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Chapitre 49

Je rêve une existence en un cloître de fer,
Brûlée au jeûne et sèche et râpée aux cilices,
Où l'on abolirait, en de muets supplices,
Par seule ardeur de l'âme, enfin, toute la chair.

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N'entendre plus ses cris, ne sentir plus ses pleurs,
Mater son instinct noir, tuer sa raison traître,
Oh ! le pouvoir et le savoir ! Être son maître !
Et les casser enfin, les crocs de ses douleurs !

Emile Verhaeren, Les débâcles

Le ciel était une mer de nuées grises qui s'amoncelaient au-dessus de la banlieue de Londres, au-dessus du toit fragile de la maison où Isaac se cachait. Il se trouvait dans une chambre modeste aménagée dans les combles, humide par mauvais temps, bien loin du confort du manoir familial. Il n'y avait aucun tableau pour égayer les tapisseries des murs, pas de couvre-lit ou de fauteuil de velours, pas de hautes armoires ni de glace de plein pied, pas d'épais tapis pour recouvrir le parquet rayé. Cette simplicité lui convenait. Rien ne cachait la fonction de chaque objet ; il avait l'impression de se trouver plus proche de la vérité.

-Tu vas devoir lui dire, finit par dire Evan Rosier.

Assis en face de lui, il n'avait rien dit pendant un moment, se contentant de tracer des sillons parmi le tas de cendres froides du cendrier. Isaac ne réussit pas à répondre ; trop de sentiments se bousculaient en lui.

-Elle a le droit de savoir, insista son ami. Tu ne peux pas fuir pour toujours.

-En fait, je pourrais, le détrompa Isaac par simple esprit de contradiction. Comment suis-je censé expliquer ça ? Peut-être que c'est mieux de ne rien lui dire. Comment pourrait-elle vivre avec ça ?

Comment allait-il faire, lui ? Il n'imaginait pas reprendre une existence normale, maintenant qu'il avait tout découvert. Il avait l'impression de vivre dans un affreux cauchemar dont il ne pouvait se réveiller. La réalité entière lui était devenue écœurante, entachée par ces horribles vérités qu'il avait ignorées trop longtemps.

-La question serait plutôt : comment pourrais-tu la laisser vivre sans savoir ça ?

-J'aurais peut-être préféré ne pas savoir.

Isaac regretta aussitôt ses paroles. Non, il était heureux de ne plus prendre part à cette mascarade. Mais sa sœur, si fragile, surmonterait-elle pareille nouvelle ? Sa sœur dont le courage flanchait si souvent, dont le cœur maussade palpitait avec crainte au moindre rebondissement ; pourrait-elle se relever après cela ?

-Elle comprendra, elle y arrivera, si tu es là pour elle, continua Rosier avec aplomb.

Pour la première fois, Isaac remarqua l'assurance avec laquelle il semblait prédire le comportement de sa sœur. Il fut interloqué ; c'était lui, le frère d'Aidlinn, c'était lui qui la connaissait par cœur. Comment Evan pouvait-il affirmer tout cela devant lui ? Il repensa à toutes les fois où il les avait vus ensemble sans s'en formaliser, dans les couloirs de Poudlard, dans le parc ou près du feu, dans la salle commune de Serpentard. Avaient-ils passé tant de temps ensemble sans qu'il n'y prît garde ? Se pouvait-il que Rosier fût si proche de sa sœur ?

-Pourquoi le bien-être de ma sœur t'intéresse-t-il autant ? demanda Isaac avec suspicion. Il n'y a pas si longtemps, tu ne voulais même pas qu'elle reste avec nous à Poudlard.

Isaac avait dû plaider la cause d'Aidlinn maintes fois avant que Rosier n'acceptât de la laisser rôder près d'eux alors qu'ils parlaient de choses secrètes. Evan n'avait accepté que lorsqu'Isaac avait abandonné l'idée, alors qu'ils étaient déjà en sixième année - le fils Rowle s'était dit que son ami avait enfin gagné en maturité. Evan parut agacé et leva les yeux au ciel.

-Je faisais juste preuve de bon sens. Si j'avais une sœur, je le lui aurais dit.

-Je ne te connaissais pas ce penchant si prononcé en faveur de la transparence.

Son ami se leva, allant se poster à la fenêtre, écartant le sujet d'un geste de la main.

-Je t'ai donné mon avis, tu n'as qu'à faire ce que tu veux. Si tu tiens tant à le savoir, c'est elle qui m'a supplié de te parler.

Isaac regretta ses paroles et son cœur se serra à la pensée de ce que devait vivre Aidlinn. Elle devait sûrement le maudire d'être parti comme ça.

-Excuse-moi. Je vais lui parler bientôt, j'ai juste besoin d'un peu de temps. Peut-être que lorsqu'elle sera à Poudlard, ce sera différent, plus facile.

Cependant, plus il attendait et plus son courage diminuait ; il ne pouvait supporter l'idée de la rendre inconsolable. Il en était venu à se dire qu'il serait mieux d'attendre la fin de l'année avant de faire exploser le monde de sa sœur, de lui offrir un sursis d'insouciance. C'était ce que leur mère aurait voulu pour Aidlinn. Isaac soupira.

-Reviens près de moi et donne-moi des nouvelles des autres.

Evan ne fit aucun mouvement pour revenir s'asseoir, mais il se tourna de nouveau vers le fils Rowle, toujours installé dans son fauteuil.

-Il y a une chose que tu dois savoir. Tu le liras sûrement dans les journaux demain ; il s'est passé quelque chose… Melyna s'est tranché la gorge à la garden-party de son père. Elle n'est pas morte, mais presque ; elle est à Sainte-Mangouste.

-Quoi ?

Rosier se contenta de le fixer, sans se répéter.

-J'ai pensé que ce serait mieux de te l'annoncer de vive voix. Elle aurait fait ça elle-même d'après plusieurs témoins.

Isaac contempla ses pieds, interdit. Un poids était tombé dans son estomac, toute pensée cohérente l'avait quitté, un brouillard blanc et opaque avait envahi son esprit. Il se leva et fit quelques allers-retours, incapable de regarder son ami. Pendant de longues minutes, il ne répondit rien, ressassa en boucle les souvenirs de la lumineuse jeune fille qu'il s'était tant efforcé d'oublier. La nouvelle l'affectait plus qu'il ne l'aurait cru et à l'ahurissement se mêlait une sourde inquiétude ; le mélange lui remuait les tripes.

-Mais… Comment aurait-elle pu… Elle a essayé de se suicider, tu es sûr ? Comme ça et devant tout le monde ?

Cela semblait bien trop violent pour le monde ordonné des Moon. Rosier haussa les épaules, apparemment insensible à la nouvelle.

-Qui sait ? Tu la connais mieux que moi.

Tout à coup, Isaac se surprit à le détester pour cette indifférence.

-Arrête, tu l'as assez fréquentée pour savoir que ce n'est pas son genre. Qui était présent ?

-Il y avait Macnair, Selwyn, Dolohov, Travers, Rookwood et d'autres dans leur genre. Si tu suggères qu'elle aurait pu être aidée dans sa démarche, alors oui, ça aurait pu être n'importe qui. La moitié au moins des mangemorts étaient présents. La vraie question est : quelle utilité y aurait-il eu à lui faire ça ? Grâce à son père, elle était une espionne parfaite au département des relations magiques internationales.

Isaac fut rassuré, il n'était pas fou. Rosier y avait réfléchi, lui aussi ; seulement, il semblait ne pas y accorder d'importance.

-Son sort t'indiffère, n'est-ce pas ? finit par constater Isaac. Ça t'arrangerait qu'elle meure, elle emporterait avec elle ta bavure.

Il savait que son ami regrettait amèrement de s'être rapproché d'elle l'espace d'une soirée, même s'il ne se l'expliquait pas. Lui-même avait apprécié sa relation avec Melyna ; la fille Moon était de bonne compagnie, jolie et avec cet inépuisable désir de briller qui faisait tourner les têtes sur son passage. Pourquoi Evan refusait-il à ce point de montrer qu'il lui arrivait d'éprouver de l'intérêt pour les autres ?

-C'est exact, répondit froidement Rosier. Qu'est-ce que ça peut faire ? Tu l'as toi-même écartée de nous à Poudlard.

-Évidemment, c'était après… Mais je ne souhaitais pas sa mort ! Je ne lui souhaiterai jamais de mal. Cela ne te fait rien ? Dis-moi que tu as un peu de compassion pour ce qui lui arrive, juste un peu…

Evan le considéra en silence, une nouvelle dureté dans le regard qu'Isaac n'avait jamais remarquée. Il ramassa avec raideur son veston posé sur l'un des fauteuils.

-Désolé de ne pas avoir un cœur aussi généreux que toi.

Il sortit en claquant la porte. En entendant les pas rapides du jeune homme dans l'escalier grinçant, Isaac se demanda s'il était allé trop loin, mais chassa rapidement cette idée. Rosier se vexait facilement, toutefois il reviendrait. Il revenait toujours.