Chapitre 38
Fuyez !... il est trop tard : sa redoutable épée
Décrit autour de vous un cercle menaçant,
En tout lieu vous poursuit, en tout lieu vous attend,
Et déjà mille fois dans votre sang trempée,
S'enivre encor de votre sang.
Alphonse de Lamartine, Chants lyriques de Saül
-Ils sont là-bas, dit Andrew.
Lui et Aidlinn se tenaient au pied d'une vallée vierge et verdoyante, scindée d'une rivière en son milieu et encerclée de sommets aux pointes acérées et aux flancs garnis de pins sylvestres. Des taches d'or évoluaient au loin parmi les herbes vertes et brunes de la prairie, si petites qu'elles ressemblaient de là où ils étaient à de petites particules de sable. Un vent frais et vivifiant soufflait au visage des deux jeunes gens et faisait rosir leurs peaux pâles. Ils progressèrent le long d'un sentier sinueux pendant deux heures ; Andrew faisait souvent halte et surveillait avec ses jumelles le troupeau d'abraxans qui paissait au fond de la vallée.
-Ils savent qu'on est là, répétait-il.
En fin de matinée, ils réussirent à s'approcher assez près pour apercevoir les grands chevaux ailés. Leurs robes avaient l'éclat de l'or fondu et leurs crins la pâleur d'un soleil d'hiver. Les plus jeunes s'ébattaient en bondissant de leurs foulées de géants et ils tournaient leurs têtes altières aux yeux ambrés vers ces humains qu'ils ne connaissaient pas et qui s'introduisaient dans leur royaume, puis ils s'enfuyaient de nouveau au galop, faisant trembler la terre, décrivant un arc de cercle, brandissant leurs ailes comme des boucliers et revenant vers le reste de la harde qui refusait de les suivre.
Andrew sortit un sac de pommes de son sac et entreprit d'en couper une avec un couteau au manche de bois sculpté qu'il avait tiré de sa poche.
-Maintenant, on attend, dit-il avec un sourire.
Ses yeux brillaient d'une lueur confiante et amoureuse alors qu'ils se posaient sur ce paysage sauvage et dénudé et sur ses farouches habitants dorés.
Petit à petit, les plus grands chevaux ailés approchèrent, leurs oreilles dressées et leurs naseaux dilatés pour capter les effluves de cette civilisation dont ils ignoraient tout mais dont ils pouvaient entendre la rumeur quand ils écoutaient gémir le monde. Un grand étalon s'approcha en dansant. Il trottait autour d'eux, sa longue queue dressée comme un fanion de conquérant et son grand œil exorbité et défiant. Il était si haut qu'Aidlinn devait lui arriver à la base de l'épaule et ses ailes aux plumes claires et soyeuses apparaissaient démesurément larges comme il les ouvrait toutes entières, prêt à s'envoler loin d'eux. Une jument s'approcha docilement d'Andrew et plongea son nez de velours au creux de sa paume. Ses yeux avaient la douce chaleur du caramel fondu ; elle croqua la pomme que le garçon lui tendait sans crainte.
-Tu peux la caresser, elle n'aura pas peur.
Aidlinn tendit la main vers la géante et fit courir sa main le long de l'encolure chaude et puissante. La peau de la jument tressaillit à son contact mais elle ne fit pas d'autre geste que de tendre une oreille dans sa direction. La jeune fille regarda les ailes de la créature qui étaient sagement pliées et semblaient plus petites, moins vigoureuses que celles de l'étalon.
-Elle est éjointée, comme toutes les juments. On ne peut pas se permettre de les perdre, expliqua Andrew.
Aidlinn reporta son attention avec un pincement au cœur sur la jument et sur ses congénères qui ne voleraient jamais.
-Mais lui ne l'est pas, si ? demanda-t-elle en désignant l'étalon qui s'était arrêté à distance et les observait d'un air effarouché.
-Non, il doit protéger le troupeau. Les poulains destinés au commerce ne le sont pas non plus, on leur coupe simplement les rémiges.
-Et il ne risque pas de partir ?
Andrew eut un sourire désolé.
-Où voudrais-tu qu'il aille tout seul ?
Elle se surprit à penser qu'ils étaient comme cet étalon : incapables de quitter les leurs et tous enchaînés de la même façon, embourbés dans les privilèges qu'ils chérissaient et qu'ils étaient incapables d'abandonner, quitte à mourir pour eux, car leurs parents eux ne les abandonneraient jamais et eux-mêmes ne pouvaient abandonner leurs familles.
Andrew la fit monter sur le dos de l'immense jument et Aidlinn crispa les genoux d'angoisse. Les oreilles indécises de l'animal s'agitaient, allant d'Andrew à la jeune fille.
-Je vais tomber, Andrew.
-Accroche-toi à sa crinière et cale tes jambes contre ses ailes.
Lorsque la jument se mit à avancer au pas, Aidlinn sentit les muscles massifs de l'animal rouler sous ses cuisses. Elle se demanda ce que cela pouvait faire de vivre avec une telle force dans un monde tel que celui-ci. Pourquoi ce cheval ne la jetait-il pas à terre ? Pourquoi la laissait-il monter sur son dos et lui dire quoi faire ? Pourquoi était-il aussi gentil s'il pouvait faire tout ce qu'il voulait ? Face à elle, l'horizon sembla beaucoup moins lointain, le soleil beaucoup plus proche. Elle se sentit douloureusement attirée vers ces terres inconnues qui avaient le parfum des rêves. Elle songea à ce qu'Andrew lui avait suggéré lorsqu'ils s'étaient retrouvés ensemble au sommet de la tour d'astronomie : partir et tout laisser derrière elle. Mais elle dit simplement :
-Ça doit être incroyable de voler avec un tel animal.
Le jour se couchait quand ils rentrèrent. Le château des Wilkes était situé sur une colline rocheuse parsemée d'une herbe sèche et pauvre. Le fort avait une apparence délabrée, mais les anciennes murailles avaient encore fière allure avec leurs créneaux qui se découpaient de l'horizon comme des dents plantées dans le ciel nuageux. Ils retrouvèrent Isaac qui n'avait pas voulu venir voir les abraxans et qui était resté avec le reste des Wilkes. Ces derniers formaient une famille chaleureuse et heureuse. Il y avait le père, homme rustre mais bon, éleveur passionné, homme de la terre avant tout qui avait hérité des biens que son père avait gagnés à force de labeur dans leurs anciennes mines de charbon. Il y avait sa femme, une grande femme robuste et volontaire, peu élégante mais au cœur généreux, habituée à se satisfaire de plaisirs simples et qui veillait sur sa progéniture avec férocité. Andrew était l'aîné des enfants, puis venaient, dans l'ordre : Patience, Héloïse, Rose, Grace et Henrietta. De l'avis de tous, Patience était la plus avisée, Héloïse la plus éveillée, Rose la plus effrontée, Grace la plus coquette et Henrietta la plus douce. Toutes plus jeunes qu'Andrew, elles circulaient comme un essaim au sein du fort, riant et se chamaillant continuellement. Les Wilkes étaient de très bons hôtes, arrangeants et dynamiques et l'on ne s'ennuyait pas chez eux. Pour occuper ses filles, Mr Wilkes organisait régulièrement des jeux et sa femme les assignait le reste du temps à diverses tâches domestiques censées canaliser leur énergie.
Aidlinn et Isaac avaient été invités à passer quelques jours chez eux lorsque leur père avait dû s'absenter pour ses affaires et ils s'étaient rendus chez leurs hôtes avec beaucoup d'enthousiasme. Ils préféraient l'effervescence du fort Wilkes au vide mélancolique du manoir Rowle.
-Vous voilà revenus ! Comment as-tu trouvé nos abraxans, Aidlinn ? Ne sont-ils pas magnifiques ? Tu devrais monter te rafraîchir avant le dîner, suggéra chaudement Mrs Wilkes.
En s'éloignant, Aidlinn entendit derrière elle Mrs Wilkes ordonner de dresser un couvert supplémentaire pour le dîner. Elle se demanda vaguement qui pouvait bien venir leur rendre visite. Elle croisa Patience, Rose et Grace dans l'escalier en colimaçon accédant à l'aile ouest du fort – l'aile des invités. Rose et Grace pouffaient, les yeux débordant de malice, mais elles se turent en remarquant la présence de leur invitée.
-J'espère que tu as apprécié la marche avec Andrew, fit aimablement Patience. Tu devrais revenir pendant les prochaines vacances, les prairies sont encore plus belles sous le soleil estival.
Patience avait le même âge qu'Aidlinn, mais ses manières guindées lui donnaient l'air plus âgée. La jeune Rowle la remercia et monta rapidement à sa chambre, désireuse de les laisser reprendre leur conversation. Elle supposait que cela avait un rapport avec son frère – les cinq filles Wilkes étaient complètement sous son charme.
En effet, lorsqu'elle redescendit plus tard dans le salon principal - une pièce surchargée d'une série de fauteuils de velours attroupés autour d'une majestueuse cheminée de marbre – Isaac, entouré de Rose et Henrietta, racontait son dernier match contre Gryffondor. Les filles l'écoutaient avec admiration. Lorsque dix-neuf heures sonnèrent, accompagnées d'un carillon à la porte d'entrée, Mr Wilkes sauta nerveusement hors de son fauteuil – le plus proche du feu.
-Jamais en retard, celui-là, tenta-t-il de plaisanter.
Ses enfants, assis eux aussi, regardèrent gravement leur cher père se hâter jusqu'au vestibule pour accueillir le nouveau venu. Tout le monde se leva pour se rendre à la salle à manger sous l'impulsion de Mrs Wilkes, qui se montrait elle aussi inhabituellement nerveuse.
La pièce où ils pénétrèrent par une porte à double battant était une vaste salle haute de plafond, traversée par une robuste table d'ébène, garnie de sièges en bois sculpté, d'un tapis oriental recouvrant le sol de pierre et de boiseries en chêne sur les murs. Sur la table recouverte d'une nappe en dentelle brillaient plats et couverts en argent où se reflétaient les silhouettes agitées des Wilkes et celles, immobiles, d'Isaac et Aidlinn. La rumeur de la voix fébrile de Mr Wilkes leur parvint, puis celle, plus assourdie, de l'inconnu. Quelques secondes plus tard, Aidlinn put enfin apercevoir l'invité.
Il était grand, élancé et plus jeune qu'elle ne l'aurait cru. De dos, il dominait Mr Wilkes mais daignait à peine incliner la tête pour l'écouter. Il avait un teint ivoirin et ses cheveux blond avaient la nuance pâle d'un ciel froid à l'aurore, mais ce qui saisit Aidlinn quand elle se retourna, c'étaient ses yeux dorés qui semblaient déborder de vide. Il balaya d'un regard inexpressif l'assistance qui s'était approchée pour l'accueillir et reporta son attention, sans manifester davantage d'intérêt, sur Mr Wilkes, qui s'occupa des présentations.
Il s'appelait Lothaire Selwyn, rentrait tout juste de Roumanie pour affaires et devait s'entretenir dans la soirée avec Mr Wilkes. Aidlinn avait senti Isaac se tendre à sa vue et il parut peu enchanté de se retrouver assis à côté de Lothaire au souper lorsque Selwyn se vit attribuer la place d'honneur, à la droite du chef de famille. Elle-même, placée entre Mrs Wilkes et Andrew, se retrouvait à frissonner quand elle croisait ses yeux jaunes.
-C'est un mangemort, mais ne lui fais pas confiance, lui avait soufflé Andrew quand ils s'étaient assis. Il est dangereux.
Elle n'avait pas eu besoin de cette remarque. Lothaire avait tout l'air d'un meurtrier, de ceux qui ont l'habitude de procéder avec des manières chirurgicales. Aidlinn avait croisé plusieurs personnes déséquilibrées dans sa vie : des voleurs, des loups-garous, des terroristes, des meurtriers, mais elle n'avait jamais rencontré quelqu'un dont les méfaits semblaient coller de cette façon à la peau de leur exécuteur.
Tout le monde dans la pièce semblait le craindre ou le détester, mais il ne faisait pas mine de s'en soucier ou même de le percevoir. Mr et Mrs Wilkes se cachaient derrière une familiarité empruntée que Selwyn ne semblait pas remarquer. Il écoutait patiemment Mr Wilkes parler avec un débit rapide de ses dernières acquisitions de terres arables au nord du Highland et de temps en temps, son regard se mettait à dévier vers les autres convives. Le dîner se déroula dans une ambiance beaucoup plus calme que la veille et même les elfes de maison qui les servaient semblaient plus précautionneux.
Au-dehors, un orage éclata et des trombes d'eau se déversèrent sur la colline, créant de petits ruisseaux, accentuant l'humeur sombre de la soirée. La foudre zébrait par moments les nuages au-dessus des collines et sa lumière illuminait les pièces du fort, projetant des formes inquiétantes sur les murs.
-Sale temps, répéta Mr Wilkes.
Alors qu'il disait cela, un nouveau coup de tonnerre retentit avec fracas et un aigle bleu spectral surgit dans la pièce. En quelques battements de ses larges ailes puissantes, il s'était posé sur le rebord de la chaise vide à l'autre extrémité de la table et avait fixé son œil perçant sur Mr Wilkes, qui se révéla fort surpris.
-Eh bien… Si l'on m'avait dit… Enfin, soit… On dirait bien qu'Evan Rosier est à notre porte, je vais aller lui ouvrir. Adèle, ma chère, si tu pouvais demander aux elfes de rajouter un couvert, hm ?
Aidlinn regarda avec stupeur le patronus de Rosier éclater en un nuage d'étoiles bleues. C'était la première fois qu'elle le voyait. Un aigle - elle pensa que cela lui allait bien.
Quelques instants plus tard, Mr Wilkes revint dans la pièce avec derrière lui Rosier, les cheveux humides et le regard ténébreux.
-Installe-toi donc à côté de Grace, Evan. Adèle, que font donc les elfes ? Ah, enfin. Tu dois avoir faim, avec cette affreuse pluie dehors !
-C'est très aimable, Mr Wilkes, mais il ne fallait pas vous donner cette peine. En vérité, je suis venu car j'ai appris la présence de Lothaire et lui et moi avons une question urgente à régler.
Lothaire eut un léger rictus mais ne gratifia Rosier d'aucun signe de tête.
-Bien sûr, mais tu resteras bien pour la soirée ?
-Si cela ne vous dérange pas.
Isaac eut l'air très heureux que son ami lui tînt compagnie et l'ambiance fut moins austère. L'aura intimidante de Lothaire était contrebalancée par celle de Rosier, qui, étrangement, semblait plus chaleureuse que jamais en comparaison de l'autre mangemort. Seule Aidlinn n'était pas particulièrement enchantée par la présence du nouveau venu. Ses paumes étaient moites et elle lançait des regards incertains à Evan, qui, étonnamment, les lui rendit, ce qui accentua son trouble. Elle ne participa plus à la conversation et fut bien incapable de suivre ce qui se disait.
Après le repas, Mr Wilkes proposa une partie de Whist et fut rejoint par Isaac et Evan.
-Pourquoi ne te joindrais-tu pas à nous, Lothaire ? proposa Evan, en quête du quatrième joueur.
Il paraissait cordial, mais Aidlinn aurait parié qu'il le détestait.
-Merci, mais je passe mon tour.
-Aidlinn, tu fais équipe avec moi, dans ce cas ? enchaîna alors Rosier.
L'éclat de ses yeux était si intransigeant qu'elle distinguait parfaitement l'ordre derrière la proposition. Néanmoins, après des mois à être ignorée, elle ne comptait pas se plier à ses attentes.
-Non, merci, je suis un peu fatiguée, dit-elle en se détournant, incapable d'affronter son regard sévère.
Elle sentait les prunelles furieuses de Rosier lui brûler le dos. Andrew finit par compléter le nombre de joueurs et Aidlinn s'assit à côté de Patience dans un canapé près du feu.
-Venez donc vous asseoir avec nous, Lothaire. Un peu de compagnie féminine ne vous fera pas de mal, n'est-ce pas ? Et si vous nous parliez un peu de la Roumanie ? roucoula Mrs Wilkes.
Elle semblait désormais à son aise et, tout en agitant sa baguette pour animer deux aiguilles à tricoter, versa une infusion à Selwyn, qui l'accepta avec une certaine indifférence.
-Je ne suis pas certain que mes histoires soient appropriées à une assemblée de jeunes filles.
Il s'assit avec précaution sur le fauteuil que lui désignait Adèle Wilkes ; comme celle-ci le pressait davantage, il commença à raconter la manière dont le soleil perçait les nuages au-dessus des montagnes roumaines, le matin, et comme les vallées devenaient froides quand la brume retombait et que le soleil disparaissait brusquement en fin d'après-midi ; il parla des vastes forêts mystérieuses et des falaises inaccessibles où se terraient des dragons sauvages, des loups-garous mais aussi des vampires dans leurs manoirs hantés. Il ne parlait pas de lui, mais de tout le reste, ne mentionnait jamais ses interactions avec ces sombres étrangers mais ses histoires captivaient tout son auditoire. Etrangement éloquent, il disparaissait derrière ses récits, aussi lisse qu'un mur. Dans ses yeux pareils à deux abîmes en feu se dessinaient les formes qu'il décrivait. C'était si déstabilisant qu'Aidlinn agrippait invariablement l'accoudoir de velours de son siège lorsqu'elle croisait son regard, pour être certaine de ne pas basculer.
La soirée passa rapidement. La jeune Rowle sentait confusément les iris de Rosier s'attarder régulièrement sur elle et son esprit s'embrouillait. Que signifiait ce regain d'intérêt à son égard ? Elle n'avait aucune réponse.
-Lothaire, Evan, vous resterez pour la nuit, avec ce temps ? proposa aimablement Mr Wilkes, bien que l'idée ne parût pas l'enchanter.
A son désarroi apparent, les deux acceptèrent. Il se tamponna le front avec son mouchoir, adressant à ses invités un sourire tremblant.
-Bien, bien. Il faut nous laisser quelques minutes, le temps que les elfes préparent les chambres. Oh il n'y a pas grand-chose à faire, ils les aèrent chaque semaine. En attendant, vous pouvez utiliser mon bureau pour régler vos affaires, si vous le souhaitez.
Sans s'attarder, Aidlinn rejoignit sa chambre, entendant vaguement le murmure d'assentiment d'Evan et de Lothaire. La petite pièce agréable disposait d'une fenêtre donnant sur les collines au-delà des fortifications. Au crépuscule, la pièce était nimbée d'un voile roux. Elle se changea et se mit rapidement au lit alors que le froid de la pièce s'emparait de ses chevilles. Sous les lourdes couvertures brodées, elle fixa la cheminée et son feu mourant, son esprit vagabondant jusqu'au bureau de Mr Wilkes où elle imaginait Rosier et Selwyn se dresser face à face comme deux serpents furieux.
Elle était à Poudlard, dans son dortoir, mais elle était seule. Il faisait jour et la lumière perçait les ténèbres du lac, diffusant une lueur tremblante dans la chambre. Elle se leva, mue par une volonté soudaine et regarda autour d'elle avec attention, ignora les armoires ouvertes et vides, les lits sans draps, glacés. Elle cherchait quelque chose.
Là.
La petite boîte en bois sculpté, posée sur la commode. Habituellement, elle était rangée dans le tiroir. Elle voulut la ranger, mais à la place, sa main l'ouvrit effrontément, révélant un rectangle abyssal.
Qu'y avait-il dedans ?
Non. Elle ne voulait pas se rappeler.
Qu'y avait-il dedans ?
Des lettres. Il y avait des lettres de sa mère. Et soudain, le fond de la boîte se matérialisa, recouvert d'enveloppes immaculées aux inscriptions floues.
Quel genre de lettres ? Pourquoi était-ce si important ?
Une correspondance qui ne lui était pas destinée. C'était important, oui, mais pourquoi ? Elle ne savait pas vraiment.
Qu'est-ce qui était écrit ?
Non, elle ne voulait pas les lire. Elle ne pouvait pas. Les lettres n'existaient plus. Elle ne se rappelait plus exactement.
Le coffret se mit à trembler.
L'ouvrir. Il fallait l'ouvrir.
Elle ne voulait pas l'ouvrir, non.
Si, elle le voulait.
Non. Les recoins semblèrent se remplir d'ombres murmurantes. Elles grouillaient sous les meubles et menaçaient de sortir. Aidlinn se précipita vers la sortie, mais la porte était verrouillée. Elle s'acharna encore et encore. Derrière elle, le coffre tremblait de plus en plus fort. Non, elle ne devait pas regarder.
La serrure céda et elle courut. Mais elle n'était plus à Poudlard, elle était chez elle. Elle courait dans le couloir du premier étage menant à la chambre de sa mère. Le plancher s'inclina, les portes claquèrent sur des pièces inconnues. La chambre d'Isaac s'était transformée en salon impersonnel, le bureau de son père était maintenant une buanderie. Tout s'accélérait et la précipitait vers la porte du fond entrouverte sur un interstice lumineux. Elle ne voulait plus y aller, mais ses jambes continuaient de l'entraîner en direction de la porte, de plus en plus vite…
Quelque chose l'attrapa. Elle sursauta, inspira une grande goulée d'air et se retrouva dans un corridor obscur. Un instant de panique, une lumière aveuglante. Un fantôme lui enserrait l'épaule d'une main.
-Je peux savoir ce que tu fais ? Il est deux heures du matin, gronda la voix rauque de sommeil de Rosier.
Tout revint. Le fort des Wilkes, la soirée précédente. L'apparition surprenante d'Evan Rosier. Elle aurait dû reconnaître sa paume, chaude et puissante, contre le tissu fragile de sa chemise de nuit. Instinctivement, elle se relâcha puis lança un regard perplexe autour d'elle.
-Je… Je ne sais pas. J'étais allée me coucher.
Comme Rosier ne répondait rien, elle confessa :
-J'ai fait un drôle de rêve.
-Tu marchais dans le couloir. Marcher est même un euphémisme, dit finalement Evan d'un ton sceptique.
Elle ne dit rien. Elle ne se rappelait pas avoir déjà été somnambule.
-Fais-moi voir ton rêve, ordonna abruptement Rosier. Ton souvenir.
Il s'estompait déjà dans l'esprit brumeux d'Aidlinn mais avant qu'elle eût protesté, la main du jeune homme s'était posée sur son front et sa conscience se déversa dans la sienne comme une vague de magma brûlante. C'était étrangement agréable de s'abandonner ainsi à quelqu'un. Elle revécut les restes de son rêve et sentit à nouveau que quelque chose n'allait pas, comme si des images se superposaient à celles du songe. Elle se revit courir avec une certaine appréhension dans un couloir entièrement noir qui se métamorphosa soudainement en une pâle réplique du manoir familial des Rowle. Tout s'arrêta.
-Ce n'était pas un rêve, dit finalement Rosier en retirant prestement ses doigts de sa tempe. C'était une tentative de legilimancie.
-Quoi, ici ? Qui aurait pu…
-C'est évident, non ? s'agaça-t-il, désormais parfaitement réveillé. Selwyn. Je ne savais pas qu'il était legilimens – une chance pour nous qu'il ne soit pas très doué.
Il avait dit « pour nous ». Ce constat fit battre le cœur d'Aidlinn plus vite, même si elle savait que c'était idiot.
-Pourquoi Selwyn voudrait-il lire dans mes souvenirs ?
Rosier mit un peu de temps à répondre, mais elle ne pouvait voir son expression dans la pénombre. Elle entendait uniquement son souffle lourd au parfum de fumée et de forêt de sapins.
-Par curiosité, sûrement. Il a peut-être fait ça avec les sœurs d'Andrew aussi. C'est quelqu'un de malsain.
Il se recula un peu.
-Je vais te raccompagner à ta chambre.
Rosier ouvrit le chemin, sa baguette projetant de la lumière sur les murs de pierre et les tapisseries brodées. Devant sa porte, il s'arrêta et la laissa entrer. Elle s'apprêtait à refermer, mais il était toujours debout dans l'encadrement, incertain.
-Merci, dit-elle finalement.
-Essaie de dormir.
-Et si Selwyn essaie à nouveau d'entrer dans ma tête ? Il pourrait voir des choses…
Elle n'osa pas finir sa phrase, mais Rosier savait très bien de quoi elle voulait parler.
-Lothaire ne viendra plus t'importuner.
Son timbre grondait de fureur.
-Il n'a pas l'air d'être le genre d'homme à se laisser intimider.
-Ce n'est qu'un homme, répondit Rosier avec agacement.
Et il s'engouffra dans les ténèbres du fort sans un bruit.
Aidlinn, épuisée, finit par se rendormir. Comme Rosier l'avait promis, elle ne fit pas d'autre rêve.
Le lendemain, au petit-déjeuner, Lothaire semblait encore plus fantomatique et distant que la veille. Rosier, qui s'était assis à côté de lui, arborait des cernes inquiétants - Aidlinn n'avait auparavant pas remarqué à quel point il semblait fatigué. Cependant l'épuisement, plutôt que de le laisser vulnérable, faisait émaner une noire et singulière énergie de son être, une rage insolente qui l'électrisait ; en cet instant, il était aussi effrayant que Lothaire Selwyn. La jeune Rowle était heureuse de se rappeler qu'il était de son côté.
Et voilà le deuxième chapitre. J'espère que ça vous a plu ! A très vite avec un peu d'action! :)
