Bonjour !
Oui je suis désolée je suis vraiment en retard ! :( Normalement je devais poster ce chapitre juste après le dernier mais finalement je voulais modifier quelques trucs... Le pire c'est qu'au final je l'ai laissé tel quel... Enfin bon avec la rentrée, ça a pris plus de temps que prévu haha. J'espère d'ailleurs que ces deux premiers mois de rentrée se sont bien déroulés pour vous aussi ! :)
En tout cas, voilà un chapitre un peu plus long. J'espère que vous apprécierez.
Merci à Ecleli, vladimirette, mimi70, lolahg, SallyWolf et Nuit Noire Reflet D'Argent pour vos reviews, c'est toujours super de lire vos réactions/commentaires/hypothèses et aussi merci à ceux qui lisent et qui suivent quand même en secret. (Je ne sais pas s'il y en a mais on ne sait jamais.)
Ah oui et j'annonce le retour d'Evlinn dans ce chapitre (merci lolahg pour le nom) !
Chapitre 9
Ils parlent à la solitude,
Et la solitude comprend ;
Ils parlent à la multitude,
Et font écumer ce torrent ;
Ils inspirent les sacrifices
Et les inébranlables fois ;
Sombres, ils ont en eux, pour muse,
La palpitation confuse
De tous les êtres à la fois. »
Victor Hugo, Les Contemplations.
La belle demeure des Rowle veillait derrière eux dans le crépuscule. Aidlinn entendait la respiration de son frère alors qu'il s'était arrêté, lui aussi. Devant eux, leur père avait continué son chemin ; il avait traversé de moitié le parc et se dirigeait vers le portail en fer forgé. Ses pas résonnaient légèrement sur la terre sèche du chemin, brisant le murmure ténu de la nuit. Si l'on tendait l'oreille, on pouvait percevoir le chant d'une petite fontaine perdue dans le jardin en friche, le lointain hululement d'une chouette, les piétinements précipités d'un quelconque rongeur se terrant dans un buisson.
Aildinn retenait son frère par le bras. Elle aurait voulu parler, dire une dernière chose avant qu'il ne devînt un mangemort. Elle aurait souhaité lancer quelques paroles dont ils se seraient souvenu tous les deux, plus tard, lorsque le mal et la tristesse les auraient rongés ; quelques mots qui auraient résumé leur vie commune jusqu'ici et dont il se seraient servi pour se rappeler de leur enfance.
Rien ne venait.
Elle devinait trop bien ce qu'Isaac éprouvait. Combien de fois avait-elle pensé au jour où le fameux tatouage ornerait son avant-bras, le noir de l'encre contrastant avec la pâleur de sa peau ? Impuissante, elle lui serra la main et il se laissa faire un moment.
Est-ce que tu seras toujours mon frère ? se demandait Aildinn. Seras-tu là pour moi lorsque j'aurais besoin de toi ?
Elle n'osait pas poser la question, car elle n'était pas sûre de la réponse. Isaac éviterait sûrement son regard sans rien dire, il ne saurait pas non plus ou, pire, il ne voudrait pas lui avouer la vérité. Elle ne pourrait pas le supporter, elle avait besoin de ne pas se sentir seule. Il se dégagea finalement et rejoignit leur père à l'entrée de la propriété. Gordon Rowle n'adressa pas un mot à son fils, inspecta silencieusement une dernière fois la silhouette raidie de son héritier, puis il transplana en sa compagnie quelques secondes plus tard.
Aidlinn soupira. Soudain, le petit bois entourant leur maison et s'étirant au-delà de la route sembla plus sombre, moins accueillant. Elle se sentit épiée, bien qu'elle fût entièrement seule et se résolut à rentrer. Le manoir était atrocement vide, ses belles pièces remplies de solitude. La jeune fille décida d'aller à la cuisine ; elle traversa le grand salon aux tons verts et gris, la vieillissante salle à manger plongée dans la pénombre, poussa une énième porte. La rumeur des elfes de maison s'affairant à nettoyer la vaisselle lui apporta un peu de réconfort. Ils étaient deux ; il y en avait eu un troisième auparavant, mais il était mort à la fin du dernier été – Rowle père l'avait blessé dans un accès de colère et il n'avait pas survécu. Personne ne l'avait dit aux deux survivants, bien sûr, mais ils devaient s'en douter ; ils tremblaient toujours un peu quand Gordon se trouvait dans la même pièce qu'eux.
Les deux créatures s'affairaient avec un extrême sérieux devant un grand évier d'ivoire. L'un lavait les assiettes et plats de porcelaine, l'autre les essuyait et les posait sur le plan de travail. Des casseroles et divers ustensiles de cuivre pendaient au niveau des placards au-dessus d'eux. Ils l'avaient entendue entrer et l'un des deux elfes – le plus jeune, appelé Filwy – vint à elle et s'inclina.
— Miss Aidlinn désire-t-elle quelque chose ? Filwy sera heureux de la satisfaire.
Aidlinn secoua la tête.
— Non, Filwy, tu peux retourner travailler.
Elle les suivit du regard un moment, s'asseyant à une table près d'une fenêtre donnant sur l'arrière du parc baigné de la lumière du soir ; à une autre époque, elle avait l'habitude de s'asseoir à cette même place avec sa mère et toutes les deux se racontaient leur journée devant une tasse de thé ou de chocolat chaud. En tendant l'oreille, Aidlinn croyait presque percevoir les échos de la voix de sa mère par-dessus les rumeurs du travail ménager. Lorsque les elfes eurent lavé et rangé la vaisselle, ils s'attaquèrent au plan de travail avec la même énergie, faisant briller le marbre noir de la cuisine. Stinx, le second elfe de maison, s'approcha doucement d'Aidlinn :
— Miss Aidlinn souhaite-t-elle que Stinx prépare son lit ?
Aidlinn n'avait pas envie de dormir, mais elle se sentait trop désoeuvrée pour refuser. Qui savait combien de temps Isaac et leur père seraient absents ?
— Oui, Stinx, s'il te plaît.
L'elfe disparut dans un craquement sonore. Aidlinn tressaillit à la pensée de ce que son père aurait dit s'il l'avait entendue – il aurait sans aucun doute désapprouvé la formule de politesse. C'était sa femme Eleanor qui avait toujours été la plus généreuse avec les frêles créatures, elle qui s'occupait d'eux, organisait leurs journées autour des tâches quotidiennes avec la régularité et la précision d'un chef d'orchestre. Stinx avait toujours adoré Eleanor, mais il ne servait pas Aidlinn avec la même dévotion. Si la jeune fille avait hérité des traits doux de sa mère ainsi que de ses cheveux blonds solaires, elle ne possédait pas la même prestance. Eleanor avait toujours tenu la maison d'une main de fer, accompli ses devoirs avec constance et fierté ; Aidlinn se donnait l'impression de patauger maladroitement dans la vie, mal assurée, incertaine. Elle préférait Filwy, qui était un peu comme elle, car il lui arrivait encore de commettre des erreurs et d'être rabroué par Stinx ; parfois quand elle rencontrait ses grands yeux humides et soucieux, elle avait l'impression qu'il la comprenait.
Quand Aidlinn emprunta finalement l'escalier du deuxième étage pour se rendre dans sa chambre, Stinx avait depuis longtemps tout préparé pour elle ; une chandelle était allumée et les draps immaculés du grand lit à baldaquin avaient été chauffés avec une bouillotte. La jeune fille revêtit une chemise de nuit et se glissa dans les draps tièdes, reconnaissante envers l'elfe pour la délicate attention. Elle s'endormit à l'instant précis où sa tête s'enfonça dans l'oreiller garni de plumes d'oie.
Ce fut un rayon de soleil qui la réveilla ; un des elfes avait dû ouvrir les volets et plusieurs raies de lumières zébraient les murs de la pièce. Instinctivement, la jeune fille tendit l'oreille, à l'affût d'échos révélateurs, mais il n'y avait que la calme quiétude du manoir et de ses alentours champêtres. Son père et Isaac n'étaient donc toujours pas rentrés, elle les auraient entendus s'affairer dans le cas contraire ; Gordon, en particulier, se levait toujours à l'aube. Aidlinn appela Filwy grâce à un petit cordon près de son lit et l'elfe apparut avec un plateau d'argent sur lequel était disposé son habituel petit déjeuner : un scone et un bol de lait chaud sucré d'une pointe de miel. Le visage de la jeune fille se fendit d'un sourire. Il avait tout préparé, comme toujours.
— Merci, Filwy.
L'elfe fit une courbette et disparut dans un autre craquement – il savait qu'elle préférait être seule le matin. La jeune fille mangea en silence puis alla ouvrir la fenêtre. L'air printanier l'assaillit et avec lui les senteurs florales du jardin en-dessous. Ce jardin que sa mère avait toujours entretenu avec soin était aujourd'hui une grande friche colorée d'où émergeaient quelques arbustes. De sa fenêtre, la jeune fille avait une vue imprenable sur le petit bois du parc clos par le mur de pierres grises. Au-delà s'étendaient champs et prés et plus loin, un modeste village moldu. Aidlinn entendit le clocher carillonner, mais elle ne savait pas ce que cela signifiait pour les moldus. Elle scruta les alentours lumineux, parcourut du regard le ciel bleu sans nuages. Une automobile remontait doucement vers le village ; Aidlinn voyait luire sa carrosserie noire sous le soleil.
Tout était trop brillant.
Elle finit par se détourner du spectacle pour faire sa toilette. Ses mains fébriles peinaient à démêler sa chevelure, à ajuster les boutons de sa robe. A peine avait-elle fini qu'un claquement de porte retentit dans le hall. Les elfes ne faisaient jamais claquer les portes. Aidlinn sortit et longea précipitamment le couloir, s'arrêta en haut de l'escalier. Isaac se tenait là, pâle et fatigué. Sa cape de voyage était un peu sale, ses cheveux ébouriffés. Il croisa le regard de sa sœur et détourna les yeux, écœuré devant son émoi. Aidlinn respira, tenta de ne pas se formaliser de cette froideur.
— Comment c'était ? demanda-t-elle en descendant lentement l'escalier, les bruits de ses pas couverts par la moquette.
Sa main glissait sur la rambarde de marbre sombre. Isaac défit sa cape, l'accrocha au porte-manteau.
— Très bien. Père nous rejoindra pour le dîner, il a encore des affaires à régler.
Il ne lui montra pas sa marque, ne lui expliqua pas le processus, ne lui confia pas la douleur qu'il avait dû ressentir.
— Stinx, appela-t-il. Prépare-moi quelque chose pour le petit déjeuner, je suis affamé.
L'elfe, qui avait accouru, repartit aussi vite et Isaac le suivit à la cuisine. Aidlinn se tourna vers son manteau, en quête d'un indice sur les évènements de la nuit dernière. Le tissu était couvert de terre vers le bas et taché aux manches. Aidlinn gratta pensivement la substance séchée à l'ourlet d'un bras, puis retira sa main avec horreur. Une croûte rouge sombre s'était glissée sous ses ongles.
C'était du sang.
Les jours suivants, Aidlinn les passa seule. Isaac était très souvent absent et Gordon Rowle aussi. La demeure était terriblement vide et triste, mais la jeune fille était habituée à la solitude. A l'abri derrière les murs sécuritaires du manoir, elle put oublier les méchants propos de Heston, les reproches voilés de Sylvia et elle ne doutait plus d'elle-même. Elle passa son temps à réviser ses leçons, à lire d'autres livres aux tons plus légers ; le soir, elle allait se promener dans le parc, sous les arbres du petit bois, parmi les rosiers sauvages. C'était lorsque le soleil déclinait à l'horizon que la nature délivrait toutes ses senteurs ; elles enivraient la jeune fille, la ramenaient loin en arrière, lorsqu'elle était encore petite et que l'obscurité était moins épaisse autour des Rowle.
Il ne lui restait que peu de souvenirs de cette époque. Aidlinn ne savait pas si les gens en général gardaient une bonne mémoire de leur enfance. Parfois, elle voyait une fleur ou regardait une fenêtre et une scène d'un autre temps refaisait surface.
Un soir qu'elle était seule, elle s'assit dans la véranda. Sous ses ordres, Filwy avait ouvert les grandes baies vitrées et l'air parfumé envahissait la pièce par vagues. Aidlinn apercevait les étoiles, alors que le ciel était encore plus bleu que noir ; du coin de l'œil, elle distinguait presque le fantôme de sa mère, derrière un trépied, à peindre les rosiers blancs et rouges. Mrs Rowle avait été une peintre douée et quelques-uns de ses tableaux avaient autrefois égayé la tapisserie vert pâle des couloirs du premier étage, mais elle n'avait jamais peint que les plantes et les arbres du parc. Aidlinn supposait désormais que c'était pour combler l'ennui mortel qu'elle avait dû ressentir en attendant jours et nuits son mari absent, qu'elle n'avait trouvé de réconfort nulle part ailleurs que dans le cœur velouté des pétales éclatantes, dans le vert vif des feuilles vigoureuses. Eleanor n'avait jamais été une mangemort, c'était en général un privilège réservé aux hommes et très peu de femmes s'enrôlaient directement. Cela avait toujours été ainsi : les parents mariaient leurs précieuses filles aux fils des autres familles et elles se retrouvaient à garder une maison vide. Aidlinn savait que si sa mère avait vécu, elle aurait certainement subi le même sort. Elle se plaisait à croire que son père, qui n'avait jamais en revanche jamais accordé d'intérêt à ce genre d'arrangements, la laisserait sûrement faire comme elle voudrait. Aidlinn ne voulait pas finir comme sa mère, morne et esseulée, essayant vainement de sauver les apparences d'une vie épanouie en se comportant en hôtesse parfaite. Si elle devait choisir, elle rejoindrait les mangemorts – tout plutôt que d'être mise à l'écart comme elle l'était actuellement.
C'était terriblement frustrant de voir son père et Isaac rentrer le soir, épuisés, le regard vide sans pouvoir demander ce qu'il se passait, de les voir s'enfermer dans le salon nord – le plus petit – et chuchoter des secrets qu'elle n'avait pas le droit de connaître.
A présent que son frère avait rejoint son père, elle se rendait compte à quel point sa mère avait dû souffrir de cette ignorance partielle. C'était pire que de ne rien savoir du tout.
Les Rowle étaient invités à se rendre chez les Malefoy la semaine suivante et cette fois, Aidlinn put venir. L'atmosphère rassurante de la maison avait chassé ses pensées noires et elle se sentait de nouveau prête à affronter le monde. C'était un matin radieux qui se profilait lorsqu'ils sortirent tous trois dans l'allée. La cadette portait une jolie robe bleu clair qui lui chatouillait les mollets lorsque la brise venait agiter ses jupons. Elle s'agrippa au bras droit de son père tandis qu'Isaac prenait le gauche et ils transplanèrent ensemble. Un instant plus tard, ils se tenaient devant un grand portail sombre, sur une colline. De ce qu'Aidlinn savait, ils étaient dans le Wiltshire, au sud-ouest de l'Angleterre. Le portail était entrouvert, invitant les visiteurs à emprunter une longue allée rectiligne bordée d'une immense haie d'ifs qui clôturait le domaine. Ils la remontèrent en silence et la haie se termina abruptement sur une petite cour de graviers blancs. La porte d'entrée du grand manoir n'était qu'à quelques mètres mais le regard d'Aidlinn fut attiré par l'immense jardin ; loin de la nature sauvage du parc de la maison des Rowle, tout était parfaitement entretenu. Il y avait des buissons taillés à la française répartis sur la belle pelouse anglaise fraîchement tondue ; une grande fontaine immaculée crachait un jet d'eau claire – on était loin de celle, vieille et abîmée, du parc où Aidlinn avait grandi – et deux beaux paons albinos paradaient près d'elle. Plus loin, on apercevait la fête ; de longues tables avaient été dressées, protégées de nappes brodées où s'étalaient boissons et amuse-bouches, une petite arche blanche où grimpait du lierre avait été montée pour l'occasion, faisant face à plusieurs centaines de sièges – c'était là que s'uniraient Lucius Malefoy et Narcissa Black.
Gordon Rowle suivit sans hésiter le petit sentier longeant la maison. De nombreux convives étaient déjà présents. Ils saluèrent Mr Malefoy et sa femme, habillés de façon splendide. Mr Rowle, à côté, faisait pâle figure dans son costume un peu usé – il n'avait plus accordé beaucoup d'importance à renouveler sa garde-robe depuis que sa femme était morte. Isaac et Aidlinn avaient sorti leurs plus beaux vêtements, mais ils ne pouvaient rivaliser avec la splendeur de ceux des enfants Black. Andromeda et Bellatrix, toutes deux demoiselles d'honneur, portaient de magnifiques robes vert pâle incrustées d'émeraudes ; leurs tenues assorties, en plus de leur ressemblance troublante, leur donnait l'air de jumelles. Leur jeune cousin Regulus arborait une délicate veste vert foncé aux motifs en forme de serpent et aux boutons de manchette en argent ; son grand frère Sirius, en revanche, n'était nulle part en vue. Ni Isaac ni Aidlinn n'osèrent l'interroger : ils savaient que parler du frère qui causait tant de déshonneur à sa famille ne ferait qu'amener tensions et mines sombres. Bellatrix Black sourit sauvagement à l'aîné des Rowle :
— Alors, Isaac, tu t'es remis de la dernière fois ? Tu m'en dois une, tu le sais, j'espère ?
Aidlinn se tendit, ne pouvant qu'imaginer son frère frôler la mort et Bellatrix tuant son adversaire dans un rire dément. Isaac ne répondit pas car Bellatrix s'était déjà tournée vers sa sœur et lui avait saisi le poignet :
— Aidlinn, comment vas-tu ma chérie ? Toi, tu vas nous rejoindre, n'est-ce pas ? Tu vas le servir ? Tu ne vas pas te terrer chez ton mari, comme Narcissa ?
Aidlinn bafouilla face à la ferveur fanatique qui brillait dans les yeux de la brune. Andromeda claqua la langue d'un air agacé :
— Bellatrix, pas ici !
Aidlinn réprima un soupir de soulagement quand Bellatrix lui lâcha le poignet. Cette fille lui faisait toujours un peu peur, pourtant elle n'avait jamais rien tenté contre elle. Deviendrait-elle comme elle si elle s'enrôlait réellement chez les mangemorts ? Aurait-elle la même lueur de folie agitant ses prunelles ?
Isaac s'éloigna et Aidlinn le suivit, peu désireuse de s'attarder seule avec la mangemort. Malheureusement pour elle, Bellatrix glissa son bras sous le sien, comme si elles étaient des amies proches, et marcha avec elle. Elle se mit à siffler à son oreille :
— Regarde-moi tous ces gens. Ils disent tous soutenir le Maître, mais en réalité la moitié ne fait rien. Ils sont tellement méprisables, ils viennent se cacher dans l'ombre du Seigneur des Ténèbres, mais ils ne le méritent pas !
Les critiques de Bellatrix s'interrompirent quand ils croisèrent Mr et Mrs Avery, l'air très solennel. Ils étaient habillés élégamment, mais bien plus sobrement que les Malefoy. Edern et Mulciber apparurent quelques instants plus tard, un sourire aux lèvres. Ils s'étaient toujours bien entendus avec Bellatrix et Aidlinn savait pourquoi : ils avaient le même air de folie douce dans le regard.
— Edern, Thomas ! Venez, j'ai un nouveau sort à vous montrer !
Bellatrix était la seule à appeler Mulciber par son prénom. Le garçon détestait cela et se mettait toujours dans une colère folle quand on l'appelait ainsi, sans que personne ne sût réellement pourquoi ; Aidlinn pensait qu'il s'agissait simplement d'une preuve de plus montrant que Mulciber n'était pas totalement sain d'esprit. Aidlinn fut entraînée par Bellatrix et les deux garçons jusqu'au bout du vaste jardin, loin des convives. La mangemort se dirigeait vers un pigeonnier, dans un coin du gigantesque parc des Malefoy. De grands arbres leur cachaient à présent la fête et les dissimulaient aux regards indiscrets. Leurs branches semblaient se tendre vers eux, prêtes à les attraper. Aidlinn aurait souhaité se trouver n'importe où plutôt qu'à cet endroit précis. Elle ne tenait pas à voir le nouveau sortilège de Bellatrix.
Ils entrèrent dans la grande tour sans fenêtre, éclairée par un rai de lumière provenant du haut de l'édifice. Des colombes blanches roucoulèrent. Certaines familles de sang-pur communiquaient encore quelquefois par pigeons voyageurs, mais ces colombes étaient là pour l'ornement et parfois, Malefoy procédait à un lâcher d'oiseaux blancs lors de grandes réceptions. Bellatrix saisit le volatile le plus proche sans ménagement et ressortit du pigeonnier. La frêle créature s'était à peine défendue, habituée au traitement des hommes.
— Bellatrix, tu es sûre que, commença Aidlinn.
— Ne t'en fais pas, très chère. Le vieil Abraxas ne compte jamais ses pigeons.
Elle se retourna vers Mulciber et Avery avec un sourire cruel.
— Regardez.
Elle posa l'oiseau à l'envers par terre, mais avant que celui-ci ne se fût relevé, elle avait pointé sa baguette et murmuré si bas que personne n'entendit la formule. Aussitôt, comme étirées par une force invisible, les ailes et pattes du petit animal s'étendirent de plus en plus. Aidlinn fronça les sourcils face à l'oiseau étendu à terre, les ailes écartées. En quoi ce sort était-il… Et elle comprit. La force invisible continuait de tirer sur les ailes, de plus en plus fort, alors que la colombe se débattait follement. On entendit un infime craquement et une aile se déplaça dans un angle bizarre. Des plumes s'arrachaient toutes seules.
Un sort d'écartèlement.
Aidlinn aurait voulu détourner les yeux et retourner à la fête, mais, tout comme Avery et Mulciber, elle suivait le spectacle avec une curiosité morbide. Tout à coup, dans un autre craquement, les ailes de l'animal furent arrachées, de même que ses pattes. La colombe était morte, le reste de ses plumes blanches tachées de sang – Aidlinn ne savait pas vraiment si son petit cœur palpitant avait cédé pendant ou à la fin de la torture. Elle entendit l'horrible rire de Bellatrix et fit un pas en arrière alors que la nausée la gagnait. Bellatrix lui reprit le bras avec un sourire triomphant et continua ses explications :
— Je l'ai trouvé dans un vieux livre que Père avait laissé traîné ! Bien sûr, il faudrait une grande puissance magique pour l'appliquer à un homme, mais je pense que si nous pratiquons des entailles aux niveaux des articulations, il serait possible de le réaliser...
Ils repartirent ensuite vers la réception tout en ricanant. Aidlinn, pâle comme la mort, n'entendait plus rien, elle s'appuyait légèrement sur Bellatrix pour ne pas tomber. C'était juste un oiseau mort, rien de plus, mais si semblable à ceux que sa mère avait élevés autrefois.
Aidlinn parvint finalement à s'arracher à l'emprise étouffante de Bellatrix Black et rencontra Andrew Wilkes, qui était en compagnie d'Isaac. Il portait un élégant costume gris et se tenait aussi droit qu'un sang-mêlé l'aurait pu à un mariage sang-pur.
— Ça va ? Tu as l'air tout pâle, remarqua-t-il.
— Je vais très bien, mentit Aidlinn.
Elle se détourna d'eux alors que son frère la dévisageait avec insistance. Elle traversa la foule, fendit la marée colorée de robes de soie, de vestes de cachemire et de coton, déterminée à s'éloigner pour reprendre ses esprits avant le début de la cérémonie. Elle avait presque réussi lorsque son épaule percuta maladroitement Evan Rosier, qui venait en sens inverse. Il haussa un sourcil, mais Aidlinn, marmonnant une excuse, décida de continuer son chemin. Elle ne souhaitait même pas le voir ; elle s'était résolue à abandonner tout espoir de lui plaire depuis que Heston lui avait ouvert les yeux.
Il l'arrêta d'un geste.
— Il faut qu'on parle, déclara-t-il d'un ton froid.
Elle n'avait vraiment pas envie de se confronter à lui maintenant.
— Une autre fois, peut-être, tenta-t-elle.
— Maintenant.
Aidlinn remarqua sans surprise que Rosier avait préféré la simplicité, bien que ses parents fussent excessivement riches ; sa veste de costume sombre, ornée de velours brun, était beaucoup moins ostentatoire que celle de Regulus Black. Avec un soupir, elle cessa de résister et se tourna vers lui, sans toutefois oser affronter son regard.
— Très bien, de quoi veux-tu parler ?
Il l'entraîna dans un endroit où la foule était moins dense et articula avec effort :
— Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Comment ça ?
Il soupira d'irritation devant sa surprise non feinte.
— J'espère que ce n'est pas toute cette histoire avec Heston qui te perturbe encore. Il n'en vaut pas la peine.
Aidlinn baissa les yeux.
— Tout va bien.
Il la fixa si longtemps qu'elle ne put éviter son regard inquisiteur. Il semblait sérieux ; une partie d'Aildinn espéra que, peut-être, il se souciait d'elle. Juste un peu.
— C'est juste… Bellatrix.
Rosier, rien que par un silence, la força à parler et Aidlinn obéit instinctivement.
— Elle a encore déniché un sort horrible… Et elle m'a forcée à regarder.
Il rigola devant son air dégoûté et elle sourit légèrement – maintenant qu'Evan était là, le souvenir de l'oiseau torturé s'estompait doucement. Ils restèrent silencieux un moment, savourant l'illusion d'une complicité. La jeune fille n'arrivait pas à comprendre l'étrange sensation qu'elle éprouvait dès que Rosier était dans les parages ; lorsqu'il apparaissait, elle prenait conscience du trou béant qui perforait sa poitrine, et le trou se comblait enfin.
— Qui était la victime ?
— Une colombe.
Evan hocha la tête avec l'expression lasse de ceux qui s'y attendaient, puis rétorqua, sa voix devenue plus rauque :
— Tu devrais faire attention à ton comportement. Ou un jour, ce sera toi, la colombe. Je ne plaisante pas, Aidlinn.
La jeune fille sentit son cœur s'accélérer à la mise en garde de Rosier et se contenta d'acquiescer sans un mot, la gorge nouée à l'idée de finir torturée par Bellatrix. Elle tenta de se concentrer sur la réception, avec la bonne centaine de convives éparpillés dans le beau jardin autour d'eux. Son esprit revint à une préoccupation plus ancienne. Rosier avait remué le désagréable souvenir de Heston et la jeune fille se rendit compte qu'il fallait qu'elle lui en parlât. Elle se sentait ridicule, mais ne pouvait s'en empêcher. Ses interrogations franchirent ses lèvres avant qu'elle eût réalisé ce qu'elle était en train de faire :
— Est-ce que tu trouves que je suis insignifiante ? Ou pire, un fardeau ?
Il fallait qu'elle allât jusqu'au bout.
— Heston a insinué que je ne suis qu'une pauvre fille qui passe son temps avec vous car elle n'a personne d'autre. Il a raison n'est-ce pas ? C'est comme ça que tout le monde me voit, même Sylvia. Je l'ai remarqué… Je suis idiote de ne pas l'avoir vu avant.
L'idée la rendait folle. Elle passa une main nerveuse dans ses cheveux détachés alors que le mutisme de Rosier était plus criant qu'aucune des paroles qu'il aurait pu prononcer. Elle n'osait plus le regarder et faisait mine de s'intéresser à la fête, bien que cela ne pût tromper son interlocuteur.
— Laisse tomber, dit-elle. C'était idiot de te parler de cela.
Mais il la retint par le poignet.
— Tu n'es pas une pauvre fille. Tu es Aidlinn Rowle, une sang-pur et cela te place au-dessus des idiots comme Heston.
La voix de Rosier enflait dangereusement ; Aidlinn se rendit compte que son aveu de faiblesse l'avait agacé. Elle aurait tant voulu qu'il n'énonçât ne serait-ce qu'une seule qualité qu'elle aurait pu avoir, qu'il lui montrât qu'elle avait une valeur au-delà de son sang. Il n'en faisait rien, mais Aidlinn ne pouvait plus faire machine arrière. Elle aurait tout fait pour une simple attention de sa part, un compliment, quelques mots qui montraient qu'il tenait à elle.
— Ce n'est que mon sang.
— Pourtant la supériorité par le sang est à la base de notre idéologie, dit-il.
— Bien sûr… Mais…
Non, elle ne pourrait pas y arriver. Il semblait avoir compris, pourtant, car il l'interrompit :
— Tu as d'autres qualités que la pureté de ton sang, mais ne compte pas sur moi pour les énumérer.
Malgré elle, la jeune fille était terriblement déçue.
Il a dit que tu avais des qualités, souffla une petite voix dans sa tête.
Mais il ne va même pas se donner la peine de t'en donner une, cingla une autre voix, plus puissante.
Elle ne savait plus quoi dire et restait à sa merci. Il allait finir par partir et la elle ne le voulait pas. Elle releva les yeux pour le dévisager. Ses yeux bruns étudiaient la façade gothique du manoir des Malefoy, cherchant l'indice d'une présence à travers les fenêtres ouvrant sur des salles vides ; son visage pâle était impassible et sa mâchoire volontaire légèrement tendue. Comme toujours, il affichait une immobilité sidérante en comparaison de cette impression d'impatience bouillonnante qui émanait de lui ; on aurait dit qu'il se retenait constamment de bondir.
— Tu n'as pas changé, commenta Aidlinn malgré elle.
Il reporta son regard sur elle, cligna des paupières quelques secondes, sortant visiblement d'une profonde réflexion intérieure et elle s'expliqua :
— Isaac a changé, depuis qu'il a reçu la Marque.
Evan secoua la tête.
— Je l'avais déjà rencontré. C'était la première fois qu'Isaac se retrouvait face à lui.
Aidlinn ne répondit pas, elle aurait voulu qu'Isaac restât son charmant frère adoré de tous, qu'il ne se transformât jamais en cet homme froid et cruel qu'elle voyait parfois poindre dans ses prunelles.
L'orchestre se mit soudainement à jouer et l'attention s'orienta vers les portes ouvertes du manoir. Alors qu'Aidlinn et Evan se rapprochaient de la foule qui se massait à présent de part et d'autre du chemin aménagé vers l'estrade, la jeune fille sentit la manche du garçon caresser son avant-bras.
Narcissa Black apparut dans le jardin, vêtue d'une longue robe blanche à l'immense traîne portée par ses deux sœurs. Ses cheveux, si blonds qu'ils en étaient presque blancs, étaient relevés en un chignon compliqué orné de perles nacrées, sa peau parfaite avait été poudrée pour cacher d'hypothétiques imperfections, ses lèvres roses formaient un pli à la fois candide et sensuel ; elle était magnifique, mais son visage était terriblement grave. Quant à Lucius, il semblait satisfait ; on voyait qu'il regardait Narcissa avec une certaine admiration – c'était sans doute ce jour-là la plus belle femme de toute la réception –, à défaut de la regarder avec amour.
Il l'attendit, une main tendue, sous l'arche où Mr Black leur fit prononcer leurs vœux et enfiler leurs alliances en or blanc. Il y eut des acclamations alors que l'orchestre jouait de plus belle et des pétales de fleurs blanches tombèrent sur l'assemblée. Aidlinn se demandait, tout en applaudissant, si le mariage de ses parents avait ressemblé à cela. Elle souhaitait ne jamais se trouver à la place de Narcissa.
Prochain chapitre la semaine prochaine !
