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Chapitre 76
Votre influence en mes desseins est si profonde
Que je tiens pour mort tout le reste du monde.
Sonnet CXII, Shakespeare
Je ne pourrai pas toujours être là pour toi.
La phrase d'Evan avait tourné en boucle dans l'esprit d'Aidlinn, cette nuit-là, quand elle avait finalement retrouvé la quiétude de sa chambre de Bury Lane après l'effervescence opulente de L'Impulsion, mais aussi toutes les nuits suivantes. Qu'avait-il voulu dire ? Signifiait-il par là qu'il ne voudrait ensuite plus rien avoir à faire avec elle ? Qu'il souhaitait limiter leurs rapports ? Elle avait eu l'affreuse impression qu'il faisait référence à leurs adieux prochains.
Elle attendit sa venue avec impatience et anxiété, l'étrange nuit qu'ils avaient passée ensemble gravée dans sa mémoire, le contact de sa main chaude et rassurante encore vivace sur sa peau. Evan lui avait promis qu'il l'aiderait ; elle s'accrochait à sa promesse avec l'énergie du désespoir, chaque seconde s'écoulait dans une attente fébrile de délivrance.
Le mardi matin de la semaine suivante, Macnair se présenta à la porte du bureau d'Aidlinn comme un oiseau de mauvais augure, tout vêtu de noir et un ignoble rictus accroché aux lèvres. La première pensée de la jeune fille fut qu'il avait dû suivre les allées et venues de Sloane depuis quelques temps s'il choisissait précisément le jour où elle n'était pas là pour s'introduire ici. Il avait des fleurs à la main, qu'il lui tendit tout en singeant une courbette, ce qui eut pour effet d'horrifier la jeune fille. Les fleurs dégageaient une odeur entêtante, capiteuse, qui n'avait rien de naturel.
— Je voulais savoir si tu avais réfléchi à ma proposition ?
C'était le moment qu'elle avait redouté. Aidlinn avait la bouche sèche et son esprit s'était vidé de toute pensée cohérente. Elle ne savait pas comment s'extraire de cette situation et hésitait à provoquer sa colère par un refus frontal, car elle se souvenait très bien ce qui était arrivé au pauvre Angus la dernière fois. Elle en était à considérer le repli stratégique du côté du Bureau des aurors lorsque Rosier apparut. Il surgit du corridor, grand et noble, bien plus éclatant que la noirceur de charbon de Macnair ; son aura illumina entièrement la pièce, chassa les démons tapis dans les recoins les plus sombres.
— Macnair, je ne m'attendais pas à te trouver ici, le salua tranquillement Rosier.
L'intéressé ne put cacher sa stupeur.
— Tu t'attendais à me trouver quelque part ?
— Non, j'étais venu pour Aidlinn.
Il avait lui aussi amené des fleurs, roses et blanches, qui dégageaient un parfum bien plus doux que les fleurs écarlates de Macnair. Aidlinn les sentit avec ravissement et le pétillement de ses yeux n'échappa pas à Walden, qui se renfrogna.
— On peut savoir ce que ça signifie, Rosier ? Je croyais que tu ne voulais rien avoir à faire avec les filles et voilà que tu offres des fleurs à la même personne que moi.
Macnair semblait davantage courroucé que réellement en colère, apparemment trop surpris pour s'attarder sur l'offense.
— Aidlinn et moi sommes sur une affaire, Macnair. Je ne veux plus te voir ici. Si tu n'es pas d'accord, va te plaindre au Maître.
— Qu'est-ce que ça peut faire ? Je peux très bien…
La voix cassante et inflexible de Rosier l'interrompit.
— Non, tu ne peux pas.
Ils s'affrontèrent du regard quelques secondes puis Macnair parut se rendre compte qu'ils étaient au ministère et il recula, la mâchoire serrée, telle une bête acculée qui renonce à mordre.
— Très bien, je m'en vais, si c'est ce que le Maître désire. Je te souhaite bien du plaisir avec cette potiche.
Il jeta un dernier regard venimeux à Aidlinn, qui avait échappé un hoquet d'indignation en réponse à l'insulte du mangemort, et quitta les lieux à grands pas. Toutefois, l'irrespect de Macnair était bien un moindre mal en contrepartie de son renoncement et du soutien de Rosier ; Aidlinn se sentait plus libérée que jamais, le soleil factice qui brillait derrière les fenêtres lui semblait parfaitement plausible. Elle ne parvenait pas à assimiler ce retournement de situation. Comme dans un rêve, Rosier avait chassé la tempête.
— Merci, fit-elle seulement.
Elle s'empressa de jeter les roses de Macnair à la poubelle, comme si ce geste la débarrasserait de tous les affreux souvenirs dont il était responsable.
— Tu savais qu'il viendrait ? reprit-elle, ne croyant pas à sa chance.
— Il s'en était vanté l'autre soir.
Le silence entre eux retomba délicatement, à la manière des flocons de neige.
— Il reviendra, tu sais, observa Evan. Il viendra directement chez toi, mais nous l'attendrons.
L'emploi du « nous » fit tellement plaisir à Aidlinn qu'elle se retint avec difficulté de sourire. Elle souffla pour relâcher la tension qui s'était accumulée en elle à la venue de Macnair. Elle s'était répétée chaque jour la promesse de Rosier de l'aider, avait compté dessus autant qu'un marin guette le phare perçant les ténèbres pour rentrer au port, mais elle n'arrivait pas à réaliser qu'il était réellement venu, qu'il ne l'avait pas laissée seule.
Evan resta un moment dans son bureau, examinant les lieux d'un regard vaguement intéressé, les mains dans les poches.
— Je n'aurais jamais cru que tu choisirais ce genre de formation, lui dit-il pensivement.
Elle eut un temps d'hésitation avant d'admettre :
— J'avais trouvé ça rassurant, surtout après…
— Après la révélation de ton père, compléta-t-il.
— J'allais dire : après Poudlard, mais cela marche aussi.
Elle eut un pincement au cœur et lui jeta un regard blessé :
— Isaac t'avait mis au courant. Tu savais et tu ne m'as rien dit.
Evan passa une main dans ses cheveux et se déroba.
— C'était une affaire de famille, Aidlinn, ce n'était pas à moi de t'en parler.
Il avait raison, mais elle sentait encore au creux de sa poitrine la déception qu'elle avait ressentie en apprenant qu'Evan avait su avant elle ce qui avait poussé Isaac à partir, qu'il l'avait aidée à chercher des indices sur sa mère alors qu'il savait pertinemment qui l'avait tuée.
— Si l'on doit travailler ensemble, je veux pouvoir te faire confiance, s'obstina-t-elle.
— Tu sais que tu le peux déjà, dit-il doucement.
Ses yeux brillaient d'une délicatesse destinée à elle seule.
— Je veux ta promesse.
Il eut une seconde d'hésitation, son front se plissa de souci.
— Qu'est-ce que tu veux que je te promette exactement ?
— Je veux que tu me promettes de ne plus me mentir.
— Je ne peux pas te promettre ça. Il y a des secrets qui doivent le rester.
— Mais alors comment est-ce que je peux te faire confiance ? Tu pourrais te jouer de moi encore une fois, ou pire.
Il saisit la main d'Aidlinn et recourba ses doigts contre sa propre paume, vibrante de force et de vie.
— Est-ce que ça avait été si désagréable ?
Elle ne répondit pas et il reprit plus fort :
— Je serai honnête avec toi, autant que je pourrai l'être, et je ne me jouerai jamais de toi, voilà ma promesse.
Ses iris flambaient à la façon des feux-follets. Les doigts d'Aidlinn étaient toujours pressés contre la main d'Evan, elle ne pouvait détacher son regard du sien et son cœur, en palpitant, répandait une agréable sensation de chaleur dans tout son corps. Elle se sentait si légère qu'elle aurait cru s'envoler.
Il rompit l'enchantement en s'écartant légèrement et eut un sourire :
— Je dois y aller, mais je te dis à très bientôt.
— À très bientôt ?
— Je te le ferai savoir.
oOo
"Très bientôt" arriva finalement le surlendemain. Aidlinn venait de finir son travail de la matinée et rangeait ses papiers. Sloane Vaughn faisait de même, dans le bureau en face du sien ; elle était de très mauvaise humeur parce que le dossier d'examen de la chaîne de bijouteries Majesty, le projet que Rosier lui avait confié, s'avérait bien plus compliqué que prévu et qu'elle le soupçonnait d'avoir sciemment omis ce détail lorsqu'ils s'étaient mis d'accord.
— Tu veux aller déjeuner avec Henry et moi ? proposa-t-elle aimablement. Je vais être folle si je continue à être entourée de toute cette paperasse.
Aidlinn s'apprêtait à répondre par l'affirmative – Henry était un quarantenaire affable dont la présence sensible avait un effet réconfortant –, quand une missive de papier entra par la porte entrouverte et voleta jusqu'à son bureau. C'était une missive semblable aux dizaines d'autres qu'elle recevait quotidiennement, une de ces missives qui se mêlaient aux hiboux dans les couloirs, rendant parfois la circulation dans le ministère un peu chaotique.
J'ai réservé une table dans un endroit charmant pour midi. Ce sera notre petit secret ?
Rendez-vous au Chaudron Baveur.
Evan n'avait pas signé, mais elle avait reconnu son écriture étrangement penchée et malgré tout élégante, comme s'il avait commencé à disposer le papier sous sa main de manière hâtive, puis s'était ravisé pour rédiger son message proprement. Elle ne put retenir un sourire, il ne doutait vraiment de rien.
— Alors ? insista Sloane.
— Non, merci, je… J'ai déjà rendez-vous avec quelqu'un, on se retrouve tout à l'heure.
Elle décida d'emprunter une des cheminées du grand atrium pour se rendre au Chaudron Baveur, bien qu'elle n'appréciât guère ce moyen de transport. Que lui importait un peu de poussière sur ses vêtements ? Elle allait retrouver Evan.
Elle était si heureuse qu'elle manqua de ne pas reconnaître la jeune fille qu'elle croisa dans l'atrium. C'était Sylvia Prewett, vêtue d'un tailleur gris qui lui donnait cinq ans de plus. Aidlinn tressaillit avec l'impression de croiser un fantôme, elle ne lui avait jamais reparlé depuis la fin de Poudlard.
— Sylvia ? ne put-elle s'empêcher de l'appeler. Qu'est-ce que tu fais ici ?
L'intéressée renonça à l'éviter pour lui faire face en croisant les bras.
— J'ai obtenu un poste au Bureau de désinformation il y a quelques semaines.
Elle ne parut pas s'émouvoir des félicitations chaleureuses d'Aidlinn, son regard absent semblait lui passer au travers. Elles se quittèrent sur une vague promesse de déjeuner qui n'était pas destinée à aboutir et Aidlinn aurait sûrement été hantée par cette rencontre fortuite toute la journée si elle ne s'était pas précipitée dans une cheminée pour retrouver Rosier.
Il l'attendait au comptoir, près du barman, qui tentait vainement d'entamer une discussion. Lorsqu'elle apparut au milieu des flammes vertes, il se retourna et leurs regards s'accrochèrent malgré la distance qui les séparait. Aidlinn se mordit l'intérieur des joues pour ne pas avoir l'air trop réjouie, elle savait bien qu'il trouverait embarrassant un excès d'enthousiasme de sa part.
— Tu as de la suie sur la joue, lui dit Evan en guise de salutation.
Il l'entraîna sur le Chemin de Traverse, se faufilant au milieu des passants. La rue était animée, remplie de visiteurs oisifs et de travailleurs échappés des bureaux, car midi était l'heure qui repoussait les démons ; les gens s'étaient persuadés qu'il n'y aurait jamais d'attaque par une belle journée ensoleillée de début de printemps. En cet instant, en compagnie d'Evan qui lui ouvrait calmement la voie, Aidlinn partageait leur sentiment ; il lui semblait que leur monde ne s'éteindrait jamais.
Ils empruntèrent plusieurs rues secondaires, passant sans s'attarder dans l'Allée des Embrumes, et s'arrêtèrent devant un établissement d'apparence délabrée, dont l'enseigne défraîchie indiquait : Le Bord des Rêves. Le nom était si bien choisi qu'elle se demanda si Evan l'avait fait exprès – elle commençait à le connaître assez pour savoir qu'il laissait très peu de choses au hasard.
L'intérieur avait en effet un aspect indubitablement éthéré. Un serveur surgit du hall poussiéreux plongé dans la pénombre et leur ouvrit un dédale de portes jusqu'à leur salle. La pièce ne comportait qu'une table pour deux personnes ; le sol, le plafond et les murs avaient laissé place à un horizon fait de montagnes plongées dans la brume, aux pieds baignés dans un lac parsemé de roseaux, dont l'étendue disparaissait elle aussi dans les nappes de brouillard blanches.
— En fait, je voulais te montrer notre futur lieu de rencontre, lui expliqua Evan alors qu'ils prenaient place de part et d'autre de la table. Si Sloane Vaughn apprenait que nous nous retrouvons régulièrement, ce serait assez fâcheux.
Aidlinn tourna la tête vers un des murs magiques et pendant un instant, elle eut l'impression d'être au beau milieu du lac, au pied des montagnes et non plus dans un restaurant secret au cœur de Londres. C'était déroutant, délicieusement magique.
— Elle ne risque pas de venir ici ?
Evan eut un sourire, désigna d'une main la salle où ils se trouvaient :
— Elle ne pourrait pas nous retrouver ici, même si elle s'engouffrait juste après nous. Chaque table est située dans une pièce aux illusions différentes et sans aide, il est très difficile de s'y retrouver, c'est un vrai labyrinthe.
Aidlinn comprenait ce qu'il voulait dire. Depuis que le serveur avait disparu en fermant la porte, cette dernière s'était évaporée et elle ne savait plus exactement où était censée se trouver la sortie.
— C'est incroyable, souffla-t-elle. Je n'avais jamais entendu parler d'un tel endroit.
Elle crut sentir une légère brise sur son visage. Evan hocha distraitement la tête.
— Je suis allé dans toutes leurs salles, mais celle-ci est ma préférée. Elle a une quiétude particulière.
Aidlinn acquiesça, car elle sentait elle-même la douceur irréelle qui se dégageait du paysage. Il lui semblait avoir voyagé très loin et se trouver avec Evan dans une contrée sauvage, par une belle matinée froide. C'était presque aussi féérique que si cela avait réellement été le cas.
— Alors pour Sloane, qu'attends-tu de moi ? finit par demander Aidlinn quand ils eurent commandé.
— Je veux que tu surveilles ses déplacements, que tu la suives lorsqu'elle évolue dans l'enceinte du ministère et que tu me fasses tes rapports.
— Mes rapports ?
— Tout ce que tu trouveras, je veux que tu le notes le soir, quand tu rentres chez toi, et que tu me le donnes en mains propres lors de nos rendez-vous. Pas de lettres, ce n'est plus un moyen de communication sûr.
Elle remarqua une certaine raideur dans la posture de Rosier et elle-même tressaillit ; l'évocation d'une correspondance épistolaire ravivait de douloureux souvenirs entre eux.
— Qu'est-ce que je suis supposée trouver exactement ?
— Des relations, des échanges, des accords inattendus… Nous avons de bonnes raisons de penser que Sloane utilise son travail pour surveiller Dorélius Lestrange et Abraxas Malefoy quand ceux-ci viennent exercer leurs fonctions au Magenmagot – d'ailleurs je suis sûr qu'elle tentait aussi de s'immiscer dans les affaires de mon père. Je veux que tu dresses la liste de toutes les personnes avec qui elle peut être en contact, à quelle fréquence elle rencontre chacun d'entre eux et en quelles circonstances. Tu penses pouvoir faire ça ?
Il la mesurait du regard avec une certaine confiance. Ce n'était pas une question, il avait foi en elle et elle tâcherait de s'en montrer digne. Si ce devait être la dernière chose qu'ils devaient faire ensemble, elle s'assurerait que jamais il ne trouverait de meilleur partenaire.
— Je le ferai.
oOo
Un soir de la même semaine, elle trouva Avery, qui l'attendait assis sous le porche, les manches de sa chemise retroussées pour offrir ses bras nus à la caresse du soleil. Des émotions contradictoires se levèrent en Aidlinn. Elle fut heureuse, car il lui semblait que ça faisait une éternité qu'ils n'avaient pas parlé ; elle fut saisie de remords, car, après deux hiboux de sa part restés sans réponse, elle avait renoncé à prendre de ses nouvelles ; elle eut honte, car avec le retour lumineux d'Evan, elle l'avait partiellement oublié.
— Tu rentres tard, observa-t-il.
— J'avais du travail, répondit Aidlinn.
Il laissa échapper une espèce de ricanement ironique.
— Du travail pour le Seigneur des Ténèbres, à ce que j'ai entendu.
Ses yeux bleus et sans émotions envahirent subitement toute la vision d'Aidlinn ; elle gela sous le choc.
— Tu participes à une mission pour le Seigneur des Ténèbres, alors qu'est-ce que tu croyais ? siffla Avery avec exaspération en constatant sa surprise. Ça n'allait pas rester secret pour toujours.
Il avait un ton légèrement accusateur dont elle ne saisissait pas l'origine. Edern n'aurait-il pas dû être fière d'elle ? N'avait-il pas désiré son implication dans la Cause ?
— Tu veux rentrer boire quelque chose ? proposa Aidlinn. Mon frère n'est pas là, il est…
Elle s'interrompit, car elle n'aurait pu dire où Isaac se trouvait. Il s'était montré sombre et distant les deux jours précédents, puis avait déclaré qu'il s'absentait pour affaires – c'était ce qu'il disait toujours, bien que cela pût concerner des genres d'affaires très différents – avec, dans la voix, un voile de reproche qui lui était clairement destiné.
— Il doit être en Russie à l'heure qu'il est, confirma Avery.
Aidlinn aurait voulu qu'Edern développât ses propos, mais il n'en fit rien et, légèrement intimidée face à sa présence acérée, elle n'osa pas l'interroger. Elle lui présenta Irk, qui eut l'air assez dubitatif face à l'attitude confiante d'Aidlinn envers ce nouveau venu fier et insolent.
— Je l'ai trouvé à Wolford, quand j'y suis allée avec Mulciber, Ettie et Kenneth. On t'avait proposé de venir, d'ailleurs.
Elle rougit un peu de son indélicatesse, mais il fit comme s'il n'avait pas entendu sa dernière phrase.
— Tu as bien aimé, alors ? Depuis le temps qu'on parlait de t'emmener là-bas.
— C'était original.
Elle se rendit compte que la découverte de Wolford aurait eu un côté sensationnel si Avery avait été là pour les guider.
Ils prirent le thé alors qu'il était assez tard pour songer au souper. C'était étrange pour Aidlinn de se retrouver de nouveau seule avec Edern ; il y avait quelque chose de singulièrement différent chez lui, bien qu'il apparût fidèle à lui-même. C'était comme si la mort de Jared avait arraché une petite partie de ce qu'il avait été et que les semaines suivantes s'étaient chargées de combler ce vide par une noirceur immobile, parce qu'elles n'avaient rien trouvé d'autre. De partenaire espiègle et chahuteur, il s'était transformé en invité intimidant et sérieux – elle était incapable de savoir si ce comportement était devenu sa nouvelle norme ou s'il lui en voulait d'une manière ou d'une autre, mais ses piques fringantes lui manquaient et elle frissonnait à ses remarques cyniques et ses œillades détachées.
L'ambiance fragile et nébuleuse dans laquelle ils évoluaient tous les deux vola en éclats lorsqu'Aidlinn lui proposa avec espoir de rester pour le repas. Avery mit fin à leur trêve hasardeuse et la rancune qu'il semblait éprouver contre le monde extérieur se raviva, explosa :
— Non, je ne voudrais pas t'imposer ma présence plus que nécessaire.
C'était un tour perfide qu'il lui jouait, mais Aidlinn tomba dans le piège et, comme à chaque fois, présenta de bon cœur une joue pour recevoir la gifle :
— Ça m'aurait fait plaisir que tu restes.
Il lui adressa un sourire désabusé, qui disait : "En es-tu sûre ? Moi, je ne crois pas." Et elle devait admettre que c'était sa faute s'il ne la croyait pas.
— J'étais venu pour discuter, reprit-il un peu plus gentiment sans pousser son avantage. Je m'étais dit qu'il fallait qu'on parle de quelque chose.
Son visage s'était entièrement assombri, un gouffre s'était ouvert quelque part en lui et avait laissé échapper toute la douleur et la colère qu'il contenait.
— Tu te rappelles de Caradoc Dearborn, j'imagine. L'homme que tu m'avais défendu d'aller chercher.
Son ton dégoulinait de blâme et elle anticipait avec anxiété le moment où il lui annoncerait qu'elle avait commis une terrible bêtise.
— Il se trouve que j'ai appris l'autre jour que cet homme faisait partie des aurors apparus pendant l'assaut pour libérer Manfred. C'est le responsable de la mort de Jared. C'est lui qui l'a tué.
Il braqua son regard haineux sur elle ; elle se demanda si la soirée n'avait été qu'une odieuse mascarade durant laquelle il avait fait progressivement bouillir tout son ressentiment à son encontre pour le lui jeter, brûlant, à la figure. Ébouillantée – ce fut exactement comme elle se retrouva à cet instant.
— Tu peux comprendre quel choc ça a été pour moi.
Un lent sourire inhumain brouilla ses traits et il serra le poing sans la regarder.
— Mon frère est mort parce que tu as voulu épargner ce salopard. Parce que je t'ai écouté.
Il n'aurait pu présenter la chose plus cruellement pour Aidlinn et l'avait sûrement fait sciemment – ce sont toujours les personnes qui nous connaissent le mieux qui savent où planter le poignard. Le couperet de la culpabilité s'abattit sur elle, les larmes troublèrent sa vision sous l'effet de la vengeance déloyale que lui infligeait Avery.
— Edern, s'il te plaît. Je suis tellement désolée. Si j'avais su – Merlin, je m'en veux affreusement ! Je ne savais pas, je n'aurais jamais pu savoir…
Il n'était venu que pour l'entendre se repentir, regretter, supplier. Il la toisa avec une froideur féroce. Dieu qu'il devait la haïr ! Et elle se haïssait ! Et elle haïssait sa mère et son fantôme, qui la poussait une fois de plus à blesser les vivants. Elle aurait voulu revenir au bal où elle l'avait prié de laisser Caradoc, et le prier de le tuer, sauver Jared, tout recommencer.
— Arrête, ça ne sert à rien de pleurnicher avec moi. Va faire ça avec Evan si ça t'amuse. Je suis venu pour te dire que je vais le tuer. J'aurais dû le faire bien avant. Il peut se cacher où il veut, je le traquerai, je le retrouverai et je le tuerai. Et je me fiche de ton avis sur la question, tu entends ?
Elle hocha la tête, misérable sous le poids de son courroux, attendant qu'il lui donnât le coup de grâce.
— Maintenant nous savons tous les deux que c'est aussi ta faute si mon frère est mort.
oOo
Avery abandonna Aidlinn dans un état confus et désespéré dans lequel elle erra tout le week-end dans la maison vide de Bury Lane. Irk la poursuivait avec toute sa bonne foi, armé d'infusions calmantes et de chocolat ; il ouvrait les fenêtres et allumait la radio, faisait des efforts surelfiques pour cuisiner des plats un peu plus sophistiqués et attiser l'appétit de sa maîtresse. Hélas rien n'y faisait, Aidlinn se tourmentait en se répétant qu'Edern la détesterait pour toujours, qu'elle ne pourrait jamais se racheter pour l'avoir privé ainsi de son frère et cela lui causait une détresse sourde que rien ne semblait vouloir apaiser. Lorsqu'il rentra de son expédition, Isaac la trouva au milieu d'une de ses nombreuses rechutes de la journée, pâle comme la mort, les yeux humides et coupables. L'expression hostile qu'il avait prévu d'afficher pour lui signifier qu'il lui en voulait atrocement s'effaça pour laisser place à de l'inquiétude tandis qu'il déposait ses affaires et venait à son chevet.
— Qu'est-ce qui ne va pas ? Il s'est passé quelque chose ?
Aidlinn lui raconta la visite d'Avery d'un ton morne et la manière dont elle l'avait poussé à ne pas prendre de mesures contre lui, à l'époque – bien qu'elle dût modifier légèrement la date pour éviter de parler avec lui de ce dont ils n'avaient jamais parlé. Isaac ne lui reprocha pas d'avoir parlé de Dearborn à Avery, il fronça les sourcils et la prit dans ses bras. Un moment, tous les soucis de sa sœur s'envolèrent. Depuis combien de temps ne l'avait-il pas pris dans ses bras de la sorte ? Que c'était bon, soudain, d'avoir une protection aimante contre l'extérieur. Que c'était bon d'avoir un frère.
— Mais Aidlinn, je t'interdis de croire un traître mot de ce qu'il a osé te lancer à la figure ! Qui pourrait te blâmer d'être l'âme la plus compatissante de notre petit groupe de décérébrés ? Tu ne vas quand même pas t'en vouloir d'avoir essayé de pardonner à un homme ? Edern est malade et il cherche des coupables où il n'y en a pas. Ce n'est pas ta faute, tu m'entends ? C'était il y a des années, Aidlinn, des années. Comment aurais-tu pu prévoir tout ça ? C'est un affreux coup du destin, mais ce n'est certainement pas ta faute. Ce n'est pas ta faute. Et si ça l'était, je serais aussi fautif que toi, parce que moi aussi, je l'ai laissé libre, je n'ai donné son nom à personne d'autre que toi et Evan.
Il y a toujours quelque chose d'émouvant et de cathartique quand on nous assure que rien de ce qui se passe d'horrible n'est de notre faute et même si c'est vrai, il est très facile de se mettre à pleurer en pensant à toutes les choses dont on est quand même responsable ; ce fut exactement ce qui arriva à Aidlinn, elle se mit à sangloter dans les bras de son frère et elle n'aurait su dire la raison exacte, c'était simplement délicieusement réparateur de pouvoir pleurer ainsi dans l'étreinte de la personne en qui elle avait le plus confiance au monde, même si parfois, elle l'oubliait.
Ils restèrent côte à côte sur le sofa jusqu'à être totalement apaisés. Aidlinn puisait du réconfort dans Isaac et, au-delà de ses mots, à travers leur ressemblance ; quand elle le regardait, elle pouvait retrouver un peu d'elle-même dans ses yeux gris, la forme de son visage, la courbe discrète de son nez et c'était comme contempler son propre foyer.
— J'étais en colère contre toi, cette semaine, tu sais, finit par avouer Isaac.
Elle hocha la tête et le laissa poursuivre.
— Tu ne m'avais pas dit que tu allais aider Evan. J'aurais voulu que tu m'en parles, au lieu de l'apprendre pendant une réunion du Seigneur des Ténèbres. Merlin, Aidlinn, je suis ton frère ! Je sais que je ne suis pas parfait, mais je mérite de savoir ce genre de choses, non ?
Aidlinn baissa les yeux.
— Je sais, je suis désolée. Je ne savais pas comment en parler ou…
— Je ne suis pas toujours là, je le sais. J'ai l'impression de faire un terrible grand-frère. Il y a mon travail au ministère, cette fichue guerre qui n'en finit pas, Andrew qui est en train de se transformer en un pauvre alcoolique dans l'indifférence générale, Fanny qui devient complètement hystérique dès que je m'absente… Mais je veux être là pour toi aussi. Je veux être la première personne sur qui tu peux compter. Dis-moi ce que j'ai fait pour que tu m'écartes ainsi de ta vie, Aidlinn, dis-le moi.
— Tu n'as rien fait, souffla Aidlinn. Tu es mon frère et tu feras toujours partie de ma vie.
Mais elle pensait qu'il avait raison et qu'elle lui en voulait, parce qu'il avait fait voler en éclats leur famille en déterrant leurs secrets ; parce qu'il l'avait forcée à choisir entre lui et leur père et que désormais, en plus de ne plus avoir de mère, elle n'avait plus qu'une moitié de père ; parce qu'il rentrait trop tard le soir et qu'il la laissait avec leurs démons.
— Alors arrête de m'exclure de ta vie, s'il te plaît.
— C'est promis.
Elle se rendait compte à quel point c'était puéril de sa part de rejeter ton frère et de chercher du réconfort ailleurs – chez Edern, Evan, Ettie ou Mulciber. Son frère n'était pas responsable de la trahison de leur mère, du crime de leur père ou de ce monde qui les malmenait avec tant de cruauté. C'était à elle-même qu'elle faisait du mal en refusant de s'appuyer sur lui.
— Est-ce qu'il y a quelque chose entre toi et Evan ? demanda abruptement Isaac. Je n'y avais jamais prêté trop d'attention à Poudlard. Tout le monde a toujours tendance à regarder Evan d'une certaine manière, alors je me disais que c'était seulement de l'admiration, comme Mulciber. Mais maintenant j'apprends que vous vous êtes mis d'accord sans moi et ça ne lui ressemble pas de ne pas m'en parler, tu sais. Je veux l'apprendre par toi si c'est le cas, pas par lui.
Aidlinn ne s'était pas attendue à cette question. La mention d'Evan sema la confusion dans ses pensées, occulta en une seconde les restes amers de la visite d'Avery. Que pouvait-elle répondre à une interrogation aussi directe ? Parce qu'elle avait beau le vouloir de toutes ses forces, elle n'était toujours pas sûre qu'il existait réellement quelque chose entre Evan et elle.
— Honnêtement, je ne sais pas.
Isaac parut comprendre ce qu'elle entendait par là – Evan avait une incroyable et agaçante aptitude à maintenir ses desseins sous un voile d'incertitude.
— Je sais ce qui peut être attirant chez lui, Aidlinn, alors je ne te dirai pas ce que tu dois faire, soupira-t-il. Je n'aurai pas l'audace de te proposer quelqu'un d'autre, parce qu'actuellement je n'ai aucune idée de qui pourrait être assez bien pour ma petite sœur si ce n'est mon meilleur ami, mais fais attention à toi. Evan a beau être Evan, ce n'est pas le sauveur que tout le monde voit.
Et elle comprenait très bien ce qu'il évoquait en la mettant en garde. Ce qu'Isaac ne savait pas, c'était qu'elle pensait déjà avoir vu le pire chez Evan et qu'elle s'était approchée de son cœur aussi près qu'il aurait été humainement possible de le faire, non pas en lui étant agréable, mais en lui offrant inconditionnellement le sien et avec cela, la liberté d'en faire ce qu'il voudrait. Un tel cadeau l'avait certes laissé indifférent, mais elle n'avait plus peur – non, elle n'avait plus peur – parce qu'il avait tenu son cœur palpitant dans sa main et que, malgré toute la peine qu'il avait pu lui faire, il n'avait jamais voulu le broyer.
Seulement deux chapitres cette fois, mais ils sont plus longs !
Désolée pour le retard conséquent, le chapitre sur Andrew m'a donné tellement de fil à retordre...
Merci énormément feufollet, Baccarat V, MarlyMcKinnon, Zod'a, Worz, RhumFramboise, jane9699, FelicityCarrow, LeleMichaelson et lune patronus pour vos généreuses reviews et j'espère que la suite vous plaira. On se retrouve bientôt (dans 2 ou 3 semaines) pour de la romance, des investigations et d'autres choses moins joyeuses. :)
