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Chapitre 1


Quelqu'un meurt, et c'est comme des pas qui s'arrêtent.
Mais si c'était un départ pour un nouveau voyage ?

L'Arbre et la graine, Benoît Marchon


La chambre était plongée dans une telle obscurité que l'on ne distinguait rien. Aidlinn, cependant, n'avait pas besoin de lumière pour savoir où se situait l'immense lit parental. Elle devinait la haute armoire d'ébène, d'un côté de la pièce et de l'autre, le secrétaire en acajou où s'asseyait sa mère pour rédiger son courrier. Sous ses pieds, elle sentait le tapis oriental recouvrant le parquet ciré. Les hautes fenêtres étaient masquées par les rideaux de velours. Il régnait encore le léger parfum maternel ; Aidlinn se demanda si les oreillers aussi en étaient imprégnés ou si l'on avait déjà changé la literie. Elle hésita : devait-elle emporter le flacon d'eau de toilette posé sur la petite table, à côté des fleurs fanées, près de la porte ? Ou devait-elle plutôt conserver un des foulards colorés de la garde-robe ? Elle fit un pas en avant, incertaine, puis se décida. Elle s'approcha doucement de la commode vernie et ses doigts parcoururent la surface plane et sans aspérité. La petite broche était toujours là, son père n'était donc pas encore revenu. Aidlinn la saisit et ferma fort son poing avant de quitter la chambre. Revenue dans le couloir du deuxième étage, elle contempla la broche en or sertie d'émeraudes de sa mère. Elle avait voulu un dernier souvenir, le bijou serait bientôt tout ce qu'il resterait d'elle.

Aidlinn avait eu raison d'agir le jour même de l'enterrement. Le lendemain, il n'y avait plus trace d'Eleanor Rowle et son mari, Gordon Rowle, interdit à ses enfants d'évoquer le souvenir de sa défunte femme.

Aidlinn se rappelait trop bien le jour de la terrible nouvelle. C'était le soir du 19 décembre ; son frère Isaac et elle rentraient à la maison, après de longues heures passées dans le Poudlard Express, le train qui ramenait les élèves de Poudlard à Londres. Ils avaient salué leurs amis : Avery, Rosier, Lestrange, Wilkes, Mulciber… Leur père les attendait dans le grand salon : celui qui n'était utilisé que pour les réceptions ; comme à son habitude, il ne laissait transparaître aucun état d'âme. Il leur avait demandé de s'asseoir calmement puis avait déclaré :

— Votre mère nous a quittés.

Il leur avait tout raconté : la faiblesse d'Eleanor ces derniers mois, les visites des médicomages, la lutte vaine qu'elle avait menée contre sa maladie inconnue. Et il était parti, les laissant seuls.

Isaac n'avait rien dit, il était resté assis à fixer le feu mourant dans la cheminée. Puis au bout d'un long moment, il s'était brusquement levé, tremblant de colère et avait quitté la maison, claquant violemment la porte d'entrée. Aidlinn n'avait rien fait. Elle s'était retrouvée immobilisée dans un fauteuil, une vague glacée s'insinuant en elle. Elle avait cligné des yeux, encore et encore, sans qu'aucune pensée ne se formât distinctement dans son esprit. Tout avait été si brusque. Jamais dans les lettres, il n'avait été question d'une quelconque maladie. Leur mère n'avait rien dit, son écriture n'avait pas tremblé plus que de coutume. Comment avaient-ils pu ne rien pressentir ? Au bout d'un moment, elle était montée dans sa chambre et était allée se réfugier dans son lit.

Ce ne fut que lorsqu'elle se retrouva le soir de l'enterrement avec la petite broche d'or dans son lit qu'elle se mit pour la première fois à pleurer.

Ce fut sûrement le Noël le plus triste de la famille Rowle ; ils connaîtraient d'autres périodes difficiles par la suite, mais pour Isaac et Aidlinn, l'insouciance était terminée. Leur père s'était enfermé dans son bureau avec une bouteille de whisky Pur Feu et ils n'étaient donc pas allés à la réception donnée par les Lestrange. Les enfants avaient toqué en vain et s'étaient résolus à le laisser. Ils étaient repartis dans la grande salle à manger décorée par les elfes de maison ; des guirlandes rouge et or étaient accrochées au lustre, des figurines placées sur la cheminée et le sapin haut de deux mètres brillait de mille feux. Les elfes leur servirent une terrine en entrée, une succulente dinde accompagnée de marrons et pour finir une délicieuse bûche au chocolat. Aidlinn et Isaac mangèrent en silence, face à face ; le tintement des couverts sur la vaisselle de porcelaine résonnait trop fortement dans l'immense pièce.

Ils s'agenouillèrent ensuite près du sapin, déballèrent leurs cadeaux. Il y en avait venant de leurs grands-parents, de leurs amis, mais aucun de leur père. Aidlinn revêtait le beau pull aux fils d'or que sa grand-mère maternelle lui avait envoyé quand Isaac se leva pour monter dans sa chambre.

— Isaac, reste, souffla Aidlinn.

Elle ne voulait pas qu'il la laissât seule. Il lui lança un regard hésitant puis reprit son masque d'indifférence.

— Je suis fatigué.

Et il monta se coucher. Aidlinn se demanda si elle avait aussi perdu son frère.

oOo

Ils repartirent pour le Poudlard Express deux semaines plus tard. Le temps était maussade et les visages des deux adolescents étaient moroses. Isaac retrouva ses amis qui attendaient en trépignant de froid sur le quai de la gare et Aidlinn le suivit. Elle avait intégré sa bande lors de la rentrée de septembre dernier, maintenant qu'elle était assez grande pour « s'intéresser aux choses sérieuses », comme disait son frère. Il l'avait longtemps écartée car elle était une fille, mais il avait fini par céder. Cela avait été une libération pour Aidlinn ; en tant que sang-pur et fille de mangemort, il était difficile de se faire d'autres amis que le petit noyau de noblesse de Serpentard.

Ils s'installèrent tous dans le même wagon. Rodolphus Lestrange était assis près de la fenêtre, la mine lugubre, et regardait à l'extérieur. A côté parlait Andrew Wilkes avec animation :

— Les Malefoy ont décidé de fiancer Lucius !

Evan Rosier ricana :

— Il va finalement devoir arrêter de batifoler, on dirait.

Rosier n'avait jamais aimé Lucius, tout le monde le savait. Les deux étaient si différents qu'il était difficile de croire qu'ils fussent du même côté. D'apparence, d'abord, le premier était aussi sombre que le second était lumineux. Rosier arborait des cheveux bruns bien souvent coiffés de manière un peu sommaire, des yeux marrons aux reflets d'or et se vêtissait de manière discrète ; Lucius avait une longue chevelure blonde parfaitement peignée, des yeux gris clair et d'ostensibles habits richement décorés. Evan était dur, froid, réputé tout autant pour ses régulières incivilités que pour son mauvais caractère ; Malefoy faisait l'unanimité, se tirait de toutes les situations en ondulant comme un serpent, flattant ici, complimentant par-là, un air doucereux sur le visage, un sourire prédateur aux lèvres, n'affrontant qu'en dernier recours son adversaire en face. Rosier désapprouvait aussi l'intérêt que suscitait Lucius auprès de la gent féminine. Malefoy avait enchaîné les conquêtes à Poudlard, du temps où il y étudiait. Si Rosier était lui aussi bien fait de sa personne - même, selon Aidlinn, plus beau que Malefoy - il semblait bien trop terrifiant et colérique pour qu'aucune fille n'entretînt de douces rêveries à son égard. Aidlinn se demandait parfois si elle était la seule fille de l'école à s'intéresser secrètement à lui.

En ce moment, il faisait tourner sa baguette entre ses doigts raffinés, le regard pensif. La jeune fille s'obligea à détourner les yeux, elle ne voulait pas que quelqu'un la surprît à reluquer Rosier.

— Le mariage aura sûrement lieu cet été... Devinez qui est la promise ? continuait Wilkes.

Aidlinn sourit légèrement en regardant le garçon. Il avait un an de plus qu'elle et était en sixième année à Poudlard, comme Evan, Rodolphus et Isaac. S'il fallait avouer que l'humour n'était pas le point fort de la bande, Wilkes, au moins, savait détendre l'atmosphère de temps en temps.

Personne ne répondit à la question. À côté de Rosier, Isaac et Edern Avery semblaient complètement désintéressés par le sujet et parlaient du cours de défense contre les forces du mal ; Mulciber, près de la porte, avait fermé les yeux pour se reposer. Aidlinn prit finalement la parole :

— Bellatrix ou Narcissa Black, peut-être ?

Tous les yeux convergèrent vers elle. Les autres oubliaient parfois sa présence car elle pouvait se montrer assez discrète, qu'elle le voulût ou non. C'était avec son frère qu'ils étaient amis, elle n'était pour eux que la sœur d'Isaac. Wilkes frappa dans ses mains :

— Tout à fait ! Narcissa Black !

Aidlinn pensa qu'ils iraient bien ensemble. Narcissa, aussi blonde que son promis, était aussi belle que fière et avait toujours été admirée. La cadette des Rowle aurait aimé posséder sa prestance.

— Il aurait pu tomber sur pire, commenta Rodolphus en haussant les épaules.

Les autres acquiescèrent. C'était même un euphémisme, Narcissa était l'épouse idéale pour un sang-pur.

— Edern, comment se passent tes devoirs de préfet ? J'ai entendu plusieurs Gryffondor se plaindre récemment, remarqua Isaac avec un sourire.

Avery eut un sourire supérieur. Il avait été nommé préfet en début d'année, tout comme Sylvia Prewett, l'amie d'Aidlinn. La jeune fille se rappelait la mimique déçue de sa mère lorsqu'elle n'avait rien reçu pendant les dernières vacances d'été. Elle n'avait pas été étonnée elle-même, ayant toujours été dans l'ombre de la pétillante Sylvia. Sylvia n'avait pas peur de lever la main en classe pour donner les réponses d'Aidlinn, elle n'avait pas peur d'aller parler aux garçons de l'équipe de Quidditch, ni de sortir après le couvre-feu pour retrouver son petit ami ou pour se baigner dans la salle de bain des préfets. Dès le début, Aidlinn avait su qu'elle ne serait pas à la hauteur. Pourtant, elle était volontiers restée avec elle, heureuse que la jeune Prewett voulût devenir son amie. Elles s'étaient rapidement très bien entendues, Aidlinn aidant Sylvia à l'école et la seconde la traînant en retour partout avec elle. Sylvia avait été sa meilleure alliée lorsque ses amis Avery et Mulciber partaient avec leurs aînés et qu'elle n'avait pas le droit de les suivre.

Pourtant cette année, elles se voyaient moins. Les Prewett n'étaient plus dans les bonnes grâces des autres familles sang-pur en raison de leur non-positionnement par rapport aux affaires politiques. Sylvia s'était tournée vers les sang-mêlé de Serpentard et de Serdaigle, avait arrêté de tenir Aidlinn au courant des derniers commérages.

La porte s'ouvrit, tirant brusquement la jeune Rowle de ses pensées. Severus Rogue entra dans le compartiment, l'air essoufflé. Rosier ricana méchamment :

— Alors Severus, tu t'es encore fait embêter par la bande de Black ?

Le pauvre Rogue avait un an de moins qu'Aidlinn et était régulièrement persécuté par des élèves de Gryffondor de son année. La jeune fille lui fit de la place sur la banquette, mais Evan Rosier intervint :

— Non.

Tout le monde leva les yeux vers lui.

— Si tu n'es pas capable de te défendre, tu ne mérites pas de t'asseoir parmi nous.

Rosier détestait la faiblesse et en ce moment, il était furieux contre Rogue.

— Je ne comprends pas comment tu peux te laisser traîner dans la boue par ces idiots.

Rogue rougit violemment mais ne dit rien.

— Tu ferais mieux de sortir, approuva Rodolphus, la mine sombre.

Le garçon jeta un regard désorienté aux autres, qui détournèrent le regard, et il finit par s'en aller. Aidlinn se demanda s'ils envisageaient de la renvoyer elle-aussi en quelques mots. Que ferait son frère, alors ?

Le reste du trajet, appuyée contre la fenêtre, elle n'écouta pas les conversations. Elle pensa aux horribles vacances qu'elle avait passées et au fait que dorénavant, ce serait toujours ainsi. Le soir même, ils se serrèrent dans une seule diligence pour rejoindre le château. Le tonnerre gronda et les nuages noirs déversèrent une pluie torrentielle au-dessus de leurs têtes. Bien à l'abri dans la calèche, Aidlinn regarda défiler les arbres de la forêt derrière le rideau de gouttes. Il aurait dû neiger, pas pleuvoir.