Noir répondit d'un ton neutre.
— Oui.
Hood se passa une main sur le visage, puis une deuxième. Il inspira longuement, profondément.
Non… Définitivement, non…
Sa voix se fit plus dure quand il recommença :
— Ce jour-là, nous avons perdu notre vaisseau… 834 hommes et femmes ont perdus la vie lors du crash. Des pères et des mères d'exceptions… Certains d'entre eux étaient des amis. Alors je me répète : Est-ce. Vous ?
— Dois-je me répéter une fois encore ?
James fut certain d'entendre un craquement dans la tête de son lieutenant. Il vit une veine gonfler sur son visage empourpré par la colère. Pour lui, il était impossible de partager le même air que ces monstres ! Comment pouvaient-ils plaisanter entre eux ou le regarder dans les yeux ? Combien de personnes avaient-ils tués à Mountain Glenn et même avant ?!
— Vous êtes pire que des Grimms…
Summer frissonna. Ces mots étaient les mêmes que les siens à la rencontre des Quatre. Mais le poids de la colère ajouta une nouvelle dimension à ce sens. Le dédain de Sélénée était visible, et c'en était répugnant ! Si Raptoria accordait un soin particulier à la vie, c'était loin d'être le cas de la Femme en Noir… Comment pouvaient-elles être si différentes ? Sa « sœur » disait que les Quatre avaient des origines communes, qu'est-ce qui avait fait qu'elles deviennent si opposées ?
— Comment pouvez-vous dire ça ? s'indigna-t-elle à son tour. Cet homme a vu ses camarades mourir ! Ça ne vous émeut pas ?!
Sélénée tourna vers elle une paire d'yeux rouges sang et la peur saisit de nouveau la gorge de la Huntress ! C'était brutal ! Inattendu de sa part !
— Ne te fais pas avoir, gamine. Vois cet homme, incapable d'accepter la responsabilité de ces morts, qui cherche désespérément un coupable vers qui orienter sa colère. Quelqu'un dont il ignore tout, dont il est sûr de ne jamais prouver l'innocence…
— Ne faites pas de moi un foutu exemple !
Mais Sélénée ne semblait pas se soucier de lui.
— … Alors que le seul qu'il devrait accuser est celui assis à côté de lui…
— LA FERME, ESPÈCE DE SALOPE ! hurla Hood en se dressant d'un bond.
La tension était proche du point de non-retour. Ce qui allait être dit pouvait renverser toutes les perspectives futures de Summer envers les Quatre. Une seule personne pouvait apaiser la situation, et ce fut naturellement Raptoria qui parla au nom de sa fratrie.
— Summer Rose… Sais-tu combien de personne sont mortes parce que tu n'as pu les défendre ? Parce que tu n'es pas arrivée à temps pour les sauver ? Leurs visages te hantent-ils ? Tu es peut-être trop jeune pour les voir mais nous, nous les voyons en chaque instant. Sur chaque personne, dans leurs yeux, dans leurs gestes… Chaque personne qui a succombé à cause de nous est là, dans notre tête. Alors ne te méprends pas, nous ne sommes pas insensibles face à la Mort : nous la côtoyons tous les jours… Seulement… Au final… À force de voir des vies brisées autour de nous, nous finissons nous-même par être brisé.
Ses derniers mots furent accompagnés d'un sourire qui se voulait rassurant mais personne ne fut dupe. Summer ressentit un profond malaise devant ce masque de vaillance et de générosité que Raptoria s'efforçait de porter en permanence mais qu'à présent elle ne pouvait s'empêcher de trouver usé et terriblement las.
Summer avait oubliée.
Dans sa colère et son incompréhension, elle avait oublié que les Quatre affrontaient Salem et assistaient aux tueries qu'elle causait depuis si longtemps… Combien de sang avait dû couler devant eux pour banaliser la destruction de Mountain Glenn ? Combien de vies fauchées par Salem ? Aurait-elle pu supporter toute cette tragédie à leur place ?... Face à la folie, leur seul moyen avait été d'endurcir leur cœur… À cette pensée, elle se tourna vers l'Homme en Noir, le visage toujours cachée sous sa capuche, et son absence de toute chaleur communicative. Était-ce pour ça qu'il était si froid à l'intérieur ? Avait-il tué la vie en son cœur pour continuer à se battre ? Comment quelqu'un pouvait-il se résoudre à sacrifier son âme…?
— Ça suffit, Hood, fit Ironwood en posant une main autoritaire sur l'épaule de son subordonné. Ils sont à l'origine de l'explosion, mais c'est moi, et moi seul, qui nous ais amené à Mountain Glenn. Faire d'eux la cible de notre colère revient à rejeter nos responsabilités sur les autres. Ce n'est pas digne de la mémoire des morts du Conviction.
Hood ne détourna le regard de la Femme en Noir que par respect pour son supérieur.
— Bien compris…
Il obéissait, mais son regard donnait une toute autre impression.
« Vous êtes pire que des Grimms… »
Son jugement était gravé dans la pierre. Il avait dressé une barrière entre l'Humanité et les Quatre. Ce n'était plus une question de dignité envers les défunts. Il les haïssait de toute son âme. Pour leur insensibilité, pour leur force, et pour sa propre impuissance, qui sait ?
— Pardonnez mon…
James Ironwood ne finit pas ses excuses. Il se raidit brusquement, tout comme Summer, en notant le même mouvement dans la cellule des Quatre.
L'Homme en Noir s'était levé.
Aux aguets…
Dans un silence presque familier, ses yeux reptiliens, brillants dans la pénombre, observaient quelque chose qu'aucun autre n'était capable de voir. Rapidement, Sélénée perçut elle-aussi ce qui intriguait son frère et son regard s'embrasa à son tour !
— Qu'est-ce qui se passe ? s'enquit la Huntress.
— Summer Rose… Tu devrais te préparer au combat.
Summer n'aurait su dire pourquoi mais l'avertissement de l'Aîné des Quatre lui glaça le sang ! Sa posture, à moins qu'il ne s'agisse de sa concentration, donnait un poids terrible à ses mots. Sans perdre un instant, elle courut à tout rompre vers la passerelle du vaisseau !
Ce n'était pas qu'un conseil il y avait une menace dans sa voix. Quelque chose de terrible mais elle ignorait si le danger venait de dehors ou de cet être au fond de sa cellule…!
Scharnhorst entama une trajectoire d'interception et déverrouilla tous les systèmes d'armement de la navette. On pouvait entendre les sécurités s'ôter des canons sous leurs pieds et les pods de missiles sortirent du fuselage des ailes. Les propulseurs fournirent leur poussée maximale, et l'accélération qui en résulta écrasa Marcus et Nova contre leur siège. Sans se soucier des passagers, le renégat piqua dans les nuages, droit vers sa cible.
Pas de doute possible, il kiffe ça ! pensa Nova sans cacher lui-même un sourire d'excitation, sentant chaque fibre de son corps protester alors qu'il suppliait mentalement le pilote d'accélérer encore plus !
La navette était au cœur du nuage à présent. Des gouttes ruisselaient sur la verrière du cockpit. Ils baignaient dans un univers blanc, sans relief ni horizon. Ciel et terre avaient disparus dans cet espace immaculé. Seule la gravité restait le dernier rappel d'un monde en dehors du nuage… Scharnhorst ne semblait pourtant pas se soucier de l'absence de repère. Faisant entièrement confiance aux systèmes de mesure et d'altitude, il poursuivait sa cible, concentré sur chaque détail qu'il pouvait glaner de l'extérieur.
Ici, en plein inconnu, ils s'attendirent à voir apparaître le Grimm à tout moment, mais aucun monstre ne surgit à travers les volutes de brume pour s'en prendre à eux. Pas d'ailes gigantesques, pas de bec monstrueux. Ils sortirent du nuage sans rencontrer le moindre obstacle !
— Bon sang, il a dû plonger en nous voyant venir !
En accord avec lui-même, Scharnhorst tomba comme une pierre à travers le ciel, fouillant de tous ses sens les alentours. Rien de rien ! Le Grimm avait disparu… Il était scié !
— C'est quoi ce délire ?...
Activant le bouton du vol stationnaire, Scharnhorst quitta des yeux l'extérieur du cockpit et lâcha les manettes pour se concentrer sur le radar. Certes, on n'en était pas à du matos de pointe comme chez Atlas mais quand même ! L'écho était beaucoup trop gros pour pouvoir douter d'autre chose que d'un Nevermore ! Cette saleté savait comment échapper à des navettes de combat ? Elle avait combien de siècles à son actif ?!
Le renégat n'aimait pas ça. À y regarder de plus près, il se trouvait exactement à la même position que le Grimm. Soit le radar déconnait à plein tube, soit…
Scharnhorst eut une illumination ! C'était clair à présent… Il n'avait pas prêté attention aux rumeurs qui circulaient concernant la région… C'était normal, c'était…
Humain.
— Oh merde…
Avant que Marcus ou Nova ne puissent le questionner, un rugissement se fit entendre tout près d'eux ! Une ombre surgit devant le cockpit, masquant le soleil de par sa taille et son passage fit violemment tanguer la navette !
— C'est quoi c'bordel ?! jura Nova en s'accrochant à ce qu'il pouvait.
Le vaisseau inconnu disparut dans les nuages au-dessus d'eux ! Scharnhorst ne perdit pas plus de temps ! Les moteurs rugirent à leur pleine puissance alors qu'il orientait le Bullhead à la poursuite de cette force inconnue !
— Putain de merde ! C'est qui ces types ?!
— C'est ce que je voulais dire ! C'est ces conna…!
Avant qu'il ne puisse en révéler plus, une masse informe s'écrasa violemment contre le cockpit ! Le verre pare-balles craquela et le titane se déforma sous le choc. À travers les fissures, les trois Champions virent la chose prendre forme humaine en se redressant et toiser les occupants du Bullhead.
Un frisson commun les saisit quand ils découvrirent les iris rouges de l'individu !
Un même monstre se matérialisa dans l'esprit de tous…
Malgré la terreur naissante, Nova remarqua des différences. Ces yeux-là ne brillaient pas dans l'ombre ni ne possédaient de pupilles reptiliennes. De plus, la couleur de ces yeux évoquait plus un rouge délavé que celui du sang…
— C'EST PAS LUI !
Ses compagnons en étaient arrivés à la même conclusion. D'un même geste, ils braquèrent des armes à feu vers ce type qui avait eu la mauvaise idée de leur rappeler quelqu'un de très désagréable !
Mais l'homme de l'autre côté du cockpit avait déjà profité de leur seconde de confusion.
Un énorme marteau de guerre apparut à sa main et des moteurs de Dust démarrèrent un mécanisme interne. La lourde tête de métal se divisa en deux et une série d'engrenage et de piston modifièrent la structure pour l'étirer en un seul bloc tubulaire. Une poignée de tir et une détente se glissèrent dans la main de l'agresseur et un viseur circulaire s'intercala entre son œil et la bouche de l'arme.
Scharnhorst écarquilla les yeux en voyant la gueule d'un bazooka pointé sur lui !
Sans se soucier de sa propre sécurité, l'homme tira à bout portant et dans le ciel inobservé de l'océan s'embrasa une boule de feu démesurée à l'existence éphémère.
