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Chapitre 34
Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire
J'ai vu tous les soleils y venir se mirer
S'y jeter à mourir tous les désespérés
Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire
.
À l'ombre des oiseaux c'est l'océan troublé
Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
L'été taille la nue au tablier des anges
Le ciel n'est jamais bleu comme il l'est sur les blés
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Il advint qu'un beau soir l'univers se brisa
Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
Moi je voyais briller au-dessus de la mer
Les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa les yeux d'Elsa.
Les Yeux d'Elsa, Louis Aragon
-Pourquoi est-ce que tu viens me dire ça Edern ?
Le venin suintant de la voix d'Aidlinn fit reculer Avery. Il se tint au rebord d'une fenêtre alors que le train abordait un virage et que le plancher du wagon se penchait. Ses beaux yeux bleus, auparavant clairs et fiers, s'étaient teintés de doute. La jeune fille le fixait avec un courroux dans le regard, mais ce n'était rien comparé aux émotions qui se levaient en elle. Elle se sentait blessée, dépouillée et la douleur qui en résultait l'enserrait entre ses anneaux à la manière d'un énorme serpent.
-Tu crois que c'est ce que ferait un ami ? M'annoncer ça en riant ?
Elle avait envie de le gifler, de passer sa frustration sur lui, mais elle savait que sa colère était en réalité dirigée contre un autre garçon. Dehors, le vent soufflait fort, faisant ployer les sapins.
-Quoi ? Tu aurais préféré ne pas savoir ?
Edern était visiblement déçu de l'effet que son histoire causait. Il avait pris Aidlinn à part pour lui raconter la soirée chez les Lestrange et tout particulièrement le moment où Melyna et Evan s'étaient éloignés ensemble loin des regards. Il avait suggéré la suite d'un sourire railleur, indifférent à la déchirure qui s'ouvrait dans sa poitrine, inconscient du poids qui lui était tombé dans l'estomac. Et pourtant, il aurait dû prévoir l'effet que cela lui ferait. Son cœur s'était accéléré alors qu'elle repassait leurs dernières entrevues dans sa tête, en quête d'indices sur cette soudaine inclination. Rosier n'avait rien dit en venant chercher le paquet chez Aidlinn, il l'avait saluée normalement le matin même sur le quai de la gare, sans qu'aucune trace de gêne ou de culpabilité ne troublât ses traits altiers. Existait-il pire indifférence face à la confiance qu'elle avait placée en lui ?
Aidlinn tâcha de se calmer. Elle en voulait à Edern d'être aussi désinvolte en lui annonçant la nouvelle, mais elle préférait tout savoir et ne pas passer plus longtemps pour une idiote.
-Excuse-moi, je te remercie de m'avoir prévenue. Voilà donc pourquoi mon frère est si furieux contre Melyna, il ne voulait pas me le dire.
Avery eut l'air gêné.
-Il passera à autre chose.
-Il l'aimait beaucoup, argua-t-elle, tout en espérant qu'il avait raison.
Ils retournèrent dans le wagon où ils s'étaient installés. Isaac contemplait les collines verdoyantes défilant derrière la fenêtre avec morosité, Severus lisait un manuel sur la préparation des potions de guérison. Aidlinn s'était demandé pourquoi son frère avait insisté pour s'installer dans un wagon différent d'Evan et de Melyna ; maintenant elle comprenait. Si elle-même était blessée de l'attitude de Rosier, Isaac devait se sentir trahi : son meilleur ami avait eu une aventure avec sa petite-amie. Elle s'assit à côté de lui et s'accrocha à son bras. Il ne fit aucun geste pour se dégager et elle posa la tête sur son épaule. Ils restèrent sans parler, avec pour unique mélodie le roulement des roues du train sur les rails et l'ahanement récurrent de la locomotive. Le paysage extérieur n'était qu'un triste mélange de taches vertes, brunes et grises. Même Edern ne fit aucune remarque désobligeante à Rogue et se contenta de jouer avec une balle en lançant des œillades ennuyées autour de lui.
Lorsque le chariot à friandises passa, Aidlinn se leva dans le but de prendre quelque chose à manger pour son frère. Le temps qu'elle se décidât, la vendeuse avait progressé le long des compartiments, poussant son énorme chariot aux arômes sucrés, et Aidlinn croisa Melyna Moon qui passait dans le couloir. Elles se saluèrent poliment. La jeune Rowle éprouvait une vive indignation contre cette fille qui avait blessé son cher frère et qui lui avait par la même occasion ravit Evan. Elle la scruta un court instant, mortifiée, cherchant ce qu'Evan avait vu en elle et qu'elle-même ne possédait pas, s'efforçant de déceler ce qu'il lui aurait fallu de plus pour qu'Evan se fût intéressé à elle et non à Melyna.
-Comment va ton frère ? Il n'a répondu à aucune de mes lettres.
Moon avait l'air sincèrement inquiète. Aidlinn haussa les épaules, crispée.
-Il va bien, merci.
-Tu es au courant, je suppose ?
-Ce serait difficile de ne pas l'être.
-Je ne voulais pas que ça se termine comme ça, avec ton frère.
-Lui non plus, je pense.
Aidlinn rapporta un sandwich à son frère et des sucreries pour Rogue et Avery, sans mentionner sa rencontre avec Melyna. Elle-même ne pouvait rien avaler. La nausée la gagnait quand elle pensait à Rosier et Moon ensemble. Que faisaient-ils actuellement dans leur wagon ? Qu'est-ce que toute cette affaire allait impliquer pour leur petit groupe ? Evan continuerait-il de voir Aidlinn ou la remplacerait-il par Melyna ? Passeraient-ils leurs soirées ensemble, comme Evan et elle l'avaient fait avant Noël ? Lui offrirait-il les mêmes fleurs, les mêmes formes de papier ? Lui sourirait-il de la même façon ?
Il fallait qu'elle allât vérifier.
Elle se leva et sortit sans un mot. Dans le couloir, l'éclairage clignotait faiblement, semblant lui présager un avenir funeste. Le compartiment où Andrew, Rodolphus, Mulciber, Evan et Melyna s'étaient installés était dans le dernier wagon. Les rideaux n'étaient pas tirés et elle risqua un œil dévorant de curiosité à l'intérieur. Les garçons affichaient des mines moroses. Andrew semblait le plus embêté ; il regardait Melyna qui parlait en faisant de grands gestes. Rodolphus et Mulciber écoutaient à côté, mais apparaissaient peu intéressés. Evan était tourné vers la fenêtre, comme à son habitude, sans se soucier de ses compagnons de voyage. Très souvent, Melyna effleurait l'épaule de Rosier, comme pour essayer de l'inclure dans son monologue, mais il ne daignait lui accorder aucune attention.
La scène ne réconforta pas Aidlinn. Elle continua son chemin jusqu'en queue de train, ouvrit la porte donnant sur l'extérieur et s'accouda à la barre de sécurité. La vitesse ne l'effrayait pas aujourd'hui. Elle accueillait avec reconnaissance les violentes bourrasques lui giflant le visage et arrachant ses pensées noires. Elle n'avait pas peur de tomber car son cœur chutait déjà dans sa poitrine.
Elle n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui l'avait suivie quand la porte claqua. Quand Rosier se posta à côté d'elle, une main fermement accrochée à la rambarde et le vent ébouriffant ses cheveux, elle eut de nouveau l'impression de recevoir un coup de poignard dans la poitrine. Elle détestait cette sensation et c'était de sa faute.
-Tu n'es pas entrée dans notre compartiment, constata-t-il.
-J'avais seulement besoin de prendre l'air.
Elle sentait qu'il l'observait mais elle était résolument tournée vers les rails qui les suivaient à travers la campagne.
-Je sais qu'Edern t'a parlé, reprit-il. Il n'aurait pas raté une telle occasion.
Il avait sorti un cigare de sa poche, mais l'observait d'un air crispé sans l'allumer, comme si le simple éclat de ses iris aurait pu l'enflammer. Ses lèvres étaient serrées et ses yeux ne cessaient de revenir se poser sur elle.
-Si ce n'était pas lui, ça aurait été quelqu'un d'autre, dit-elle en haussant les épaules. Tu avais quelque chose de spécial à me dire ?
Elle se sentait étrangement calme et voulait simplement le voir partir. Rosier tressaillit.
-Tu ne vas pas m'en vouloir à cause d'une mésentente entre ton frère et moi ? Tu n'as pas à prendre parti, tu sais.
Elle fit volte-face, incapable de cacher son incrédulité. Pensait-il ce qu'il disait ? Il affirmait qu'elle était fâchée car il avait couché avec la petite-amie de son frère et non parce qu'il lui avait laissé croire qu'elle comptait pour lui. Il n'imaginait pas ce qu'il provoquait en elle. N'était-ce pas une preuve supplémentaire de son insensibilité à son égard ?
Elle sourit simplement, d'un sourire cassé et tremblant, un sourire qui lui mettait le cœur au bord des lèvres.
-Non, je ne t'en veux pas, Evan. Tu fais bien ce que tu veux, après tout.
Elle le pensait. Elle ne pouvait lui en vouloir de ne pas l'aimer autant qu'elle l'aimait. Et pourtant, quand elle affronta encore son visage, elle repensa au soir où il l'avait embrassée en haut de la tour d'astronomie. Pourquoi l'avait-il fait si cela ne signifiait rien ? Elle aurait voulu lui expliquer qu'on ne se jouait pas des gens de la sorte et encore moins de ses amis. Elle aurait voulu lui faire sentir la gêne qu'elle éprouvait dans la poitrine pour qu'il comprît que les gens pouvaient avoir mal et pas seulement physiquement, qu'ils n'étaient pas tous comme lui.
Mais elle se contenta de s'en aller sans se retourner.
Au banquet, la bande d'amis fut scindée en deux groupes, séparée par d'autres élèves. Le repas fut triste. Les deux clans ne cessaient de se jeter des regards, déroutés d'être amputés de la sorte car ce n'était jamais réellement arrivé. Melyna, rayonnante et insouciante, se tenait à côté de Rosier, qui mangeait sans s'occuper d'elle. Il semblait être le seul qui n'était pas perturbé par les tensions.
Les jours suivants, Rosier agit exactement comme s'il ne s'était rien passé, bien que Melyna tentât souvent de le suivre où qu'il allât. Isaac était écœuré et refusait de rester en leur compagnie. Il n'arrivait pas à dire du mal de Moon, mais ses yeux brûlaient de rage, réduisant en cendres les restes de leur passion. Rosier manquait à Aidlinn car elle ne s'approchait plus de lui, mais elle se consolait en passant plus de temps que jamais avec son frère. Rogue, Avery et Mulciber se joignaient très souvent à eux et, dans ses bons moments, Isaac faisait un leader que Rosier n'avait jamais été. Il était attentionné, drôle, prévenant. Il avait le sourire lumineux de sa mère et les gens s'égayaient à son contact joyeux. Ils passaient du temps tous ensemble à la bibliothèque, évitant d'un commun accord la salle commune où se terraient le reste des septième année et lorsqu'ils se retrouvaient simplement ensemble, ils pouvaient oublier leurs soucis.
-Elle te manque ? demanda Aidlinn à son frère un après-midi alors qu'il l'avait attendue à la sortie de son cours.
-Un peu.
Ce n'était pas la réponse qu'Aidlinn voulait. Elle voulait savoir s'il regrettait Melyna autant qu'elle regrettait Rosier, s'il rêvait du frôlement de sa main contre son épaule, s'il se consumait un peu plus chaque jour sans voir son sourire, s'il dépérissait dans l'obscurité sans la lumière de son regard. Mais Isaac n'avait pas la sensibilité et la candeur de sa sœur. C'était habituellement lui qui faisait ressentir aux jeunes filles ce type de sentiment et si Melyna lui avait infligé un coup de poignard, elle n'avait pas provoqué un si grand manque.
-Il suffit de ne pas y penser, avait-il ajouté pour clore la discussion.
Cela semblait simple.
Ce soir-là, son frère ne voulut pas aller dîner, malgré les supplications d'Aidlinn. Edern et Mulciber étaient assis avec Andrew, Rodolphus et Evan sans paraître mal à l'aise. Aidlinn n'avait que très peu reparlé à Evan depuis qu'ils étaient revenus de vacances et ne souhaitait rien avoir à faire avec lui. Elle avisa Ettie Bulstrode et Rogue qui conversaient ensemble, légèrement à l'écart et hésita à se joindre à eux, mais Avery l'invita à les rejoindre d'un regard et elle s'assit à côté de lui. Melyna remarqua la gêne d'Aidlinn car elle en profita pour lancer quelques piques qui restèrent sans réponse. Moon la taquinait uniquement pour lui montrer qu'elle avait tous les pouvoirs à cette table et la jeune Rowle ne savait que répondre ; maintenant que Melyna avait eu Rosier, il ne servait à rien de lutter. Finalement, ce fut Evan qui fit sèchement cesser Moon alors que tout le monde dînait sans entrain. Melyna eut une moue d'amertume qui révéla à Aidlinn qu'elle n'avait pas tout, qu'elle n'aurait jamais tout, qu'elle était dans la même situation qu'Aidlinn avant elle : elle n'avait pas obtenu Rosier, même après lui avoir tout donné, et il ne lui restait rien à mettre dans la balance.
A la fin du repas, Rosier retint Aidlinn alors que tout le monde quittait la salle.
-Une autre leçon demain, ça t'irait ?
Elle mit un moment à réaliser qu'il parlait de leurs leçons d'occlumancie. De désagréables souvenirs remontèrent à sa mémoire, en plus des pensées moroses qu'elle traînait déjà derrière elle.
-Demain, je ne peux pas.
-Tu ne peux pas, répéta-t-il d'un air dubitatif. Dans ce cas, mardi prochain ?
-Peut-être, je ne sais pas.
Elle ne cessait de regarder vers la sortie, impatiente de s'esquiver. Mais Rosier ne voulait pas la laisser partir et son aura autoritaire la retenait. Il l'examinait avec mécontentement et finit par ouvrir la bouche :
-Si c'est à cause de ce qu'il s'est passé avec Melyna…
-Non. Non, pas du tout, le coupa Aidlinn. C'est juste… Mardi, c'est très bien.
Mais le mardi venu, elle ne se rendit ni au dîner ni au rendez-vous, incapable de se retrouver face à Evan, angoissée et honteuse à l'idée de ce qu'il pourrait voir dans sa tête. Il y avait entre eux un nouveau fossé, intangible, qu'ils n'avaient pas exprimé mais qui pour Aidlinn était infranchissable. Elle resta allongée dans son lit, la face tournée vers le plafond, écoutant le silence du dortoir vide et la vague rumeur descendant de la salle commune. Ettie Bulstrode entra et brisa le charme. Elle considéra sa camarade avec étonnement puis dit :
-Evan te cherche. Il veut savoir si tu es ici.
-Dis-lui que je ne suis pas là, s'il te plaît…
Ettie soupira et ressortit. Aidlinn attendit de longues minutes, fermant les yeux, heureuse à l'idée que Rosier ne pût descendre à leur dortoir. Quand Ettie revint, elle avait un petit sourire.
-Il n'était pas content. Je lui ai dit d'aller chercher à la bibliothèque.
Aidlinn se redressa dans son lit, presque amusée à l'idée de Rosier parcourant le château pour la trouver. C'était une bien maigre revanche, mais la sensation était agréable.
-Tu n'aimes pas Evan, constata-t-elle.
-Non. Tu sais évidemment que ma famille a eu quelques problèmes financiers… Depuis, Evan agit comme si nous n'existions pas, ma sœur et moi.
La jeune Rowle hocha la tête à l'euphémisme. Les Bulstrode avaient de graves problèmes d'argent depuis plusieurs années. Rosier se serait-il comporté ainsi avec elle si elle avait été désargentée ? Sûrement, au vu de ce qu'il se permettait de faire actuellement.
-Pourquoi tu l'évites ? demanda brutalement Ettie. Je sais que tu l'apprécies.
Aidlinn détourna le regard.
-Parfois, il ne suffit pas d'apprécier quelqu'un, j'imagine.
Ettie approuva d'un vigoureux signe de tête. Aidlinn sentit une sympathie nouvelle s'emparer d'elle à la vue de cette fille revêche.
-Merci de m'avoir couverte.
Ettie grogna une réponse et se détourna pour aller de son côté de la chambre, fidèle à elle-même, mais cette fois cela fit sourire Aidlinn. Le dortoir apparut moins triste quand elle se mit au lit peu après.
Le lendemain matin, elle s'abrita derrière son frère au petit-déjeuner, mais cela ne dissuada pas Evan de lui agripper le bras dans un couloir désert lorsqu'ils partirent en classe. Il la serrait fort, signe qu'il était en colère et elle grimaça, incapable d'affronter son regard vibrant de mécontentement.
-Je peux savoir pourquoi tu n'es pas venue hier soir ?
-Désolée, j'avais du travail. J'ai… oublié.
-Lâche ma sœur, Evan, intervint Isaac qui était revenu en arrière.
Les deux Serpentard s'évaluèrent du regard avec froideur et Evan finit par lâcher prise. Il semblait plus indigné qu'autre chose, ne comprenant apparemment pas pourquoi ses deux amis se défiaient de lui.
-Vous êtes ridicules, tous les deux. J'en ai rien à faire de Melyna, c'est elle qui est venue se coller à moi et me supplier de coucher avec elle. Je l'ai fait pour que tu ouvres les yeux, Isaac, cette fille n'était pas digne de toi. Et toi, Aidlinn, si tu continues à m'éviter, assumes-en les conséquences.
Ses yeux bruns rougeoyaient de colère et au fond, tout au fond, Aidlinn croyait apercevoir une lueur de vulnérabilité. Mais elle ne s'apitoya pas sur son sort.
-C'est une menace, Evan ? répliqua-t-elle froidement.
Rosier eut un geste de recul. Son masque de fureur froide se fissura l'espace d'un instant.
-Non, finit-il par dire. Mais que c'en soit une ou pas, tu devrais y réfléchir à deux fois avant de m'ignorer.
Il planta son regard dans le sien avec assurance, lui rappelant la nuit sur la tour d'astronomie et aussi toutes les autres où il lui avait dit qu'elle avait besoin de lui, où elle-même était venue le trouver. Malgré cette allusion, elle se détourna en croisant les bras et se rapprocha de son frère. Rosier se tourna vers Isaac, exaspéré.
-Sérieusement, Isaac, tu vas laisser une fille t'immiscer entre nous ?
-Ce n'est pas elle le problème, c'est toi. T'en as rien eu à faire de coucher avec ma copine.
-Il fallait que tu ouvres les yeux.
-Il y avait d'autres façons de faire.
-Tu ne m'aurais pas écouté.
Aidlinn pensait qu'Evan avait raison sur ce dernier point, mais elle refusait de le soutenir.
-Si elle est sans importance, pourquoi est-ce qu'elle te suit ? Vous êtes ensemble ou quoi ? reprit durement Isaac.
-Non, bien sûr que non. Je ne sais pas pourquoi elle fait ça.
-C'est pourtant évident, se moqua Aidlinn.
Rosier la foudroya du regard et se concentra sur Isaac. Ce dernier avait le visage fermé mais avait l'air de réfléchir. Aidlinn espérait qu'il ne pardonnerait pas à Evan aussi facilement.
-Si ce que tu dis est vrai, tu n'as qu'à te débarrasser d'elle et on verra, trancha finalement Isaac.
Il s'éloigna sans attendre et Aidlinn voulut le suivre, mais Rosier l'arrêta.
-Il faut que tu parles à Isaac, je sais que tu peux le raisonner.
Aidlinn eut un rictus désabusé.
-Pourquoi je ferais ça ?
Elle se dépêcha de rejoindre son frère avant qu'il eût le temps de répondre. Elle aurait dû se sentir mieux, mais la culpabilité bouillonnait dans sa poitrine. Elle avait l'impression d'abandonner Rosier, de lui tourner le dos quand il avait besoin d'elle. Pourtant, c'était l'inverse, c'était toujours elle qui avait besoin de lui. S'il avait tenu à elle autant qu'elle tenait à lui, il n'aurait rien fait de tout ce qu'il avait fait, il ne ferait pas tout ce qu'il faisait constamment. Elle n'osa pas se retourner.
Les jours suivants, Rosier écarta Melyna et s'efforça d'être aimable avec Isaac. Malheureusement pour Aidlinn, cela semblait marcher en partie. Son frère avait l'air moins renfrogné en croisant Evan, ils partaient ensemble en classe et étudiaient à des tables proches, souriaient quelques fois aux mêmes choses et se regardaient de leur vieil air complice. Il ne faisait pas de doute que l'incident serait bientôt oublié entre eux.
-On dirait que tu ne veux pas qu'Isaac et Evan se réconcilient, remarqua Avery, alors qu'ils étaient en cours de sortilèges.
Edern avait réussi à métamorphoser son auriculaire en petite couleuvre, un résultat qui avait laissé McGonagall muette tant il était supérieur à ce qu'elle attendait. Elle avait même donné 10 points à Serpentard.
-Qu'est-ce qui te fait dire ça ? demanda Aidlinn, agacée que son ami fût aussi doué pour lire en elle que pour la métamorphose.
Avery sourit et agita sa couleuvre devant elle. Le petit serpent siffla et sortit une langue noire minuscule.
-Tu te crispes dès qu'Evan parle et tu lui lances des regards noirs.
Elle fut surprise, n'ayant pas réalisé à quel point elle se trahissait facilement. Il avait raison, le jour de leur réconciliation totale, elle perdrait une partie de l'attention de son frère sans pour autant retrouver celle de Rosier. Elle espérait encore égoïstement que son frère ne se réconcilierait jamais avec Rosier et qu'elle pourrait toujours éviter ce dernier. L'animosité d'Isaac était la seule chose qui semblait blesser un tant soit peu Evan, c'était la seule arme dont Aidlinn disposait pour se venger de lui. Mais chaque jour, cette arme s'émoussait un peu plus ; à la fin de la semaine, elle serait vraisemblablement inutilisable.
-Evan s'en sort toujours, quoiqu'il fasse. C'est agaçant, répondit-elle finalement.
Il était toujours le prince, intouchable, indétrônable.
-Je croyais que c'était ce que tu aimais chez lui, répondit simplement Avery.
Il disait vrai, évidemment. Elle ne put pas répondre – qu'aurait-elle dit ?
Quelques jours s'écoulèrent encore et Rosier remporta la bataille. Isaac céda et lui ouvrit de nouveau son cœur, pardonnant l'affront. Il n'en aurait pu être autrement – les deux garçons partageaient des liens forts depuis des années - mais Aidlinn fut tout de même amère de voir qu'Evan avait encore eu ce qu'il voulait. Elle voyait clairement à présent la façon dont il obtenait toujours tout. Il avait eu son frère, il avait eu Délia Abbot, il avait eu Melyna, il l'avait eue elle d'un claquement de doigts. C'était comme si le monde s'accordait pour fournir à Rosier les instruments nécessaires à ses desseins. En réponse à toutes ces facilités, il négligeait tout ce qu'il gagnait.
Le point positif était qu'Aidlinn s'était entièrement réconciliée avec Avery. Ils étaient revenus l'un vers l'autre graduellement mais irrésistiblement, sans s'en apercevoir avant que tout fût acté. Ils n'avaient jamais été capables de se séparer trop longtemps. La jeune fille était heureuse de retrouver Edern et Mulciber à ses côtés, maintenant qu'elle ne pouvait plus compter sur Sylvia et Maria. Si elle avait été poussée à la solitude, peut-être aurait-elle réfléchi à son attitude envers l'héritière Prewett, mais le comportement de cette dernière poussa encore davantage Aidlinn à s'engager avec les garçons.
Avery paraissait heureux de voir Aidlinn se méfier d'Evan et l'aidait même à échapper à son emprise. Ensemble, avec Mulciber, ils se réunissaient tard le soir dans des salles de classe pour être tranquilles et travaillaient, s'exerçaient, plaisantaient, insouciants de leurs aînés.
Melyna Moon était désormais exclue et condamnée à observer à distance. Elle avait trouvé réconfort chez ses camarades de dortoir sans vraiment s'en satisfaire. Un soir, elle déversa sa frustration sur Aidlinn alors qu'elle rentrait seule à la salle commune. La salle était partiellement déserte le maquillage de Moon avait coulé, ce qui surprit Aidlinn – elle n'aurait pas pensé que Melyna pût pleurer.
-Tu es contente maintenant ? Tu as tout – ton frère, Evan, Edern. C'est toi qui as tout orchestré, n'est-ce pas ? Petite garce.
Aidlinn était si surprise de l'agression qu'elle demeurât sans réaction. Melyna croyait visiblement que tout s'était arrangé pour elle et de l'extérieur, cela semblait sûrement être le cas. Rosier faisait parfois quelques efforts pour aller vers elle, mais elle avait l'impression que plus rien ne serait jamais comme avant.
-Alors, tu ne réponds pas ? Tu te crois meilleure que moi, c'est ça ?
-Tu te sens bien, Melyna ? fit Aidlinn, désarçonnée.
Il lui semblait que la Serpentard avait bu, elle ne voyait pas d'autre explication. Moon n'avait jamais paru avoir des griefs contre elle jusqu'à présent.
-Non, ça ne va pas, espèce d'idiote.
Elle éclata de rire, puis sans prévenir, sortit sa baguette et lança un sortilège dans sa direction. Aidlinn eut juste le temps de plonger derrière un canapé et le rire de Moon s'amplifia.
-Sors de là et défends-toi. Tu fais moins la maline quand tu es toute seule.
Aidlinn, qui n'avait jamais été très habile en duel, n'avait pas l'intention d'affronter Melyna à moins d'y être obligée. Moon fit exploser un vase posé sur une petite table près du canapé où elle se cachait, la faisant sursauter. Puis un fauteuil vola à travers la pièce. Ce fut à ce moment qu'entra Théomantine Bulstrode – la grande sœur d'Ettie – accompagnée de Réselda Beurk et de Séphronie Parkinson – la petite sœur de Manfred. Les trois filles contemplèrent la scène avec scepticisme. Bulstrode et Beurk ne se mêlaient que peu au reste de leur maison, se contentant d'afficher des airs froids et supérieurs, et Séphronie passait beaucoup de temps en compagnie d'un séduisant sang-mêlé de Serdaigle dont Aidlinn ignorait le nom.
-On peut savoir ce que tu fais ? demanda Réselda.
Beurk était très attachée à la bienséance et un duel dans la salle commune n'en faisait assurément pas partie.
-Je remets à sa place la petite Aidlinn.
-Son frère va te le faire payer, observa Théomantine d'un air ennuyé.
-Oui, ce n'est pas très malin de ta part, renchérit Séphronie.
Des trois filles, Aidlinn préférait Séphronie qui fut la seule à lui lancer un regard compatissant. Melyna leur lança un regard hébété, ses yeux étaient cerclés de rouge.
-Tu es sûre d'être dans ton état normal ? reprit Réselda en lui jetant un regard perçant.
-Oui, je vais très bien, se défendit Moon.
Elle baissa sa baguette, soudain déroutée, et s'empressa de quitter la salle. Aidlinn se releva en époussetant sa jupe, gênée d'avoir été surprise à se cacher comme une enfant.
-Ça va, tu ne t'es pas fait mal ? demanda Séphronie.
-Je vous avais dit que Melyna était bizarre, remarqua Théomantine d'un air dédaigneux. On aurait dit qu'elle hallucinait.
-C'est ça de fréquenter ces garçons et de porter cette affreuse marque, reprit Réselda.
-Tes trois frères sont mangemorts, je ne vois pas comment tu peux dire ça, intervint Séphronie. Ils étaient exactement pareils à notre âge.
-Ce n'est pas convenable pour une fille. Ça donne de mauvaises idées, regardez Bellatrix.
-Moi, je vais recevoir la marque aussi, et je ne finirai pas comme Bella, déclara Théomantine.
-A la bonne heure, elle recommence… Tu feras bien ce que tu veux, mais ne t'étonne pas de ne pas trouver de mari.
-Bella va se marier avec Rodolphus !
-Elle a de la chance que quelqu'un veuille bien d'elle, rigola Séphronie.
-Tu n'as pas sa fortune, n'espère pas d'aussi joyeuse fin, menaça Réselda en plissant les yeux.
-Il y a Lothaire, qui est séduisant, remarqua rêveusement Théomantine. Il m'a souri tout à l'heure.
-Selwyn ne t'a pas souri, tu te fourvoies, la contredit Réselda. Et même quand il sourit, ce n'est pas de la joie.
-Tu n'as rien vu, tu n'en sais rien.
-Il était pressé, il rendait visite au directeur, tenta Séphronie.
-Il peut être pressé et sourire quand même. Mon père le connaît bien.
-Ton père connaissait tout le monde, contra Réselda avec méchanceté.
Théomantine rougit à la mention de la faillite de sa famille et bafouilla en tentant de se défendre. Aidlinn observait les trois filles se disputer tout en frottant son coude douloureux – elle s'était jetée dessus pour se protéger de Melyna. Ce fut ce moment que choisit Evan pour entrer dans la salle commune à son tour. La jeune Rowle se raidit lorsqu'il s'approcha.
-Qu'est-ce qu'il se passe ici ? dit-il en avisant le vase cassé et le fauteuil renversé.
-Melyna a voulu jeter un maléfice à Aidlinn, répondit aussitôt Séphronie au grand embarras de la principale concernée.
-Nous lui sommes venues en aide, évidemment, s'empressa de préciser Réselda, soucieuse de montrer sa bonne foi.
Aidlinn ne put s'empêcher de penser que Réselda et Rodolphus se seraient entendus à merveille si seulement Réselda n'éprouvait pas de méfiance envers les mangemorts.
-Oui, heureusement que nous sommes intervenues, Melyna était si étrange ! poursuivit Théomantine.
-Complètement chamboulée, oui, on se demande bien pourquoi, reprit sarcastiquement Réselda.
-Et voilà que tu recommences !
-Je ne fais que souligner une évidence.
Les trois filles s'éloignèrent vers leur dortoir sans plus se soucier d'Aidlinn et Rosier. Evan jeta un drôle de regard à Aidlinn.
-Elle ne t'a pas fait mal ?
-Non, fit Aidlinn en se redressant et lâchant son coude.
-Quel sort t'a-t-elle lancé ?
-Rien, elle n'en a pas eu le temps.
Aidlinn courba l'échine à ces paroles, gênée de dévoiler sa faiblesse.
-C'était stupide de sa part de s'en prendre à toi, fit pensivement Rosier.
-Elle a bien choisi son moment, j'imagine.
Il acquiesça et un silence inconfortable s'établit entre eux. Aidlinn, les joues brûlantes, se sentait humiliée par l'incident et aurait tout donné pour qu'Evan ne fût pas au courant. Il avait la manie d'apparaître toujours au mauvais moment.
-Tu veux bien marcher un peu avec moi ? demanda abruptement Rosier.
Elle acquiesça sans réfléchir, constatant avec irritation qu'elle avait toujours du mal à lui refuser quelque chose, et il l'entraîna dans les couloirs du château, remontant au petit escalier caché par la statue où ils s'étaient déjà parlé. Ils s'assirent sous la fenêtre. La lune brillait dans le ciel, ronde et lumineuse, les baignant de ses rayons fantomatiques. Entouré de ce halo, le visage d'Evan apparaissait inhumain, inaccessible.
-Tu ne devrais pas te laisser faire par Melyna, déclara-t-il en inspirant une bouffée du cigare qu'il avait sorti en chemin. Quand elle est là, tu t'effaces et tu la laisses t'humilier.
Aidlinn détourna les yeux, lasse de subir une nouvelle remontrance de Rosier. Voilà, c'était cela. Il l'avait amenée ici pour cela uniquement, pour s'assurer qu'elle faisait ce qu'il avait prévu, sans tenir compte de ce qu'elle éprouvait.
-Elle a rejoint les mangemorts l'été dernier elle est issue d'une famille importante, tu ne peux pas simplement espérer qu'elle disparaisse.
Le ton était lourd de sous-entendus et la déception plus grande encore. La gorge à nouveau serrée, Aidlinn en voulait à Rosier de lui tenir ce discours. Elle avait espéré qu'il compatirait, qu'il comprendrait qu'elle n'avait pas envie de parler de Melyna ou d'être comparée à elle et surtout pas avec lui.
Puis la colère remplaça le découragement. La colère face à lui. Lui qui lui dictait toujours quoi faire mais ne l'aidait jamais, ne compatissait jamais, ne l'aimait jamais. Elle aurait simplement eu besoin de quelques mots gentils.
-C'est facile pour toi de dire ça, elle t'adore, quoi que tu fasses, et elle n'est pas la seule. Tu pourrais faire n'importe quoi, il y aurait toujours quelqu'un qui t'adorerait. C'est pour ça que tu n'aimes personne. Tu n'as pas besoin de donner de l'amour, tu en recevras toujours en étant la version la moins aimable de toi-même.
Elle avait parlé sans s'en rendre compte, déversant la frustration que lui causait continuellement la présence de Rosier, l'impression qu'elle avait de tout lui donner et de ne rien recevoir d'autre qu'une surveillance vigilante, l'impression qu'elle avait perdu face à lui.
Il ne réagit pas tout de suite, se contentant de fumer en détournant le regard et Aidlinn savait qu'elle avait raison en constatant ses yeux qui s'assombrissaient.
-Tu m'en veux, alors que je fais tout pour t'épargner, soupira finalement Rosier. Et tu es jalouse.
Sa voix était basse et il ne la regardait toujours pas.
-Bien sûr que je suis jalouse quand je vois qu'elle arrive même à avoir ton attention alors que je n'ai jamais réussi.
Aidlinn ne rougit pas de ses paroles, elle en avait assez. Elle était fatiguée d'attendre continuellement quelque chose de Rosier, quelque chose qui ne venait jamais. Elle n'arrivait pas à lui avouer ce qu'elle avait vraiment sur le cœur, elle n'arrivait pas à lui dire qu'elle avait besoin de son affection. Elle s'était levée et Evan se mit debout à son tour et se tourna vers elle, le visage fermé et froid.
-Severus est excellent en occlumancie, tu n'as qu'à lui demander de t'aider.
Il n'aurait pu sortir phrase plus fatale pour Aidlinn. Pour elle, c'était le son de cloches de la fin de leur complicité, la fracture dans leur histoire commune. Elle n'arrivait pas à le croire et restait plantée là, à le fixer, à chercher un signe de douceur parmi ses traits lisses et durs. Elle regrettait toutes ses paroles et souhaitait de tout son cœur revenir en arrière, laisser son attirance pour lui du côté des non-dits et reprendre leur jeu du chat et de la souris.
Mais il partit, sans un mot de plus. Le couloir fut soudain bien grand et froid.
Je vous dis à bientôt pour la suite !
