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Chapitre 31
Ce n'est pas lorsque tu semblais
Indifférent, distrait et morne,
Que mon âme se dépeuplait
De sa ténacité sans borne.
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- Mais parfois plus doux, plus aimant,
Riant, reprenant confiance
Et me regardant clairement,
Tu me tuais par l'espérance...
Poème de l'amour, Anna de Brancovan
Le large paquet reposait sur son lit, élégamment emballé. Aidlinn se rongeait les ongles, incertaine. Le papier n'était-il pas trop brillant ? La vendeuse avait fait un joli nœud – était-ce trop enfantin ? Le cœur battant, elle se demandait si les autres avaient acheté quelque chose. Elle-même ne s'était pas posé de questions sur le moment mais à présent que le moment était venu, elle hésitait à emmener son présent avec elle. Elle devinait déjà la rumeur de la fête en bas.
C'était le samedi 7 décembre et par conséquent, l'anniversaire d'Evan. Il avait désormais dix-huit ans et cette constatation inquiétait la jeune fille ; elle sentait que plus il s'éloignait de l'enfance et plus il devenait dangereux.
Le dortoir était vide, les filles étant descendues dans la salle commune. Elle savait que Rodolphus et Avery étaient allés chercher des amuse-gueules en cuisine, qu'Isaac et Andrew s'étaient chargés de rassembler assez d'alcool. En plus de l'anniversaire de leur capitaine, les Serpentard fêtaient leur première victoire de Quidditch de la saison face à Poufsouffle.
Aidlinn ne pouvait se résoudre à descendre, gagnée par une appréhension nouvelle. Rosier s'était montré dur à son égard ces derniers temps, bien qu'il eût passé du temps avec elle ; elle avait peur qu'il se moquât en découvrant le cadeau qu'elle lui destinait. Qui savait comment il réagirait ? Il avait été si changeant qu'elle ne savait plus à quoi s'en tenir avec lui. Et pourtant, Aidlinn persistait à croire qu'il était ainsi à cause des angoisses qui le taraudaient et des horribles choses qu'il avait commises, qu'avec le temps, il changerait.
Peut-être devait-elle cacher le cadeau sous son lit en attendant un meilleur moment. Maria ouvrit la porte de leur chambre sans toquer, passant la tête dans l'entrebâillement.
-Tu ne viens pas ?
Elle avait les joues roses et les pupilles brillantes.
-Si. Si, j'arrive.
-C'est pour Evan ? demanda sa camarade en voyant le paquet.
-Oui, je lui donnerai plus tard.
-Comme tu veux.
En bas, un poste radiophonique diffusait une musique entraînante qui se répandait au milieu des convives. Tous les fauteuils étaient occupés, certains élèves étaient assis par terre sur les tapis et d'autres restaient debout, des verres à la main. La bande de Rosier était assise dans les sofas verts près de la cheminée et Aidlinn se dirigea là-bas alors que Maria rejoignait Adamson et Hill qui discutaient d'un côté. Sylvia n'étant nulle part en vue, elle devait être auprès de Jones qui était confiné à l'infirmerie depuis deux semaines, après une chute de balai. La jeune Rowle aurait aimé rejoindre Maria mais elle savait qu'elle se devait de passer un peu de temps avec Rosier pour son anniversaire, quand bien même il ne fît pas attention à elle.
Il était au centre de l'attention, s'autorisant à rire alors que Mulciber énumérait une nouvelle fois la façon dont il avait marqué les deux premiers lancers du match. Andrew enrichissait le récit en racontant la manière dont les batteurs de Poufsouffle s'étaient acharnés sur Rosier. Rodolphus souriait avec Edern et Severus. Isaac éclatait régulièrement d'un rire franc et détendu en compagnie de Melyna, assise sur ses genoux, qui le couvait d'un regard protecteur.
Andrew fut le premier à remarquer l'arrivée d'Aidlinn et lui adressa un clin d'œil auquel elle répondit par un sourire discret.
-Aidlinn, viens donc t'asseoir.
C'était Rosier qui avait parlé, lui faisant une place sur le canapé à côté de lui. Elle s'assit entre lui et Rodolphus, un peu raide. Elle était si proche de Rosier qu'elle sentait la chaleur de sa jambe effleurant sa hanche. Elle prit garde à ne pas le frôler davantage, sans non plus se positionner contre Lestrange, ce qui rendait sa position inconfortable. Il discutait sans lui prêter attention mais posait son regard alerte sur elle dès qu'elle bougeait. Elle voyait Andrew sourire plus loin et elle aurait voulu se retrouver à ses côtés ; il lui aurait raconté des anecdotes sur ses sœurs chahuteuses, sur sa grande maison de campagne et leur élevage d'abraxans – des chevaux volants de robe palomino.
Quelqu'un diffusa un rock et Melyna se leva, offrant une main à Rosier.
-Le capitaine m'accordera-t-il une danse ?
Rosier, qui était jusque-là en pleine discussion avec Andrew à sa droite, s'immobilisa. Il étudia la main de Melyna, puis Isaac derrière qui ne disait rien mais dont la bonne humeur s'était envolée.
-Une pour ouvrir le bal, rigola-t-il.
Ils se levèrent et joignirent les autres danseurs. Rosier faisait nonchalamment tourner Melyna et elle éclatait de rire, sa démarche rendue incertaine par l'alcool et ses joues rougies. Le rythme de la musique ralentit, ils dansèrent encore et les autres les suivaient des yeux alors que d'autres couples les avaient rejoints. Aidlinn était, comme toujours, soulagée et amère de les voir évoluer ensemble. Décidant de ne pas se laisser démonter, elle alla vers Isaac.
-Tu ne veux pas me faire danser ?
Elle vit dans ses yeux gris, si semblables aux siens, qu'il ruminait de sombres pensées à l'égard des danseurs. Il mit un certain temps à se focaliser sur elle.
-Je ne sais pas, Aidlinn, répondit-il.
Il semblait trop obnubilé par Moon et Rosier pour mettre un pied devant l'autre. La jeune Rowle, déçue, allait retourner s'asseoir. Rodolphus s'était levé et dansait avec Maria qui semblait aux anges mais curieusement timide. Une main se présenta à elle. Avery lui lança un sourire désabusé, s'attendant à une rebuffade. Ce fut son expression et non sa proposition qui empêcha Aidlinn de refuser directement.
-Danse avec moi ? S'il te plaît.
Ses yeux bleus avaient retrouvé la teinte claire, généreuse et profonde d'un ciel d'été sans nuages. Son visage était doux et non plus dur, comme il pouvait l'être si souvent. A sa surprise, Aidlinn vit qu'il était sobre – c'était plutôt un fait rare pour lui lors des festivités de ce genre.
Elle finit par accepter sa main bien qu'un peu sur la défensive. Il l'entraîna à l'écart, de l'autre côté de la pièce, afin que personne ne vînt les déranger.
-Je pensais que tu n'allais pas accepter, avoua-t-il.
Pour une fois, il parlait simplement.
-On se demande pourquoi, répliqua Aidlinn.
Ce n'était pas parce qu'elle était près de lui, les mains posées sur ses épaules noueuses et qu'elle se laissait guider que tout était pardonné.
-Moi aussi je t'en veux, tu sais, et je ne fais pas toutes ces histoires, reprit-il.
-Si c'est comme ça que tu comptes commencer les choses, autant arrêter là, dit Aidlinn en commençant à se dégager.
Elle n'avait aucunement envie de se disputer avec lui. Elle avait accepté de danser car il avait toujours été son ami et qu'il lui manquait mais aussi car une part d'elle voulait punir Rosier. Elle se sentait puérile de penser cela, mais elle savait que la voir danser avec Avery – la personne dont il souhaitait constamment l'éloigner – l'irriterait ; c'était sa manière à elle de soulager son agacement à le voir danser avec Moon. Avery la retint et s'adoucit.
-Désolé. Écoute, j'en avais assez d'attendre que tu reviennes, alors j'ai fait le premier pas.
Il semblait persuadé qu'elle lui pardonnerait tout. Devant son silence, il reprit :
-Ne joue pas la fâchée plus longtemps. Au fond, on n'arrive jamais à se quitter, toi et moi, et tu le sais. Tu auras beau prétendre le contraire, tu sais que c'est vrai.
Elle ne disait toujours rien et il insista.
-Tu ne te rappelles pas toutes les fois où tu m'en as voulu ? En première année, je t'avais fait peur pour Halloween en te surprenant avec un déguisement et tu m'avais boudé pendant une semaine. En deuxième année, tu m'en voulais car j'avais insulté d'impure une fille de Serdaigle avec qui tu aimais bien parler et après ça elle avait refusé de continuer à te fréquenter. En quatrième année, tu étais fâchée car j'avais fait exploser le chaudron de Jones, ton partenaire, et que tu avais eu une mauvaise note à l'examen. Tu m'en as aussi voulu quand je me suis moqué de ton petit copain – comment s'appelait-il ?
-Tilney. Il s'appelait Tilney.
-Voilà. Tu as refusé de me parler pour un mois au moins. Tu m'en as voulu pour des tas d'autres choses, aussi, et je pense que je pourrais en énumérer la plupart, mais on s'est toujours réconciliés alors pourquoi serait-ce différent aujourd'hui ?
Il paraissait si sûr de lui qu'il était impossible de le contredire pour Aidlinn. Sa voix assurée lui faisait miroiter leurs futurs moments de complicité, son étreinte rassurante lui rappelait toutes les fois où il avait veillé sur elle.
-Allez, Aidlinn… Qui t'a toujours défendu quand les Gryffondor t'embêtaient, qui venait te chercher quand tu te perdais dans les couloirs ou que tu risquais de dépasser le couvre-feu à la bibliothèque ?
Il avait arrêté de danser et son regard scrutateur laissait des traces de brûlure sur la peau de son visage. Sa main effleura une mèche de ses cheveux et elle continuait à l'observer sans savoir quoi dire, dans l'expectative.
-Tu ne peux pas m'en vouloir trop longtemps, tu le sais.
Il serra une dernière fois sa main fraîche entre ses mains à lui qui étaient fortes, délicates et dangereuses à la fois puis quelqu'un lui lança une parole et il se redressa, s'éloignant d'elle. Elle saisit l'opportunité de le fuir, incertaine de ce qu'elle aurait dû faire, de ce qu'elle aurait dû dire et surtout incertaine de ce qu'elle voulait. En retournant s'asseoir auprès d'Andrew, l'esprit confus, elle remarqua le regard de Rosier posé sur elle. Il discutait avec Isaac dans un coin de la pièce, un verre de whisky à la main et un cigare dans l'autre ; il semblait fumer davantage qu'auparavant.
Aidlinn discuta avec Andrew ; ils évoquèrent les étoiles qu'il observait en cours d'astronomie et les lointaines planètes inexplorées de leur univers ; ils s'étonnèrent ensemble qu'un moldu eût posé le pied sur la Lune – Andrew l'avait appris par ses parents - et il lui décrivit à quoi ressemblait la Lune quand on était tout proche et la manière dont l'apesanteur fonctionnait là-bas. Ils débattirent de ce qu'ils feraient s'ils devaient eux aussi marcher sur la Lune et Andrew expliqua qu'il ne regarderait pas la Terre, contrairement aux autres, mais qu'il sonderait l'infinie obscurité de l'espace où se trouvait son futur et qu'il ne pourrait plus vivre en paix sur Terre après avoir côtoyé de si près les étoiles.
Et plus tard, Rosier se joignit à eux en s'asseyant près d'Aidlinn. Il les écouta parler sans les interrompre, même si les yeux de ses deux amis glissaient régulièrement sur lui dans l'expectative, et fuma tout en jouant pensivement avec un ruban vert qu'on lui avait donné. Finalement Andrew s'interrompit ; il avait parlé longtemps sans interruption et avait perdu le fil de la conversation. Evan saisit l'occasion pour tendre son ruban à Aidlinn :
-Il ira bien dans tes cheveux, dit-il simplement.
La jeune fille le remercia et savoura le contact du tissu réchauffé par les mains de Rosier contre sa peau. Elle pensa que c'était le moment de lui offrir son cadeau d'anniversaire et s'excusa pour descendre à son dortoir. Ettie Bulstrode lisait à la lumière d'un chandelier d'argent, couchée dans son lit et ne leva pas les yeux quand sa camarade de chambre entra. Aidlinn s'attarda sur cette vision, repensant à ce que lui avait dit Evan. Derrière cette apparence si fermée se cachait un cœur qui se consumait pour son propre frère et elle n'avait jamais perçu le moindre regard, la moindre palpitation suspecte.
Le paquet attendait toujours docilement sur ses draps.
-C'est pour Rosier ? ricana Ettie. Ce n'est pas en le couvrant d'attentions que tu vas le faire tomber amoureux.
-C'est mon ami et c'est son anniversaire, protesta Aidlinn.
Elle n'aimait pas le regard jaloux et méprisant d'Ettie ni ses insinuations. Elle n'espérait rien en offrant à Evan un présent, elle voulait simplement le rendre heureux. Elle comprit qu'Ettie était simplement jalouse car elle connaissait son secret, son admiration secrète pour Evan et assistait à sa chance de se rapprocher du garçon. Une chance que n'aurait jamais Ettie avec Isaac.
En remontant, elle le tendit gauchement à Rosier en lui souhaitant un joyeux anniversaire et il eut un sourire grimaçant – il faisait indubitablement partie des gens qui n'aiment pas recevoir de cadeaux. Andrew était parti si bien qu'ils étaient seuls. Il défit calmement le paquet, découvrant une mallette en cuir brun et aux fermetures dorées.
-C'est une mallette à double fond, expliqua-t-elle. J'ai pensé que ça pourrait t'être utile.
Elle l'avait trouvée lors de la dernière sortie à Pré-au-lard, à la suite de plusieurs heures de recherche. Il la remercia et ses iris avaient retrouvé un peu de leur éclat flamboyant de ses bons jours, un peu de l'éclat qu'ils avaient eu à Inverness. Il la considéra encore comme s'il cherchait quelque chose en elle qu'il ne parvenait pas à trouver puis il se leva et l'invita à sortir se promener avec lui. Ils montèrent jusqu'au sommet de la tour d'astronomie et admirèrent la vue. La nuit avait fondu dans l'horizon, si bien que ciel et terre n'avaient plus de limite et que les étoiles plongeaient dans le lac en frôlant l'ombre des arbres endormis. Rosier s'était accoudé au créneau et paraissait plongé dans ses pensées alors elle se posta près de lui, savourant un moment qu'ils étaient seuls à partager.
-Je vais prendre la peine de me répéter, mais il me semble que quelque chose te tracasse, commença-t-il. Si tu veux en parler, tu sais que tu peux me faire confiance.
Il se tourna vers elle et malgré l'obscurité elle sentait ses iris la fixer d'une manière dérangeante, intense. Elle se mordit la lèvre, pensa automatiquement aux lettres qu'elle avait reçues, à sa mère qui avait voulu les trahir pour rejoindre l'Ordre du Phénix et au déshonneur que cela engendrerait si quelqu'un l'apprenait, à ce sentiment d'abandon qu'elle ressentait depuis qu'elle était au courant. Elle aurait tant voulu s'expliquer avec sa mère, comprendre comment elle avait pu en arriver là. Peut-être qu'alors cela aurait été plus facile de lui pardonner. Mais elle ne s'entretiendrait jamais plus avec sa mère et garderait toujours ce sentiment de déception cuisante qui la hantait dès que ses pensées dérivaient vers elle. Que dirait Rosier s'il apprenait que sa mère était une traîtresse, qu'elle avait tourné le dos à la cause des sang-pur ? Elle se sentait déjà assez inférieure à lui, un déshonneur de sa famille serait une barrière de plus entre eux.
-Je ne vois pas ce qui te fait dire ça, finit-elle par répondre.
Il sembla se crisper et lui tourna le dos, retournant à son observation de leur monde envahi de nuit.
-Je sais que quelque chose ne va pas, je te connais. Je ne comprends pas ce qu'il te faut de plus pour que tu me fasses pleinement confiance. J'ai l'impression que tu as peur de moi.
Il avait raison et Aidlinn eut pitié car il ne savait apparemment pas comment gagner la confiance des autres. Peut-être ne faisait-il confiance à personne. Il pouvait se montrer terriblement froid et la seconde d'après étonnamment chaleureux. Elle était sûre de l'aimer et elle aurait voulu s'abandonner totalement à lui mais elle ne pouvait pas car elle savait qu'il disparaîtrait pour toujours si elle s'aventurait à le faire, aussi insaisissable qu'une fumée dans le vent, ou qu'alors il la blesserait.
-Tu as besoin de moi, reprit-il, je suis ton seul espoir. La voie que tu te destines n'est pas pour toi et si tu persistes, tu ne survivras pas sans moi. Alors pourquoi tu t'obstines à me résister ?
Il s'était rapproché d'elle et avait posé sa paume autour de son bras. Elle contemplait sa silhouette assombrie alors qu'il lui cachait le ciel étoilé.
-Pourquoi tu ne veux pas me faire confiance ? chuchota-t-il plus bas.
Sa voix était douce, caressante et pourtant une excessive tension émanait de lui, des ondes de violence vibraient hors de son être ; Aidlinn ressentait tout cela sans comprendre et son esprit s'embrouillait tandis qu'il se penchait vers elle, de plus en plus près. Elle sentit son souffle tiède sur ses lèvres, sa main assurée glisser le long de son dos et elle cessa de penser quand il l'embrassa. Elle resta pétrifiée dans son étreinte mais quand l'autre main d'Evan caressa sa joue, sa résistance fondit et elle lui rendit son baiser. C'était doux et puissant à la fois, les sensations la submergeaient. Elle sentait au-delà des arômes de la nuit froide son parfum à lui, un mélange de fumée et d'eau de toilette qui l'étourdissait et la faisait frémir. Quand elle s'abandonna totalement à lui et que tout son corps se relâcha, il sourit et recula.
-Tu as mis du temps à te détendre, je pourrais presque être vexé.
Aidlinn se sentait perdue. Une seule pensée tournait en boucle dans son esprit. Il m'a embrassée il m'a embrassée il m'a embrassée. Il s'était écarté mais son cœur à elle battait la chamade et elle frissonnait.
-Pourquoi tu as fait ça ? demanda-t-elle d'une voix faible.
Rosier éclata de rire, un rire franc qui fit éclater leur bulle d'intimité.
-Je ne m'attendais pas à ce genre de réaction, avoua-t-il.
Puis après une pause durant laquelle il l'examina, il reprit en se rapprochant :
-Tu ne trouves pas que c'est une raison suffisante pour me faire confiance ?
Sous le choc, elle se contenta de hocher la tête mais son esprit tourbillonnait. Pourquoi avait-il fait ça ? Il ne l'aimait pas, si ? Qu'est-ce que ce baiser signifiait ? Est-ce qu'il s'amusait simplement ? Regretterait-il de l'avoir embrassée si elle lui parlait des lettres ? Et, par Merlin, pourquoi désirait-il tant sa confiance ?
-Si. Je suppose que si.
Mais alors qu'elle prononçait ces mots, elle songea à Délia Abbott et à sa relation avec Rosier, à la manière dont il s'était servi d'elle, à la façon dont cela avait fini. Elle le fixa avec plus d'intensité encore, cherchant des réponses aux questions qu'elle n'osait pas poser. Pendant un moment, alors qu'ils restaient face à face sans rien se dire, le vent qui sifflait au sommet de la tour et dans la frondaison des arbres de la forêt était le seul son au milieu de l'océan d'encre qui était devenu leur royaume. Aidlinn inspira et avoua :
-J'ai reçu des lettres anonymes qui contenaient des extraits de correspondance de ma mère.
Elle s'interrompit, incapable de continuer car sa gorge était serrée.
-Et donc ? s'impatienta Evan sans s'émouvoir.
Elle regrettait déjà de lui avoir avoué ce secret au ton froid qu'il avait employé. Elle aurait plutôt dû en parler avec Isaac, elle en était certaine désormais, mais il était trop tard.
-Ma mère semblait enquêter pour l'Ordre du Phénix. Il y avait une photographie d'elle parmi d'autres membres.
Elle chassa de ses pensées le message qui était apparu à la suite : N'en parle à personne, c'est dangereux. Rosier ne lui ferait jamais de mal, elle avait toujours pu compter sur lui.
-Elle… Elle était prête à nous laisser tomber, continua Aidlinn d'une voix brisée. Elle parlait à un dénommé C.
Rosier demeura un moment silencieux ; il resta à distance, ne la prit pas contre lui pour la réconforter.
-Je pourrais voir cette photographie ? Et les lettres ?
Aidlinn donna son assentiment en croisant les bras, regrettant d'avoir suivi Evan ici. Elle était à côté de lui mais se sentait plus isolée que jamais. Ils rentrèrent à la hâte, le jeune homme la traînant derrière lui, et elle devait courir pour suivre ses longues enjambées. Il semblait particulièrement agité. La salle commune s'était presque entièrement vidée et Aidlinn monta directement à son dortoir pour aller chercher les lettres puis redescendit sans prêter attention aux marmonnements de ses camarades de chambre.
Evan examina les lettres d'un œil attentif, le front concentré. Au bout d'un moment, il déclara :
-Je ne vois pas de photographie.
-Il y en avait une, mais après quelques minutes, elle s'est transformée en simple parchemin.
Elle lui tendit l'avertissement qui avait autrefois été une image et Rosier essaya de lui rendre son apparence première à l'aide de divers sortilèges, sans succès.
-Je me souviens qu'il y avait aussi Dumbledore dessus, mais c'est tout, expliqua Aidlinn.
Evan ne parut pas satisfait de l'anecdote et resta sans rien dire sur le canapé. Il ferma les yeux un moment, renversant la tête en arrière contre le dossier du canapé émeraude. Que pensait-il ? Était-il en colère contre elle ? Tout allait-il changer à présent qu'il savait ? La jeune Rowle attendait en se tordant les mains d'angoisse et il finit par se redresser pour l'observer.
-Je ne suis pas comme ma mère, se justifia-t-elle. Je n'ai pas l'intention de trahir ma famille et mes amis.
Elle ignorait pourquoi elle avait besoin de le préciser, mais Rosier s'adoucit.
-Je sais, je te crois. Et ton frère ? Tu lui as parlé de tout ça ?
-Non, je ne voulais pas l'inquiéter. Après tout, ma mère est morte, qu'est-ce que ça peut bien faire qu'elle ait voulu trahir sa famille ? Tu ne vas rien dire, n'est-ce pas ? Si quelqu'un de malintentionné l'apprenait, je suppose que ce serait mauvais pour ma famille.
Rosier lui offrit un sourire qui se voulait rassurant mais ses yeux étaient dénués de chaleur.
-Je ne dirai rien, ne t'en fais pas, je te remercie de ta confiance. Tu as bien fait de m'en parler, mais tu ne dois plus t'inquiéter pour tout ça. Va te coucher.
Il la congédiait d'un geste et elle obéit car elle ne voyait pas quoi faire d'autre. Ce soir-là, elle fondit en larmes sans savoir vraiment pourquoi. Elle pleura le souvenir souillé de sa mère, elle pleura l'indifférence de Rosier, elle pleura leur brûlant baiser déjà oublié.
Les jours suivant, toutefois, Aidlinn oublia peu à peu les lettres anonymes comme rien n'y faisait plus allusion et ressassa davantage la nuit sur la tour d'astronomie. Les défauts de la soirée s'atténuaient dans son souvenir, les émotions ressortaient plus vives, plus fortes.
Rosier se montra plus agréable que jamais. Il se mit à s'asseoir à côté d'elle aux repas, la fit rire, sourire et elle tomba complètement amoureuse. Quand il était là, elle cessait de penser, elle se sentait entière et complète ; quand il était près d'elle, son cœur se gonflait d'amour et de joie et elle se sentait invulnérable. Il la regardait avec une bienveillance nouvelle, la protégeait des désagréments du quotidien, embellissait ses soirées en l'emmenant se promener avec lui, en l'invitant à s'asseoir avec lui au coin du feu ou près d'une haute fenêtre à la bibliothèque. Il l'aidait pour ses cours, lui faisait des remarques amusantes sur ses camarades, s'intéressait à elle, lui donnait son avis toujours sensé, lui racontait des histoires sur le château ou lui conseillait des livres qu'il avait aimés. Il l'entraînait le dimanche matin pour des promenades dans le parc alors que l'herbe était blanche de gelée et que le ciel était pâle de sommeil. Il lui parlait de l'avenir, pas de leur avenir mais de l'avenir du monde sorcier, de ce qu'ils pourraient construire ensemble, d'une société nouvelle où la magie serait omniprésente, au cœur de chaque chose. Il lui faisait des tours de magie, envoyait des oiseaux à sa recherche dans le château ; il ensorcela un camélia pour qu'il fleurît tous les jours à nouveau et elle le laissa dans un vase à côté de son lit ; il lui offrait des figurines de papier ensorcelées qui venaient la trouver dans ses salles de classe. Jamais il ne s'approcha plus près que pour lui prendre la main mais elle vivait pour ses moindres attentions et l'avoir à ses côtés lui suffisait amplement. Elle oublia toute cette histoire de lettres et n'en reçut pas d'autres, elle oublia les fois où il avait pu lui faire peur. Rosier avait ramené la paix et le bonheur dans son existence, comme le plus beau des arcs-en-ciel après la pluie.
Elle n'avait plus besoin de Sylvia, d'Andrew, de Melyna ou d'Edern. Elle vivait seulement dans l'attente de le voir encore ; sa poitrine se creusait durant ses absences et son cœur palpitait et comblait ce vide d'affection quand il revenait.
-Tu critiques ma relation avec Richard, dit un jour Sylvia alors qu'Aidlinn rentrait dans leur dortoir après une balade tardive en compagnie d'Evan, mais tu passes tout ton temps avec Rosier. Ce garçon est nocif, je ne comprends pas ce que tu vois en lui.
Aidlinn aurait pu lui expliquer que son château de certitudes se démantelait petit à petit et que toutes ses pierres finissaient par graviter autour d'Evan selon un phénomène qu'elle ne comprenait pas. Mais elle abdiqua simplement d'un sourire triste :
-Je vois tout ce que tu ne vois pas.
Au souper de fin d'année, elle sentit les yeux de Rosier sur elle tandis qu'elle chantait pour l'école au milieu des autres élèves de la chorale. Leurs voix mêlées rebondissaient contre les parois de la grande salle, faisaient trembler la flamme des bougies suspendues, montaient vers le plafond d'un bleu étoilé. Tout le monde applaudit ensuite mais Aidlinn ne voyait que les grandes mains d'Evan qui lui rendaient hommage. Il lui lança un sourire amusé quand elle revint s'asseoir en face de lui.
-C'était charmant, mais tu ne comptes pas continuer, si ? C'est un peu enfantin, tu as passé l'âge.
Il la regardait avec un air légèrement suffisant.
-Non, bien sûr que non.
En vérité, elle aurait aimé continuer, mais Rosier avait raison : elle avait mieux à faire que perdre son temps dans ce type de distraction, d'autant plus que Sylvia et elle ne se fréquentaient plus. Rosier lui adressa un demi-sourire et ses yeux se firent plus doux. A la fin du repas, elle le retint par le bras pour lui parler. Il n'eut besoin que d'un regard vers son visage tourmenté pour comprendre et ils sortirent dans le parc malgré l'interdiction. Leur haleine s'élevait en filets de brume dans l'atmosphère glacée du soir. La lune n'était pas encore apparue et les nuages cachaient les étoiles, mais les lumières provenant du château suffisaient à les éclairer.
-Nous n'avons jamais reparlé des lettres, commença Aidlinn.
Ils n'avaient plus évoqué la trahison d'Eleanor Rowle depuis le fameux soir de l'anniversaire d'Evan. Aidlinn avait été heureuse dans un premier temps de ne plus en parler, de faire comme si cela n'existait pas, mais maintenant elle trouvait bizarre qu'Evan ne fût pas revenu sur le sujet. Elle voulait connaître son sentiment.
-Je ne pense pas qu'il faille en reparler pour l'heure actuelle. Tu n'as rien reçu d'autre ?
Elle répondit que non et ils continuèrent un peu sans rien ajouter. Evan ne voulait visiblement pas débattre sur le sujet. Leurs pas craquaient sur l'herbe gelée. Elle frissonna et s'engonça davantage dans son manteau.
-Tu as froid ? s'enquit Evan. Nous pouvons rentrer, s'il n'y a rien d'autre.
Il ne lui proposa pas son manteau. C'était une chose qu'elle aimait et détestait chez lui. Il défiait tout ce qu'elle connaissait et elle aimait cette attente continuelle teintée de surprise, néanmoins, elle souffrait aussi de cette trace d'indifférence qui subsistait dans leurs rapports. Il avait beau se montrer gentil et prévenant, il n'était jamais entièrement à elle et elle finissait toujours par se demander ce qu'elle était pour lui.
Ils avaient repris la direction du château quand elle s'arrêta brusquement, le regard plongé dans les ombres des buissons.
-Je devrais parler à Isaac. Il a le droit de savoir pour notre mère.
Il revint sur ses pas pour se rapprocher d'elle, un peu plus proche que ne l'autorisait la convenance.
-Nous devons d'abord trouver qui te les a envoyées. L'auteur pourrait cesser de te contacter s'il pense que tu t'es confiée à quelqu'un.
Il prit ses doigts glacés entre les siens, doux et chauds.
-Je retrouverai qui c'est, fais-moi confiance. Ensuite, quand tout sera fini, tu pourras en parler à Isaac si tu veux.
Quand Aidlinn leva les yeux vers Evan, elle ne rencontra que ses traits recouverts d'obscurité. Elle n'aimait pas se retrouver avec lui la nuit, sans lumière pour qu'elle pût déchiffrer ses expressions. Elle ne lui faisait pas confiance quand il était entouré d'ombre.
Il soupira car il sentait sa crispation.
-Aidlinn…
C'était idiot. Toutes les craintes qu'elle avait éprouvées face à Rosier, tous les doutes et les soupçons qui l'envahissaient parfois. Il était irréprochable, infaillible, toujours là pour elle.
-Oui, tu as raison, abdiqua-t-elle. J'attendrai un peu avant de lui parler. Comment comptes-tu t'y prendre pour l'attraper ?
Il relâcha ses mains.
-Je ne sais pas encore, mais j'y arriverai.
Les vacances de Noël arrivèrent trop vite pour Aidlinn. Ils prirent place dans un wagon du Poudlard Express, Rosier s'asseyant à côté d'elle et lui montrant un tour de magie avec une ficelle qu'il attachait entre ses doigts. Pour découvrir le secret du tour, elle dépliait ses doigts chauds et masculins entre les siens, fins et frais, et elle riait en ne trouvant pas la réponse et il recommençait encore et encore en souriant sans se formaliser des regards sur lui.
A la fin du trajet, ils se dirent au revoir ; Rosier lui effleura la joue et se pencha pour être entendu d'elle seulement.
-Tu te rappelles le service que tu me devais ? J'aimerais que tu ailles récupérer un paquet pour moi chez quelqu'un. C'est en rapport avec notre excursion à Inverness.
Il lui remit un papier où figuraient une date et une adresse : lundi 23 décembre, 6 Bury Lane, Londres.
-Ne l'ouvre pas et n'en parle à personne. Je viendrai le chercher après Noël. Et ne reste pas trop longtemps là-bas, je ne voudrais pas que tu t'attires des ennuis par ma faute.
Elle acquiesça et il sourit en la remerciant et en lui souhaitant de bonnes vacances, puis il disparut dans la foule.
Elle rentra avec son frère qui ne posa aucune question et ils mangèrent en compagnie de leur père le soir venu. Comme toujours, Gordon Rowle apparaissait aussi dur et effilé qu'une lame alors qu'il prenait son dîner au bout de la longue table de leur salle à manger. Un feu vif ronflait dans la cheminée et projetait des ombres sur les murs crème et sur l'épais tapis à motif oriental qui assourdissait le son de leurs pas.
-Vos grands-parents viendront dîner à Noël, annonça leur père.
Il parlait évidemment de Mr et Mrs Nott, ses beaux-parents, car ses propres parents étaient décédés depuis plusieurs années. Mr Rowle s'était suicidé dans son bureau par un clair jour de printemps sans un mot d'explication et Mrs Rowle était morte de chagrin peu après. C'était une affaire dont personne ne parlait jamais.
-Et oncle Wilmore ? Il ne vient pas ? s'étonna Isaac.
-Non, il a loué une maison en Sicile pour tout le mois de décembre. Je n'aurais pas invité Hadelin et sa femme dans le cas contraire.
Aidlinn soupira de soulagement à la pensée de passer un Noël sans son cousin Thorfinn, le fils de Wilmore Rowle. Wilmore était un homme excessivement orgueilleux, qui ne s'entendait plus avec les Nott - qui étaient tout aussi orgueilleux - depuis un fameux repas où Wilmore avait déclaré que les Rowle pouvaient se targuer de ne jamais avoir eu aucun cracmol dans la famille, contrairement aux Nott. Ces derniers avaient répondu que leur famille n'avait jamais été connue pour son instabilité psychologique.
-Il faudra ranger vos chambres avant leur venue, reprit Gordon, un pli soucieux barrant son front. Autrement, Egelmonde va encore me reprocher de mal vous éduquer.
Aidlinn eut pitié de son père, qui semblait fatigué et triste. Elle était sûre que leur mère lui manquait à la façon dont, parfois, il contemplait la chaise à sa droite d'un air absent, sans remarquer que c'était maintenant Aidlinn qui s'y trouvait et non plus sa femme ; à la façon dont il observait le jardin négligé à l'arrière de la demeure sans se mettre en colère ; à la façon dont il s'asseyait et fumait dans la bibliothèque poussiéreuse, seul le soir, la radio allumée trop fort et les rideaux tirés. Il ne devait jamais savoir pour la traîtrise de leur mère - Aidlinn se promit de ne jamais le lui révéler.
Au moment de dormir, elle enroula le ruban vert que Rosier lui avait donné autour de son poignet et écouta les pas de son père remonter lentement la galerie jusqu'à sa chambre. Contrairement à certains couples, Gordon et Eleanor n'avaient que rarement fait chambre à part, laissant la pièce de Gordon inhabitée. Désormais, cependant, il ne dormait plus que dans cette dernière.
Enfin un peu d'amour... La suite la semaine prochaine si tout va bien ! :)
