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Chapitre 51
C'est à partir de toi que j'ai dit oui au monde.
Paul Éluard
Elle était agenouillée dans sa chambre, face à un coffre noir cerclé de fer ; son peignoir répandait ses pans autour d'elle, formant une flaque de soie sur le sol baigné de la lumière du matin. Le coffret était ouvert et elle contemplait ce qui se trouvait à l'intérieur d'un air absent, les joues pâles et la nuque basse.
-Maman ?
Aidlinn était debout à l'entrée de la chambre maternelle – un domaine où elle n'était pas admise –, elle avait gardé ses pieds derrière la démarcation du chambranle de la porte. Sa mère leva les yeux vers elle, des yeux bleus comme le ciel estival que l'on apercevait par la fenêtre ; elle finit par sourire quand elle réalisa que c'était bien sa fille qui se tenait là, non une étrangère ; elle referma le coffre puis récupéra la clé brillante sertie d'émeraudes enfoncée dans la serrure.
-Qu'y a-t-il, ma chérie ?
-Je ne retrouve plus ma jupe, gémit Aidlinn.
Elle avait douze ans et était trop grande pour faire un caprice, mais elle ne pouvait s'empêcher d'avoir envie de pleurer à l'idée de retourner à Poudlard. Elle n'était pas sûre d'avoir envie de regagner le grand château froid où personne ne faisait attention à elle, où les élèves des autres maisons la fuyaient ou la bousculaient, où même son frère refusait de jouer avec elle.
-Oh chérie, fit sa mère avec douceur, tu ne vas pas recommencer ? Si c'est à cause d'Isaac, je lui ai fait promettre d'être gentil avec toi.
-Isaac ne va pas écouter, il n'écoute jamais.
-Il écoutera cette fois, c'est promis. Et puis, tu vas retrouver tes amis.
A la pensée d'Edern, de Sylvia et de Mulciber, la petite fille se sentit légèrement mieux.
-Qu'est-ce qu'il y a dans ton coffre ? finit par demander Aidlinn d'une petite voix.
Elle voyait souvent sa mère l'ouvrir, contempler ce qu'il y avait dedans et le refermer. L'ouvrir, contempler ce qu'il y avait devant, le refermer. L'ouvrir, le refermer. Eleanor rit doucement tout en se recoiffant dans le miroir, ses belles mains attachaient une barrette d'émeraudes dans ses cheveux soyeux.
-Rien que des souvenirs que j'enferme à clé.
Aidlinn se réveilla en sursaut, comme toujours lorsqu'elle rêvait de sa mère. Elle eut l'impression d'émerger d'un lac calme et profond où on l'avait plongée trop longtemps. Il y avait peu de lumière dans la chambre, mais elle entendait, par la fenêtre ouverte, les rumeurs de l'aube. Ce rêve, elle l'avait fait et refait, chaque nuit sans exception, depuis qu'elle avait aperçu son père penché sur un coffre fort semblable dans l'obscurité de son mystérieux bureau peu après la garden-party des Moon ; si elle ne se souvenait plus de la scène originelle, elle était certaine sans savoir comment que ce rêve n'était pas un produit de son imagination.
C'était presque la fin des vacances et elle avait un plan, qu'elle avait modelé dans son esprit pendant ces journées en solitaire. Le coffre et son hypothétique contenu avaient progressivement occupé une place de plus en plus importante dans ses pensées, la curiosité avait rongé son esprit oisif, effrité ses remparts de bienséance. Elle ne savait pas quelle force étrangère la poussait à aller à la rencontre de ce coffre qui lui apparaissait désormais si familier, mais la tentation était devenue trop forte pour qu'elle l'ignorât plus longtemps.
Elle se rendit dans la volière alors que l'horizon était encore rouge de ses rêves et que les oiseaux chantaient dans tous les arbres du parc. La volière, à l'arrière du manoir, était sombre et silencieuse ; la tour de pierres n'était percée que d'étroites ouvertures pour laisser passer les hiboux. Elle appela doucement les oiseaux, jusqu'à ce que l'un des hiboux grand-duc s'approchât et montât sur son bras – ils étaient timides, sauvages, il fallait leur parler gentiment, autrement ils s'envolaient et ne revenaient que des jours plus tard. Aidlinn l'emmena au-dehors, les rayons matinaux enflammèrent ses yeux orangés. Elle n'eut pas besoin de relire une dernière fois la lettre qu'elle tenait à la main avant de l'attacher à la patte tendue de l'oiseau ; elle connaissait chaque mot par cœur, tant elle avait mis du temps à les choisir.
Bonjour Evan,
Je sais que tu dois être occupé, mais j'ai besoin d'un service - tu sais que je ne te demanderais rien si ce n'était pas important. Pourrais-tu venir au manoir (mon père est en déplacement jusqu'à demain soir) ?
Bien à toi,
A. Rowle
-C'est pour Evan Rosier, précisa-t-elle au rapace. Je sais que c'est inattendu, ne me regarde pas comme ça.
Le hibou la transperça encore une fois de son regard intransigeant puis il déploya ses larges ailes et s'envola, dos au soleil levant. En rentrant, elle trouva son père attablé dans la salle à manger, buvant sa tasse de café.
-Tu es bien matinale, lui dit-il d'une voix enrouée de sommeil. Tu avais du courrier à envoyer ?
Il avait dû l'apercevoir se rendre à la volière depuis la fenêtre de sa chambre.
-Oui, c'était pour une camarade de classe.
-Tu sais que je dois m'absenter et que je ne rentrerai que demain soir, reprit Gordon Rowle sans s'intéresser davantage aux affaires de sa fille.
Bien sûr, elle savait – il lui avait annoncé quelques jours plus tôt - et elle avait espéré que rien ne changerait.
-Verrouille bien les portes ce soir avant de monter te coucher, même si les elfes sont censés le faire. On ne sait jamais, lui dit son père avec un léger pli soucieux barrant son front.
C'était une recommandation qu'il formulait toujours quand il s'absentait, mais c'était la première fois qu'il l'adressait à elle et non à Isaac. Tandis que son père enfilait son manteau, elle remarqua ses mains fébriles qui trahissaient une certaine agitation intérieure. Où qu'il se rendit, cela ne semblait pas l'enchanter. Elle l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée où ils s'étreignirent maladroitement.
La réponse de Rosier arriva quelques heures plus tard – Aidlinn n'avait pas osé espérer qu'elle serait aussi prompte. Le hibou qu'elle avait envoyé vint la trouver alors qu'elle se trouvait dans le salon ; il survola la pièce en quelques battements d'ailes et se percha sur le dossier d'un des fauteuils. Aussitôt après, un autre hibou, un bel oiseau albinos, entra lui aussi par une fenêtre ouverte. C'était ce dernier et non le hibou des Rowle qui apportait avec lui une missive et il en semblait très fier. Aidlinn effleura le sceau de cire écarlate qui portait les armoiries des Rosier : un R entouré de ronces. Le volatile albinos la contemplait de ses yeux écarlates tel un espion provenu d'un autre monde.
Bonjour,
Je passerai cet après-midi. Je n'ai pas pu utiliser ton hibou, il refusait de se laisser prendre et il m'a pincé.
E. Rosier
-Tu aurais pu t'abstenir de lui faire mal, dit Aidlinn à son propre hibou d'un ton réprobateur.
Son cœur se gonfla d'excitation ; elle était heureuse qu'Evan eût accepté, bien que moins surprise qu'elle ne se l'admettait : Rosier n'aurait jamais résisté à un moyen de s'immiscer dans ses secrets.
Elle l'attendit dans le parc, assise au milieu des fleurs sauvages qui se balançaient sous la brise. La nature dégageait un parfum brûlé de fin d'été. Angus jouait à attraper des insectes entre ses grosses pattes maladroites, sautant et disparaissant tour à tour entre les hautes herbes. Tout était si paisible qu'elle ne pouvait imaginer qu'il y eut des endroits dans ce même univers où le calme ne régnait pas de manière aussi absolue.
Il apparut à la grille, surgissant du néant comme une ombre et elle abandonna son refuge pour aller lui ouvrir. Rosier lui adressa un signe de tête sans s'émouvoir et elle tenta de ne pas y accorder d'importance. S'il ne semblait pas particulièrement réjoui de la retrouver, il était venu et n'était-ce pas le principal ? Il remarqua le chiot qui s'ébattait entre les fleurs.
-C'était le cadeau d'Isaac, c'est ça ?
Et Aidlinn confirma d'un air absent, nerveuse à l'idée d'inviter Rosier chez elle à l'insu de son père. Ils passèrent le hall et les elfes de maison s'inclinèrent en accueillant l'invité, leur proposant du thé. Aidlinn remarqua la surprise des créatures et se sentit mal à l'aise.
-Ça ira, merci, fit Rosier avant de se tourner vers Aidlinn pour des explications.
Elle attendit que les elfes fussent retournés à leurs occupations et l'emmena dans le grand salon aux tons verts, prit garde à jeter un sort d'impassibilité sur la porte – qui savait vers qui allait la loyauté des elfes ?
-J'ai besoin que tu m'aides à ouvrir une porte. Pas n'importe quelle porte, ajouta-t-elle alors que le visage de Rosier se décomposait. La porte du bureau de mon père. Elle est protégée par un puissant sortilège.
Tout en parlant, elle surveillait l'expression de Rosier, qui demeurait insondable alors qu'il écoutait attentivement ses explications, légèrement penché vers elle. Il était étrange de constater à quel point il gardait ses distances, alors qu'il semblait à Aidlinn qu'ils avaient vécu assez de choses ensemble pour briser n'importe quel mur qui aurait pu se dresser entre eux.
-Je suis sûre qu'il y a des réponses dans son bureau. Je l'ai vu l'autre jour par la porte entrouverte, en train de manipuler un coffre qui appartenait à ma mère. C'était le coffre qu'elle ouvrait toujours, elle l'ouvrait et restait assise devant à contempler des fantômes. D'ailleurs, Isaac pensait aussi que Père nous cachait des choses, alors peut-être cela a-t-il a un lien avec leur dispute ?
Rosier la considéra avec sévérité.
-J'espère que tu ne m'as pas fait venir simplement pour vérifier l'une de tes théories sur la fugue de ton frère.
Aidlinn baissa les yeux, légèrement ébranlée par sa réponse. Elle n'avait pas prévu qu'il serait si dur envers elle.
-Non. Bien sûr que non. Tu ne veux pas savoir pourquoi l'Ordre du Phénix a essayé de nous cambrioler ? La réponse est dans cette pièce, c'est le seul endroit possible, le seul que je n'ai pas fouillé.
Aidlinn avait en effet fouillé entièrement la maison, mais si elle n'avait pas aperçu le coffre, elle n'aurait jamais envisagé de fouiller le bureau de son père et de transgresser son interdiction d'y pénétrer. Elle était maintenant persuadée que le coffre de sa mère était lié à toute cette histoire – sinon pourquoi leur père l'aurait-il caché dans sa pièce si bien gardée ?
-Je suis censé déverrouiller une porte qu'Isaac n'a pas réussi à ouvrir ?
-Je sais que tu es meilleur que lui. Si quelqu'un peut y arriver, c'est toi.
Il parut embarrassé par la foi qu'elle avait mise dans ses paroles.
-Très bien, allons-y. Au pire, ton père me tuera pour avoir essayé de le cambrioler.
La jeune fille sourit à son ton léger – il ne devait pas être tant agacé que cela s'il daignait plaisanter avec elle. Elle le conduisit au premier étage, prenant garde à ne pas faire grincer les escaliers ; la dernière chose qu'elle souhaitait était d'informer les elfes de maison de l'endroit où ils se rendaient. Cependant, ils n'étaient nulle part en vue ; elle supposa qu'ils avaient dû repartir vaquer à leurs occupations ménagères. Rosier la suivit dans le corridor et ils s'arrêtèrent devant une porte en bois verni, à la poignée de laiton, semblable à toutes les autres portes de cette aile du manoir.
Evan s'avança et posa une main contre la porte, fermant les yeux. Aidlinn, qui avait reculé pour lui donner de l'espace, regarda son visage se crisper de concentration. Il sortit sa baguette et se mit à prononcer des formules à demi-mots, de longues phrases en latin qu'elle ne comprenait pas ; le couloir sembla s'obscurcir, les ombres des objets s'allongèrent et glissèrent en direction de la porte qui s'était mise à vibrer. Tout à coup, la porte s'enflamma et Rosier retira prestement sa main en jurant.
-Ton père a élevé de lourdes protections, je ne suis pas sûr de pouvoir faire quelque chose.
Il plongea son regard dans celui d'Aidlinn, sembla y rencontrer quelque chose de précis car sans rien ajouter, il donna un coup de baguette pour arrêter les flammes – la porte n'avait aucune trace de brûlure – et reposa sa main. Il recommença à psalmodier et cette fois il ne s'arrêta pas. Il parla près d'une demi-heure sans interruption, jusqu'à ce que toute lumière se fût retirée du couloir, jusqu'à ce qu'ils fussent entourés d'un brouillard noir opaque, jusqu'à ce les iris de Rosier se transformassent en deux éclats d'onyx brut sous l'effort. C'était de la magie noire très puissante – de la magie noire pour défaire de la magie tout aussi noire.
-Evan, tu saignes du nez, finit par dire Aidlinn en voyant le sang goutter au sol.
Il ne lui répondit pas et continua de parler à voix basse et de donner des coups de baguette. Enfin, il se redressa lentement, la porte du bureau s'ouvrit en grinçant, le brouillard disparut.
-Il y avait de nombreux charmes à l'intérieur, déclara Evan. Je ne sais pas si j'ai totalement réussi…
Il paraissait à bout de forces. Son visage était pâle comme la mort et ses yeux plus ténébreux que jamais, toutefois il se redressa, essuyant le sang qui maculait son menton avec un mouchoir brodé qu'il avait sorti de sa poche, et déclara :
-Je vais passer en premier.
Elle le suivit dans la vaste pièce qui sentait le cuir. Il y avait un énorme bureau d'acajou face à la fenêtre donnant sur l'arrière du parc, un fauteuil de cuir près d'une cheminée éteinte, de hautes étagères incrustées dans les panneaux de bois et surchargées de livres, de piles de parchemins et d'étranges objets qui bourdonnaient. Le seul tableau décorant l'endroit représentait un sommet neigeux dépassant d'une mer de nuages sombres.
Elle repéra immédiatement le coffre, plus petit que dans ses souvenirs. Il était posé à même le sol, dans un coin de la pièce.
-C'est ce coffre, indiqua Aildinn en s'agenouillant devant.
Mais la serrure avait déjà été forcée et en l'ouvrant, elle vit qu'il était vide.
-Je ne comprends pas. J'ai vu mon père regarder à l'intérieur, il y avait bien quelque chose.
-Eh bien, il faut croire que ce n'est plus ici, répondit lentement Rosier. C'est peut-être encore dans cette pièce.
Il s'était approché du grand bureau et examinait la pile de papiers posés dessus. Aidlinn se sentit coupable à l'idée de laisser Rosier fouiller dans les affaires de son père.
-Peut-être qu'on ne devrait pas regarder, tenta-t-elle.
Il lui asséna un regard si glacial qu'elle n'osa rien dire de plus.
-Tu m'as fait venir pour trouver ce que cachait ton père, non ? C'est ce que je suis en train de faire et tu devrais t'y mettre aussi.
Elle finit par obéir et éplucha les dossiers rangés sur les étagères. Il y en avait des dizaines, c'étaient des contrats, des fiches de revenus, des déclarations de bien, des feuilles d'impôts. Il y avait aussi des livres de sortilèges et de magie noire qui semblaient bien trop avancés pour les maigres connaissances de la jeune fille. Il y avait aussi un recueil de poésies usagé, écrasé entre deux épais volumes rouges ; elle le reconnut immédiatement, cela avait été le préféré de sa mère. Elle ne put s'empêcher de l'ouvrir au hasard, tombant sur la page la plus cornée :
Oui, nous avons ensemble, à peu près, commencé
À songer ce grand songe où le monde est bercé.
J'ai perdu des procès très chers, et j'en appelle.
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Mais en vous écoutant tout regret a cessé.
Meure mon triste cœur, quand ma pauvre cervelle
Ne saura plus sentir le charme du passé.*
Aidlinn reposa le mince livre à sa place, le cœur soudain lourd, regrettant de l'avoir examiné en premier lieu. Elle ne toucha ni à la bille noire visiblement ensorcelée, ni au couteau d'argent au manche garni de rubis, ni à la photo de sa mère qui lui faisait signe avec enthousiasme depuis son cadre. A côté, Rosier était plongé dans la lecture d'un rouleau de parchemin excessivement long.
-Tu trouves quelque chose ?
-Pas vraiment. Je ne savais pas que ton père avait une propriété en Cornouailles.
-Nous avions l'habitude d'y aller en vacances, c'était un cadeau pour ma mère. Nous n'y sommes plus retournés depuis…
Elle ne finit pas sa phrase, soudainement appesantie de chagrin. Si elle pouvait se mentir la plupart du temps en se disant que sa mère était une traîtresse et que sa mort était finalement méritée, elle se sentait coupable en cet instant d'avoir eu de telles pensées alors que la présence d'Eleanor se faisait puissamment ressentir. Sa mère restait sa mère et elle ne pouvait nier qu'elle lui manquait, alors que sa photo lui souriait depuis l'étagère.
-Tu es allé voir Melyna, n'est-ce pas ? finit par demander Aidlinn quelques minutes plus tard.
Assise à même le parquet, elle cherchait encore dans les papiers de son père et se tenait dos à Rosier, mais elle put sentir son regard lui brûler le dos.
-J'y suis allé. C'était la moindre des politesses.
Le cœur de la jeune fille se serra. Bien sûr, il était normal qu'il fût allé lui rendre visite – elle-même s'y était rendue -, mais une part d'elle ne cessait de se demander s'il tenait finalement à elle, si un attachement secret, peut-être créé par leurs ébats partagés, ne liait pas Rosier à Moon plus étroitement qu'Aidlinn et Evan ne le seraient jamais. Elle n'avait pas oublié la petite trahison de Rosier à son égard, la façon dont il avait négligé leur rapprochement pour tomber dans les bras de Melyna.
Alors tu voudrais qu'il soit plus insensible envers cette fille qu'il a fréquentée, toi qui priais pour le voir s'adoucir ! se moqua une voix dans sa tête.
C'était en effet une réaction puérile et Aidlinn serra les lèvres d'agacement.
-C'est horrible, ce qui lui est arrivé.
-Les manipulations mentales aussi violentes peuvent entraîner des séquelles irréversibles, acquiesça Evan.
Il ne paraissait pas affecté par le sort de Melyna. Aidlinn fronça les sourcils et se tourna vers le jeune homme.
-Les manipulations mentales ? La guérisseuse a dit que ce n'était qu'une possibilité…
-Une possibilité plus que probable, tu le sais aussi bien que moi. Comme si Melyna avait pu avoir assez de cran pour s'infliger elle-même une telle souffrance. Et avant que tu ne me le demandes, non je ne sais pas qui c'est.
Evan fit une pause, la fixant avec gravité.
-Tout ça fait partie des risques, ce qui est arrivé à Melyna n'est une surprise pour personne. Il y a des personnes dans l'entourage du Seigneur des Ténèbres qu'il ne faut pas décevoir. Melyna aura de la chance si personne ne vient l'achever dans son sommeil.
-Alors tu ne veux pas découvrir qui c'était et pourquoi on lui a fait ça ?
-Pas si c'est au péril de ma vie, ironisa Rosier. Crois-moi, la curiosité est un vilain défaut dans ce monde-là.
Il se détourna pour lire un autre parchemin, laissant Aidlinn à ses pensées morbides. Elle était sûre que Rosier, sous ses airs désintéressés, avait considéré la question.
-Comme si tu n'adorais pas fourrer ton nez dans ce qui ne te regarde pas, finit par dire Aidlinn avec un léger sourire.
Il était plutôt ironique de la mettre en garde contre un excès de curiosité alors qu'ils se retrouvaient à fouiller dans le bureau de Gordon Rowle. Evan releva la tête et sembla sur le point de prendre ombrage de sa remarque, puis il se détendit en voyant l'expression taquine qu'elle affichait.
-Savoir c'est pouvoir, se justifia-t-il en souriant légèrement à son tour. Je ne pense pas être le seul ici à ne pouvoir s'en empêcher.
L'humeur dans la pièce s'était considérablement allégée dès l'instant où il avait souri. Ils se regardèrent quelques secondes ; Aidlinn avait plongé dans les iris bruns du jeune homme qui pétillaient pour elle. Le charme se rompit quand un craquement retentit et qu'une haute silhouette apparut à l'entrée du bureau. Aidlinn sursauta et sentit tout son sang quitter son visage.
-Je peux savoir ce que vous faites dans mon bureau ?
Gordon les toisait du regard, livide et furieux. Sa fille ouvrit la bouche, la referma, incapable de se justifier alors qu'une peur viscérale la paralysait. Rosier s'avança d'un pas :
-Mr Rowle…
-Dois-je réitérer ma question ? le coupa Gordon d'une voix basse et menaçante.
Aidlinn se releva, mais le courage lui manquait. Elle vit Stinx ployer l'échine derrière les grandes jambes de son père.
-Nous étions, nous étions…
-J'ai reçu un appel des elfes comme quoi des étrangers avaient pénétré mon bureau. Je m'attendais à des voleurs, des bandits et qui je trouve ? Ma propre fille, accompagnée du fils d'Artus Rosier en personne ? Vous osez venir dans mon bureau alors que je suis absent pour fouiller dans mes affaires ? Et toi, ma fille, tu complotes dans mon dos ? Croyiez-vous que je ne m'apercevrais de rien ? COMMENT OSEZ-VOUS ? DEHORS ! SORTEZ TOUS LES DEUX ! SORTEZ !
Sa fureur avait éclaté comme un orage. Aidlinn obéit immédiatement, mais en se glissant entre son père et la porte ouverte, elle essuya une gifle cuisante.
-Petite ingrate, comment oses-tu faire ça à ton père ? Et toi, n'as-tu donc aucun respect ? Tu te crois au-dessus des lois, comme ton père, comme si le nom de Rosier allait te protéger.
Aidlinn entendit un bruit de lutte et en se retournant, vit que son père avait brutalement poussé Rosier hors de la pièce, lui faisant percuter le mur du couloir. Le jeune homme se rétablit et ses yeux s'enflammèrent horriblement, mais il ne fit aucun geste pour rendre le coup.
-Qu'est-ce que tu veux, me défier en duel dans ma propre maison ? ricana Gordon Rowle avec un air méprisant.
Aidlinn revint en arrière et tira Evan par la manche – elle n'avait aucune idée de ce qu'il se passerait si les deux hommes en venaient à se battre.
Evan ne cacha pas sa colère en regagnant la grille, il était épuisé et furieux – le sang s'était remis à couler de son nez. Aidlinn n'osait pas le regarder tant elle avait honte. Sa joue la brûlait et ses yeux la piquaient sous l'envie de pleurer, mais elle luttait pour garder ce qu'il lui restait de dignité.
-Je suis désolée, Evan, je pensais vraiment qu'il y avait quelque chose dans ce coffre.
-Pourquoi tu ne m'avais pas dit que les elfes allaient le prévenir ? Nous aurions pu éviter cette scène avec ton père, maintenant il va me haïr.
-Je ne savais pas qu'ils feraient ça, je…
-Tu ne savais pas, la coupa Rosier avec mépris. La prochaine fois que tu m'appelles, sois sûre de savoir, je te prie. Je te dis au revoir.
-Attends, je…
-Non, c'est assez humiliant comme ça pour nous deux. Tu vas aller voir ton père, t'excuser platement et tu vas oublier cette histoire avec ta mère. Quoiqu'elle ait eu en sa possession, il n'y a plus rien.
Il s'éloignait déjà quand il se retourna, la toisant avec une incroyable froideur :
-Et ne m'inclus plus dans tes projets.
Elle hocha docilement la tête, tandis que quelque chose se brisait en elle. Evan était en colère, mais il reviendrait. Il ne pouvait pas ne pas revenir.
* Alfred de Musset
Voilà trois nouveaux chapitres ! J'espère en tout cas que vous avez passé un joyeux Noël et je remercie bien sûr Zod'a, leleMichaelson, RhumFramboise, feufollet, Baccarat V, Lilemesis, Warz et MarlyMcKinnon qui ont très gentiment posté leurs impressions sur les derniers chapitres.
Les prochains chapitres arriveront sûrement à la mi-janvier, d'ici là, je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d'année (malgré tout). o/
