Chapitre 37
Que m'importe que l'on te juge,
Qu'ignorant quel fut ton tourment
L'on parle maladroitement
De ton cœur, qui fut sans refuge ?
— Moi je n'oublierai pas le jour
Où j'ai vu, dans la triste chambre
Qu'un chaud soleil colorait d'ambre,
Dédaignant tout humain amour
Ton œil appeler au secours…
Anna de Noailles
-Rowle a repéré le vif d'or !
Comme dans un rêve, Aidlinn vit les yeux et regarda son frère aplati sur son balai plongeant dans le vide. Les clameurs s'étaient estompées et si les élèves sautaient et hurlaient toujours autour d'elle, elle ne les entendait plus. La nostalgie l'enveloppait de ses bras alanguis alors qu'elle assistait au dernier match de Quidditch d'Isaac, à son dernier piqué incertain vers une étincelle de gloire. Les pans de sa robe émeraude volaient derrière lui et un large pan de ciel bleu l'entourait sans pouvoir le préserver de son périlleux plongeon.
-Roy ne semble pas pouvoir le rattraper ! continuait le speaker – Blitchey - d'une voix enthousiaste.
Aidlinn savait ce que ce match représentait pour son frère. Elle connaissait l'inéluctable issue - la seule que le désir ardent de son frère autoriserait. Il filait désormais parallèlement au sol, droit vers les buts adverses où un éclat doré batifolait. Le Nimbus 1001 que lui avait offert Aidlinn à son précédent anniversaire était lancé à pleine puissance à travers le terrain. Roy, l'attrapeur de Gryffondor, semblait incapable de rivaliser. Rien ne semblait pouvoir se mettre entre Isaac et le vif d'or.
-Byrne a lancé un cognard !
Isaac n'avait sûrement pas entendu, concentré comme il l'était sur sa cible. La balle capricieuse se dirigeait à toute vitesse vers lui, dans un angle parfait, menaçant de le projeter à terre et de faire perdre le match à Serpentard – la maison des vert et argent menant de seulement dix points, la capture du vif d'or était essentielle à la victoire. Aidlinn vit avec désespoir Andrew et Mulciber, les deux batteurs, se hâter inutilement vers Isaac et le cognard imminent – ils étaient bien trop loin pour pouvoir faire quoi que ce fût.
La jeune Rowle imaginait déjà avec horreur son frère percuté par le cognard tomber en chute libre vers le gazon, sentait presque l'horrible choc qui lui couperait le souffle et se répercuterait dans ses côtes.
-Il ne va pas l'éviter, dit quelqu'un à côté d'elle. Il va être désarçonné de son balai.
Alors que le cognard se rapprochait irrémédiablement - une quinzaine de mètres seulement le séparait d'Isaac - un joueur se plaça volontairement en travers de son chemin. Il fut violemment percuté par la balle et presque jeté à bas de son balai, auquel il se rattrapa d'une main, provoquant des cris de stupeur dans la foule.
-C'est Rosier qui a reçu le cognard ! Rowle est à présent sur le chemin de la victoire ! Il tend la main… Roy est trop loin… C'est fait ! Il l'a ! Incroyable ! CENT-CINQUANTE POINTS POUR SERPENTARD ! SERPENTARD REMPORTE LA COUPE DE QUIDDITCH !
Aidlinn vit Isaac se redresser en souriant, victorieux, inconscient du danger qui l'avait frôlé et faire le tour du stade le point brandi. Ses cheveux ébouriffés s'agitaient dans le vent et de timides rayons solaires doraient sa peau. La totalité des Serpentard seulement l'acclamait, mais il n'aurait paru plus heureux si le monde entier l'avait ovationné. Il se posa au centre du terrain ovale et d'un seul mouvement ses supporters se mirent en mouvement pour le rejoindre. Se laissant porter par le mouvement de foule l'entraînant au bas des gradins, Aidlinn ralentit une fois sur la pelouse pour se tourner vers Rosier qui s'écartait avec humeur des badauds. Avec l'aide de Wilkes et Mulciber, il avait réussi à remonter sur son balai et avait atterri à l'écart. Son épaule pendait horriblement. Mrs Johnson, l'arbitre, et Mrs Chomsky, l'infirmière, se tenaient maintenant à ses côtés et l'examinaient avec des airs sérieux.
La douleur avait ouvert deux gouffres en fusion dans les yeux d'Evan ; sa mâchoire était serrée et excessivement pâle. A le voir ainsi, vulnérable et souffrant, Aidlinn ne put s'empêcher d'éprouver de la compassion pour lui. Rosier apparaissait plus seul que jamais ; Andrew Wilkes et Thomas Mulciber l'avaient laissé une fois sûrs qu'il allait bien pour rejoindre le reste de l'équipe. Raide à l'extrême, tout entier tourné vers la célébration dont il était exclu, il ne paraissait pas remarquer les deux femmes s'affairant autour de lui.
Tout le monde congratulait Isaac et plus personne ne semblait se soucier du capitaine de l'équipe.
Aidlinn aurait voulu savourer cette maigre revanche, mais la solitude de Rosier ne lui apporta aucune satisfaction ; au contraire, cela l'attrista. Rosier s'était généreusement interposé entre le cognard et son frère et pour cela il méritait considération. D'autant plus qu'il avait travaillé dur pour remporter la coupe de Quidditch – elle ne voulait pas qu'il gardât un mauvais souvenir de son dernier match, pas plus qu'elle ne l'avait voulu pour son frère. Aller le voir elle-même ne mènerait à rien, si bien qu'elle se faufila plutôt jusqu'à son frère, rayonnant et entouré d'admirateurs. Elle prit Isaac dans ses bras, le félicitant chaleureusement, fière de lui. Sa peau était brûlante ; il sentait les nuages et l'herbe coupée du stade.
-Je savais que tu y arriverais, dit Avery en lui donnant une claque dans le dos.
-Tu as été brillant, sourit Andrew.
-Rosier s'est quand même jeté contre le cognard pour le protéger, marmonna Aidlinn.
Elle était gênée d'amoindrir le mérite de son frère, mais se sentait obligée de rétablir la vérité. Aussitôt, Isaac, agréablement surpris, se mit à chercher Rosier du regard et se dirigea vers lui, entraînant la foule dans son sillage. Bientôt Evan récoltait lui aussi une part des louanges et les deux affreux gouffres dans ses yeux se comblèrent.
-Il ne le méritait pas, commenta Ettie Bulstrode.
Elle avait surgi de la foule et s'était placée à côté d'Aidlinn sans un regard pour elle. La jeune Rowle ne répondit pas. Elle avait été incapable d'ignorer la détresse de Rosier.
En rentrant, elle bouscula par mégarde un garçon de Poufsouffle de sa promotion. De taille moyenne, les cheveux blonds en bataille, il s'apprêtait à protester quand ses yeux verts se posèrent sur Avery. Son visage constellé de taches de rousseur blêmit et il battit en retraite.
-C'est ça, passe ton chemin, Pethick, ricana Edern Avery. On se voit en potions.
Bartholomew Pethick ne se retourna pas, tout en sachant que la pique lui était destinée. Il n'était pas assez idiot pour provoquer un duel avec Avery, un étudiant de la maison Serpentard fort peu recommandable. Six années dans la même promotion que lui avait amplement suffi à Bartholomew pour apprendre à se méfier du garçon ainsi que de sa bande – Rosier, Rowle, Lestrange, Wilkes, Mulciber, Rogue. Il n'était pas le seul à ne pas les apprécier ; comme pour chaque petit groupe d'élèves remarquables – il y en avait habituellement au moins un dans chaque maison - l'école était scindée entre leurs partisans et leurs détracteurs. Dans le cas des Serpentard, la majorité avait un avis défavorable qui, de l'avis de Bartholomew, était amplement justifié.
Avery avait pris l'habitude de le bousculer, d'éventrer son sac ou de l'enfermer dans les toilettes ou le placard le plus proche quand ils étaient plus jeunes, rendant ses premiers pas à Poudlard plus difficiles que nécessaire. Bartholomew avait bien essayé de le dénoncer, mais la plupart du temps, Avery réussissait à s'en sortir sans punition et ses représailles étaient alors plus terribles que la provocation initiale. Le garçon se félicitait donc d'avoir choisi cette année nombre d'options où Avery ne figurait pas ; il avait ainsi une vie plus tranquille.
Bartholomew fendit la foule compacte et bruyante d'élèves et rejoignit sa camarade de Poufsouffle Dorothy Proctor, qui renifla :
-Quand vas-tu enfin apprendre à éviter les ennuis, Bartholomew ? Tu te trouves toujours au mauvais endroit au mauvais moment.
Le garçon haussa les épaules, un peu gêné. Son amie avait raison, il avait une fâcheuse tendance à s'empêtrer dans des situations délicates. Pourtant, cette fois, c'était une fille – Aidlinn Rowle – qui avait provoqué une autre interaction désagréable avec la personne qu'il évitait avec le plus de soin.
-Ce n'est pas moi, on m'a poussé.
Dorothy l'observa sans ciller derrière ses épaisses lunettes rondes. Son regard avait un côté hypnotique.
-Intentionnellement ?
Bartholomew jeta un coup d'œil en arrière, pensif. La fille en question écoutait patiemment Avery et un Serpentard plus petit et trapu – Mulciber – se vanter de leurs exploits. Elle ne paraissait pas méchante, contrairement aux garçons qui l'entouraient. Un jour, elle l'avait même aidé à ramasser un pot qu'il avait cassé en botanique.
-Non, je ne pense pas.
Au souper, les camarades de Bartholomew se lamentèrent sur l'issue du match de Quidditch.
-Si seulement Byrne avait atteint Rowle…
-Serpentard ne méritait pas de gagner. Potter était le meilleur poursuiveur.
-J'ai vu Rosier essayer de pousser un joueur adverse.
-Il n'est pas le seul ! Mulciber a sciemment donné un coup de batte sur la rotule de Douglas.
-Qu'est-ce que ça peut faire que ce soit Gryffondor ou Serpentard qui remporte la coupe ? Dans tous les cas, ce n'est pas nous, remarqua Bartholomew pour mettre un terme au débat.
Il n'aimait pas écouter tous les sévices que les Serpentard pouvaient infliger à leurs adversaires, surtout lorsqu'il était en train de se restaurer.
-Tu devrais être le premier à regretter leur victoire. Avery t'a mené la vie dure.
-C'est juste du Quidditch, répliqua-t-il, un peu vexé que l'on souligne ses vieux déboires.
Il s'attira les regards outragés de la plupart de ses camarades et se concentra sur son assiette remplie de ragoût irlandais. Lui-même rêvait de choses bien plus grandes. Il s'intéressait à l'alchimie depuis son plus jeune âge, avait lu tous les travaux de Nicolas Flamel, parcourait avec attention chaque Bulletin de l'institut sorcier d'alchimie. Son père était chimiste dans le monde des moldus ; Bartholomew était convaincu qu'en associant les connaissances de leurs deux mondes, ils pourraient arriver à des avancées considérables. Il n'en parlait jamais qu'avec Dorothy – les autres n'auraient pas compris. A la fin du dîner, ils croisèrent Richard Jones, capitaine de l'équipe de Gryffondor, qui rentrait d'un air découragé à son dortoir.
-Jones avait bien joué, c'est quand même dommage, insista Peterson, un de leur camarade.
La soirée fut morose, même pour les Poufsouffle. Serpentard ayant remporté ses trois matches de Quidditch, Poufsouffle n'avait aucune chance de remonter en haut du classement, même en gagnant contre Gryffondor lors du dernier match de la saison. Plutôt que de monter se coucher et d'écouter ses camarades refaire le match, Bartholomew préféra finir ses devoirs en solitaire dans la salle commune accueillante et confortable. Régulièrement, son regard glissait sur le grand portrait d'Helga Poufsouffle en habits d'apparats brandissant une coupe, sur les blaireaux dansants gravés sur le cadre en bois de la cheminée et sur les reflets incandescents des flammes sur les curieux objets de cuivre. Dans un coin, deux élèves étaient penchés avec inquiétude autour d'une énorme fougère aux feuilles jaunies.
-Peut-être qu'elle manque d'eau, suggérait le premier.
-Je m'en occupe depuis des années, je m'en serais aperçu, gémissait l'autre.
Leur débat fut interrompu par un groupe de quatrième année agité qui s'installa sur d'énormes coussins jaunes près de Bartholomew sans lui prêter attention. A leur passage, les cactus colorés des étagères se mirent à frémir. Un membre du groupe - un garçon à la face rougeaude et au pull enfilé à l'envers - semblait particulièrement bouleversé.
-Allons Ernie, commença une fille en lui tapotant l'épaule. C'est sûrement une fausse alerte. Ton père… Il a peut-être seulement raté son portoloin.
-Et ceux d'après aussi ? marmonna un garçon au visage grave.
-Je vais me coucher, maugréa le dénommé Ernie en disparaissant par une porte ronde de bois menant aux dortoirs.
Les autres demeurèrent assis et désarmés.
-Bien joué Homer. Tu n'aurais pas pu te taire pour une fois ? reprit la fille qui avait déjà parlé.
-Il faudrait déjà que tu arrêtes de dire n'importe quoi. Ça fait quatre jours que son père a disparu.
-Aux dernières nouvelles, il était en Allemagne. Peut-être qu'il a simplement décidé de prendre quelques jours de repos ?
-Peut-être qu'il fait du camping ? suggéra un autre garçon à l'allure apathique. Mon père adore le camping.
-Et les Nightingal ? Et les Bones ? Et les Carlisle, les Willis, les Bowers ? Ils sont partis faire du camping ? reprit agressivement le dénommé Homer.
- Ce ne sont que des cas isolés, bafouilla la fille. Si tu avais lu le dernier numéro de La Gazette du Sorcier, tu saurais que toutes les scènes de crime n'ont aucun point commun. Les enquêteurs penchent pour un crime passionnel chez les Nightingal, un accident chez les Carlisle…
-La Gazette du Sorcier n'est qu'un tissu d'inepties, persiffla Homer. A les lire, rien n'a changé ; à les lire, il n'y a que quelques mauvaises personnes qui troublent l'ordre public.
Tandis qu'ils continuaient de débattre, Bartholomew songea avec une certaine inquiétude à sa famille entièrement moldue qui n'avait aucune idée de l'actualité magique. Il n'avait pas osé leur parler des angoisses secouant la communauté sorcière, de peur de ne pas avoir le droit de continuer sa scolarité à Poudlard. On murmurait que le parti conservateur avait un nouveau chef prônant la suprématie sang-pur ; on murmurait qu'ils avaient des infiltrés partout et qu'ils allaient prendre le pouvoir ; on murmurait qu'ils enlevaient et assassinaient leurs opposants. Mais Bartholomew avait l'esprit cartésien paternel et il trouvait que tout cela manquait de preuves tangibles. De quoi fallait-il avoir peur ? Ou plutôt de qui ? Que voulaient réellement ces gens ? N'y avait-il pas un gouffre entre militer pour un parti politique et se mettre à tuer des citoyens ?
Bartholomew était certain que des gens bien plus capables que lui s'occupaient déjà de cette menace, si menace il y avait réellement. Il n'était encore qu'un étudiant, ces affaires étaient pour les adultes. Quand il rejoignit son lit, il pensait plutôt à ses leçons du lendemain.
oOo
Le cours de potions était le plus redouté par Bartholomew pour plusieurs raisons. Tout d'abord car il avait toujours souhaité s'illustrer dans cette matière, sans jamais réellement y parvenir. Il avait beau exécuter parfaitement les instructions et obtenir une belle décoction, le professeur Slughorn ne le couvrait jamais de louanges comme il avait l'habitude de le faire avec ses favoris. L'homme semblait à peine le remarquer, comme si le garçon était fait de la même brume colorée que celle s'échappant des énormes chaudrons d'étain. Bartholomew en était venu à accepter cet état de figurant – les seules fois où il en souffrait, c'était lorsqu'il ramenait ses bulletins à ses parents.
La seconde raison était qu'il devait accepter la présence et la supériorité d'Edern Avery dans cette matière. Si le Serpentard se montrait talentueux, Bartholomew était d'avis que le favoritisme de Slughorn était injustifié. Slughorn ne remarquait-il pas le sourire perfide de son élève ? Slughorn ne voyait-il pas les œillades goguenardes qu'il lançait à ses camarades lorsqu'il pensait que personne ne le surveillait ?
En signe de protestation silencieuse, Bartholomew s'était établi au fond de la classe, en compagnie de Dorothy.
-Il faut ajouter deux cuillères de poudre de corne de bicorne, indiqua son amie d'une voix monocorde.
Le front plissé de concentration, elle remuait la potion qui barbotait au fond du chaudron. Bartholomew chercha la substance sans la trouver sur leur plan de travail.
-Je vais en chercher.
Il régnait de joyeux bavardages dans la salle, Slughorn s'étant absenté quelques minutes. Bartholomew atteignit l'armoire et fouilla quelques minutes avant de dénicher, tout au fond de l'étagère du milieu, un petit flacon rempli de poudre grise. En retournant à sa place, il évita le regard des Serpentard du premier rang, ses pensées tournées vers la potion à réaliser. S'il réussissait correctement sa préparation, peut-être Slughorn le remarquerait-il enfin… Son père ne manquerait pas de le féliciter ; à son retour, ils iraient manger une glace à la pistache au coin de leur rue. Quelque chose accrocha son pied et il s'étala sur le sol de pierres dures, face contre terre. Le petit flacon roula hors de sa main, intact, jusqu'à se bloquer dans une fissure du sol. De longs doigts pâles s'en emparèrent.
-Merci de m'avoir apporté ça, Pethick, fit Avery en récupérant le récipient. C'est pile ce qui me manquait. Réveille-toi ou je me verrais dans l'obligation d'enlever cinq points à Poufsouffle pour flânerie en classe.
Le Serpentard ne manqua pas de lui marcher sur la main et Bartholomew ne put retenir un grognement de douleur. Il était trop abasourdi pour répondre. La méchanceté d'Avery le prenait toujours au dépourvu et le paralysait. Il se redressa tant bien que mal et épousseta son pantalon couvert de saletés.
-Tu vas bien ? demanda une voix amicale.
Bartholomew reconnut avec surprise Richard Jones, le capitaine de l'équipe de Gryffondor. Le garçon lui souriait chaudement.
-Tu peux prendre notre poudre de bicorne, nous n'en avons plus besoin, reprit le garçon.
C'était la première fois que Jones daignait lui accorder la parole et Bartholomew comprit pourquoi tant de filles de sa maison s'étaient entichées de lui. Il arborait à merveille le rôle du sauveur courageux et généreux.
-Merci, c'est gentil.
Bartholomew aperçut derrière Jones la fille qui l'avait bousculé le week-end dernier. Elle l'observait avec un air lointain, ni hostile, ni aimable – un air de fantôme. Non loin d'elle, Mulciber ricanait, ses yeux d'onyx avides et sournois fixés sur lui. Il frissonna et s'en retourna à sa place.
-Tu ne t'es pas fait mal ? demanda gentiment Dorothy Proctor.
Il secoua la tête et déclara plutôt :
-Ils me font froid dans le dos.
-Qui donc ? fit son amie en lui arrachant la poudre de bicorne des mains.
-Mulciber. Et Rowle. Comment peut-elle être amie avec un garçon comme Avery ?
-Peut-être qu'elle lui ressemble plus que tu ne le penses. Elle t'a tapé dans l'œil, on dirait, rigola Dorothy d'un air méprisant.
-Ce n'est pas ça.
-Sa famille s'est fait cambrioler, il y a quelques temps. C'était dans la Gazette.
Bartholomew ne lisait jamais La Gazette du sorcier. Il y eut une pause alors que les deux camarades se concentraient sur leurs tâches respectives.
-Tu t'es fait un allié. Meredith va être folle de jalousie, reprit Dorothy, d'humeur inhabituellement bavarde.
Si Bartholomew avait été plus observateur, il aurait remarqué la teinte rosée des joues de son amie.
-Pourquoi ?
-Richard Jones. Tu sais qu'elle l'adore.
-Il a déjà une petite-amie.
-Sylvia Prewett, compléta Dorothy d'un air entendu. A notre âge, rien n'est définitif.
Le garçon haussa les épaules. Il aimait bien Sylvia. Elle avait beau être à Serpentard, elle restait aimable et ne s'associait pas aux individus désagréables. Elle l'avait même aidé, un jour, en lui rendant le bonnet que Mulciber lui avait dérobé. C'était un bonnet tricoté par sa mère aux couleurs de sa maison et il ne lui allait pas très bien – il aplatissait ses boucles – mais il y tenait beaucoup.
-Je trouve qu'ils vont bien ensemble, finit-il par dire. Sylvia et Richard.
-Si tu le dis.
Dorothy était plus pragmatique que romantique et cela convenait très bien à Bartholomew. Ils reprirent la préparation de leur potion sans se douter que ce serait la dernière fois qu'ils parleraient ainsi des deux amoureux. Tandis qu'ils travaillaient, ses pensées dérivèrent un moment vers les existences de ces élèves qu'il ne connaissait pas. S'il détestait Avery et Mulciber, il ne pouvait s'empêcher d'être curieux et d'imaginer leur quotidien. Leurs parents étaient-ils aussi vicieux qu'eux ? S'adonnaient-ils à des passions violentes comme la chasse ou le duel, ou étaient-ce des parents normaux tentant de canaliser une progéniture rebelle ? Avery nourrissait-il un complexe d'infériorité ? Était-il brimé par un père autoritaire ou une mère étouffante ? Que faisait-il quand il était seul chez lui ?
On racontait que certaines familles sang-pur s'intéressaient d'un peu trop près à la magie noire. Étaient-ce seulement des ragots ou était-ce fondé ? Bartholomew ne pouvait s'empêcher de croire qu'ils n'étaient tous pas si différents. Finalement, Dorothy le réprimanda quand il faillit remuer un tour de trop la potion, passionné comme il l'était par la contemplation du dos de Mulciber – le Serpentard lisait un livre sous la table qui semblait loin d'être en lien avec le cours de potions et il montrait régulièrement d'étranges illustrations en noir et blanc à son voisin. Suivant son regard, elle se rembrunit :
-Crois-moi, il vaut mieux laisser ces gens-là entre eux. Nous ne sommes pas du même monde.
Acquiesçant d'un signe de tête, Bartholomew chassa ses interrogations pour se concentrer sur son travail. En sa qualité d'élève consciencieux, sa tâche l'absorba bientôt tout à fait, si bien qu'il oubliât toutes ses méditations excentriques sur le cercle des sang-pur. Tout ce qu'il retint de cette séance, ce fut que Slughorn ne le félicita pas pour son travail.
Me revoilà ! Mes excuses, ça fait un petit moment... Je n'abandonne pas l'histoire et je devrais probablement poster deux autres chapitres en fin de semaine, en plus des deux que je poste aujourd'hui. Le point positif dans la situation actuelle, c'est que j'ai du temps pour écrire haha.
Merci énormément pour vos reviews leleMichaelson, RhumFramboise, Zod'a, Lyanna, Lilemesis, Baccarat et Mudy Judy et j'espère que vous vous portez bien !
