Chapitre 18

« Sois la bienvenue, ombre ! ô ma sœur ! ô figure

Qui me fais signe alors que sur l'énigme obscure

Je me penche, sinistre et seul

Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime,

Essuyer sur mon front la sueur de l'abîme

Avec un pan de ton linceul ! »

Horror, Victor Hugo

Le soir avait laissé tomber son manteau d'obscurité sur la campagne. La chaleur s'était en partie dissipée et l'on ressentait les vibrations de la vie sauvage dans les fourrés mangés d'ombre. La rumeur des bavardages des derniers convives s'évanouissait tandis que le petit groupe d'amis s'éloignait du manoir des Rowle. Ils avaient passé le portail en fer forgé de la maison et remontaient la route coincée entre le mur d'enceinte de pierre et les bois chuchotant, en direction de lointains points lumineux. Toute l'après-midi, ils étaient restés sagement à la réception, s'étaient tenus correctement en dignes héritiers sang-pur. Les plus grands avaient décrété qu'il était temps de fêter la majorité d'Isaac.

-On pourrait aller à Wolford, plutôt, suggéra Wilkes.

Wolford était une petite ville obscure à majorité sorcière. L'on disait que c'était un endroit malfamé. Aidlinn avait souvent entendu les garçons y faire allusion, lorsqu'ils parlaient de leurs escapades, mais elle-même ne savait pas où il se situait.

-Pas ce soir, dit Isaac en lançant un coup d'œil à sa sœur, Avery et Mulciber.

Le chemin attaquait le flanc d'une petite colline, serpentant entre champs sauvages et bosquets. A son sommet sommeillait le village moldu où ils se rendaient. Dans le silence résonnaient seulement le crissement de leurs chaussures sur le sable et leurs ahanements s'intensifiant à mesure que la pente se faisait plus abrupte. Ils dépassèrent un panneau en bois indiquant « Wingston ».

-Et dire qu'en transplanant, on serait déjà arrivés depuis…

-Tais-toi, Andrew, grogna Isaac.

L'aîné des Rowle avait échoué à obtenir son permis à Poudlard et enrageait encore de voir ses amis pouvoir aller n'importe où, contrairement à lui. Il réussissait à transplaner, mais n'apparaissait pas à l'endroit exact demandé. Evidemment, Gordon l'avait déjà inscrit à une cession de rattrapage qui aurait lieu la semaine suivante. Cet événement confortait Aidlinn dans l'idée que son frère et elle possédaient une même tendance à l'indécision. Si, à première vue, Isaac semblait stable et assuré, son esprit était désordonné, complexe, un serpent ondulant dans un labyrinthe de ténèbres. Aidlinn le devinait car elle ressentait cette même distance au réel lorsque devant elle trop de chemins s'ouvraient et que l'immensité des possibilités l'aspirait. Isaac prenait alors ce même air lointain, troublé, signe qu'un excédent de pensées bouillonnait dans son for intérieur il était possible d'apercevoir dans ses yeux gris les reflets des tortueux méandres de son esprit.

Les lumières de la ville grossirent et les premiers sons leur parvinrent. Aidlinn était très excitée : elle n'avait jamais eu l'occasion de déambuler dans un village moldu, pas même celui-ci qui n'était qu'à deux miles de chez elle. Officiellement, ils s'étaient éloignés des adultes pour vaquer à des occupations de leurs âges. Officieusement, ils comptaient bien célébrer l'anniversaire d'Isaac dans un endroit insolite.

Ils arrivèrent finalement à la hauteur des premières bâtisses. Elles semblaient petites et fragiles, vulnérables aux assauts du temps avec leur pieds décorés de fleurs et leurs volets clos par de simples loquets de bois. Des lampadaires distribuaient avec parcimonie l'éclairage dans les rues, laissant voir des engins de ferraille endormis reposant sur les bas-côtés. Il n'y avait aucun passant. De part et d'autre, des vitrines regorgeant de vêtements et d'accessoires moldus sommeillaient. Plus loin, une fenêtre ouverte projetait dans la rue des rumeurs de festivités.

-C'est là-bas qu'on va ? demanda Mulciber d'un air perplexe.

Il jetait des regards méfiants autour de lui, comme si un moldu risquait de surgir d'un recoin pour l'attaquer et pointait un doigt vers une enseigne lumineuse rouge clignotant. Isaac opina tandis que Rodolphus soupirait :

-Ça fait un moment.

-La dernière fois, c'était…

-En quatrième année, compléta Rosier d'un air entendu.

Isaac et Andrew s'esclaffèrent et Rodolphus afficha un sourire crispé. Aidlinn, Edern et Mulciber se regardèrent sans comprendre.

-Encore une frasque que vous ne nous avez pas racontée, se plaignit Edern.

-C'est mieux ainsi, déclara Isaac.

Il n'en dit pas plus, car ils avaient atteint l'enseigne. Harry's Anchor. Isaac poussa la porte et des éclats de voix ainsi qu'une vive lumière les assaillirent. Le bar comportait un comptoir de forme carrée en son centre et de robustes tables de bois éparpillées dans la pièce. Des bouteilles colorées brillaient sur les étagères adossées au large pilier derrière le comptoir. Une femme en robe noire chantait sur une scène au fond de la vaste pièce, accompagnée par des musiciens aux mines concentrées.

Il y avait peu de monde : quelques hommes d'âge mûr accoudés au comptoir, d'autres attablés, parlant avec force, les joues rougies par la boisson. Quand le groupe entra, les conversations baissèrent et des yeux se braquèrent sur eux. Ils devaient en effet avoir l'air étrange avec leurs mines hautaines, leurs riches habits brodés aux boutons d'or et d'argent et leurs chaussures cirées.

Aidlinn s'était positionnée derrière Isaac, un peu intimidée d'être en compagnie de tous ces moldus aux mines revêches. Edern se pencha vers elle, un léger sourire aux lèvres :

-On dirait que tu oublies que ce sont nous, les méchants.

Le barman, un homme imposant portant une chemise à carreaux usée, s'approcha :

-Je peux vous servir quelque chose ?

Il les inspectait avec une certaine prudence. Ce fut Isaac qui s'avança, offrant un sourire insolent à l'homme :

-Sept pintes s'il vous plaît.

À côté de lui, Rosier affichait une mine légèrement dégoûtée. Il n'était pas à l'aise, pas plus que Rodolphus. Wilkes et Mulciber semblaient moins dérangés, peut-être car ils avaient davantage l'habitude des moldus. Quant à Edern, il détaillait les lieux d'un œil avide.

Ils s'assirent tous autour d'une grande table poisseuse qui sentait la bière.

-Qu'est-ce qu'ils sont sales, ces moldus ! s'exclama Andrew en promenant son index sur la surface de la table.

Le barman revint avec un plateau chargé de verres. Il les déposa précautionneusement devant chacun d'eux, puis se redressa, l'air indifférent.

-Ça fera 35 livres.

Son expression changea subitement.

-Mais pour vous, c'est cadeau.

Aidlinn vit son frère ranger sa baguette.

-Isaac, siffla-t-elle, tendue.

-Nous n'allions pas le payer tout de même ? fit-il tandis que le moldu s'éloignait d'un pas lourd.

Edern se pencha en avant, impressionné :

-Tu pourrais le faire danser sur le bar ? Ce serait…

-Il en est hors de question, les coupa Rodolphus. Nous ne sommes pas ici pour nous faire remarquer.

Avery prit un air déçu. Rosier leva sa pinte :

-A ta majorité, Isaac.

Tout le monde l'imita.

-Et à tout ce que tu vas pouvoir faire à partir de maintenant, ajouta Wilkes d'un air moqueur.

Isaac se mit à rire en les remerciant. Ils portèrent les verres à leurs lèvres. Aidlinn grimaça tandis que le breuvage amer descendait le long de sa gorge. Elle reprit une gorgée. Une fois la surprise passée, ce n'était pas si mauvais.

-D'ailleurs, vous avez entendu la nouvelle ? reprit Andrew. Il paraît qu'une des filles Black s'est enfuie avec un moldu…

- Laquelle ? Walburga ne s'en est pas vantée, tout à l'heure, demanda quelqu'un.

-Andromeda, répondit Avery, dont la mine s'était assombrie. Elle était promise à mon frère.

Tout le monde afficha une mine gênée, s'abstenant de commentaire. Seul Rosier resta pensif.

-En même temps, vivre sous le même toit que Bellatrix toutes ces années, marmonna Rodolphus.

-Justement, tes parents ne veulent pas te fiancer à elle ? intervint Isaac d'un ton malicieux.

-Comment ? Rodolphus va se marier avec Bella ? pouffa Edern.

-Arrêtez, c'est juste une idée de mes parents.

L'aîné des Lestrange s'était fermé et son regard sombre se fit plus grave. Les autres continuaient à se moquer de lui, mais Aidlinn eut subitement envie de le plaindre. Elle frémissait à l'idée de se retrouver dans quelques années avec la même mine défaite. Elle donna un coup de coude à son frère qui finit par s'arrêter de rire, comprenant la tristesse de la situation.

-Désolé pour toi. Mais tu sais, rien n'est joué, peut-être que d'autres possibilités s'offriront à toi.

Son regard pétillant dévia vers Aidlinn, qui le foudroya du regard. Il se remit à ricaner.

-C'est vrai que se marier avec Bella, ce n'est vraiment pas de chance.

-Il ne fallait pas être un si bon parti, essaya de le réconforter Wilkes.

Quelqu'un changea de sujet, mais Aidlinn était ailleurs. Plongée dans ses pensées, elle imaginait Andromeda au bras d'un né-moldu, dans une petite ferme au milieu de prés verdoyants. Elle s'était bien entendue avec elle malgré leur différence d'âge. Savoir que la jeune femme les avait trahis était un coup dur, surtout qu'Aidlinn avait cru voir en l'aînée des Black quelqu'un de confiance. Andromeda avait toujours eu un tempérament jovial et dénué de malice. Aidlinn s'imagina à la place de la Black : pourrait-elle fuir avec un né-moldu, abandonner sa famille et ses amis ? Probablement pas. La question ne se posait pas : le seul homme avec qui elle aurait pu envisager de s'enfuir, c'était Evan Rosier.

Il fumait un cigare, les yeux dans le vague, le front soucieux. Il n'avait presque pas participé à la conversation. Aidlinn se rappela la tache de sang sur sa chemise. Elle aurait aimé lui demander ce qu'il avait fait avant de venir, mais il ne lui aurait certainement rien révélé. Avait-il trouvé Edgar Bones ? Était-ce son sang sur la chemise ?

-Aidlinn, tu en reprends une ?

La jeune fille hocha la tête, distraite. Elle voulait continuer à réfléchir à Rosier, mais quand elle se retourna vers lui, il avait cette fois les yeux posés sur elle. Ses iris avaient une teinte rouge et or sous la lumière chaude des lampes. Il lui tendit son cigare. En le portant à ses lèvres, Aidlinn pensa à celles d'Evan qui s'étaient posées au même endroit, quelques instants plus tôt. Elle aspira une trop grande bouffée et se mit à tousser, rendant le cigare à son propriétaire. Celui-ci sourit d'un air absent tandis qu'Aidlinn essuyait les larmes au coin de ses yeux, les joues rouges. Décidément, elle avait des progrès à faire.

Son frère posa une nouvelle pinte devant elle. N'ayant pas mangé, Aidlinn avait déjà la langue pâteuse. Les autres s'étaient mis à jouer à un jeu et Aidlinn et Evan se joignirent à eux. Le concept était simple : il fallait boire lorsque l'on avait déjà fait ce qui était dit.

-Je n'ai jamais reluqué MacGonagall, déclara Avery avec un sourire féroce.

Mulciber et Isaac se mirent à boire.

-Isaac, sérieusement ? s'étonna Rodolphus, mi-amusé, mi-dégoûté.

-C'était en première année, rétorqua-t-il, sur la défensive. Une simple curiosité d'ordre anatomique.

Tous eurent des grimaces dégoûtées.

-Je n'ai jamais volé les friandises des autres, enchaîna Mulciber, ses yeux noirs fixés avec rage sur Edern.

Ce dernier prit une gorgée. Aidlinn haussa un sourcil amusé :

-Edern ?

-Je n'ai rien à ajouter.

-Bien sûr que si, tu n'arrêtes pas de piocher dans mes réserves ! s'énerva Mulciber.

-Tu délires. J'ai dû le faire une fois… Deux, tout au plus.

Wilkes se racla la gorge :

-Je n'ai jamais embrassé Lucy Richards, avoua-t-il avec regret.

Aidlinn regarda avec effarement Edern, Isaac et Rodolphus plonger dans leur boisson.

-Sérieusement ?

Lucy Richards était une séduisante Serdaigle de dernière année, connue pour être très avenante envers le sexe opposé. Pour toute réponse, Edern répliqua, fixant la cadette des Rowle :

-Je n'ai jamais fantasmé sur un joueur de Quidditch.

Aidlinn fronça les sourcils et but une gorgée, tandis que les autres riaient.

-Qui ça ? demanda Edern, surpris et intéressé.

-Ça ne te regarde pas.

-Allez Aidlinn !

-Je n'ai jamais jeté de sortilège impardonnable, répliqua-t-elle, irritée.

Evan, Isaac, Andrew et Rodolphus burent avec application, l'expression défiante.

-Je ne suis jamais sorti avec Dan Heston, surenchérit Avery.

Il fixait Aidlinn d'un air malicieux, bien décidé à avoir une réponse à sa question. Elle reprit une gorgée.

-Je n'ai jamais perdu un match de Quidditch, rétorqua-t-elle.

Tous les garçons portèrent leur verre à leurs lèvres, soudain graves, à l'exception de Rodolphus, qui ne jouait pas au Quidditch.

-C'était bas, Aidlinn, soupira Andrew d'un air théâtral, une main sur le cœur.

Ils ne s'étaient toujours pas remis de la punition qui les avait privés de tenter de gagner la Coupe de Quidditch, l'année précédente et la moindre allusion à leur sport préféré les laissait à la fois mélancoliques et révoltés.

-Ce sera différent cette année, affirma Isaac avec conviction. Heston parti, nous aurons un nouveau capitaine…

-Et un meilleur gardien, ajouta Mulciber en ricanant.

Ils restèrent encore un moment à plaisanter et à commenter l'endroit et les étranges vêtements des moldus puis ils se levèrent dans l'intention de rentrer. L'alcool embrumait leurs esprits et ils avaient pris des expressions hagardes. Les rares clients encore présents leur jetèrent de nouveaux coups d'œil curieux.

Dehors, la nuit était douce. Ils reprirent en sens inverse le trottoir faiblement éclairé. À une centaine de mètres, un groupe de moldus de leur âge attendait. Ils semblaient aussi éméchés qu'eux et s'invectivaient entre eux en titubant.

Aidlinn se tourna vers les autres :

-On devrait peut-être changer de trottoir.

-Et puis quoi encore ? rigola Isaac. Je me fiche de ces cafards.

Mais quand ils arrivèrent à la hauteur des inconnus, ceux-ci leur barrèrent la route.

-Vous êtes qui ? Et c'est quoi ces fringues ? demanda avec aplomb un jeune homme aux cheveux blonds hérissés.

Il avait des tatouages sur les bras et des bouts de métal dans le nez et au-dessus de la lèvre. Alors c'était ça, la mode moldue ? pensa Aidlinn.

-Ça m'a tout l'air d'être de bons gros fils à papa, rigola un autre. Donnez votre fric.

Isaac se mit à rire, suivi des autres. Seule Aidlinn ne trouvait pas la situation si drôle. Instinctivement, elle fit un pas en direction de Rosier, qui se tourna vers elle d'un air étonné.

-Mon « fric » ? C'est une expression moldue ? demanda Isaac à ses amis.

-Qu'est-ce qu'il raconte ? cracha une fille aux cheveux roux flamboyants.

Elle portait une tenue minimaliste qui mit mal à l'aise Aidlinn.

-Mate pas ma copine comme ça, toi, gronda le blond à l'adresse de Wilkes.

Celui-ci haussa les épaules.

-Je ne « mate » jamais la vermine.

-La quoi ? Répète un peu pour voir, sale…

Le blond se jeta sur lui, dégainant un couteau et Andrew, surpris, eut à peine le temps de lever la main pour dévier la lame de son ventre. Il poussa un cri de douleur quand l'arme entailla sa paume et se plia en deux. Isaac avait cependant déjà levé sa baguette et le blond fut projeté à trois mètres, retombant sur le bitume en gémissant.

Les autres moldus s'étaient jetés sur le reste du groupe. Isaac, Evan et Rodolphus avaient prestement sorti leur baguette tandis qu'Aidlinn, Mulciber et Edern avaient reculé, incertains. Isaac avait ligoté deux moldus d'un seul sort. Evan avait infligé de larges hématomes à un énorme colosse d'un seul geste. Rodolphus avait repoussé un autre assaillant et faisait léviter son couteau de poche. Edern et Mulciber étaient aux prises avec un redoutable boxeur. L'un bloquait ses jambes et tentait de le faire tomber tandis que l'autre le rouait de coups. Absorbée par le combat, Aidlinn ne vit pas venir le poing de la rousse. Le choc lui décrocha la mâchoire et elle s'effondra par terre, sonnée. Quelqu'un la tira en arrière. La voix inquiète de Mulciber retentit :

-Il en arrive d'autres !

-On se retrouve dans la clairière, vers chez moi, siffla Isaac.

-Oubliettes ! cria quelqu'un.

Aidlinn se sentit aspirée en arrière. Une seconde plus tard, elle atterrissait brutalement dans la terre.

-Reste ici, je reviens.

Aidlinn reconnut la voix de Rosier, mais un craquement retentit et il disparut. Le cœur encore battant, elle s'assit en tailleur, parcourant des doigts sa pommette douloureuse et regarda autour d'elle. Ils étaient dans une clairière cernée par de hauts arbres immobiles. La futaie était plongée dans l'obscurité et rien ne bougeait. Après la bagarre, ce retour au calme avait quelque chose de surnaturel. Elle ne devait pas être loin du manoir familial mais il lui était impossible d'apercevoir sa toiture rassurante. Elle s'autorisa un léger soupir alors que la quiétude des lieux s'imprimait en elle.

Quelques minutes plus tard, Rosier était de retour avec Mulciber. Ce dernier gémit en percutant le sol meuble.

-Les autres ne vont pas tarder, dit-il en s'approchant d'Aidlinn. Lumos.

Aussitôt une intense lumière éclaira les lieux, aveuglant les trois adolescents.

-Ça va Aidlinn ? fit Mulciber, visiblement impressionné. Tu as la joue violette ! Ouah ça ne m'étonne pas vue la droite que tu t'es prise… Cette moldue avait…

-Merci Mulciber, marmonna Aidlinn, mortifiée.

Pourquoi ces choses-là lui arrivaient toujours à elle ?

-Laisse-moi voir.

Rosier s'agenouilla face à elle, prenant son visage entre ses mains. Sa paume tiède effleura avec douceur la zone tuméfiée.

-Ce n'est pas cassé.

-Super, soupira Aidlinn.

Y-avait-il plus humiliant que de se voir infliger une blessure par un moldu ? Cependant, à bien y réfléchir, se faire agresser était peut-être un moindre mal si cela lui permettait de se rapprocher d'Evan. Celui-ci finit par se reculer.

-Je ne connais pas de sort pour réduire les hématomes, désolé Aidlinn.

-Si mon père voit ça…

Un craquement retentit, faisant apparaître Rodolphus qui tenait fermement Edern. Avery éclata de rire en s'approchant d'Aidlinn.

-Aidlinn, tu t'es prise un de ces coups de poing !

-Ce n'est pas drôle, Edern, le gronda la jeune Rowle. C'est douloureux.

Tout de suite après, Isaac et Andrew surgirent ce dernier tenait une silhouette rebelle à bout de bras. Un des moldus.

-Je vais t'apprendre le respect, espèce de salopard, gronda Wilkes en jetant à terre sa victime.

Il tenait sa paume blessée contre son torse et lança un coup de pied dans le ventre du moldu à terre. Aidlinn n'avait jamais vu Andrew dans cet état de colère. Le garçon était habituellement joyeux et d'humeur égale. La douleur et l'alcool semblaient l'avoir fait sortir de ses gonds. Isaac rejoignit Aidlinn, l'air de mauvaise humeur. Il sentait la boisson mais ses yeux étaient terriblement alertes.

- Elle ne t'a pas ratée… Ne t'inquiète pas, elle ne recommencera pas avant…

-Longtemps, compléta Edern d'un air appréciateur.

Wilkes avait bâillonné et entravé sa victime d'un simple tour du poignet et le pauvre bougre se tortillait au sol comme un ver.

-Mulciber, Edern, aidez-moi à trouver du bois mort, ordonna Rodolphus, la mine sombre.

Aidlinn, toujours assise dans un coin, vit Rosier s'approcher prudemment d'Andrew et Isaac.

-Vous avez tout nettoyé derrière vous ?

-Evidemment, dit Andrew.

Il se tenait raide, les muscles tendus et sa chemise bleu nuit comportait une large tache de son propre sang.

-Les autres ne se souviendront de rien, assura Isaac.

La jeune Rowle se mit debout péniblement, époussetant sa jupe. Elle n'aimait pas la tournure que prenaient les évènements. De la sueur coulait le long de sa colonne et une boule s'était formée dans sa gorge. Elle entendait le moldu continuer à se débattre plus qu'elle ne le voyait. Les autres revinrent bientôt avec des branches mortes qu'ils disposèrent en tas. Rodolphus abaissa sa baguette et l'amas de branches prit feu. Les flammes grossirent et grimpèrent vers le ciel, avides et empressées, dans un grondement menaçant. Leur lueur crevait avec fracas les ténèbres et projetait sur les jeunes gens des ombres inquiétantes.

-Andrew, ta main, tenta Rodolphus en se détournant du feu.

-Laisse-moi.

Le feu éclairait la face ahurie du prisonnier pendant qu'il fixait la baguette de Rodolphus sans comprendre. Aidlinn, en le regardant, se sentait perdre pied et imaginait un monde où elle serait elle-même à la merci d'étranges individus postés autour d'un feu, dans une forêt sombre et menaçante. Les liens de cordes l'auraient brûlée aux poignets et elle aurait suffoqué avec son bâillon et la fumée envahissant ses narines. Le sang aurait pulsé contre ses tempes tandis qu'elle se serait efforcée de ne pas se laisser submerger par la panique.

L'angoisse la fit suffoquer et elle s'arracha à cette vision.

Ramenant son attention sur la victime, elle guetta ses premiers signes de frayeur, le moment précis où le captif accepterait cette nouvelle réalité et se rendrait compte qu'il était piégé. Déjà sa pupille se dilatait, le blanc de ses yeux apparaissait plus nettement, son corps était agité de légers soubresauts. Il n'y en aurait plus pour longtemps.

-A toi l'honneur, Isaac, déclara Andrew. Joyeux anniversaire.

Il désigna d'un geste vorace et saccadé la silhouette à terre. Isaac ricana et avança à pas lents, ses yeux gris devenus noirs concentrés sur le moldu. Il brandit sa baguette. Aussitôt, ce dernier monta en l'air, pendu par une cheville, provoquant l'esclaffement des sorciers rassemblés. Son corps se tordait dans les airs tandis qu'il se défendait vainement.

-Attention, ne te défends pas trop… Tu risques de tomber.

Tout à coup, comme si des liens invisibles le lâchaient, il chuta vers le sol. Au moment où il semblait qu'il allait le heurter avec lourdeur, il s'immobilisa et remonta lentement.

-Heureusement que je t'ai rattrapé.

Isaac s'amusa encore plusieurs fois à effectuer ce genre de manœuvres à sa victime. Le moldu se défendait de moins en moins et ses membres, libérés de leurs liens, pendaient de fatigue. Il ressemblait à un grand pantin. L'aîné des Rowle passa finalement le relai à Andrew, qui s'appliqua à faire heurter au garçon les branches des arbres, tandis qu'il le faisait léviter de plus en plus haut. Les deux garçons se prêtèrent leur jouet, le faisant percuter les troncs et les arbres de plus en plus vite, grisés par les encouragements féroces des autres.

Aidlinn avait croisé les bras et s'était réfugiée à l'écart, mal à l'aise. Elle se rendait compte à présent que cette escapade n'avait eu pour but que le baptême d'Isaac. Sa première torture magique. Ils fêtaient tous de la manière la plus cruelle possible la disparition de sa Trace.

En cet instant, la jeune fille craignait son frère. Elle tremblait devant son rictus satisfait et cruel, ce sourire de prédateur qui dévoilait ses canines et allongeait ses yeux. Elle ne pouvait détacher son regard de ses mains élégantes et pâles devenues serres mortelles. Elle avait la nausée en voyant cette silhouette qu'elle chérissait tant évoluer avec tant de grâce et de fluidité en-dessous de sa victime.

Elle détestait devoir assister au supplice de ce moldu, elle détestait voir cette facette de son frère, elle détestait cette nuit. Pendant des mois, elle avait voulu être mêlée aux escapades d'Isaac et à présent, elle le regrettait amèrement. Comme elle aurait voulu ne conserver que l'image du grand-frère protecteur, de l'adolescent charmeur, de l'élève modèle !

Et voilà qu'elle avait le cœur au bord des lèvres, le front moite, les oreilles bourdonnantes.

Alors elle restait immobile, adossée à un tronc noir, son esprit oscillant entre effroi et haine. Effroi devant ses amis. Haine de ce monde. Haine de sa personne pour ne pas s'intégrer au petit groupe. Elle se sentait perdre pied, les larmes débordaient presque de ses yeux. Combien de temps avant qu'ils ne vissent l'effet que toute cette soirée lui faisait ? Ils la relègueraient dans sa chambre et ne lui diraient plus jamais rien. Elle deviendrait un oiseau délicat à enfermer en cage, condamnée à ne plus jamais voir qu'une ombre de ses maîtres. Elle se transformerait en une relique, un objet d'ornement auquel personne ne prêterait plus attention.

Rosier vint la sauver. Il apparut devant elle, formant un écran protecteur entre l'horreur des évènements et sa propre position. Elle se sentait suffoquer et elle ne pouvait voir que les contours de sa silhouette, comme le feu était loin derrière eux.

-Respire, lui dit-il.

Sa voix trouva chemin jusqu'à son esprit effarouché. Respire. Elle s'appliqua à faire ce qu'il lui disait, tandis que le monde tournait trop vite autour d'eux. Elle sentit à peine les mains chaudes qu'il avait posées sur ses épaules glacées.

-Tout va bien.

Tout allait bien, maintenant qu'Evan était là. Le monde se stabilisait. Les arbres se redressèrent et l'épargnèrent, l'ignorant de nouveau, comme s'ils n'avaient jamais eu l'intention de l'étouffer. Sa vue se précisa. Deux iris bruns la fixaient par au-dessus.

-Qu'est-ce qu'elle a ?

Edern s'était approché, la mine surprise. Des vestiges de l'exaltation sanguinaire qu'il avait dû ressentir auparavant persistaient dans ses yeux bleu profond. Il ne pouvait pas comprendre. Il ne devait pas savoir.

-Elle a trop bu, déclara fermement Rosier. Je vais l'emmener marcher un peu, on revient.

Sans attendre de réponse, Evan la guida parmi les arbres, loin de la clairière, loin des rires gras de leurs camarades. Sa baguette projetait une lueur bleutée sur le sol inégal. Ils marchèrent quelques minutes, leurs pas faisant craquer le mutisme de la forêt. Aidlinn avait l'esprit vide et était à peine consciente, en cet instant, de la proximité chaleureuse de Rosier. Puis, petit à petit, le monde redevint vivant. Elle perçut de nouveau les senteurs boisées, le parfum rassurant d'Evan. Elle entendit plus distinctement les murmures de la nature autour d'elle. Une chouette qui hululait, un souffle faisant frissonner les feuilles, un bruissement derrière eux.

Ils s'assirent sur un arbre mort.

-Merci, fit Aidlinn. Je ne sais pas ce qu'il m'a pris, je suis désolée.

Rosier ne dit rien pendant un moment. Il jouait avec un bâton recouvert de mousse. Ses doigts étaient plus graciles qu'elle ne l'aurait cru. Ils ressemblaient à ceux d'Isaac. Elle revit son frère faire léviter le moldu et eut un tremblement.

-Quand tu seras calmée, nous y retournerons et tu prendras part au spectacle, comme tout le monde, déclara abruptement Evan.

Aidlinn aurait voulu protester, dire qu'elle ne voulait plus jamais assister à cela, que la scène la terrifiait, qu'elle avait trop peur et voulait aller se cacher dans sa chambre et y rester pour toujours. Mais elle ne dit rien. Elle hocha la tête avec raideur, se mordant violemment la lèvre du bas.

-Je ne sais pas si je pourrai faire ça un jour, Evan, finit-elle par murmurer, la voix tremblante. Je ne m'étais pas rendue compte, je…

Sa voix se brisa en un sanglot. Evan ne la prit pas dans ses bras, ne lui offrit aucun mot de réconfort. Il se releva et la toisa de toute sa hauteur alors qu'elle était recroquevillée sur le tronc, faible et perdue.

-Dans ce cas, tout ceci n'est pas pour toi, Aidlinn. Rentre chez toi.

Sa voix était douce, conciliante et c'était pire pour la jeune fille. Tandis qu'il se détournait et s'éloignait d'elle, retournant près du feu, elle repensait à une scène lointaine. Evan, à la bibliothèque, lui murmurant « Tu ne survivrais pas, au milieu d'eux. » Il avait raison. Elle était fragile, incertaine, vulnérable, incapable d'être aussi forte qu'eux. Rentre chez toi. Comme elle avait envie de s'enfuir ! Courir jusqu'au manoir, s'enfermer à l'étage dans sa pièce douillette et oublier pour toujours cette affreuse nuit. Ce monde n'est pas fait pour toi. Avait-elle perçue de la déception dans son timbre ? Du dégoût ? La méprisait-il ? Si elle quittait ce cercle, perdrait-elle Evan ?

Il y avait peu de choses qui semblaient rendre le monde d'Aidlinn meilleur, mais Evan Rosier en faisait indubitablement partie. Et il y avait son frère. Son père. Ses amis. Pouvait-elle vraiment partir ? Elle frémissait devant la porte de sa geôle ouverte, mais n'osait pas s'enfuir. Rosier l'avait depuis longtemps apprivoisée et il le savait, petit rossignol enfermé au cœur battant qu'elle était. Si elle devait s'envoler, elle atterrirait dans sa main.

Le ventre noué d'appréhension, elle marcha droit devant elle. Bientôt la mousse disparut sous ses pieds et le feu réchauffa sa peau gelée. Les garçons étaient regroupés autour du moldu au sol. Sa silhouette inerte et ensanglantée reposait selon un angle anormal. Son cou présentait une bosse inquiétante et l'une de ses jambes semblait retournée.

-Je crois qu'il est mort, fit Rodolphus en se redressant.

Il ne parut pas ému par la nouvelle et se contenta de s'écarter du cadavre. Les autres firent de même, étrangement calmes. Edern rompit le silence en voyant son amie :

-Aidlinn ! Ça va mieux ?

Il arborait un sourire excessivement large. C'était visiblement le membre le moins ébranlé du groupe. Il était aisé de percevoir la démence se dégageant de son être. Aidlinn sentit le regard de Rosier peser sur elle, ainsi que celui de son frère et de Wilkes. Ils lui faisaient l'effet d'une meute de loups à l'affût. Respire. Détachant le regard du cadavre disloqué, elle afficha un sourire qu'elle estimait serein :

-Oui, merci. Je crois que j'avais un peu trop bu. Bravo Isaac.

Les autres s'esclaffèrent, mais cela n'atteignit pas Aidlinn.

-On devrait l'enterrer, non ? demanda Andrew.

-Non, on a qu'à la brûler, fit Rodolphus.

Tout à leur affaire, les garçons s'étaient détournés d'elle. Tous sauf Rosier. Il l'observait toujours et Aidlinn se força à fixer le feu. Il était vif et agité. Des hétérocères voletaient tout autour, plongeant vers les flammes et bifurquant quand la chaleur devenait trop intense. Ils revenaient toujours, sans apprendre de leur erreur.

Aidlinn réalisa avec horreur qu'elle-même était un papillon de nuit. Rosier était sa flamme, elle s'approcherait de lui jusqu'à en mourir.


Et voilà le chapitre 18 ! Je sais qu'il devait arriver avant, mais je l'ai finalement un peu modifié... J'espère qu'il vous plaira. Merci Constance Alinor, LilyPorridge, Nuit Noire Reflet d'Argent et Freyja11 (je comprends que tu préfères attendre la fin, ne t'inquiète pas, merci d'avoir laisser un message :) ) pour vos reviews, ça me fait chaud au cœur !

Constance Alinor : Oui en effet, j'ai changé le titre de ma fiction qui s'appelait auparavant Jours Révolus, tout simplement parce que j'avais d'abord pensé l'écrire en trois tomes (le titre du troisième tome devait être La Fin du Beau et du Vrai), mais évidemment le projet se révèle trop audacieux (au vu de la vitesse à laquelle je progresse haha). Et pour le résumé, j'adore en changer régulièrement, j'ai du mal à me décider... J'adore ces vers de Shakespeare et je trouve qu'ils collent bien à cette histoire, mais peut-être en effet que ce n'est pas une bonne idée de mettre ça en résumé...

Je serais curieuse de connaître vos avis à propos des résumés de fanfictions, d'ailleurs : vos préférences, etc.

Prochain chapitre : d'ici deux semaines maximum !