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Chapitre 78
J'ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j'ai vu désormais le monde à ta façon
J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme au passant qui chante on reprend sa chanson
J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson
Louis Aragon, Que serai-je sans toi
Après cette journée à Bloomway, Aidlinn espérait que ses rapports avec Evan ne seraient plus jamais les mêmes ; son souhait fut exaucé, ils ne furent plus jamais des étrangers l'un pour l'autre. Rosier ne la repoussait plus si elle amorçait une timide marque d'affection à son encontre, bien qu'il ne les encourageât que rarement ; il se contentait de l'observer s'approcher et semblait quelquefois y être sensible, ou même y puiser un peu de réconfort ; le reste du temps, il semblait en proie à de sombres pensées. Lorsque Aidlinn osait poser une main sur son bras pour le tirer du gouffre, il lui jetait un regard pensif et profond qui lui offrait un accès direct à son âme ; dans les tréfonds de ses prunelles, elle découvrait les tourments d'un coeur mort, glacé, et elle vacillait à chaque contact. Si Evan semblait régulièrement sous le joug d'une humeur noire et lui laissait désormais la pleine vue sur des souffrances qu'elle ne comprenait pas, il avait aussi des heures éclatantes et radieuses, dignes des plus belles journées d'été que la Terre eût abritées. Dans ses belles périodes, il devenait charmant, jovial, merveilleusement conciliant envers Aidlinn et le monde, cédant aux légers caprices qu'elle s'enhardissait à lui imposer ; dans ses belles périodes, ils partaient à l'aventure en secret dans des contrées reculées, se baignaient dans les mystérieuses eaux froides des lochs écossais, escaladaient les sentiers escarpés de montagne et se tenaient ensuite sur les pics rocheux qui éraflaient le ciel ; dans ses belles périodes, il lui donnait une illusion de liberté, ils s'allongeaient dans les champs à l'heure du déjeuner et il jetait des brins d'herbes sur sa jupe avec un air irrésistiblement taquin.
Puis les ravissants attraits d'Evan sombraient en même temps que lui dans une vague dépression aux bords imperceptibles, il perdait une partie de sa superbe pour redevenir un homme presque aussi vain et maladroit que tous les autres.
Toutefois, pour Aidlinn, Evan n'approchait jamais le commun des mortels, il s'élevait plus haut et tombait plus bas que la moyenne de l'humanité ; il régnait partout chez Aidlinn, dans son esprit, dans son coeur, dans son corps qui ne lui appartenait plus tout à fait quand il était là. Lorsque Rosier coulait dans ses plus longues torpeurs, l'admiration qu'il puisait dans les yeux d'Aidlinn était la seule bouée qui le rattachait un peu à sa gloire passée.
Malgré sa dévotion absolue, Aidlinn ne savait pas de quel mal était atteint le jeune homme ; elle se contentait de voguer sur ses états d'âme à l'image d'un bateau malmené par la tempête et elle priait pour que jamais l'oeil du cyclone ne se tournât vers elle.
L'été avança ainsi, chaud, sublime, mais désespérément stérile. Aidlinn continuait de suivre Sloane et de faire ses rapports à Rosier ; c'était avec l'impression grisante d'avancer sur un fil suspendu au-dessus du vide qu'elle le retrouvait plusieurs fois par semaine – elle n'osait plus songer à la chute.
Ce fut lui qui découvrit l'étrangeté, un midi au Bord des rêves. Il examinait les feuilles couvertes de l'écriture tremblante d'Aidlinn lorsqu'il releva les yeux vers elle.
— Son parfum.
— Pardon ?
— Tu as écrit qu'elle se rend toutes les deux semaines chez Floral and Mesmery, la parfumerie.
— Oui. Et alors ? Elle en revient toujours avec quelques échantillons.
— Tu es déjà allée dans cette boutique ?
— Bien sûr. Sylvia adorait leurs parfums.
Il lui décerna un regard impatient, comme si elle passait à côté d'une évidence. Le parfum de Sloane. Floral and Mesmery. Et elle comprit.
— Oh, je n'y avais jamais fait attention. Son parfum ne vient pas de là-bas, n'est-ce pas ?
— Il vient de chez Magnolia dreams, une boutique de Bloomway.
Il leva les yeux au ciel en réponse à sa moue perplexe.
— Lors de nos entrevues, elle portait toujours Voile de lilas. Fais-moi confiance, ma mère et ma grand-mère ont essayé tous leurs produits.
— Elle offre peut-être régulièrement des parfums ?
— Toutes les deux semaines ?
— Peut-être qu'elle sort beaucoup...
— C'est une femme divorcée, tu la vois vraiment écumer les bars le soir ?
Aidlinn s'avoua finalement vaincue – Rosier semblait prêt à contredire tous les arguments qu'elle aurait pu tenter de lui opposer.
— Admettons. Que proposes-tu dans ce cas ?
— Nous allons voir ce qui se trame là-bas la prochaine fois, déclara Evan.
oOo
Ce fut ainsi qu'ils se retrouvèrent dans une ruelle obscure de l'allée des Embrumes à ingurgiter une fiole de polynectar. Aidlinn s'était occupée de collecter les cheveux de deux passants moldus qui possédaient des statures similaires aux leurs ; elle avait dû ensuite convaincre Rosier que prendre l'apparence de deux inconnus était la meilleure solution – il répugnait à ressembler à ce qu'il considérait comme un être inférieur.
— Comment je suis ? lui demanda-t-il avec un certain scepticisme.
Il avait perdu quelques centimètres de haut et gagné un léger embonpoint et une jolie moustache. Associer la voix de Rosier à ce bonhomme sans importance était si incroyable qu'Aidlinn resta muette quelques secondes, partagée entre stupeur et hilarité. Rosier l'étudia avec sévérité en réitérant sa demande. Il avait beau être méconnaissable, une certaine noblesse transparaissait encore dans sa posture et ses gestes – une noblesse qu'il n'était pas censé avoir en tant que sang-mêlé londonien issu de la classe moyenne.
— Il faudrait que tu sois plus naturel.
Elle comprit qu'elle n'avait pas employé le bon terme en remarquant sa mine perplexe.
— Mr Walsh ne se tiendrait pas aussi droit, reprit Aidlinn en faisant référence à l'identité secrète qu'ils avaient imaginée. Et il ne regarderait pas les gens comme s'ils étaient censés se jeter à ses pieds.
— Je ne regarde personne comme ça, objecta Evan.
Il parut malgré tout faire un effort pour se relâcher, même si son allure générale gardait un air défiant gauchement dissimulé. Il ne paraissait pas réaliser qu'un éclat princier l'entourait à la manière d'un halo ; une simple potion de polynectar n'aurait pu dissimuler une telle destinée.
— Et moi, tout va bien ?
— Tu es la parfaite Mrs Walsh, ironisa Rosier en lui tendant le bras.
Aidlinn le prit avec beaucoup moins d'appréhension que s'ils avaient été sous leurs vraies apparences ; Evan était quand même beaucoup moins impressionnant sous sa nouvelle identité. Ils débouchèrent sur le Chemin de Traverse sous l'apparence d'un couple de quadragénaires et flânèrent le long des boutiques vides et éteintes. Plusieurs d'entre elles avaient fermé au cours de l'été ; du jour au lendemain, les clients avaient trouvé des portes verrouillées et des vitrines dépouillées. Malgré le beau temps de la matinée, le quartier était emprunt d'une atmosphère lourde, pétrifiée, les rares passants frôlaient les murs, disparaissaient avec empressement dans les ruelles annexes avec des coups d'œil inquiets par-dessus leurs épaules, les chats errants se couchaient à l'ombre et clignaient de leurs yeux célestes.
— Il y a de moins en moins de monde dans les rues, souffla Aidlinn avec une pointe de tristesse dans la voix.
Elle avait beau savoir que toute cette guerre était pour la bonne cause, elle avait un peu honte de constater à quel point son entourage terrorisait la population, à quel point la vie ralentissait, même par une belle journée de fin d'été. Ce n'était pas ainsi qu'elle avait imaginé l'ascension des sang-pur.
Ils finirent par entrer chez Floral and Mesmery, dont la devanture mauve détonnait avec provocation parmi ses sobres voisines. La parfumerie était petite et il y régnait une forte odeur due aux mélanges de parfums, si forte qu'Aidlinn se demanda comment il devenait possible de faire son choix parmi les flacons si l'on ne pouvait plus démêler les senteurs. Les nombreux articles s'entassaient sur les étagères ; il y avait évidemment un large choix de parfums, mais aussi une importante gamme de produits cosmétiques présentés comme miraculeux. Rosier accepta poliment l'aide de l'unique vendeuse :
— Nous sommes ici pour madame.
Alors qu'Aidlinn écoutait les conseils de la vendeuse – une petite femme replète et charmante dont le badge indiquait "Gill" –, il s'était positionné de manière à surveiller discrètement la porte d'entrée.
— Celui-ci est particulièrement en vogue chez les dames, assurait Gill.
Le parfum était à la rose, un de ces parfums forts, opulents mais dénués de volupté que portait la grand-mère Nott et ses contemporaines. Un instant, elle se représenta l'affreuse image d'elle-même dans cette même boutique, trente ans plus tard, à devoir choisir entre deux lourds parfums de ce genre. Non, elle ne pourrait pas le supporter, Merlin, elle ne pourrait jamais.
— Auriez-vous quelque chose de plus léger ?
Quelques minutes plus tard, alors que l'horloge enchantée de la boutique marquait les onze heures d'un carillon retentissant, Sloane Vaughn entrait et était saluée chaleureusement par la vendeuse. Elle accorda un vague coup d'œil à Aidlinn et Rosier, puis entreprit d'examiner les eaux de toilette. Aidlinn ne remarquait rien d'anormal, mais elle ne pouvait la surveiller correctement, alors que Gill lui fournissait une profusion d'échantillons sous le nez.
Finalement, Sloane finit par choisir quelques articles, paya et sortit rapidement, avec un sourire poli pour Gill ; Aidlinn vit Rosier se déplacer prudemment vers l'endroit où elle s'était tenue. Elle remercia le ciel que la vendeuse fût d'un genre particulièrement naïf et insouciant, car Mr Walsh se déplaçait avec une grâce peu commune pour un homme de son âge. Aidlinn dut ensuite endurer un autre moment désagréable, pendant lequel elle tenta désespérément de contenir la vendeuse pour permettre à Evan de fureter dans les rayons ; elle se renseignait sur chaque fragrance disponible, évoquait même les risques allergiques avec une inquiétude très honorablement simulée. Elle était à court d'idées quand Rosier revint finalement vers elle, il captura son poignet avec délicatesse et sa moustache effleura sa chair tendre et blanche. Elle songea qu'avec lui, la vieillesse paraîtrait moins terrifiante ; s'il y avait quelqu'un qui pourrait lui faire oublier le poids des années, ce serait lui.
— Celui-ci t'irait très bien, chérie, dit-il et dans ses yeux pétillait une ironie à peine cachée.
Il avait choisi le pire et s'en amusait. Gill tenta de leur vendre d'autres articles, mais sans succès – si elle fut déçue, elle ne le montra pas. Ils se retrouvèrent de nouveau dans la rue pavée encadrée par les charmantes façades mourantes.
— Qu'est-ce que tu as trouvé ? s'impatienta Aidlinn.
Il n'accepta de lui parler que dans le hall d'un petit immeuble abandonné, auquel ils se rendirent par des ruelles détournées, au cas où on les aurait suivis. Ils attendirent que les effets du polynectar disparussent dans la semi-obscurité, leurs poitrines se levant et s'abaissant en rythme après cette course poursuite imaginaire.
Rosier plongea la main dans la poche de sa veste et en sortit deux petits flacons, exactement semblables à la gamme de parfums floraux étalée dans le magasin qu'ils venaient de quitter. Leur contenu tourbillonnait étrangement, diffusant des éclairs bleutés à intervalles réguliers.
— Ce sont ceux qu'elle a déposés.
— Je ne l'ai même pas vue faire, remarqua Aidlinn, impressionnée. Qu'est-ce qu'il y a dedans ?
— Je n'en suis pas sûr… J'ai besoin de vérifier. Tu devrais retourner au travail, elle va se demander où tu es passée.
Il fit un pas impatient vers la sortie de l'immeuble.
— Alors, tu t'en vas ?
Elle n'imaginait pas retourner seule au ministère, après tout ça. Une trace d'angoisse devait poindre dans sa voix car Evan sembla s'adoucir, comprendre.
— Tu n'as rien à craindre. Il n'y a aucune raison que tu sois démasquée, je t'assure.
Elle ne répondit pas, mais son regard pesait sur Evan aussi lourdement que deux capsules de plomb.
— Rejoins-moi ce soir chez moi, capitula-t-il. Nous découvrirons ce qu'il en est ensemble.
— Chez toi ?
— À Kaerndal Hall.
Kaerndal Hall. Les mots dansèrent entre eux l'espace de quelques secondes.
oOo
L'après-midi fut éprouvante pour Aidlinn. Coincée au fond de son étroit bureau, derrière des feuilles de compte où s'étiraient des chiffres qu'elle ne comprenait plus, elle se retenait de ne pas fixer Sloane Vaughn. Elle la voyait lire, parcourir des manuscrits, envoyer des notes à quelques mystérieux collègues et soupirer en inscrivant quelques formules en bas de certaines pages et elle se disait avec un certain soulagement qu'elle pourrait bientôt démissionner. Elle finit par s'enfuir plus tôt que d'habitude, fit semblant de ne pas sentir le regard sévère de Sloane – sa responsable devait penser qu'elle avait hâte de partir en week-end.
Elle croisa Sylvia, qui croulait sous les parchemins, dans le couloir menant aux ascenseurs et se retrouva à l'aider à les porter au service administratif. Elles attendirent un temps interminable que la secrétaire daignât les récupérer ; Aidlinn surveillait avec anxiété la grosse horloge de la salle qui n'en finissait pas d'avancer. Que penserait Evan si elle arrivait tard ? L'attendrait-il seulement ?
— Merci de m'avoir aidée, ça m'apprendra à accumuler du retard, lui dit Sylvia quand elles furent enfin libres.
Aidlinn se rappela qu'elle travaillait au bureau de désinformation – avec la guerre qui s'intensifiait, la section devait être surchargée. Elle assura que ça ne la dérangeait pas et, à sa surprise, Sylvia enchaîna sur quelques banalités – elle semblait heureuse de discuter.
— Je me suis installée dans une petite maison à Swanford, le coin est charmant, même si mes voisins sont tous des moldus. Tu es la bienvenue pour prendre le thé quand tu le souhaites, si tu le désires.
Il y avait une certaine vulnérabilité dans les prunelles de Sylvia, qui faisait écho à celle d'Aidlinn. Le cœur de cette dernière se gonfla d'allégresse ; elle revécut les meilleurs moments de leur ancienne amitié par flashes colorés. Et si tout redevenait comme avant ? Sylvia pourrait-elle décider de rejoindre les sang-pur, contrairement au reste de sa famille ?
— Bien sûr, ça me ferait plaisir.
Le sourire de Sylvia resplendit dans le couloir, plus sûrement que le soleil artificiel qui brillait par les fenêtres.
— Dans ce cas, si nous disions lundi prochain ?
oOo
Les redoutables grilles du parc de Kaerndal Hall étaient ouvertes quand Aidlinn transplana. Aussitôt, elle perçut la légère rumeur des vagues portées par le vent du soir. Elle s'engagea timidement dans l'allée, passa la barrière formée par les grands arbres du domaine. Le ciel couchant avait une douceur tiède et rosée et les cumulus rougissants flottaient paresseusement vers le large, au-dessus du vert assombri de l'immense pelouse.
Le palais était d'un calme olympien, et drapé dans ce silence solennel, encore plus majestueux que dans les souvenirs d'Aidlinn. Ses murs lisses et pâles scintillaient sous la lumière du crépuscule, comme incrustés de minuscules étoiles – on aurait dit qu'ils avaient été taillés dans une opale blanche colossale. Elle n'eut pas à toquer en parvenant en haut des marches du perron, un elfe de maison lui ouvrit la porte en s'inclinant bien bas.
— Miss Rowle, quel plaisir de vous recevoir. Monsieur Rosier vous attend, Miss, si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire jusqu'à lui.
L'elfe l'emmena dans les étages, lui fit traverser le hall somptueux, emprunter le grand escalier recouvert du grand tapis vermeil et parcourir l'aile ouest. Aidlinn reconnut le couloir où elle était déjà venue en compagnie de Rosier, quelques années auparavant ; le souvenir du bal, si cher et douloureux en même temps, était encore niché au creux de sa mémoire. Ils passèrent toutes les portes, jusqu'à s'arrêter sur celle du fond, décorée de motifs de ronces d'or. C'était la chambre d'Evan. Il n'y avait pas de poignée ; l'elfe passa sa main au niveau de la serrure et les branchages précieux s'écartèrent par magie, faisant dans un même temps coulisser silencieusement la porte.
— Monsieur, Miss Rowle est arrivée. Je l'ai amenée dans votre chambre comme vous l'aviez ordonné, Monsieur.
Aidlinn et l'elfe se trouvaient en fait dans un salon confortable, aux murs recouverts de lambris sombre, à la belle cheminée de marbre blanc et au parquet tendre et lustré. L'endroit dégageait une impression de luxe discret, à l'image de son propriétaire, mais un œil connaisseur aurait remarqué le splendide secrétaire en acajou des Antilles, la table basse en bois de Santal où attendait un service à thé en argent et les statuettes animées de Harrell abritées dans une armoire vitrée. Evan était debout près d'une fenêtre donnant sur l'avant du château, les mains dans les poches – elle se demanda s'il l'avait observée.
— Merci, laisse-nous.
D'un geste de la main, il renvoya l'elfe et se tourna vers elle.
— Tu en as mis du temps.
Aidlinn haussa distraitement les épaules, examinant la ravissante pièce, les fastueux fauteuils, le tapis crémeux si épais qu'il aurait été possible de dormir dessus, les chandeliers d'or et le lustre duquel pendaient des centaines de petits cristaux qui renvoyaient la lumière dans toutes les directions. Il y avait un grand tableau au-dessus de la cheminée ; on y voyait un bateau en pleine tourmente, mais aucun membre d'équipage n'était visible. Il n'y avait que ce voilier vide éternellement tourmenté par les flots.
— J'ai aidé Sylvia à porter des documents.
Résumé ainsi, ce devait être assez surprenant et en effet, Rosier haussa un sourcil.
— Sylvia ? Qu'est-ce qu'elle voulait ?
— Elle m'a invitée à prendre le thé lundi prochain. Elle m'a dit qu'elle s'était acheté une maison dans la rue principale de Swanford.
Rosier accueillit ses paroles avec un silence froid qui la mit mal à l'aise. Peut-être considérait-il ça comme une trahison.
— Et tu vas y aller ?
— Je ne devrais pas ?
Elle se demanda avec crainte ce qu'elle ferait s'il la priait de ne pas y aller.
— Les Prewett ne sont plus des gens avec qui l'on peut frayer, Aidlinn.
— C'est juste un thé.
— Et tu as juste assisté à la mort de son ancien petit ami.
— Qu'est-ce que j'aurais dû dire ? Non ?
Il eut une hésitation et elle espéra qu'il comprenait ce qu'elle endurait. Pour la première fois, on lui proposait de retrouver son ancienne confidente, sans renier son camp, et elle tentait de saisir cette chance, de raviver un vieil espoir – l'espoir fou que Sylvia reviendrait à la raison.
— C'est dangereux, tu sais. Tu ne peux pas m'aider dans mes recherches et faire comme si ça ne t'engageait à rien.
— Sylvia était mon amie, Evan.
— Justement, elle l'était. Ça fait un moment qu'elle ne l'est plus.
Leur échange s'interrompit là, comme Aidlinn ne trouvait rien à répondre. Malgré le nuage apparu entre eux, Rosier n'insista pas, et ce fut pour elle un joli cadeau.
— Si l'on inspectait plutôt ces fioles ? soupira-t-il.
Il s'approcha d'une vasque étincelante, posée sur un socle roulant de bois, disposée dans un coin de la pièce.
— Est-ce que c'est…
— Une pensine, oui. C'est pour ça que je t'ai fait venir ici. J'ai récupéré celle de mon père.
Il lui lança un sourire espiègle, comme pour la défier de penser à une autre raison.
— Alors ce sont des souvenirs ? Sloane a caché des souvenirs dans la parfumerie ?
— C'est ce que je pense. On y va ?
Sans plus attendre, ils plongèrent ensemble la main dans les remous argentés de la pensive et se firent aspirer entièrement.
Ils étaient dans une vaste salle aux murs de lambris noirs, où étaient rassemblées une douzaine de personnes autour d'une longue table sombre et nue. La pénombre semblait surnaturelle, comme si le souvenir où ils se trouvaient était mangé par les ombres ; par instants, la scène et ses personnages grésillaient étrangement et étaient traversés par des éclairs lumineux.
— Commençons, chers amis, commença l'homme qui était assis en bout de table.
Il avait une voix riche, profonde et glacée qui pénétrait jusque sous la peau, une voix qui semblait provenir d'antiques tombeaux régis par une nuit éternelle et dont les inflexions longues et traînantes disputaient une place sur Terre à la lumière.
— J'aimerais savoir, Abraxas, pourquoi Cody Sutton est-il toujours vice-président du département des mystères ? disait la voix glacée. Comment sommes-nous censés tolérer une telle vermine ?
Un homme à la chevelure blonde lunaire se crispa en milieu de table.
— Nous avons fait rentrer Rookwood et le jeune Rowle dans le département, tenta Abraxas Malefoy. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils accèdent à tout ce qui s'y trouve.
— Le temps, toujours le temps. Contrairement à ce que vous semblez croire, le temps s'écoule aussi pour nous. J'en ai assez de prendre mon temps. Gordon, tu te chargeras de ceci – ton fils pourra t'aider.
— Il parle à mon père ? s'exclama Aidlinn.
— C'est une réunion avec le Seigneur des Ténèbres, acquiesça doucement Rosier.
Il semblait très attentif, concentré sur le moindre détail. Aidlinn peinait à faire de même, les visages des convives n'étaient pas reconnaissables – c'était comme si un artiste tout-puissant s'était amusé à brouiller leurs traits avec son pinceau.
— Où en est-on avec le département de la justice ? Cyrus, as-tu fini de préparer notre petit cadeau ?
— Encore quelques jours et tout sera prêt. Mon fils Edern pourra ensuite procéder à la dernière étape.
Aidlinn se crispa à la mention d'Edern, mais la voix de Voldemort se fit caressante, chaleureuse.
— Bien, très bien… Tu diras à Edern qu'il attendra mon ordre pour s'exécuter. Il nous faut patienter jusqu'au bon moment… Abraxas, tu demanderas à Lucius de surveiller l'étage. Je veux que ce Maugrey soit présent au moment de l'explosion. Et dis-lui de se faire aider de Darryl, il est resté relativement inconnu jusqu'à présent.
— Darryl ? releva Aidlinn.
— Darryl Jugson, un sang-mêlé, maugréa Rosier à côté d'elle. Tu ne perds rien à ne pas le connaître.
— Darryl n'est pas fiable, grogna une silhouette trapue. Pourquoi ne pas demander à mon neveu ? Il est fidèle et travailleur.
— Thomas, murmura pensivement Voldemort. Il a montré de bonnes choses, c'est vrai. Peut-être que le croisement des Mulciber avec les Bulstrode donnera un peu de vigueur à ces derniers.
Il y eut des rires brutaux, carnassiers.
— Maître, et moi que puis-je faire ? chevrotta une voix.
— Mon cher Bill… Ne crois-tu pas que les Parkinson en ont déjà assez fait ?
Un silence hostile tomba sur l'assistance.
— Je t'ai donné l'occasion de sauver ton fils et tu as sacrifié un de mes hommes. Dolohov m'a fait son rapport, tu sais. Je ne crains que toi et Manfred ne soyez plus que des boulets à mes pieds pour le moment. Tu as perdu la raison, Bill, tu t'es enfui comme un lâche ce jour-là et seule ma générosité m'empêche de te punir comme il le faudrait.
— Maître, gémit Bill, comment aurais-je pu…
— Cyrus, je t'en prie, fais quelque chose, reprit Voldemort. Je ne supporte plus ces pleurnicheries. Tu aurais mieux fait de te taire, Bill, tu aurais mieux fait de réfléchir, pour une fois.
Une longue silhouette se dressa au-dessus des autres et des hurlements éclatèrent dans la salle, brisèrent le calme relatif du souvenir. À l'opposé, une autre silhouette se leva brusquement.
— Où vas-tu Dorélius ?
Et comme la silhouette s'éloignait de la table, Evan et Adlinn étaient contraints de la suivre – le souvenir appartenait visiblement à cette personne. Toutefois, la réponse de l'homme se perdit dans les hurlements et un voile opaque tomba soudainement sur la scène. Le souvenir s'arrêtait là.
Aidlinn fut tirée hors du souvenir et se retrouva dans le salon de Rosier, face à lui. Elle mit quelques secondes à retrouver à la fois ses esprits et son sens de l'équilibre.
— C'était un souvenir de Dorélius ?
Rosier semblait réfléchir ; il avait dirigé son regard en direction de la grande bibliothèque qui comblait un coin du salon.
— Un souvenir endommagé, mais un souvenir réel, en effet, répondit-il en se dirigeant finalement vers les rayons encombrés de livres.
Il effleura pensivement les couvertures de cuir rutilantes, à la recherche de quelque chose.
— Comment est-ce possible ?
— Vaughn est une attrape-rêves.
— Une quoi ?
— Au siècle dernier, les attrape-rêves formaient une organisation secrète qui regroupait les plus grands virtuoses en matière de légilimancie. Jusqu'à il y a peu, j'étais persuadé qu'ils avaient disparu – c'est ce que mon père m'avait dit.
— Et ce n'est pas le cas ?
Rosier choisit un manuscrit qu'il posa sur l'élégante table basse aux reflets rougeoyants, et se mit à le feuilleter rapidement.
— Les attrape-rêves ont une formation très longue, ils ne dévoilent leurs talents que très tard. L'un d'eux a récemment terminé sa formation et je l'ai compris par hasard.
— Qui ?
Il s'interrompit pour lui adresser un regard grave :
— À ton avis ? Qui a toujours eu une étrange aptitude à hanter les esprits ?
Elle n'eut pas à réfléchir plus d'un quart de seconde.
— Lothaire Selwyn.
Elle retint une grimace en songeant à l'étrange mangemort aux yeux dorés.
— Exactement. Voilà pourquoi Melyna ne se réveillera probablement jamais, à moins qu'il en décide autrement.
— Comment l'as-tu su, pour Lothaire ?
— Il a été blessé au cours d'une mission il y a quelques semaines. Rien de grave, mais il a dû retirer sa chemise et c'est là que j'ai vu le tatouage au creux du coude. Celui-ci.
Il désigna du doigt une page du livre, sur laquelle était dessinée une élégante rosace aux arcs complexes.
— Je ne pense pas qu'il ait su que je reconnaissais le symbole, on n'entend plus parler des attrape-rêves depuis des années. Néanmoins, j'imagine que si Sloane découvrait son bras droit, on verrait le même tatouage.
Aidlinn prit un temps pour réfléchir à tout ce que cela impliquait. Elle avait toujours cru ses souvenirs à l'abri maintenant qu'elle s'exerçait à l'occlumancie, mais l'existence de ces virtuoses remettait tout en question.
— Alors, ces attrape-rêves… Ils peuvent prendre le pouvoir sur n'importe qui ?
— À peu près. Il faut un sérieux entraînement pour les repousser. Ce n'est pas pour rien qu'ils ont presque tous disparu, nos ancêtres se sont appliqués à les exterminer. Ils ne supportaient pas l'idée d'être à leur merci.
Cette idée fit frissonner Aidlinn. Quelque part, elle eut pitié de ces inconnus traqués et abattus pour avoir eu la malchance de s'être démarqués.
— Alors qui a formé Lothaire ?
— J'imagine que ce devait être un membre de sa famille.
— Et Sloane ? Comment es-tu sûr qu'elle est un attrape-rêves ?
— La forme du souvenir.
Devant l'incompréhension d'Aidlinn, Rosier poursuivit :
— Les attrape-rêves ont une façon un peu particulière de contourner les barrières mentales sans alerter leurs victimes. Imagine-toi un mur de pierres immense, infranchissable, qui laisserait s'échapper un infime filet d'eau. Les attrape-rêves recueillent ce filet d'eau, jusqu'à construire le souvenir – cela peut prendre des jours, voire des semaines. Les étincelles de lumière, les ombres étranges qui subsistent, le manque de fluidité du souvenir – tout cela est typique des fragments de mémoire extraits par un attrape-rêves à l'insu de quelqu'un.
Aidlinn avait déjà eu l'occasion d'examiner un souvenir dans une pensine – à sa demande, sa mère lui avait montré quelques scènes qu'elle gardait d'elle et Isaac lorsqu'ils étaient plus jeunes – et le souvenir de Dorélius avait en effet semblé être tissé d'une manière différente. Elle se tourna vers Rosier, qui lisait un paragraphe du manuscrit avec attention.
— Comment es-tu au courant de tout ça ?
Il releva ses yeux bruns vers elle.
— Ma grand-mère était une attrape-rêves.
— Mais alors toi aussi, tu…
— Non, le don ne se transmet pas toujours. Mon père n'en est pas un et moi non plus.
Au ton légèrement sec qu'il avait employé, elle se demanda si une part de lui n'était pas déçue de ce revers du sort ; peut-être était-ce une des seules fois où la fortune avait pénalisé Rosier.
— Pourquoi dis-tu que ta grand-mère était une attrape-rêves ? reprit plutôt Aidlinn. Elle ne l'est plus ?
— Comme je te l'ai dit, nos ancêtres ont fait la chasse aux attrape-rêves. Sa vie a été épargnée lorsqu'elle n'a plus présenté d'intérêt. Elle s'est amputée elle-même d'une partie de son esprit.
Aidlinn avait du mal à imaginer ce que cela signifiait, mais elle frissonna au contact de la fixité des iris d'Evan.
— Ma grand-mère n'est pas aussi forte que tout le monde le croit, poursuivit-il. Le processus lui a laissé de terribles séquelles.
Il ne précisa pas ses propos et elle n'osa pas l'interroger. Le visage dur et l'éclat impitoyable des yeux de Xerina Rosier s'imposa à Aidlinn ; il lui semblait que rien n'aurait pu faire ployer la doyenne de l'illustre famille. Si une telle opération l'avait mise à genoux, qui d'autre aurait pu le supporter ?
— Regardons plutôt ce second souvenir, proposa Evan.
Elle comprit tout de suite quel était le second souvenir en apercevant les deux silhouettes qui se tenaient sur la colline de la Cabane Hurlante.
— Alors, raconte-moi ce mariage, disait Edern Avery.
— Evan, je ne suis pas sûre que celui-ci soit…
Il lui fit signe de se taire et se rapprocha des deux jeunes gens. La version d'Aidlinn du souvenir lui racontait tout : la belle robe de Bellatrix qui n'avait pas égayé Rodolphus, leur danse attendue qui n'avait pas eu lieu, les numéros exotiques des artistes pendant le repas, la table qu'elle avait partagé avec Isaac, Andrew, Mulciber et Severus Rogue, les discours qui avaient retenti et ceux qui n'avaient pas été prononcés.
— Toi, raconte-moi ce que tu as fait.
— Evan, insista Aidlinn.
Elle était terrorisée à l'idée de ce qu'il allait découvrir. Elle n'avait jamais eu aucun secret pour lui, excepté peut-être celui-ci, et elle avait la certitude que jamais il ne lui pardonnerait. Toutefois, il ne l'écouta pas ; elle dut se résoudre à regarder la scène avec lui, douloureusement mal à l'aise à l'idée de le voir surprendre ce moment privilégié entre elle et Edern.
— J'étais parti enquêter, reprenait Edern. Ce n'est pas officiel. Disons que… Certains d'entre nous ont remarqué quelques signes récurrents chez le Maître. Je me suis porté volontaire pour en connaître la cause, je suis parti sur ses traces.
— Des comportements ?
— Il se murmure que le Seigneur des Ténèbres est immortel. Tu comprends que ça en intéresse plus d'un.
— Qui est intéressé ?
— Beaucoup de monde. Tu ne le serais pas, toi ?
— Mulciber est au courant ?
L'échange continuait sans qu'elle ne put arrêter le processus. Elle était persuadée que c'était son souvenir de l'événement que Sloane avait récupéré et non celui d'Edern ; elle se sentait sale, violée dans son intimité.
— Non, pas Mulciber - ni ton frère, d'ailleurs. Et je te demande de ne rien leur dire.
— Alors, qu'as-tu trouvé ?
— Quelques réponses et beaucoup d'autres questions.
— Des manières de devenir invincible ?
— Si l'on veut.
La pause que marqua l'Aidlinn du souvenir sembla durer une éternité.
— Est-ce que tu as trouvé des choses en rapport avec les horcruxes ?
Aidlinn vit distinctement la manière dont Avery posa son regard azuré sur elle. Tout à coup, son ami lui manqua plus fortement que jamais ; Avery ne lui aurait pas reproché d'avoir ses secrets, mais Evan ? Qu'allait dire Evan ?
— Où as-tu entendu parler de ça ?
— J'avais trouvé une note de ma mère, qui disait que le Seigneur des Ténèbres en créait. Sur le moment, ça ne m'avait pas semblé si important.
— Pourquoi tu ne m'en as jamais parlé ? Merlin Aidlinn, ça m'aurait fait gagner beaucoup de temps.
— Je ne savais pas que c'était si crucial, je suis désolée.
— Tu en as parlé à Evan ? Ou à ton frère ? demanda-t-il d'une voix égale.
— Non, je n'en ai parlé à personne.
Si le souvenir avait jusqu'à présent semblé fluide, une violente perturbation fit trembler la totalité de la scène à cet instant.
— Alors, dis-moi, à quoi servent les horcruxes ?
Aidlinn regardait Rosier avec anxiété, mais il refusait de lui accorder la moindre attention, il suivait l'échange avec une expression totalement fermée.
— Les horcruxes sont des réceptacles dans lesquels on pourrait enfermer un morceau de notre âme, pour le protéger, dans l'éventualité de la mort du corps.
— Alors si l'on avait un horcruxe, on pourrait surmonter la mort ?
— Un fragment de notre âme subsisterait à la destruction de notre corps, oui. Je n'en sais pas beaucoup plus.
— Alors quoi, un sortilège et on devient immortel ? C'est aussi simple que ça ?
Une autre perturbation, suivie d'un éclair de lumière aveuglant, troubla le souvenir et lui fit faire un bond dans le temps.
— Tu le ferais, alors ? insistait Aidlinn alors que le paysage se stabilisait. Tu créerais un horcruxe ?
Le souvenir s'obscurcissait, mais la voix d'Edern se fit encore assez distincte :
— Non. Si c'était possible, j'essaierais de recoller les morceaux.
Edern disparut, ainsi que les collines enneigées de Pré-au-lard et l'instant d'après, Aidlinn se trouvait de nouveau à Kaerndal Hall, avec Rosier. Tout était exactement comme quelques minutes plus tôt, mais elle avait désormais un énorme poids dans l'estomac et il semblait que la lumière de la pièce avait décliné.
— Je voulais t'en parler, dit-elle aussitôt.
Evan s'était détourné de la pensine et avait dirigé son regard par une des fenêtres, qui donnait sur la lointaine falaise et, au-delà, sur l'étendue d'eau scintillante de l'océan.
— Mais tu ne l'as pas fait.
— Je voulais le faire, je te le jure.
Il lui jeta un regard qui la traversa sans l'atteindre ; il ne la croyait pas.
— Nous ne nous parlions plus, à ce moment-là.
Il sembla ne pas l'entendre. C'était comme si un rideau avait été tiré entre eux ; Aidlinn aurait pu dire n'importe quoi, il n'aurait pas réagi.
— Ce mot de ta mère… Tu l'avais trouvé après que je t'ai aidé à forcer le bureau de ton père, n'est-ce pas ? C'était la chose si importante dont tu brûlais de m'entretenir ?
— Oui, affirma faiblement Aidlinn.
Et avec ce simple mot, elle avait l'impression d'abdiquer, de sceller son sort funeste.
— Je t'ai demandé ce que c'était au bal. Tu m'as menti délibérément.
— Je suis désolée, je ne voulais pas. Je voulais te le dire, je t'en prie, crois-moi. Je voulais tellement t'en parler, mais…
— Mais quoi ? Pourquoi ne l'as-tu pas fait, dans ce cas ?
Elle avait envie de pleurer. Pour la première fois, elle avait l'horrible sentiment de décevoir Evan ; pire, elle sentait que cette déception était irrémédiable, qu'elle ne pourrait jamais rien faire pour se racheter.
— S'il te plaît, Evan…
— Réponds-moi, Aidlinn.
— Je ne sais pas, le temps a passé et…
— Et quoi ?
Et quoi ? Pourquoi ne l'avait-elle pas fait ? Merlin, pourquoi avait-elle attendu ? Pourquoi avait-elle eu si peur de lui offrir ce dont il rêvait ?
— Je ne voulais pas que tu deviennes un monstre.
Il lui lança un regard glacial, si glacial qu'il lui transperça le cœur.
— Que crois-tu que je sois actuellement ?
Elle aurait pu lui dire qu'il était sa lumière, la seule eau providentielle abreuvant les terres arides de ses rêves ; elle murmura seulement :
— Tu es tout sauf un monstre.
Il l'observa longuement, avec tant d'intransigeance qu'elle ne put soutenir son regard, et il secoua la tête avec dépit, comme s'il avait finalement conclu un mystérieux débat intérieur :
— Je vais devoir aller m'occuper de Vaughn. Qui sait combien de tes souvenirs elle a pu voler, n'est-ce pas ? Sans parler de ceux de Dorélius ou de qui-sais-je d'autre.
Il n'y avait pas de réelle colère dans sa voix, simplement un étrange et effrayant découragement.
— Elle doit déjà être au courant que nous la suivions, releva amèrement Aidlinn. Moi qui pensais être discrète…
— Pas forcément. Le processus n'est pas aussi simple que tu le penses. Pour faire court, disons que c'est comme plonger une main aveugle dans un sac rempli de billes – tu ne sais jamais sur laquelle tu vas tomber avant de retirer la main et d'examiner celle que tu as choisie. Espérons qu'elle n'aura pas été trop chanceuse.
C'était une bien maigre consolation pour Aidlinn, qui n'arrivait même plus à affronter Rosier dans les yeux.
— Je suis désolée, tenta Aidlinn. Je ne me suis aperçue de rien, jamais je n'aurais pensé…
— Tu n'aurais pas pu savoir, la coupa Evan. Qui sait si elle ne t'a pas engagé uniquement pour se servir de toi.
Aidlinn se sentait désespérément fautive, se maudissait d'avoir été piégée de la sorte. Avait-elle condamné sa famille, ses amis ? Étaient-ils tous en danger par sa faute ? Qu'est-ce que Sloane avait bien pu découvrir en fouillant dans sa tête ? Elle se sentait misérable et naïve et stupide. Mais comment aurait-elle pu savoir ? Insensible à ses états d'âme, Evan arborait une expression froide et détachée.
— Tu peux rentrer chez toi. Un elfe va te raccompagner au portail. Notre collaboration s'arrête ici.
Cela ne pouvait se terminer de cette façon. Elle le refusait. Elle n'avait pas bravé tous les aléas de la vie pour se retrouver séparée d'Evan maintenant, alors même qu'il avait enfin daigné lui accorder de l'importance.
— S'il te plaît, Evan… Tu n'as qu'à t'introduire dans ma tête. Tu verras à quel point je voulais tout te dire.
Elle trouvait la situation absurde ; de tous les reproches qu'il aurait pu lui faire, il choisissait le plus injuste : elle aurait tout fait pour lui.
— Si nous en avions reparlé, je t'aurais tout raconté. La vérité, c'est que je n'y pensais plus.
Evan ne la regardait toujours pas. C'était excessivement frustrant pour Aidlinn d'être absolument certaine de son affirmation, d'être prête à le jurer sur sa vie en sachant toutefois que cela ne suffirait pas à convaincre Evan. Elle découvrait finalement la tragédie de l'amour et au-delà, la grande tragédie de l'existence : malgré tous les efforts que vous pouviez fournir, il n'était pas possible de fusionner avec quiconque, il subsisterait toujours un fossé décevant, incompréhensible, qui vous garderait isolé du monde, seul avec vous-même pour le meilleur et pour le pire, et personne ne vous comprendrait jamais comme vous pouviez vous comprendre, personne ne vous prendrait jamais en pitié autant que vous pourriez avoir pitié de vous-même et, finalement, personne ne voudrait vous sauver autant que vous seriez disposé à vous sauver.
— S'il te plaît, tu dois me croire.
— Je te crois, répondit-il lentement. Je te crois quand tu affirmes que tu es persuadée que tu me l'aurais dit. Mais la vérité, nous la connaissons tous les deux ; il y a au moins une personne pour laquelle tu n'hésiterais pas à me mentir et c'est précisément la personne qui t'accompagnait ce jour-là.
— C'est faux ! Merlin Evan, je ne pourrais pas, je ne pourrais pas.
Evan tira un cordon et un elfe apparut dans la chambre.
— Raccompagne mon invitée, je te prie.
— Evan, s'il te plaît, écoute-moi…
— Je t'ai assez écoutée. Cessons cette mascarade.
Une colère sourde débordait maintenant de son timbre, de ses yeux, de ses poings crispés. C'était une vision insupportable.
— Ne m'oblige pas à te mettre dehors.
Elle s'apprêtait à insister, et se rendit compte qu'elle ne savait plus quel argument avancer. D'une certaine façon, elle avait trahi sa confiance et il avait tous les droits d'être furieux. Elle avait eu en sa possession une réponse à ses plus grandes angoisses et elle ne la lui avait pas fournie ; au contraire elle la lui avait cachée, signant par la même occasion un pacte silencieux avec Edern. Elle n'avait pas été à la hauteur de la confiance qu'il avait placée en elle et si elle s'en voulait affreusement, il était trop tard pour revenir en arrière. Il était trop tard et elle ne pouvait rien faire d'autre que supplier – encore. La gorge serrée, le cœur lourd, les larmes aux yeux, elle se détourna et se laissa reconduire jusqu'à la porte, avec, par-dessus tout, le terrible sentiment d'avoir laissé passer sa chance.
Bonjour/Bonsoir !
Me revoilà, avec énormément de retard, avec ce nouveau chapitre. Je suis désolée, je promets de faire des efforts pour le prochain !
Je remercie du fond du cœur MarlyMcKinnon, Baccarat V, feufollet, Zod'a, RhumFramboise, leleMichaelson et jane9699 pour leurs merveilleux encouragements sur le dernier chapitre. J'espère que vous ne serez pas trop en colère contre moi à cause de la fin de celui-ci (haha) et j'espère vous revoir très vite !
