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Chapitre 26

J'étais dans un chemin désert, tenant du gouffre

Et du cachot,

Où l'orage imminent soufflait un vent de soufre

Épais et chaud,

Dans un chemin bordé de gigantesques haies

Qui faisaient peur,

Et de rocs mutilés qui se montraient leurs plaies

Avec stupeur.

Et j'allais, consterné, songeant : « Mon mal empire ! »

Tâtant mon pouls,

Et rongé par l'effroi, par cet effroi vampire

Comme des poux ;

Quand soudain, se dressant dans la brume uniforme

Devant mes pas,

Un long Monsieur coiffé d'un chapeau haut de forme

Me dit tout bas

Ces mots qui s'accordaient avec la perfidie

De son abord :

« Prenez garde : car vous avez la maladie

Dont je suis mort. »

Horoscope, Maurice Rollinat

Le jour de ses treize ans, Thomas Mulciber s'était rendu chez une diseuse de bonne aventure. Un cirque magique était de passage non loin de chez lui, à Alton, dans le Staffordshire. Il avait descendu la route de terre à pied, la main dans celle de sa mère, très excité. Le ciel bleu était balafré de longues nuées blanches et le soleil n'était qu'une imposante masse pâle, éclatante, loin au-dessus des collines boisées. Un chapiteau était installé dans une clairière, à l'écart du village. Le cirque était petit et miteux, mais il y avait quelques sorciers qui attendaient pour acheter des tickets. La mère de Mulciber s'était approchée du vendeur, qui était assis sur un tabouret à l'extérieur du chapiteau rouge et jaune.

-Cinq mornilles la place, avait dit l'homme.

Il était petit et avait une large cicatrice partant du front, passant entre ses sourcils et se terminant sur une joue.

-Nous sommes venus voir Mrs Freya.

-Elle ne reçoit qu'après le spectacle. Ça fera dix mornilles pour vous deux.

Mrs Mulciber avait serré les lèvres et tendu l'argent au vendeur qui lui avait donné deux beaux tickets dorés en échange. Dessus clignotait une tête de licorne auréolée d'étoiles et en-dessous, un titre annonçait :

Le Cirque de la Licorne

Thomas avait trouvé le papier brillant très beau et il avait voulu tenir les billets, sentir la douceur du papier neuf entre ses doigts jeunes et curieux.

-Fais bien attention à ne pas les perdre, lui avait dit sa mère en les lui cédant.

-C'est à dix-neuf heures, avait lancé le vendeur alors qu'ils s'éloignaient.

Thomas avait hâte de revenir. Il avait tenté d'apercevoir ce qui se trouvait dans les cages et les roulottes, au-delà du chapiteau, à l'ombre des grands arbres, mais il n'avait rien vu.

-C'est un beau cadeau qu'on te fait, j'espère que tu es content, avait marmonné sa mère sur le chemin du retour.

Elle avait des yeux noirs insondables comme son fils et son front blanc était toujours plissé de soucis. Les Mulciber habitaient dans une grande maison de pierres de forme carrée, bordée par un torrent et nichée entre les collines. En entrant dans la bâtisse, les deux frères plus âgés de Thomas s'étaient précipités autour de lui, tentant de lui arracher les billets des mains puis s'étaient écartés quand leur mère eut haussé la voix. Ils avaient lancé des regards de biais à leur petit frère et celui-ci savait que ce n'était que partie remise. Ses deux frères étaient brutaux et le chahutaient toujours, car il était plus petit et chétif. Plus tard, tandis que Thomas prenait son goûter à la table de la cuisine, sa sœur Mercy était sortie de sa chambre et était descendue de le voir. Elle avait un an de moins que lui et était très timide et effacée, ses frêles épaules constamment voûtées sous le poids de la déception familiale. Mercy était une cracmol – elle n'avait aucun pouvoir magique malgré son ascendance sorcière. Pendant toute son enfance, les Mulciber avaient désespérément guetté un signe de magie chez elle, mais aucune lettre de Poudlard n'était jamais arrivée pour elle, aucun fait extraordinaire ne s'était jamais produit autour d'elle.

Comme toujours en sa présence, Thomas détourna les yeux, éprouvant un cuisant sentiment de honte : il se sentait coupable d'être ce que Mercy ne serait jamais. La petite Mercy avait les yeux comme Thomas et leur mère, mais contrairement à eux, ils étaient doux, attentifs et semblaient caresser tout ce sur quoi ils se posaient.

-Ils sont très beaux, avait-elle commenté une fois devant les tickets d'entrée. Ils sont aussi brillants que ceux du Poudlard Express.

Elle collectionnait les billets de ses frères et elle adorait les accompagner à la gare et se mêler au monde sorcier, même si elle finissait toujours par pleurer. Leur mère qui tricotait un pull dans un fauteuil du salon avait levé la tête.

-C'est toi qui iras avec Thomas ce soir, Mercy.

La petite avait souri, dévoilant ses dents du bonheur et le visage de Mrs Mulciber avait paru moins crispé. Plus tard, Mr Mulciber était rentré à la maison, ouvrant sans cérémonie la porte d'entrée et suspendant sa cape de voyage usée au portemanteau. Il avait un emploi au département des transports magiques du ministère ; il partait tôt à l'aube et rentrait tard le soir. Comme toujours quand il revenait, il arborait une mine fatiguée mais il s'était mis à sourire en voyant ses enfants accourir et cela avait creusé les rides au coin de ses yeux.

Quand le ciel avait viré au bleu plus foncé, Mercy et Thomas s'étaient rendus ensemble à la petite clairière éclairée par les torches magiques. Il y avait beaucoup de sorciers qui attendaient de pouvoir s'installer à l'intérieur du chapiteau – ils étaient venus de tout le comté. Thomas et Mercy avaient donc fait la queue pendant de longues minutes, puis avaient donné leurs tickets et étaient entrés à l'intérieur du chapiteau. Les gens chuchotaient sur les bancs, attendant le début du spectacle, les enfants rigolaient et agitaient des bâtons lumineux que leurs parents avaient achetés à l'entrée.

Ils avaient attendu encore sans rien dire, observant les familles autour d'eux. Mercy dévorait les gens du regard et Thomas s'était demandé si elle essayait de trouver ce qu'ils avaient de différent, de déterminer la raison pour laquelle c'était elle qui était née sans magie et non un autre de ces enfants chahuteurs, ou si elle était simplement curieuse. Il en avait conclu qu'il ne la connaissait peut-être pas assez bien pour juger.

Finalement les bougies s'étaient éteintes autour d'eux, un gros projecteur avait illuminé la piste d'une lumière bleue et une musique avait résonné dans le chapiteau. Une licorne était entrée sur la piste au trot et avait fait le tour sous les cris émerveillés des spectateurs. Elle ne semblait pas toucher le sol tant son allure était légère et sa robe était si blanche qu'elle semblait réverbérer la lumière ; son œil était doux et inquiet ; son encolure, relevée à l'extrême, supportait sa tête fine surmontée d'une longue corne effilée. Une danseuse était entrée à son tour et les deux avaient dansé ensemble une danse faite de fuites, de regards et de caresses.

Plus tard, il y avait eu une chorégraphie réalisée par des farfadets en habits d'apparats, un numéro comique mêlant clowns, Jarveys – des êtres semblables à des furets mais doués de paroles – et Niffleurs, un spectacle avec un Runespoor – un grand serpent à trois têtes, des acrobates, des jongleurs et le clou du spectacle, un jeune Dent-de-vipère du Pérou crachant du feu à travers des cerceaux. Ce dernier numéro avait beaucoup plu à Mulciber, qui n'avait jusqu'alors jamais vu de dragons, mais cela avait effrayé sa petite sœur.

Après le spectacle, Mulciber avait emmené Mercy au fond du chapiteau et demandé à voir la medium Freya, serrant dans ses mains les mornilles que sa mère lui avait données.

-Attends ici, elle va te recevoir, lui avait dit un homme à la voix puissante et à la large carrure.

Thomas avait reconnu le dresseur du dragon aux traces de brûlures sur ses mains.

La roulotte à la décoration surchargée était emplie d'encens. Mulciber et sa sœur s'étaient retrouvés face à une femme d'âge moyen à la longue robe fuchsia et aux grosses boucles d'oreilles d'argent. Elle avait souri et sa voix profonde avait sonné agréablement aux oreilles des enfants :

-Je m'appelle Freya. Lequel d'entre vous souhaite que je lise son avenir ?

Thomas s'était avancé, décidé et elle lui avait fait signe de s'asseoir en face d'elle à une table ronde recouverte d'une nappe de velours violet. Elle avait lu les lignes dans sa main, parcourant les sillons de sa paume de ses longs doigts délicats et frais comme une rosée de printemps ; elle avait tiré les cartes, lui en avait montrées plusieurs ; elle avait plongé ses yeux infinis dans la lourde boule de cristal aux reflets mouvants.

Mais Thomas ne se souvint par la suite que d'une seule prédiction – la dernière. Freya l'avait regardé et son doux visage était devenu grave et triste et ses grands yeux s'étaient écarquillés :

-Ta mort sera précoce, brutale et elle viendra en hurlant ton prénom.

Thomas était sorti de la roulotte, ébranlé et effrayé. Mercy lui avait pris le bras et ils étaient rentrés en silence. Il lui avait fait juré de ne rien dire au milieu de ses délires de jeune garçon effrayé et elle ne rapporta jamais l'incident à quiconque. A partir de ce jour, Mulciber refusa que ses amis l'appelassent Thomas et ses nuits furent hantées de cauchemars plus horribles les uns que les autres.

Des années plus tard, son anxiété s'était atténuée – sans toutefois disparaître – et il prenait son déjeuner quand la mort se rappela à lui. Devant lui, sur la première page de La Gazette du Sorcier s'étalait en grosses lettres un titre qui avait attiré son attention :

DÉCÈS D'ARTUS ROSIER – SON FILS HÉRITE D'UNE DES PLUS GRANDES FORTUNES SORCIÈRES D'EUROPE

Il arrêta de manger, la cuillère suspendue à mi-chemin entre son bol et sa bouche entrouverte. Edern, qui avait remarqué l'expression de stupeur de son camarade, se pencha et lut par-dessus son épaule.

-Par Merlin, souffla Avery.

Il passa le journal à Isaac, qui le passa à Andrew et à Rodolphus, puis à Aidlinn, Sylvia, Maria et Severus Rogue. Tous affichaient un air choqué, comme si quelque chose dans le monde ne fonctionnait plus comme il fallait.

-Voilà pourquoi Evan n'est pas là, dit finalement Isaac.

Il parlait lentement et toute émotion semblait avoir déserté sa voix et son visage. Thomas devinait que tous s'interrogeaient sur la manière dont le père d'Evan avait pu disparaître de la surface de l'univers. Lui-même se rappelait d'Artus Rosier comme d'un grand sorcier hautain, agressif, doté d'une puissance magique peu égalée même au sein des Mangemorts, si exigeant que son talentueux fils devait se démener pour attirer son attention. Pour Thomas, dont le père était doux et bienveillant, Artus Rosier était terrifiant et inapprochable, un roc indestructible qui ne semblait jamais faillir. Et voilà qu'il avait disparu.

Ce fut Andrew qui parcourut l'article du regard pour la table.

-Ils disent qu'il a succombé à une maladie foudroyante, mais rien de plus.

Les garçons se regardèrent d'un air entendu. Certes, Artus Rosier avait sûrement été foudroyé, mais plus vraisemblablement par un sortilège ennemi.

-J'espère qu'Evan n'est pas parti faire de bêtises, déclara finalement Rodolphus.

Les autres acquiescèrent. Evan Rosier n'était nulle part en vue.

-Il n'était pas dans le dortoir, ce matin, reprit Isaac sombrement.

-Ils parlent déjà de la succession, enchaîna Andrew d'un air dégoûté en désignant l'article. Ces journalistes n'ont aucune décence.

Des murmures se propageaient dans la grande salle et des regards convergeaient vers la place vide qu'occupait habituellement Rosier. Mulciber pensa qu'Evan avait bien fait de disparaître et d'éviter tout ceci.

Le soir, ils se retrouvèrent à la salle commune avant le dîner, s'affalant dans les fauteuils à l'écart des autres élèves. Ils avaient des mines si secrètes que même Melyna Moon n'avait pas osé venir se joindre à eux.

-Il n'est pas venu en cours et il n'est pas dans notre dortoir, chuchota Isaac d'un ton inquiet. Les professeurs ont demandé où il était et j'ai dit qu'il était souffrant. Mais s'il ne va pas vite à l'infirmerie…

-Il n'est pas à la bibliothèque non plus, renchérit Rodolphus.

-Edern et moi sommes allés à la tour d'astronomie et dans les cuisines sans le trouver, dit Mulciber.

-J'ai rôdé autour de la salle sur demande et j'ai parcouru tous les cachots, mais rien, ajouta Severus qui revenait.

Il ne semblait pas aussi désemparé que les autres de la disparition de Rosier, mais il avait aimablement proposé son aide.

-On pourrait aller voir dans la forêt interdite, ou sur le terrain de Quidditch, proposa Avery sans être convaincu.

-Le terrain de Quidditch, en pleine nuit ? répéta Rodolphus, dubitatif.

Andrew se pencha en avant, englobant ses amis du regard.

-S'il était au château, on l'aurait trouvé. Il faut se rendre à l'évidence, Evan a quitté Poudlard.

-Mais qu'est-ce qu'on va faire ? demanda Mulciber.

Sans Rosier, l'entité qu'ils formaient semblait sévèrement amputée. Ce n'était pas tant son absence que l'incertitude qui les ébranlait. Instinctivement, Thomas se tourna vers Isaac qui semblait tout à coup fragile et incertain, maintenant que son ami et allié n'était plus là.

-On ne peut pas faire grand-chose, il faut le couvrir en attendant qu'il revienne.

-Mais s'il ne revient pas ? gémit presque Mulciber.

-Il reviendra.

Après le repas, ils patientèrent longtemps dans la salle commune, tandis que les autres élèves montaient se coucher. Aucun membre du groupe n'avait le cœur à faire la conversation, ils s'occupaient tous en silence, leurs querelles pour le moment oubliées. Même Aidlinn était venue, se postant à côté de Severus, un livre à la reliure de cuir entre les mains. Thomas était content qu'elle fût là ; quand elle partait avec Maria et Sylvia au lieu de participer aux réunions avec eux, il avait toujours l'impression que le groupe n'était pas au complet. Les flammes moururent et l'obscurité emplit la pièce sans que Rosier ne revînt. La mort dans l'âme, ils se rendirent à leurs dortoirs respectifs.

Mulciber et Edern se couchèrent sans faire de bruit pour ne pas réveiller Williams, Adamson et Hill qui dormaient déjà. Tandis qu'il fixait les ombres au-dessus de lui, Thomas se demanda ce que faisait Rosier, s'il avait vengé son père ou s'il était simplement parti à l'enterrement. Il essaya de s'imaginer ce qu'il ferait lui-même si quelqu'un venait à tuer son père. Son père si gentil qui essayait toujours de lui ramener une friandise à ses frères, sa sœur et lui quand il rentrait du travail.

-Edern, tu dors ?

-Non, marmonna son compagnon d'une voix ensommeillée.

Mulciber attendit un peu, se tourna et se retourna dans ses draps.

-Qu'est-ce que tu penses qu'il y a, après la mort ?

Il n'avait jamais osé poser cette question à personne. La mort des moldus, cela ne l'affectait pas vraiment – pour lui, ils étaient à peine humains. Mais la mort des sorciers ? Artus Rosier était-il quelque part à les observer ? Était-ce douloureux ? Ou alors n'y avait-il rien d'autre qu'un immense néant ? Peut-être que dès le corps succombait, l'âme cessait d'exister ? Mais les fantômes, dans ce cas ? Mulciber frissonnait de peur en repensant à la prophétie de la voyante. Un jour la Mort viendrait pour lui et il disparaîtrait à son tour.

-Je n'aime pas me poser cette question, avoua finalement Avery.

-Si les fantômes existent, c'est qu'une partie de nous survit à la mort du corps.

Pendant un temps, ils se turent, écoutant les clapotis du lac contre les carreaux, les respirations profondes de leurs camarades, les légers craquements de leurs vieilles armoires ensorcelées. Edern reprit la parole et son timbre était plus clair cette fois – signe qu'il avait mis à profit ce silence pour réfléchir.

-Les fantômes disent qu'il y a une lumière. C'est peut-être une sorte de paradis.

-Tu crois qu'Artus Rosier aura le droit d'aller au paradis ? demanda Thomas, plein d'espoir. Ma mère dit que les meurtriers n'ont pas leur place là-bas.

Selon lui, Artus Rosier était le Mangemort parfait. S'il pouvait aller au paradis malgré les actes qu'il avait commis, lui aussi pourrait y aller.

-Artus Rosier agissait pour le bien commun, bien sûr qu'il ira là-bas.

-Mais qui décide de qui doit aller et où ? insista Mulciber.

-Je ne sais pas. Un dieu ou une sorte de grand sorcier. Ou peut-être que ça se fait naturellement.

Thomas fronça les sourcils dans le noir. Il n'aimait pas l'idée que le sort de son âme dépendît du hasard de la nature.

-Ce grand sorcier, s'il existe… Tu penses qu'il est du côté des sang-pur ? Parce que si c'est pas le cas, il risque de ne pas apprécier nos actes…

-Si c'est un sorcier, bien sûr qu'il est de notre côté. Et si ce n'est pas le cas… On retrouvera tous nos confrères en enfer, j'imagine.

Mulciber aussi avait entendu sa mère parler de l'enfer – un endroit où les âmes ayant commis de mauvaises actions purgeaient leurs peines dans la souffrance et le chaos, de ce qu'il avait compris.

-Tu endurerais l'enfer pour cette guerre ?

Avery ne répondit pas tout de suite. Il expira puis sa voix se fit douloureuse.

-Je ne pense pas que l'enfer existe. La vie est déjà bien assez difficile.

Les deux garçons n'ajoutèrent rien. Thomas réfléchit aux paroles de son ami jusqu'à sombrer dans le sommeil. Il espérait vraiment qu'Edern avait raison : il ne souhaitait pas finir en enfer. Il faudrait qu'il demandât à sa mère de lui expliquer ses croyances encore une fois, afin d'être sûr. Sa mère saurait quoi faire.

Le lendemain, Rosier était toujours absent au petit-déjeuner. Melyna Moon ne manqua pas de le remarquer, comme elle s'asseyait à côté d'Isaac.

-Evan n'est pas là ? Ça fait un moment que je ne l'ai pas vu.

Personne ne répondit, chacun s'intéressant à son repas. Mulciber essaya d'imaginer la séduisante Melyna venant prendre de ses nouvelles, sa bouche pulpeuse tordue en une moue inquiète.

Thomas et Edern se rendirent en silence en cours de sortilèges. Devant eux marchaient Aidlinn, Maria et Sylvia en bavardant. Les deux groupes ne passaient plus vraiment de temps ensemble depuis qu'Aidlinn et Edern s'étaient fâchés. Thomas avait beau essayé de questionner Avery à ce sujet, son ami avait conservé un silence buté. Le plus inquiétant était que Thomas n'arrivait pas à savoir si l'absence d'Aidlinn, qui avait auparavant toujours gravité autour d'eux, lui pesait ou non.

Sur le chemin, Mulciber aperçut un mouvement du coin de l'œil et fronça les sourcils en reconnaissant le bandeau rose bonbon, l'uniforme de Serdaigle et la jupe trop courte de la fille qui les suivait. L'élève s'appelait Rachel Minchum. Ce n'était pas la première fois qu'il la voyait errer seule non loin de leur groupe et ses suspicions ressurgirent. Il décida d'en faire part à Edern.

-J'ai l'impression que Rachel Minchum nous suit.

-Minchum ? rigola Avery, qui semblait plus étonné que suspicieux.

-C'est vrai, je l'ai déjà vue trop souvent derrière nous, insista Mulciber. Que ferait-elle dans ce couloir, sinon ?

Parfois, il avait l'impression que personne ne le croyait car personne ne remarquait les mêmes choses que lui.

-Peut-être qu'elle suit le garçon le plus séduisant de Poudlard, dit Avery avec un clin d'œil à son ami.

Sa blague tombait un peu à plat, comme il n'y avait aucune fille à taquiner avec eux.

-Elle est en septième année, elle n'a rien à faire ici à cette heure-ci. Et elle est toute seule.

C'était plus singulier. Rachel Minchum était habituellement entourée d'élèves de Serdaigle. Fille unique de l'actuel ministre de la magie Harold Minchum, Poudlard était sa cour et elle se sentait comme une reine chez les élèves de sa maison.

-Tu délires. La seule chose à laquelle elle s'intéresse, c'est la couleur de sa prochaine manicure.

Mulciber ne dit rien et serra les dents. Il avait un mauvais pressentiment et Avery était trop vaniteux pour l'écouter pour l'instant, mais il lui ferait entendre raison.

Ce soir-là, Isaac leur annonça ce qu'il avait appris.

-Slughorn m'a sermonné car il sait que nous avons menti pour Evan. Apparemment, Evan serait chez sa mère pour l'enterrement.

-Il aurait pu nous le dire, marmonna Andrew entre deux bâillements. Ça nous aurait évité de le chercher.

Les autres acquiescèrent en silence, le soulagement se mêlant à la déception sur leurs visages. N'étaient-ils pas censés tout se dire ? Il leur semblait que Rosier les avait abandonnés.

Il fallut cinq autres jours à Thomas Mulciber pour convaincre Avery de l'aider à s'occuper de Minchum. Ils décidèrent de la piéger en l'attirant dans les cachots, à l'écart des yeux et oreilles indiscrètes et de lui faire tout avouer. C'était différent de ce que Mulciber avait imaginé : il avait simplement pensé à la confronter à ses actes et à lui intimer d'arrêter. Avery avait comme toujours vu les choses en plus grand, donnant une dimension plus radicale au projet : il voulait la violenter, lui arracher des informations et lui jeter un sortilège d'amnésie. Une part de Mulciber était un peu inquiète à l'idée de s'attaquer à la fille du ministre, l'autre était très excitée à l'idée de capturer un être et de le soumettre. Thomas adorait ce mélange d'excitation et de peur qui courait dans ses veines quand il préparait un mauvais coup. C'étaient les seuls moments où il se sentait vivant et puissant, il oubliait alors toutes les fois où ses frères l'avaient rabaissé, toutes les fois où les élèves s'étaient moqués de lui en classe car il n'arrivait pas à retenir une formule ou car il bégayait. Edern avait changé sa vie, l'avait transformé de garçon pataud et craintif en personne redoutée.

Les plans d'Edern le magnifiaient.

Désormais Thomas marchait dans une partie inexplorée des cachots, suivant un itinéraire que lui et Avery avaient défini la veille. Edern était caché plus loin, dans un recoin, prêt à couper toute retraite à Minchum quand elle passerait à côté de lui. Ils s'étaient arrangés pour qu'elle les vît comploter après le repas et qu'elle les suivît et visiblement cela avait marché – il entendait ses pas discrets derrière lui quand il s'arrêtait. C'était presque trop facile.

Autour de lui, les murs de pierres n'étaient plus couverts de tableaux mais étaient gris et rugueux, quelques toiles d'araignées au plafond montraient que ces couloirs étaient très peu fréquentés. Il lui sembla entendre un bruissement quelque part devant lui, mais il n'y fit pas attention.

Maintenant qu'il était seul, le chemin lui paraissait plus long. Il passa finalement devant la cachette d'Edern, faisant un discret mouvement de tête. Avery était caché dans un vieux placard à balais vide et abandonné ; Thomas pouvait presque sentir l'œil de son camarade le suivre à travers l'interstice entre les deux battants. Il avait à peine parcouru quelques mètres supplémentaires qu'un grand vacarme retentit derrière lui.

Le placard s'était ouvert en grand et Edern était à moitié étalé au sol, fixant avec effarement la silhouette qui s'extrayait du meuble et l'avait de toute évidence poussé à l'extérieur.

-Evan ?

Le jeune homme, plié en deux, tituba vers Edern. Ses deux mains étaient appuyées contre son flanc et du sang coulait entre ses doigts. Mulciber se précipita vers lui alors qu'il chancelait. Rosier étant beaucoup plus grand que lui-même, Mulciber chancela sous le poids du jeune homme et le retint des deux mains.

-Il est apparu dans le placard ! expliqua Avery d'un air effaré en se relevant.

-Il est brûlant.

Le front de Rosier était livide et perlait de transpiration. Ses lèvres blêmes s'entrouvrirent et seul un râle en sortit.

-Il faut l'emmener à l'infirmerie, s'agita Mulciber. Viens m'aider à le tenir.

Il titubait sous le poids de Rosier qui ne tenait plus debout. Ce dernier s'agita, tentant faiblement de se débattre après les paroles de Mulciber.

-Non.

-Mais qu'est-ce qu'on va leur dire ? rétorqua Avery, ignorant l'intervention d'Evan. Il vaudrait peut-être mieux l'emmener à la salle commune.

Mulciber jeta un coup d'œil effaré à son ami, atterré par son manque d'empathie.

-Regarde l'état dans lequel il est… Il a besoin d'être soigné.

Edern secoua la tête avec dépit, mais n'ajouta rien car une personne se tenait à l'angle du couloir, la baguette pointée vers eux. C'était Rachel Minchum.

-Je peux savoir ce que vous faites ?

Les deux Serpentard se regardèrent, n'osant pas faire un geste. Mulciber vit Avery se raidir, prêt à saisir sa baguette. Thomas, lui, ne pouvait rien faire comme il supportait Evan de ses deux bras.

-Je ne te conseille pas de faire ça, siffla Rachel en voyant Edern mettre la main dans sa poche. Mille gorgones, qu'est-ce qu'il se passe ici ? Pourquoi est-ce qu'il est dans cet état ?

Avery semblait muet de rage, ses yeux foudroyant Rachel. Mulciber dit la première chose qui lui passa à l'esprit.

-C'est ma faute.

Rachel braqua son regard bleu sur lui, même si sa baguette était toujours dirigée sur Avery. Elle était aussi grande qu'Edern, ce qui la rendait d'autant plus intimidante.

-Ta faute ? Tu as attaqué un élève - qui plus est de ta propre maison ?

Mulciber essayait désespérément de réfléchir à une histoire crédible.

-Non, je… Avec Edern, on marchait dans le couloir et…

-Vous marchiez ?

-Qu'est-ce que ça peut te faire ? intervint Avery d'une voix mauvaise. C'est interdit peut-être ?

-On marchait et Evan nous a surpris. Je… J'ai sursauté et je lui ai jeté un sort.

Un silence total accueillit ses paroles puis Rachel éclata de rire.

-Toi, tu lui as jeté un sort ? Ce ne serait pas plutôt lui ?

Elle désigna Avery d'un signe de tête. Mulciber fronça les sourcils, piqué au vif et sentit la colère affluer dans ses veines. Personne n'avait le droit de se moquer de lui.

-Je pourrais très bien t'en jeter un à toi aussi, pauvre cruche.

Il avait envie de laisser tomber Evan et de saisir sa baguette. L'indignation faisait trembler ses mains. Avery remarqua le changement d'humeur de son ami et se força à se détendre, puis vint l'aider à supporter Evan.

-Surveille tes paroles, gamin, gronda Rachel.

Mais Edern s'interposa.

-Baisse ta baguette, on l'emmène à l'infirmerie.


Salut ! J'espère que vous avez apprécié les évènements du point de vue de Mulciber !

Un énorme merci à Zod'a, leleMichaelson et RhumFramboise pour vos reviews ! Je posterai le prochain chapitre très très très bientôt (d'ici deux jours).