Salut ! Voilà un nouveau chapitre !
Merci à KorriganTanNoz, RhumFramboise et Zod'a pour vos reviews, ça m'a fait très plaisir !
Chapitre 21
" Il faut aimer les êtres pour apprivoiser leur méfiance. "
Marguerite Yourcenar
Après le dîner, Aidlinn et Maria Stebbins rentrèrent dans leur dortoir, ignorant le groupe de première année qui s'était formé autour de Sylvia dans la salle commune. Leur chambre n'avait pas changé. Les quatre lits à baldaquins aux draps vert et argent étaient faits ; les placards de bois sombre, vides et cirés, sommeillaient contre le mur arrondi derrière les fenêtres ; l'eau du lac était noire et sans vie. Leurs valises les attendaient déjà au pied de leurs lits respectifs. Ettie Bulstrode, leur camarade de chambre, était allongée sur sa couche et lisait un épais livre de cuir en silence.
-Salut, Ettie, fit Maria. J'espère que tu as passé de bonnes vacances !
Bulstrode les salua en retour, marmonnant une banalité sur le temps radieux et le temps passé avec sa grande sœur et sa famille et reprit la lecture de son manuscrit. Elle avait une sœur en septième année qui lui ressemblait beaucoup et toutes deux possédaient ce même caractère secret et renfrogné, ainsi qu'un talent naturel pour les potions et les soins aux créatures magiques. Ettie était si discrète qu'elle se faisait oublier par ses camarades de chambre la plupart du temps et cette fois-là ne fit pas exception car Maria se tourna vers Aidlinn :
-Comment était l'anniversaire de ton frère ?
La jeune Rowle se crispa légèrement à la pensée de la soirée qui avait suivi la réception et lors de laquelle son frère avait torturé et tué un moldu en compagnie de ses camarades. Évidemment, cela ne concernait pas Maria.
-C'était bien. Mon frère a apprécié, je crois. Il y avait beaucoup de monde.
Maria hocha la tête avec compréhension.
-Tous ses amis de Poudlard étaient présents ?
-Que veux-tu dire ? l'interrogea Aidlinn.
-Eh bien, j'imagine qu'il devait y avoir Andrew Wilkes, Evan Rosier, Rodolphus…
Ses joues rosirent légèrement et Aidlinn la scruta du regard plus attentivement, tentant de déterminer la cause de cette gêne. Ne trouvant rien de concret, elle répondit simplement :
-Oui, bien sûr.
Quelques instants plus tard, Sylvia entra dans le dortoir et alla s'affaler sur son lit avec un soupir d'aise. Aidlinn s'enquit avec politesse de ses vacances et la fille Prewett lui offrit un sourire ravi.
-Je suis allée chez mes cousins. Gideon m'a offert ce bracelet pour mon anniversaire.
Sylvia brandit fièrement un petit bracelet d'argent ornant son poignet. Aidlinn fut un peu vexée de voir que Sylvia n'avait pas enfilé son propre cadeau : un collier en argent qui aurait été parfaitement assorti avec le bracelet. Elle avait fait plusieurs bijouteries du quartier sorcier de Londres pour le trouver, puis l'avait directement envoyé chez Sylvia, faisant en sorte qu'il arrivât le jour de son anniversaire – le 11 août. Son père avait refusé qu'elle se rendît à la fête de son amie, arguant que cela serait mal vu si un enfant Rowle était vu chez les Prewett. Aidlinn avait dû prétexter une maladie, mais elle se doutait bien que son amie n'était pas dupe. D'ailleurs, pendant le dîner, Sylvia lui avait à peine adressé la parole.
Cependant, ce soir-là, alors qu'Ettie Bulstrode avait rabattu les rideaux de son lit à baldaquin, Sylvia et Maria racontèrent à Aidlinn tout ce qu'il s'était passé de mémorable à la fête d'anniversaire de la fille Prewett autour d'un bol de sucreries.
oOo
Le lendemain, au petit-déjeuner, Aidlinn, Edern, Mulciber, ainsi que les autres sixième année, reçurent leurs nouveaux emplois du temps. Aidlinn avait décidé de continuer plusieurs matières principales : Défense contre les forces du mal, Sortilèges, Métamorphose et Potions ainsi qu'une option : Arithmancie. Elle avait laissé tomber Etude des runes malgré son Optimal aux B.U.S.E. pour se ménager du temps – et pas parce que Rosier lui avait laissé entendre que c'était une matière inutile. Le professeur Slughorn s'était contenté de la féliciter, n'ayant rien à opposer au choix de ses matières.
-Mr Avery, je me suis senti obligé de vous faire continuer l'Arithmancie. Après tout, vous aviez eu un optimal !
Mulciber se mit à pouffer en voyant la mine défaite d'Edern et Slughorn lui tendit son emploi du temps :
-Je suis désolé, Mulciber, mais vous ne pouvez pas poursuivre le cours de Potions cette année. Il faut avoir eu au moins Effort exceptionnel et vous n'avez malheureusement eu qu'Acceptable… Et si vous preniez Botanique à la place ? Vous aviez d'excellents notes, l'année dernière. Je vous laisse y réfléchir, je reviens… Ah miss Prewett ! Voilà votre emploi du temps…
Isaac s'installa près d'Aidlinn et enfourna aussitôt un beignet, tout en arrachant des mains d'Aidlinn son emploi du temps. Il était radieux et avait retrouvé son air taquin et insolent.
-Cha fa. 'U as 'u 'emps li're 'dredi.
-Quoi ?
Son frère avala avec difficulté, prit une gorgée de son verre de jus d'orange et répéta :
-Je disais : ça va, tu as du temps libre vendredi.
En effet, elle n'avait pas cours l'après-midi. Elle songea à la manière dont elle pourrait utiliser ce temps libre : balade dans le parc, lecture, bataille explosive contre Edern…
-Comme la plupart des sixième et septième années en fait, remarqua Andrew qui venait de les rejoindre.
-Pas tous, remarqua Mulciber. Moi j'aurai Botanique.
-En même temps, qui veut continuer cette matière ? ricana Andrew.
Mulciber rougit mais ne répondit rien. Il vivait parfois mal la médiocrité de ses résultats scolaires en comparaison à ceux des autres membres de la bande.
-Rodolphus a continué justement, non ? dit Aildinn pour réconforter Mulciber.
-Oui, justement, Rodolphus.
Tout le monde se mit à rire.
oOo
L'après-midi débutait avec une leçon de métamorphose. Aidlinn n'était pas d'humeur à écouter les bavardages de rentrée du professeur McGonagall. A côté d'elle, Edern et Mulciber chuchotaient avec enthousiasme à propos du nimbus 2001 d'Isaac. Ils l'avaient essayé le matin-même en compagnie des autres garçons, incapables d'attendre davantage.
-Et tu as vu quand j'ai accéléré ? Rodolphus n'a pas pu me rattraper…
Derrière elle, Sylvia et Maria pouffaient à propos d'une fille de Serdaigle qu'Aidlinn ne connaissait pas.
-Tu te rappelles ses cheveux l'année dernière quand Mulciber lui avait collé un chewing-gum ? Elle avait tout coupé après ça.
-Oui, on aurait dit le mouton de mes voisins moldu.
-Elle sent peut-être pareil…
Leur nouvel éclat de rire fut interrompu par le regard noir de McGonagall et le silence revint, rompu par le grattement des plumes et les soupirs des élèves. Plus loin, Aidlinn percevait le tic-tac de la grosse horloge ensorcelée, derrière le bureau du professeur. A la fin de chaque cours, l'apparition d'un chat noir sortait de son ventre mécanique et filait entre les rangs des élèves.
La jeune Rowle était censée lire l'introduction du manuel sur les sortilèges informulés mais son esprit refusait de se concentrer. Elle pensait à Rosier, au regard froid qu'il lui avait lancé la veille, à son ton tranchant. C'était comme si leur complicité était partie en fumée. Avery disait qu'il savait qu'elle s'était entichée de lui. Était-ce vrai ? Elle avait pensé être discrète pendant tout ce temps. Peut-être Edern disait-il cela en raison de leur rapprochement de l'année précédente.
Rosier s'était montré gentil avec elle. Parfois, elle avait presque le sentiment d'être spéciale à ses yeux, peut-être simplement car elle était la sœur de son meilleur ami ou peut-être car il la considérait vraiment comme un membre du groupe à part entière. Alors pourquoi avait-il été méchant dans le train, la veille ? Il avait nié toute connivence. Elle se demandait si elle oserait lui adresser la parole à nouveau.
Et ainsi au dîner, Aidlinn ne put s'empêcher de lui jeter des coups d'œil incertains, alors qu'il était assis plus loin. Evan était absorbé dans une discussion avec Andrew Wilkes sur les sortilèges d'apparition, qui constitueraient la majeure partie de leur programme de Métamorphose cette année. Aidlinn ne saisissait que vaguement ce qu'ils disaient, de là où elle se trouvait. A sa gauche, Isaac parlait Quidditch avec Rodolphus, Edern et Mulciber à sa droite, Maria et Sylvia débattaient à propos d'un article de Sorcière Hebdo. Peu intéressée par ces discussions, elle regardait Evan qui fronçait légèrement les sourcils en écoutant Wilkes. Le garçon lui avait manqué pendant les vacances – elle ne l'avait pas revu depuis l'anniversaire d'Isaac. Le reste du monde se retirait quand il était là : elle ne remarquait que le pli sévère de sa bouche, son profil droit et lisse, la manière dont l'or des flammes faisait briller ses cheveux et ses iris.
Elle sentit des yeux posés sur elle et se redressa pour rencontrer les prunelles bleues d'Avery. Son regard était anormalement froid, exprimant son désaccord. Aidlinn fit semblant de ne pas avoir remarqué et s'appliqua à fixer Maria de la même façon qu'elle l'avait fait avec Evan. C'était inutile, cependant, et elle le savait.
oOo
Il y avait un autre problème qui tracassait Aidlinn. Les moldus qu'elle avait rencontrés pendant l'été lui revenaient régulièrement en mémoire, surtout quand elle voyait Avery ou Mulciber rabaisser un né-moldu dans les couloirs.
Aidlinn aurait voulu en parler à Isaac, mais son frère semblait si sûr de leur cause, si combatif, qu'elle avait peur de le décevoir atrocement. Elle sentait que si elle avait le malheur de montrer le moindre doute, son frère ne s'intéresserait plus à elle.
Il semblait faire des efforts depuis la rentrée. Parfois, il l'aidait pour un devoir – Isaac avait toujours été brillant et il figurait parmi les meilleurs élèves de sa promotion.
Un soir, il vint s'asseoir à côté d'elle alors qu'elle lisait et lui proposa une partie d'échecs. Aidlinn, ravie, accepta. Quand son frère s'intéressait à elle, elle sentait toujours une bouffée de fierté l'envahir et tous ses soucis s'envolaient.
Évidemment, Isaac gagna – il était aussi meilleur qu'elle dans ce domaine. Lui adressant un sourire d'excuse, il dit :
-Je n'allais pas te laisser gagner quand même. Tu vaux mieux que ça. Si tu t'entraînes…
L'entraînement. Isaac était très pointilleux là-dessus, que ce soit en magie, au Quidditch ou aux échecs.
-Oui, oui… Le travail acharné bat le talent quand le talent ne travaille pas assez dur, répliqua Aidlinn en levant les yeux au ciel. C'est ce que père dit toujours.
-Et il a raison, acquiesça Isaac.
Leur père avait beau être dur avec eux ou même insensible, il leur avait transmis des valeurs qu'Isaac et Aidlinn s'efforçaient de suivre. L'excellence passait par le travail. Aidlinn, grisée par cet instant d'intimité avec son frère, osa aborder le sujet qui lui brûlait les lèvres.
-Tu aimes père, n'est-ce pas Isaac ?
-Bien sûr que je l'aime.
Isaac semblait dérouté par la question.
-Mais est-ce que tu penses qu'il pourrait avoir tort, certaines fois ?
Isaac prit son temps avant de répondre.
-Eh bien, tout le monde a tort un jour ou l'autre. Je ne vois pas où tu veux en venir.
Aidlinn sentait la méfiance dans son ton, mais elle était allée trop loin pour reculer.
-Père dit toujours que les moldus sont abrutis, à peine humains mais…
-Mais quoi ?
La voix de son frère claqua, glaciale, menaçante. Isaac se mettait rarement en colère contre elle, alors elle eut le courage de continuer.
-Eh bien, cet été, j'en ai rencontrés et…
-Tu leur as parlés ?
-Pas vraiment. Enfin, ce sont eux qui se sont approchés et…
-Qu'est-ce qui t'a pris ?
Isaac semblait finalement plus éberlué qu'en colère.
-Mais ce n'est pas l'important, Isaac. Ce qui m'a frappée, c'est qu'ils ne semblaient pas si idiots ou…
-Ça suffit, siffla Isaac. Je ne comprends pas comment tu as pu oser faire ça sous les yeux de Père. S'il l'avait appris… J'espère que tu as honte de ce que tu viens de dire, on croirait presque entendre cette idiote de Mrs Brown.
Mrs Brown enseignait l'étude des moldus et ne cessait de répéter qu'ils avaient le droit au même statut que les sorciers. Aidlinn sentit ses joues la brûler et s'empressa de bafouiller :
-Ne t'énerve pas, s'il te plaît. Ce n'est pas ce que je voulais dire, je me demandais juste…
Mais son frère s'était levé et en croisant son regard, ce n'est pas de la colère que rencontra Aidlinn, mais une peur réelle. Isaac, devenu pâle, leva une main pour la faire taire :
-Je ne veux pas en entendre davantage. La fatigue te fait délirer, va te coucher.
Et sans un mot de plus, il la quitta.
Les jours suivants, Isaac s'employa à l'éviter, ce qui déçut Aidlinn. Elle se demandait si, avec ses interrogations stupides, elle n'avait pas détruit les derniers vestiges de leurs liens fraternels. Elle qui s'était réjouie de voir son frère passer plus de temps avec elle devait maintenant se contenter de l'observer à distance. Elle aurait dû aller le voir et s'excuser, lui dire qu'elle ne pensait pas vraiment ce qu'elle avait suggéré l'autre soir, mais elle désirait une vraie réponse à ses questions.
Il lui était désormais impossible d'en parler avec son frère. Avery ? Elle ne savait que penser de lui, maintenant que le garçon la suspectait d'être de mèche avec Rosier et que Rosier lui avait dit de se méfier de lui. De plus, Edern, en raison de sa haine viscérale envers les moldus, n'était pas la personne la plus indiquée. Mulciber ? Il irait tout répéter à Avery et de toute façon, elle ne voyait pas en lui le confident qu'il lui faudrait. Rodolphus ? Sûrement pas, il baignait dans l'idéologie sang-pur depuis sa naissance. Andrew ? Il ne lui adresserait aucun signe de sympathie à ce sujet, comme lui-même devait redoubler d'efforts et montrer deux fois plus de ferveur que les autres pour être accepté dans le cercle des sang-pur, sa famille ne faisant pas partie des vingt-huit sacrées. Rogue ? Il comprendrait sûrement, mais Aidlinn ne lui faisait pas confiance – elle avait peur de lui et de sa possible rancœur envers Evan depuis que ce dernier lui avait jeté un sort impardonnable. Sylvia ? Peut-être, mais elle n'aurait pas compris le dilemme d'Aidlinn, comme elle ne voulait pas combattre les né-moldus et leurs défenseurs.
Il restait Rosier, bien sûr. Rosier qui l'avait rejetée dans le train et qui n'était pas revenu la voir depuis, Rosier et ses humeurs changeantes et inquiétantes, Rosier qui lui avait suggéré de quitter le groupe, l'été dernier.
Était-ce bien raisonnable ? Aidlinn avait besoin de quelqu'un qui l'écoutât et dissipât ses doutes stupides.
Elle attendit deux jours durant lesquels elle prit soin d'observer le jeune homme. Il ne semblait pas plus hostile qu'avant à son égard, comme si leur altercation n'avait pas eu lieu. Elle songea plusieurs fois à le prendre à part, mais toujours, une certaine méfiance la retenait. Elle préférait rester près d'Avery et de Mulciber. Ainsi, tout était plus facile : Edern ne lui lançait plus d'œillades soupçonneuses, son frère ne se crispait pas et restait à distance.
Une semaine s'écoula dans cette nouvelle routine. Rosier manquait à Aidlinn elle ne l'avait pas approché depuis leur altercation dans le train et il n'était pas venu la voir. Il lui semblait que leur rapprochement de l'année passée n'avait jamais existé.
Elle repensait une fois de plus à la dernière fois où elle s'était retrouvée seule avec lui, l'été dernier, s'interrogeant sur ce qu'il avait bien voulu lui dire. La bibliothèque était calme, il était tard et les bougies se consumaient lentement, créant des amas de cire à leurs pieds. Aidlinn fixait en frissonnant un dessin présentant un inferius dans son manuel de Défenses contre les forces du mal. L'illustration présentait un cadavre dans un état de décomposition avancé titubant, un bras décharné tendu en avant et une bouche édentée ouverte dans un cri silencieux. Elle avait entendu dire que le Seigneur des ténèbres utilisait parfois des inferi. La jeune fille était d'avis que les morts étaient mieux sous terre et elle ne désirait nullement en croiser.
Comparez les sorts de réanimation d'êtres humains et les sorts d'animation d'objets. Plus généralement, que faut-il prendre en compte avant de jeter un sort d'animation sur de la matière organique ?
Aidlinn commença à écrire, tout en se penchant régulièrement sur son manuel. C'est la sensation d'une présence qui la fit lever la tête. Rosier regardait l'image de son livre avec une expression pensive. Il se ressaisit vite et s'assit devant elle.
-Les inferi, incroyables créatures, n'est-ce pas ? J'ai bien aimé ce chapitre, l'année dernière.
Aidlinn grimaça :
-Je n'aimerais pas me retrouver face à l'un d'entre eux.
Elle regretta aussitôt ses paroles quand le visage de son interlocuteur fut traversé par une expression de dédain.
-Ce sont juste des corps ensorcelés.
-Justement, des corps morts.
-La mort fait partie de la vie.
Aidlinn haussa les épaules sans répondre. Elle n'aimait pas penser à la mort et à tout ce qui s'y rapportait. Elle imaginait la vie comme une course effrénée vers un ravin immense et obscur que l'on s'efforçait d'ignorer. Oublier la fin permettait d'apprécier un peu plus le trajet. Même au décès de sa mère, elle s'était interdit de songer à ce qu'il était advenu de son corps ou d'imaginer son âme ou son esprit veillant sur elle.
-Tu y seras confrontée très souvent, si tu veux rester avec nous.
-Je croyais que tu m'avais incitée à ne pas le faire ?
Rosier haussa à son tour les épaules, son beau visage indifférent. Cette indifférence déçut Aidlinn, elle aurait presque préféré qu'il s'inquiétât pour sa sécurité.
-C'est à toi de décider.
-Dans ce cas, garde tes remarques pour toi, à l'avenir.
La jeune fille fut elle-même surprise par son ton acide et Evan recula légèrement.
-Je veux simplement t'aider, Aidlinn.
-Pourquoi m'aider puisque apparemment nous ne savons rien l'un de l'autre ? répliqua amèrement Aidlinn.
Maintenant que Rosier venait lui parler, sa rancœur remontait à la surface. Le garçon se mit à rire, à la grande surprise de la jeune fille dont l'audace disparut aussitôt.
-Je te connais, Aidlinn. C'est toi qui ne me connais pas.
-Me voilà bien avancée.
-C'est mieux comme ça, je t'assure.
Rosier arborait un air franchement amusé, ce qui énerva Aidlinn. Il se moquait d'elle, se divertissait de la voir perdue et vulnérable comme un papillon au creux de sa paume. Il ne gagnerait pas cette fois. Elle se leva et rangea ses affaires.
-Tu ferais mieux d'aller jouer au garçon mystérieux avec Delia Abbot, Melyna Moon ou je ne sais qui. Tu m'excuseras, mais ça ne m'intéresse pas.
Elle quitta la bibliothèque sur ses mots, ignorant les sourcils froncés de Rosier. A mesure qu'elle s'éloignait, sa colère s'éteignit et elle se sentit stupide d'avoir été aussi susceptible. Elle aurait pu passer du temps avec Evan et au lieu de cela elle avait gâché sa chance en s'énervant contre lui. Voilà que désormais il ne lui parlerait plus. Il n'y avait plus que l'échos de ses pas rapides dans le couloir peu éclairé.
Et en effet, les jours suivants, Rosier l'ignora superbement. C'était agaçant pour Aidlinn car elle savait qu'elle était responsable de cette situation, mais elle décida de ne pas céder. Elle n'irait pas quémander le pardon d'Evan : s'il ne voulait rien lui dire, il ne devait rien attendre d'elle.
Ce fut quatre jours après leur altercation qu'elle découvrit la lettre.
Elle était assise dans la salle commune, à l'écart des autres. Avery et Mulciber jouaient aux cartes en baillant derrière elle et plus loin le reste de la bande bavardait sur les canapés près de l'âtre. Il y avait aussi un groupe de première année à demi endormis sur une table près de la fenêtre.
Aidlinn avait arrêté la lecture de son roman épique – une histoire de dragons et de chevaliers - et son regard s'était perdu dans les eaux opaques du lac. Le soleil ayant disparu, plus aucune lueur verte ne filtrait des fenêtres et la seule lumière venait des bougies et des flammes de la cheminée. Ce furent les protestations de Mulciber qui la tirèrent de sa torpeur. Il venait de perdre aux cartes contre Edern.
-Tu as encore triché, je t'ai vu ! Montre ta manche.
-Mon cher Thomas, tu es ridicule et tu surestimes grandement tes possibilités de l'emporter contre moi à la loyale. Maintenant, donne le paquet de dragées je te prie, nous avions un accord.
-Tu peux rêver, sale tricheur !
Mulciber se leva de son fauteuil et s'enfuit en courant par le passage secret dans le mur. Edern, poussant un juron, se lança à sa poursuite. Sa voix courroucée retentit dans la salle commune :
-Reviens ou j'enlève quinze points à Serpentard pour errance dans les couloirs après le couvre-feu !
Aidlinn se décida à ranger son roman dans son sac pour monter se coucher et ce fut alors qu'elle aperçut la lettre. L'enveloppe était coincée entre deux épais manuscrits, si bien qu'elle n'avait rien remarqué jusqu'alors. Son prénom était inscrit à l'encre noire. Intriguée, Aidlinn l'ouvrit. Elle ne se souvenait pas avoir reçu un courrier ces derniers jours.
Son cœur tressauta quand elle reconnut l'écriture de sa mère sur le parchemin.
Cher C.,
Merci pour ta dernière lettre. Les enfants sont partis à bord du Poudlard express. Mon cœur s'est serré en suivant des yeux le train. Ça m'a rappelé nos propres années à l'école – comme j'aimerais y retourner ! Parfois, l'espace d'un instant, je souhaiterais tout recommencer et faire des choix différents, mais j'aime trop mes enfants pour y songer sérieusement. A l'heure où j'écris ceci, ma petite Aidlinn découvre Poudlard pour la première fois. Je suis sûre qu'elle va se plaire à l'école – quel enfant ne s'y plairait pas ? Je me demande si elle ira à Serpentard comme son frère. Cela vaudrait peut-être mieux dans le cas contraire, Gordon serait fâché. J'essaie de ne pas me faire de souci pour elle : Isaac veillera sur sa sœur, je lui ai fait promettre. Je suis fière de lui, c'est un garçon brillant. Il ressemble tellement à Gordon ! Et si tu voyais comme il s'efforce d'imiter son père.
Le parchemin avait été déchiré, il manquait visiblement une partie de la lettre. Une lourde tristesse envahit le cœur d'Aildinn à la pensée de sa mère. Elle avait gardé tous les missives qu'elle avait reçues d'elle, ainsi que sa broche et quelques photos, mais elle n'avait jamais vu celle-ci. Et pour cause, la lettre était adressée à un certain C. Mais pourquoi ce morceau de correspondance se trouvait-il dans son sac ? Était-ce Isaac qui lui avait glissé cela pour lui faire plaisir ? Cela semblait peu probable pour Aidlinn, son frère ne parlait jamais de leur mère.
Aidlinn rangea précieusement le parchemin dans son sac. Peu lui importait la manière dont il était venu à se trouver en sa possession, c'était un souvenir de sa mère. En montant se coucher, elle croisa le regard de Rosier et, pour une fois, n'y prêta pas attention. Son esprit était inondé des cheveux d'or de sa mère, de son sourire blanc et de ses mains douces et fraîches.
Quand elle retrouva la douceur de son lit et la quiétude du dortoir, elle s'endormit en rêvant.
