Chapitre 39
J'ai avalé une fameuse gorgée de poison. – Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé ! – Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine ! Voyez comme le feu se relève ! Je brûle comme il faut. Va, démon !
Arthur Rimbaud, Nuit en enfer
Thomas Mulciber regardait, pétrifié, son ami planter ses doigts dans la chair de sa paume. Il serrait si fort que ses ongles avaient entaillé sa chair encore jeune et que le sang perlait au coin des entailles. Edern Avery se faisait violence pour ne pas gémir, ses lèvres réduites à une mince ligne écarlate, alors que sur son avant-bras gauche se dessinait lentement un serpent d'encre. Rouge vif, il ondulait paresseusement sur sa peau diaphane et palpitante – il s'assombrirait plus tard.
Tout autour d'eux se dressaient des silhouettes aux terribles masques de fer, coiffées de capuchons pointus se dressant vers la voûte rocheuse. Les murmures de leurs voix résonnaient en écho dans la grotte humide où ils se trouvaient et les paroles se mélangeaient et s'amplifiaient pour former un long sifflement incompréhensible. Les ombres des individus masqués grandissaient derrière eux comme des doubles maléfiques, léchaient les parois avec avidité ; les torches qu'ils tenaient frémissaient d'impatience.
Mulciber avait froid et il tremblait. Un frisson glacé coulait de sa nuque, tombait jusqu'à ses reins, gelait son être entier. Ses yeux passaient d'Edern à la forme humaine inanimée sur le sol qui, aux yeux de tous, n'avait pas plus d'importance qu'un tas de chiffons. Il se sentait confronté à l'horreur la plus totale, regrettait la chaleur du foyer familial et la main généreuse de sa mère. Paralysé, il ne songeait pas à fuir, mais s'observait lui-même avec détachement comme si cette scène n'était qu'un effroyable songe. Il avait vaguement conscience de l'épaisse forêt menaçante dont les échos mystiques parvenaient jusque dans la grotte et de cette chaleur étouffante qui ne le réchauffait pas.
Les murmures cessèrent quand le serpent fut entièrement visible sur le bras d'Edern et celui-ci relâcha enfin son poing. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, brillantes sous la lumière des flammes, mais ses yeux étincelaient d'une nouvelle ferveur.
-Approche, Thomas, mon enfant.
Une main longue et pâle se tendit vers Mulciber, du côté où il n'osait pas regarder. Des sifflements envahirent son esprit, bourdonnèrent à ses oreilles et il avança malgré lui, les yeux fixés sur le sol, jusqu'à l'homme en robe noire qui surplombait l'assistance.
N'aie crainte, Thomas. Ensemble, nous allons accomplir de grandes choses.
Il ne savait si la voix riche et chaude avait résonné dans sa tête ou à l'extérieur. Mu par une volonté inconnue, il s'agenouilla et tendit la main vers l'homme qui se dressait au-dessus de lui. Cet homme qu'il ne connaissait pas encore, mais qu'il s'apprêtait à aimer comme il n'avait jamais aimé personne et à craindre plus que quiconque. Il osa enfin lever les yeux.
Lord Voldemort l'observait avec une impitoyable intensité. Deux iris plus noirs que la plus noire des nuits trouaient ses yeux en amande laiteux, injectés de sang ; sous sa peau lunaire se contractaient durement les muscles de sa mâchoire anguleuse ; ses cheveux sombres et brillants se dégarnissaient aux tempes ; l'ensemble de sa silhouette élancée et pâle, totalement immobile, ressemblait à une statue de marbre qu'on aurait drapée d'une simarre funèbre. Il se dégageait de cet homme à la beauté fanée une impression de grandiose puissance et de maladie ; son propre pouvoir le rongeait de l'intérieur et irradiait par ses yeux, sa bouche, son nez et tous les pores de sa peau, car son enveloppe corporelle, désespérément vulnérable, ne pouvait le contenir. Alors que la conscience de Lord Voldemort envahissait la sienne, glissant irrésistiblement en lui comme une coulée de lave, Mulciber vit ses peurs les plus sombres, ses ambitions les plus secrètes, ses instincts les plus mauvais défiler dans les prunelles de Lord Voldemort, un film en noir et blanc empoisonnant son âme. Il lui sembla que tout devenait plus clair, que le monde était maintenant plus simple et plus facile. Lord Voldemort levait le voile de sa conscience, détruisait son château de croyances et de bienséance. Il se sentit entièrement compris et entendu pour la première fois de son existence.
Sacrifice, semblèrent siffler les voix autour d'eux.
Sans hésitation, Mulciber ramassa le poignard en argent maculé de sang abandonné sur le sol de la grotte par Avery. Le sang sur le manche était encore légèrement tiède. Il se dirigea vers le garçon moldu bâillonné qu'on lui indiquait. Il ne devait pas avoir plus de dix ans, la peur le paralysait et l'avait fait souiller son pantalon. La force de Lord Voldemort en lui, Mulciber n'eut aucune hésitation au moment d'enfoncer le poignard dans la trachée. Il regarda le petit corps du garçon tressauter entre ses bras, sa bouche s'ouvrir pour chercher l'air mais ne faire que cracher du sang dans un bruit de gargouillis. Il se sentait détaché de son corps, mu par une volonté extérieure qui contrôlait ses gestes et sa peur.
Il n'est pas comme nous, c'est un sans-pouvoir. Il ne vit que pour nous servir, siffla la voix rassurante dans sa tête alors qu'il s'efforçait de recueillir un peu de sang dans une coupe qu'on lui avait tendue. Tout cela lui paraissait vaguement absurde, mais il abandonna tout de même le garçonnet mourant pour retourner s'agenouiller devant le Seigneur des Ténèbres. Les doigts glacials entourèrent son poignet et une douleur vive, comme un coup de poignard, déchira son avant-bras. Il laissa échapper un cri. Ses veines étaient brûlantes, un feu le dévorait de l'intérieur, remontant le long de ses membres et irradiant dans son corps entier. Il se recroquevilla sur lui-même alors que l'homme l'avait lâché. Les secondes s'égrenèrent, désagréables. Les démangeaisons sous sa peau s'accentuaient, devinrent insoutenables. Il remarquait à peine les gouttelettes vermeilles s'élever de la coupe et former une file disciplinée pour venir colorer sa peau.
Puis la douleur s'atténua. Mulciber découvrit un serpent écarlate glissant sur son bras sans aller nulle part.
Tu es des nôtres, maintenant.
Oui, Thomas Mulciber était désormais un mangemort. Il ne jeta aucun regard vers le corps immobile du petit moldu derrière lui. Les silhouettes encapuchonnées l'entourèrent, posèrent leurs mains gantées sur lui pour le féliciter. Il vibra avec eux, au son de leurs voix, de leurs rires et de leurs sifflements et se sentit plus entier et fort qu'il ne l'avait jamais été.
