.
Chapitre 73
On ne peut pas enfoncer un pieux magique dans le cœur des vrais monstres.
Stephen King, Jessie
Mulciber envoya un hibou à Aidlinn pour lui proposer de venir avec Ettie Bulstrode, Kenneth Adamson et lui-même à Wolford le samedi suivant. Edern n'avait répondu à aucune lettre de la part de ses amis et ne se joignit pas à eux. C'était étrange pour Aidlinn de finalement se rendre à Wolford sans son ami, alors que c'était lui qui avait toujours insisté pour qu'ils s'y rendissent ensemble.
Wolford était une petite ville majoritairement sorcière, à seulement quelques centaines de kilomètres au nord-ouest de Londres, et au passé industriel encore douloureux, comme en témoignaient les vieux entrepôts en ruine datant du siècle dernier qui attendaient toujours un repreneur. Elle accueillait essentiellement des sorciers désireux de se tapir non loin de la capitale pour s'adonner à des activités douteuses, d'anciens prisonniers d'Azkaban et quelques anciennes sectes oubliées, mais on y trouvait aussi la plus grande population britannique de loups-garous recensés ; une partie de la ville était moldue et en regroupait sûrement les spécimens les moins reluisants : criminels en fuite, maquereaux et leurs filles, dealers fauchés, sans-abris et autres individus en marge de la société. Les nuits de pleine lune, on recensait invariablement plusieurs attaques et meurtres étranges, dissimulés à coups de sorts sur les pauvres hères qui ne se doutaient de rien et le reste du temps, les sorciers affluaient pour assouvir leurs plus noires pulsions auprès des habitants de "la ville la plus déshonorante de Grande-Bretagne" comme l'avait écrit La Gazette du Sorcier dans l'un de leurs articles à sensation. Le journal avait bien tenté de faire bouger les choses, de disperser cette communauté de nuisibles, mais Wolford était devenu un tas de déchets si impressionnant que plus personne n'avait le courage de le faire raser.
Il y avait cependant des périodes où la ville recevait des visiteurs un peu plus respectables, du moins d'apparence ; c'était lors des quelques évènements annuels qui fleurissaient chaque année dans les divers bâtiments abandonnés : tournois de combats de trolls, séminaire britannique officiel des vampires, ventes aux enchères de créatures magiques...
Ce jour-là, il n'y avait aucune fête pour faire pulser les artères insalubres de la ville, et les rues étroites n'étaient parcourues que par ses résidents et quelques trafiquants aux têtes recouvertes par leurs capuchons. Aidlinn retrouva ses amis devant une station de dépôt de balais à l'aspect précaire, car Kenneth avait préféré ce moyen de transport au transplanage, déclarant que les quatre heures qu'il lui avait fallu pour venir étaient amplement compensées par la vue magnifique qu'il avait.
— C'est ton problème, si tu as du temps à perdre, le nargua Mulciber après ses explications.
C'était l'après-midi, mais le temps était maussade, avec son ciel tapissé de lourds nuages cendrés. Mulciber, qui était déjà venu deux fois à Wolford, les guida à travers un dédale de ruelles. Aidlinn inspectait les lieux avec réprobation : alors c'était ici qu'Isaac, Andrew, Evan et Rodolphus s'étaient adonnés à leurs mystérieuses expériences ? Les maisons s'entassaient les unes contre les autres et paraissaient toutes dans des états de délabrement plus ou moins avancés ; il n'en était pas une qui ne présentait un carreau cassé ou une porte manquante, sans parler des tuiles tombées, des graffitis salissant les murs, des lézardes qui couraient sous les toits, de la végétation des jardins tour à tour envahissante ou inexistante. Quant à la voie publique, elle se résumait à un mélange de bitume et de pavés jonché d'ornières et ne présentait aucun éclairage, si bien qu'il y faisait aussi noir que dans un four dès la tombée de la nuit.
Ils firent le tour des boutiques installées dans une rue commerçante de la ville. La majorité des commerces proposaient des articles de magie noire à la vente, allant de simples talismans maudits aux énigmatiques instruments de tortures et objets mortels. Il y avait aussi des boutiques de souvenirs présentant des têtes miniatures de vampires et de trolls, des cartes postales montrant les vieilles usines en marge de la ville ou les bois noirs des alentours, des amulettes contre les forces occultes, des manuels de spiritisme et de voyance…
Kenneth finit par acheter une tête miniature de troll en déclarant qu'il l'offrirait à son petit frère. La petite tête grognait d'un air débile, découvrant des petits crocs jaunes. Mulciber offrit à Ettie une fleur de métal ensorcelée : une fois que l'acheteur l'enroulait à son poignet, elle n'irait jamais à personne d'autre. C'était un joli cadeau et Aidlinn vit la douceur avec laquelle il passa le bracelet au poignet d'Ettie qui eut un petit sourire timide. Contre toute attente, les deux jeunes gens s'accordaient parfaitement, Ettie offrant calme et stabilité à Mulciber en échange de l'affection et de la confiance inconditionnelle de ce dernier. Il y avait déjà chez eux un semblant de l'alchimie et d'entente mécanique des vieux couples, tant ils fonctionnaient bien ensemble.
— Je suis heureuse pour toi et Mulciber, dit Aidlinn tandis que les garçons inspectaient plus loin un globe de verre ensorcelé. On voit qu'il est heureux avec toi.
Ettie lui fit un sourire. Elle était si loin de l'étudiante taciturne de Poudlard ! Désormais, elle occupait tranquillement l'espace et rayonnait d'apaisement.
— Thomas m'a fait comprendre que rien n'est éternel. C'est tellement banal, n'est-ce pas ? On est tous censés le savoir, mais on fait comme si on ne le savait pas. Avant, je détestais les promenades du dimanche. Je trouvais ça terriblement banal et ennuyeux, j'avais l'impression de perdre mon temps ; avec lui, j'ai appris à apprécier ces moments anodins. Tout ne peut pas être parfait et ça ne veut pas dire que ça ne peut pas être beau.
Ettie s'interrompit un instant, semblant plus grave, et lui posa une main amicale sur le bras :
— Il faut parfois savoir accepter ce qui ne peut être changé et faire avec pour être heureux.
Lorsqu'ils ressortirent dans la rue, le ciel était encore plus chargé et il y eut un grondement de tonnerre dans le lointain.
— On ferait mieux d'aller s'abriter quelque part, observa Ettie.
Elle observait la voûte nuageuse en grimaçant derrière ses lunettes, et les pans de sa cape s'agitaient sous le vent fort qui s'était levé. Mulciber les emmena jusqu'à L'Arcane, un bar d'apparence vieillotte au rez-de-chaussée qui se transformait en véritable boîte de nuit lorsqu'on présentait les conditions nécessaires pour être conduits à la cave – à savoir, appartenir de près ou de loin à la communauté magique, ne pas être un représentant des forces de l'ordre et posséder assez d'argent. En bas, une musique assourdissante emplissait la salle éclairée aux néons, des vélanes passaient entre les fauteuils et les tables basses et d'autres dansaient langoureusement sur un podium. Un gobelin les installa près des danseuses, après un regard sur leurs vêtements de belle facture et Aidlinn se tourna vers Mulciber avec réprobation :
— C'est ça que tu appelles un coin tranquille ? C'est…
— Un strip club, mais avec des Vélanes ! J'ai toujours rêvé de voir ça, compléta Kenneth Adamson avec un air béat.
— Ben quoi ? C'est marrant, dit Mulciber, dont le regard devenait vague alors qu'il regardait les vélanes qui se déhanchaient.
Aidlinn échangea un regard impuissant avec Ettie, mais cette dernière, au lieu de s'offusquer comme une petite amie aurait pu, partit au comptoir et revint avec deux étranges petites pilules vertes. Lorsqu'elle réussit à les faire avaler aux garçons, ils papillonnèrent des paupières, comme tirés hors d'un rêve.
— Ça annihile les pouvoirs des Vélanes, expliqua Ettie. C'est Thomas qui m'a donné l'astuce, il m'avait fait promettre de lui en donner une dès qu'on entrerait.
Kenneth Adamson continua cependant à jeter des coups d'œil intéressés aux danseuses, ce qui fit ricaner ses camarades. Il travaillait désormais dans une boutique de balais du Chemin de Traverse, mais il n'avait pas changé ; les soucis d'adulte ne l'avaient pas rendu plus grave, il avait toujours l'air nonchalant d'un adolescent effronté.
Mulciber déclara qu'il avait besoin de fumer et Aidlinn l'accompagna sur le trottoir. La rue était déserte et tout semblait désolé.
— Au fait, Walden m'a demandé des trucs sur toi.
Il avait dit cela sans la regarder, se contentant de souffler un peu de fumée par le nez. Aidlinn se crispa derechef.
— Qu'est-ce que tu lui as dit ?
— Rien. Qu'est-ce que tu crois ? Je ne suis pas si stupide.
Elle s'autorisa de nouveau à respirer.
— Je le déteste.
Il hocha lentement la tête.
— Il s'attaque à toi parce qu'il te pense faible. Tu n'as qu'à lui prouver le contraire.
— Comment ? En le défiant en duel ? Sérieusement, Mulciber…
— Je me suis engagé pour prouver à ma famille que je pouvais changer le monde.
Il ne lui adressa aucun signe, ne tressaillit pas, mais elle comprit la valeur de sa confession.
— Tu me conseilles de m'enrôler chez les mangemorts ?
L'idée lui paraissait folle, inconcevable, terrifiante, mais le nom de mangemort avait quelque chose de magique, d'inaccessible ; il ressemblait à une couverture qui permettait de devenir qui l'on voulait. C'était ce qu'elle avait pensé plus jeune, lorsqu'elle avait été fatiguée de porter des jolies robes, de devoir apprendre à rire et deviser avec élégance auprès des hommes, d'entendre sa mère dire qu'elle devait avant tout plaire en société ; maintenant elle comprenait la vie dangereuse et maudite que cela impliquait.
— Je n'ai pas dit ça. Tu peux faire ce que tu veux.
Le problème était là : elle ne savait plus ce qu'elle voulait, ni quel sens donner à sa vie. Une boule lui serra la gorge et elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Certains jours, elle avait l'impression que rien n'avait plus de sens autour d'elle, qu'elle ne faisait que tourner en rond dans la prison dans laquelle elle s'était enfermée. Ces jours-là, elle regrettait la sécurité du foyer familial, elle regrettait la compassion maternelle, la solidité paternelle ; ces jours-là étaient devenus plus courants, maintenant qu'Edern était fâché contre elle et qu'il était obnubilé par son deuil, maintenant qu'Isaac songeait à quitter leur charmante maison pour se fiancer avec Fanny Yaxley, maintenant que Macnair se faisait un plaisir de la harceler.
-Trouve-toi une bonne raison de vivre, Aidlinn. Et Macnair finira par lâcher l'affaire.
Ils retournèrent au sous-sol et trouvèrent Ettie et Kenneth en train de soutenir Andrew Wilkes, totalement ivre et titubant, qui sortait d'une salle annexe. Les beaux vêtements du jeune homme étaient froissés et défaits, ses yeux flous se posaient autour de lui sans voir quoi que ce fût.
— Il était en train de jouer aux cartes contre des gobelins. Il s'est fait dépouillé, constata tristement Kenneth.
Andrew marmonna quelque chose d'inintelligible, il avait le teint cireux et de lourds cernes violacés.
— On ferait mieux de le ramener chez lui, dit Aidlinn.
Une petite voix lui souffla que mettre Andrew en sécurité deviendrait bientôt une habitude si elle n'y prenait pas garde, que son ami partait à la dérive, mais elle la chassa aussitôt ; Andrew avait toujours été l'optimiste de la bande, une figure positive et rassurante, il s'était simplement laissé aller ce jour-là.
Elle laissa passer Kenneth et Mulciber, qui conduisirent Andrew à l'étage, suivis par Ettie. Son regard fut attiré par un prospectus coloré abandonné sur une table. Elle s'en saisit, songeuse, et remonta à la suite des autres. Mulciber se proposa pour reconduire Andrew chez lui et cela mit un terme à leur sortie.
— Quelle chance qu'on l'ait trouvé, murmura Ettie. Qui sait sur qui il aurait pu tomber autrement, dans cet état ?
Aidlinn hocha la tête sans trouver quoi que ce fût pour défendre son ami.
— Je ne savais pas qu'Andrew était du genre à se rendre malade, observa Kenneth d'un ton léger.
— C'est sûrement à cause de l'enterrement. Le frère d'Edern est décédé, ils étaient amis.
— J'en ai entendu parler, acquiesça Kenneth. Crise cardiaque, c'est ça ? Quelle malchance, pas vrai ?
Aidlinn ne sut pas si Kenneth était ironique – après tout, il n'était pas mangemort et à part eux, n'avait pas de lien avec la haute société sang-pur –, car il s'était mis à surveiller le ciel.
Il apparut que Kenneth s'était fait voler son balai – le dépôt dans lequel il l'avait déposé précédemment n'existait plus – et après de longues lamentations sur le prix que lui avait coûté l'engin, consentit à transplaner. Ettie hésita :
— Andrew n'était pas seul, tout à l'heure. Il y avait un homme avec lui. Mézélias Moon. Les autres ne l'ont pas vu.
— Mézélias ? Qu'est-ce qu'il faisait avec Andrew ?
— Toujours à fureter, j'imagine. Il paraît qu'il essaie de trouver des volontaires.
— Des volontaires pour quoi ?
Elle pinça les lèvres avec inquiétude :
— Pour abattre Selwyn.
Une étrange sensation de froid se répandit dans les membres d'Aidlinn. Abattre Selwyn. Les mots étaient brutaux, comme si Lothaire n'était qu'une bête folle.
— Je ne suis pas censée être au courant, marmonna Ettie. J'ai entendu Thomas en parler à Travers, l'autre soir. Je ne sais pas si Andrew projette de les aider, mais je te conseille de le surveiller. Je déteste Selwyn, mais comme je l'ai dit à Thomas, je ne pense pas que ce soit une bonne idée de faire confiance à Moon. On voit bien qu'il déteste les autres sang-pur.
Ettie lui adressa un signe de tête et disparut à son tour. Aidlinn ne s'était pas attendue à ce genre de nouvelle, elle se demanda ce qu'elle devait faire. Devait-elle prévenir Lothaire, comme il l'avait lui-même prévenue pour Evan Rosier ? Ou devait-elle garder le silence, pour éviter de se faire un ennemi ? Selwyn ne méritait-il pas son sort, après ce qu'il avait fait à Melyna ?
Jetant un nouveau regard au prospectus, elle prit la rue filant vers l'extérieur de la ville. Bientôt, elle se retrouva au milieu de vastes hangars de brique rouge désaffectés, gardés par de frêles clôtures de fer et entrecoupés de terrains vagues enherbés.
Elle finit par entendre la voix d'un speaker provenant de l'un des bâtiments. L'accès à l'entrepôt était régulé par un vigile de haute taille qui lui jeta un regard indifférent et une foule d'une quarantaine de personnes se pressait à l'intérieur. Certains criaient et gesticulaient en direction d'une estrade où se tenait un commissaire-priseur, la voix amplifiée à l'aide d'un sortilège de Sonorus, qui pointait d'un doigt excité un elfe de maison qui marchait de long en large à côté de lui.
— Le numéro 14 adjugé-vendu à la petite dame du fond ! Une excellente affaire madame, je vous le garantis.
C'était une vente aux enchères d'elfes de maison ; Aidlinn en avait parfois entendu parler sans jamais en voir une, car ses parents lui avaient toujours répété qu'un elfe de maison fidèle était un elfe qui naissait dans sa famille de sorciers. Dans le cas contraire, il fallait de très bons enchanteurs pour lier les elfes à leurs nouveaux propriétaires.
Elle ne savait pas exactement pourquoi elle était venue. Elle regarda les numéros défiler ; la plupart était de jeunes elfes dont on n'avait plus besoin, mais il y avait aussi quelques vieilles créatures dont les propriétaires voulaient se débarrasser. Aidlinn vit deux sorciers se taper la main devant elle, après avoir acquis un vieil elfe pour un gallion.
— C'est pour mon Noir des Hébrides.
— Tu m'étonnes, mais il risque de le trouver un peu filandreux.
Aidlinn détourna les yeux, choquée. Elle n'avait jamais réellement songé à ce qui arrivait aux elfes de maison qui tombaient entre de mauvaises mains ; s'il arrivait à Gordon de s'énerver contre ses elfes, il ne lui serait jamais venu à l'idée de les jeter en pâture à un dragon affamé. Elle se rendait compte désormais que la vie de ces pauvres serviteurs relevait principalement d'une question de chance, et elle en fut attristée pour eux.
Le commissaire-priseur annonça le numéro 27 et un elfe vieux et maigre se présenta sur l'estrade, sous les éclats de rire. Il portait un pagne miteux, boitait légèrement et était couvert de cicatrices.
— Mesdames, mesdemoiselles et messieurs, le numéro 27. Il a peut-être l'air faible, mais détrompez-vous, il est plus robuste qu'il en a l'air. Il sera parfait pour les petits travaux de jardinage, mesdames. Le numéro 27 !
Il y eut quelques rires, car les gens doutaient visiblement que l'elfe pût encore servir à quelque chose. Aidlinn vit l'homme de tout à l'heure enchérir sur le numéro 27, ricanant avec son compère et sans réfléchir elle leva la main à son tour.
— Nous avons une autre enchère ! Deux gallions, mesdames et messieurs, qui dit mieux ? Qui dit mieux que deux gallions ?
L'homme au dragon lui jeta un regard étonné :
— Vous ne pourrez rien en tirer. Celui-là n'est bon qu'à finir en pâté.
Elle haussa les épaules et surenchérit lorsqu'il leva de nouveau la main. Finalement l'homme se retira en marmonnant qu'elle était folle et elle obtint l'elfe pour cinq gallions. Lorsqu'elle alla le récupérer après avoir signé les papiers nécessaires, il lui parut tout petit et misérable quand il leva ses yeux vitreux vers elle.
— Comment il s'appelle ? demanda-t-elle à l'employé qui prenait son argent.
L'homme haussa les épaules :
— Vous pouvez bien l'appeler comme il vous plaira. Si vous souhaitez les services d'un enchanteur, nous pouvons vous proposer ceux de Mr Hood, là-bas.
Elle se dirigea suivi de l'elfe. Mr Hood fut assez expéditif ; il lui demanda quelques informations personnelles, puis il tourna en psalmodiant autour de l'elfe qui demeurait silencieux. Des liens argentés apparurent aux poignets de l'elfe et d'Aidlinn et pendant quelques secondes, elle sentit une vive brûlure, puis les liens disparurent.
— Voilà, c'est terminé, dit l'homme. C'est du solide, je vous le garantis. Ça fera quatre gallions.
Aidlinn sortit avec l'elfe à ses côtés. Une fois seule, elle s'agenouilla devant lui :
— Comment tu t'appelles ?
L'elfe secoua la tête, refusant de parler.
— Parle, c'est un ordre.
Il prit sa gorge entre ses mains, impuissants, puis ouvrit la bouche ; il avait la langue coupée. Aidlinn se redressa, mal à l'aise.
— Excuse-moi, je ne savais pas.
L'elfe prit un bâton et dessina trois lettres dans le gravier : Irk.
— Alors tu t'appelles Irk ? Très bien, ce sera Irk. Irk, je m'appelle Aidlinn Rowle et à présent, ce sera moi et mon frère Isaac que tu devras servir, tu comprends ? Il n'y aura pas grand-chose à faire, ne t'en fais pas. Nous n'avons plus eu d'elfe depuis plusieurs années. Est-ce que cela te convient ?
Elle eut un peu honte de penser que ce pauvre elfe devrait gagner son pain, mais elle ne l'avait pas sauvé pour qu'il restât assis à paresser. Elle espérait qu'avec un peu de repos et une nourriture adaptée, il reprendrait des forces. L'elfe s'inclina.
— Dans ce cas, nous sommes d'accord.
Elle lui tendit la main et Irk y glissa les siens, froids et secs. Elle transplana dans Bury Lane et lui montra les habitations impeccables.
— C'est la maison des Shafiq, nos propriétaires, mais tu n'auras pas à y aller. Ils ont plusieurs elfes aussi. Le reste des maisons est vide, sauf celle au numéro 1, qui est occupée par le gardien. La nôtre est au numéro 7. Ce n'est pas très grand, mais je pense que tu t'y plairas.
Elle avait le cœur qui s'allégeait à mesure qu'elle parlait à Irk, excitée qu'elle était d'avoir un nouveau compagnon. Ils marchèrent jusqu'à la maison, Aidlinn jetant quelques regards en coin pour surveiller la réaction de l'elfe ; il semblait apprécier la vue de la rue idyllique, mais sans plus. Sur le perron, elle trouva une cage à oiseaux vide, à laquelle était attachée un petit billet portant son nom, qu'elle déplia sous le regard attentif de l'elfe de maison.
Pour que tu ne m'oublies pas.
W.M.
Mais quand elle inspecta la cage de plus près, elle découvrit le cadavre jaune d'un canari à l'intérieur.
