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Chapitre 82
Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ? -
Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
Et l'ange devint noir, et dit : - Je suis l'amour.
Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,
Les astres à travers les plumes de ses ailes.
Apparition, Victor Hugo
Elle nagea dans les eaux noires et terrifiantes d'un lac souterrain pendant une éternité, sans apercevoir une seule parcelle de terre à l'horizon, alors que des choses épouvantables frôlaient ses chevilles et ridaient la surface autour d'elle. Parfois elle apercevait une pâle forme inconnue poindre hors de l'eau et une terrible angoisse la saisissait, elle se sentait couler et nageait à corps perdu dans la direction opposée. Mais le lac n'avait pas de fin ; dans cette grotte aveugle, le reste du monde n'existait plus, personne ne viendrait jamais à son secours et lorsqu'elle se noierait – car elle finirait par se noyer –, son corps s'enfoncerait mollement vers le fond, sa chair finirait grignotée par tous ces monstres aux longues dents qui rôdaient.
Elle reprit connaissance dans un lit immense, empêtrée dans des draps de lin qui portaient la fraîcheur des sapins ; le matelas s'affaissait si agréablement sous son poids qu'elle n'imaginait pas sortir du lit un jour. Tout son corps l'élançait, ses muscles étaient las et rompus ; elle avait l'impression d'avoir chuté du haut d'une tour et de s'être brisée sur un sol dur sans merci. Toutefois, il n'y avait plus de lac, plus de grotte ; depuis une fenêtre, elle pouvait voir un rassurant carré de ciel pâle.
— Te voilà réveillée, lança une voix riche et agréable – une voix qu'elle chérissait tant.
Evan l'observait depuis le fauteuil où il était assis. Ses traits nobles étaient tirés par le manque de sommeil et ses cheveux étaient en bataille, mais sa mise était aussi propre et impeccable qu'elle l'était toujours. Aidlinn se redressa difficilement, repoussant les lourdes couvertures. Elle mit un moment à chasser les images de son cauchemar, à se rappeler les événements qui l'avaient amenée à finir dans ce lit inconnu.
— Sylvia, souffla-t-elle par réflexe.
Rosier ne répondit pas. La face vide de son ancienne amie s'imposa à son esprit ; elle la revit inerte, étalée contre la table brisée de son joli salon, la tête tournée d'un côté et les yeux aussi vitreux que deux billes de verre. Sylvia.
— Elle est morte, n'est-ce pas ?
Un calme inquiétant l'habitait ; elle était totalement abrutie, son crâne parcouru d'élancements douloureux – elle avait l'impression que quelque chose de très lourd lui était tombé dessus et, d'une certaine façon, c'était le cas. Rosier s'approcha avec incertitude du pied du lit.
— Comment est-ce que tu te sens ? Tu es restée inconsciente plus de deux jours.
— Je vais bien, je crois. Quel jour sommes-nous ?
— Jeudi.
Il y eut un moment de flottement qui mit Aidlinn mal à l'aise – le souvenir cuisant de leur dernière entrevue était bien vivant dans sa mémoire. Rosier avait-il changé son état d'esprit ? Il était impossible de l'affirmer, à son visage fermé et à la distance qu'il préservait entre eux.
Aidlinn inspecta timidement la chambre du regard. C'était une pièce splendide, aux murs lambrissés de bois sombre, au plafond orné d'élégantes moulures ; les arabesques brillantes du tapis oriental ensorcelé se dessinaient et s'effaçaient inlassablement ; deux tables de chevet étaient recouvertes d'un marbre noir dont les veines blanches ondulaient imperceptiblement ; un lustre de crystal étincelant tournait lentement au-dessus de leurs têtes. Une pièce aussi impressionnante ne pouvait appartenir qu'à Kaerndal Hall. Et pourtant, malgré sa majesté, cette chambre ne portait aucun ornement superflu, aucune trace de vie, elle était désespérément austère et impersonnelle : aucun tableau ni aucune photographie n'était accroché au mur, aucun vêtement ne traînait sur les luxueux fauteuils de cuir orientés vers les grandes fenêtres, aucun miroir – à l'exception d'un petit objet de poche négligemment oublié sur un guéridon – ne lançait d'éclat froid à travers la pièce, et la lourde penderie d'ébène demeurait résolument close.
— Où sommes-nous ?
— Chez moi – dans ma chambre, plus exactement. Les autres pièces n'avaient pas été préparées pour accueillir quelqu'un.
Il avait un air gêné qui aurait pu faire sourire Aidlinn si elle n'avait pas été si éreintée. Elle se trouvait en réalité à mille lieues de là, occupée à ressasser les détails de sa dernière soirée. La maison de Sylvia. Le salon moderne. Le service à thé. La table brisée.
— Elle m'a empoisonnée, je n'arrive pas à y croire.
Plus qu'à la trahison, elle songeait à la fin brutale de son ancienne amie ; elle se remémorait avec confusion les dernières secondes qui avaient précédé l'éclair aveuglant du sortilège de mort. À quoi avait pensé Sylvia à ce moment-là ? Où était-elle à présent ? Était-elle quelque part dans les ténèbres à la maudire pour l'éternité ? Ou avait-elle disparu entièrement et à jamais ? Et son corps ? Où était ce corps gracieux de jeune fille qu'Aidlinn avait vu fleurir toutes ces années ? La question lui semblait capitale, pourtant, elle était incapable de la formuler à voix haute.
— Je t'avais conseillé de ne pas aller la voir, remarqua gravement Evan. Les choses changent, Aidlinn, il t'arrivera du mal si tu ne l'acceptes pas.
— Il y a des choses qui ne devraient pas changer.
Il lui décerna un long regard lourd de quelque chose qu'elle ne reconnut pas.
— C'était toi dans la pièce, n'est-ce pas ? reprit-elle doucement. Toi qui as tué Sylvia ?
Elle arrivait à la conclusion que ça n'aurait pu être personne d'autre. Personne d'autre que cet ange de malheur qui se dressait face à elle, qui lui donnait la vie et reprenait celle des autres avec cette froide partialité. La vie le punirait-il pour ce qu'il se permettait de faire ?
Evan hocha la tête avec gravité.
— Je n'avais pas vraiment le choix.
Elle se rappela ce que Sylvia lui avait affirmé : On a toujours le choix. Était-ce finalement la différence entre eux et les autres ? Cette propension à ne pas reculer devant la souffrance et le mal pour atteindre son but – était-ce cela être damné ?
— Comment as-tu su ?
Une gratitude fragile enroua la voix d'Aidlinn. Que se serait-il passé s'il n'avait pas été là ? Elle commençait enfin à percevoir le chaos qui s'immisçait constamment dans son existence, cette fumée noire qui envahissait les angles de sa vision ; les meurtres de Rosier, ses secours inespérés, tout cela maintenait ces nuages de malheur à distance, mais il en ressortait invariablement avec les paumes couvertes de charbon. Peut-être n'y avait-il que la violence pour repousser la violence, que la destruction pour répondre à la destruction, que la mort pour éloigner la mort.
— Sloane Vaughn, répondit doucement Rosier. Sylvia était son contact.
— Alors tu as attrapé Sloane ?
Elle avait l'impression que ce lundi avec Avery remontait à des années.
— Elle est morte. Selwyn lui a pris tout ce qu'il y avait à prendre.
Il n'y aurait pu avoir d'autre fin pour Sloane. Aidlinn avait eu des semaines pour s'y préparer, pourtant la nouvelle lui apparut impossible. Des mois d'inquiétude et de précautions – en une soirée, tout était parti en fumée.
— C'est vrai que Selwyn est un attrape-rêves aussi.
Que c'était étrange d'imaginer Rosier et Selwyn collaborer. Elle frissonnait en pensant que Rosier osait se confronter à lui, mais Rosier restait Rosier, rien ne semblait le faire reculer.
— Ils te poseront des questions au ministère, tu sais, pour Sloane. Nous avons tenté de faire croire qu'elle s'était absentée, mais qui sait combien de temps l'illusion durera ?
Le ministère. Le dernier lieu où elle avait envie de retourner. La cage se refermerait sur elle dès qu'elle y poserait un pied. Comment avait-elle un jour pu croire qu'elle y serait en sécurité ? Elle n'imaginait pas contempler la chaise vide de Sloane sans éprouver un cuisant sentiment de malaise. C'était en partie sa faute si elle était morte. Malgré leurs différences, Sloane s'était montrée bonne avec elle ; sa supérieure avait eu beau la manipuler, elle l'avait aidée dans son travail, l'avait emmenée déjeuner avec elle, lui avait donné sa confiance pour traiter certains dossiers. Tout cela n'avait-il été que de sombres machineries ou Sloane l'avait-elle à certains moments considérée comme son élève à part entière ?
— Je veux démissionner, avoua-t-elle. Je ne veux plus y retourner.
— Tu dois attendre un peu. Les gens se poseraient des questions, si tu arrêtais le travail après sa disparition.
Rosier s'était exprimé avec intransigeance – une intransigeance que n'avait jamais eue Avery envers Aidlinn – ; elle se rendit compte avec déception qu'elle n'obtiendrait aucun traitement de faveur de sa part. La frustration l'incita à se lever, toutefois ses jambes peinèrent à la supporter lorsqu'elle se mit debout.
— Tu devrais y aller doucement, conseilla Rosier sans oser l'aider à se stabiliser.
Elle vacilla et se rattrapa au montant du grand lit défait.
— Je vais appeler Ezymir, dit-il en fronçant les sourcils.
Il revint avec un gobelin âgé, qui portait une élégante livrée miniature et des lunettes à montures d'argent. La créature était vieille et bossue, mais ses petits yeux brillaient d'intelligence et elle s'exprimait clairement malgré sa voix grinçante.
— Je vous ai donné un antidote très commun lorsque Monsieur vous a ramenée. Vous souvenez-vous de ce qu'on vous a donné, Miss ?
Aidlinn revit le visage réjoui de Sylvia, l'éclat meurtrier de ses yeux bleus. Ses beaux yeux bleus qui ne vivaient plus.
— C'était du venin de serpent cornu, mais elle a dit… elle a dit qu'avec le veritaserum, il y avait des effets secondaires.
Le gobelin l'examina ; il inspecta ses pupilles, vérifia la couleur de sa langue, prit son pouls et écouta sa respiration, murmura quelques formules en l'observant avec attention. Aidlinn se pliait à ses demandes, inquiète devant son air concentré, mais elle ne pouvait trouver de réconfort chez Rosier – il s'était réfugié au fond de la chambre et leur tournait le dos. Le gobelin finit par se reculer et, après avoir murmuré quelques mots à Evan, revint vers elle.
— Seul le temps nous dira ce qu'il en est. Pour l'instant, vous devez vous reposer.
Il fut congédié et les deux jeunes gens se regardèrent avec indécision.
— Quelle heure est-il ? demanda finalement Aidlinn.
— Il est onze heures. Tu as faim ?
Evan se débrouilla pour lui trouver une tenue propre et la laissa faire sa toilette dans la grande salle de bain attenante à la chambre. La pièce était aussi belle que le reste du palais, habillée de marbre blanc, de miroirs et de dorures. Aidlinn passa un temps infini sous la douche ; le jet d'eau brûlant rebondissait sur sa peau sans parvenir à en chasser la froideur. Enveloppée dans une serviette, elle ouvrit les tiroirs avec curiosité, parcourut les cosmétiques luxueux, pour la plupart inutilisés, que recelaient les tiroirs, déboucha les flacons et huma leurs parfums entêtants. À quoi s'était-elle attendue ?
Lorsqu'elle fut habillée, ils descendirent ensemble à l'étage inférieur. Rosier la guida dans la galerie est, qui ressemblait en tout point à celle menant à la salle de bal ; elle était décorée des mêmes tableaux sombres et éthérés, des mêmes délicates statues de bronze et de marbre, des mêmes banquettes de velours neuf.
Il emprunta une porte qui donnait sur une salle à manger vaste et lumineuse, dont les portes-fenêtres donnaient directement sur la terrasse qui surplombait le jardin. Seuls deux couverts avaient été dressés face à face, d'un côté de la table de bois précieux. Une part d'Aidlinn fut soulagée de ne trouver personne ; elle avait secrètement eu très peur de se retrouver face à l'un des parents de Rosier.
— Ta mère n'est pas là ?
— Elle est en Cornouailles, avec ma grand-mère, pour se reposer.
Il se disait qu'Ellen ne s'était jamais remise de la mort de son mari. Aidlinn n'aurait jamais osé demander à Rosier ce qu'il en était, les grandes familles sang-pur étaient bien trop fières et méfiantes pour avouer leurs faiblesses, même à leurs semblables.
— C'est un peu formel, s'excusa-t-il alors qu'ils prenaient place et qu'un elfe poussait une desserte regorgeant de plats fumants vers eux.
Ils se servirent seulement de thé et de biscuits. Aidlinn, bien qu'affamée, ne pouvait se résoudre à se concentrer sur sa collation. Cela lui semblait déplacé d'être dans ce palais envahi de sérennité, alors que la dernière chose dont elle se rappelait était le meurtre de Sylvia.
— C'est une si jolie pièce, dit-elle en caressant pensivement la nappe de dentelle.
Elle regardait les élégants rideaux crèmes, retenus par leurs attaches, qui laissaient le jour entrer et resplendir sur la tapisserie pâle, les vases blancs remplis de fleurs séchées, les colonnes romaines et ciselées jaillissant à moitié des murs.
— Une charmante pièce vide, acquiesça Evan en souriant, comme s'il racontait une plaisanterie. C'est ma mère qui l'a décorée, je savais que tu l'apprécierais.
Ils passèrent ensuite dans le salon d'à-côté, un endroit empreint de la même pureté parfaite dans son agencement, ses meubles et sa décoration. Toute cette profusion de lumière aurait dû laver les tourments d'Aidlinn, mais la clarté ne semblait pouvoir percer ses ténèbres, elle se sentait encore envahie des eaux noires du lac qu'elle avait quitté. Elle n'aurait su dire si Rosier le sentait ; il ne semblait plus en colère contre elle, une étrange et fragile lueur dansait dans son regard tandis qu'il la surveillait, quelque chose qu'elle n'aurait pu saisir sans l'écraser entre ses doigts. Elle resta le reste de la journée dans ce salon, titubante et nauséeuse, à jouer aux cartes et à discuter avec lui. Il la laissait gagner et elle riait en faisant semblant de ne pas le remarquer.
Quand enfin le soir s'empara des coins de leur refuge, les elfes vinrent allumer les lampes et la cheminée, brisant la trêve qu'ils s'étaient accordés ; elle émit l'idée de rentrer chez elle, idée qu'Evan balaya d'un geste.
— Ton frère va nous rejoindre pour le dîner.
Le palais semblait rempli de vide, le son le plus léger perdurait indéfiniment dans ses longs couloirs froids ; Aidlinn se demanda si Rosier appréhendait de se retrouver seul autant qu'elle. Isaac se présenta à vingt heures et serra sa sœur dans ses bras, remerciant encore Evan pour ce qu'il avait fait. Angus, qu'il avait emmené avec lui, se mit à trotter et renifler partout dans le somptueux hall avec excitation.
— Evan m'a tout raconté, marmonna Isaac en la serrant contre lui. Merlin, si j'avais su, je ne t'aurais jamais laissée partir. Comment te sens-tu ? Tu es toute pâle.
— Je vais bien, tu n'as pas à t'inquiéter, je suis juste un peu fatiguée.
Il lui tendit une lettre du ministère, qui était arrivée pour elle à Bury Lane le matin même.
— J'imagine que c'est la même chose que celle que j'ai reçue. Ils ferment la moitié du ministère pour leurs investigations. Ils parlent de quelques jours, mais j'imagine que ton service sera fermé plus longtemps. L'explosion a rasé une partie de l'étage et a fait six morts, dont cet idiot de Cody Sutton. Le maître était plutôt satisfait, même si Edern n'a eu ni Maugrey ni les Prewett.
— L'explosion ? Oh… Est-ce qu'Edern va bien ? Il ne m'avait pas vraiment dit que ce serait lui qui s'en occuperait.
— Il est en pleine forme, mais c'est son père qui rayonne le plus. Evan, si tu l'avais vu à la dernière réunion…
La lettre informait en effet Aidlinn qu'elle était tenue de rester chez elle jusqu'à nouvel ordre, le temps de nettoyer les lieux et de réorganiser les locaux intacts disponibles. Elle accueillit la nouvelle avec soulagement. Mais de combien de temps bénéficierait-elle pour se remettre avant d'affronter les questions des enquêteurs ?
Après le repas, ils jouèrent allègrement à des jeux de plateau jusqu'à une heure avancée. Au jeu de l'oie, Isaac fit tomber son pion trois fois de suite dans une fosse – récoltant par la même occasion les cacardements indignés de son oie miniature – et Aidlinn remporta deux parties, contre une pour Evan.
Rosier avait gracieusement proposé d'héberger les Rowle pour quelques nuits afin qu'Ezymir pût suivre l'état d'Aidlinn ; celle-ci n'aurait pu refuser une telle opportunité, même si le palais l'impressionnait. Il se dégageait des lieux une majesté sombre, étrange, la même qui entourait Rosier, et elle s'imaginait qu'en restant, elle deviendrait un peu comme lui.
Tandis que les elfes éteignaient les lumières et que l'obscurité inondait les vastes salles de Kaerndal Hall, Rosier les conduisit à leurs chambres. Le palais offrait tellement d'espace que ses maîtres n'avaient pas songé à réserver une aile pour les invités – il était aisé de se faire oublier dans ces longs couloirs entrecoupés de passages dérobés. L'appartement d'Isaac était le premier de l'aile ouest – c'était celui qu'il occupait toujours lors de ses visites. Aidlinn eut l'avant-dernière suite au bout du couloir, qui était la plus proche de celle de Rosier – c'était la même ravissante chambre où elle avait laissé son frère ivre lors du bal, quelques années plus tôt. Elle était toujours aussi confortable et raffinée, avec sa tapisserie de fleurs mauves, les bustes de marbre qui ornaient la petite cheminée en pierres blanches, les voilures de velours qui tombaient autour du lit et le balcon qui s'avançait vers les bois sommeillant au nord du parc.
— S'il y a quoi que ce soit, tu n'auras qu'à tirer sur le cordon et Ezymir viendra, la rassura Rosier. Quant à moi, je serai dans la chambre d'à-côté.
Il y avait à nouveau ce gouffre inconfortable qui les séparait. Evan se rappelait-il comme elle leurs longues promenades, leurs baignades estivales, leurs déjeuners dans les champs ? Il lui semblait que toutes ces journées n'avaient jamais eu lieu. Elle acquiesça seulement et se retira en lui souhaitant bonne nuit.
Elle enfila une chemise de nuit et s'engouffra dans le lit à baldaquin, restant un moment à fixer l'obscurité, écoutant les battements réguliers de son cœur. De l'autre côté du mur, Evan devait être en train de faire la même chose qu'elle et cette pensée la maintint alerte durant une heure, jusqu'à ce que la fatigue la rattrapât.
Elle retourna dans la grotte en rêve, se perdit de la même façon dans les eaux noires et collantes. Il n'y avait plus de monstre, seulement ce silence assourdissant qui lui signifiait que le monde s'était éteint. Puis la dépouille blanchâtre de Sylvia remonta à la surface, ses yeux de noyée tournés vers elle. Le corps de Sloane suivit, puis celui de Richard Jones et elle se débattit dans son rêve. Elle lutta avec horreur pour s'arracher à cette réalité, pour échapper au dernier cadavre qui dérivait doucement vers elle, ses yeux profonds désormais voilés, une belle marionnette de cire qu'elle ne pouvait supporter de voir inanimée.
Elle se réveilla en pleurant, le cœur étreint par une terreur effroyable, et dans la pénombre de sa chambre, Sylvia se penchait à son chevet. Mais ce n'était plus tout à fait Sylvia, c'était une morte-vivante au crâne défoncé, sanglant, incrusté d'éclats de verre, aux yeux jaunes injectés de sang, aux vêtements en lambeaux et à la chair molle et suintante.
Elle hurla et se jeta hors de son lit, trébucha contre le pied d'un fauteuil et s'étala sur le tapis. Elle se releva avec terreur, sentant les mains froides de la revenante sur elle. Sylvia était revenue d'entre les morts pour se venger ! Elle cria de nouveau et s'arracha à cette étreinte moite et glaciale. Elle courut dans le couloir, droit vers le fond, vers la chambre d'Evan et, sans pouvoir l'ouvrir, se jeta contre le panneau, implorant et suppliant, criant de terreur et de désespoir.
Rosier lui ouvrit et la prit dans ses bras, surpris et inquiet.
— Qu'est-ce qu'il se passe, Aidlinn ? Respire. Parle-moi.
Il eut beau insister, il fallut plusieurs minutes avant qu'elle consentît à cesser de se débattre et à émerger de son épouvante. Ils retournèrent ensemble dans la petite chambre, qui semblait calme et parfaitement normale en dépit des draps jetés au sol.
— Il n'y a personne dans cette chambre, comme je l'avais prédit, remarqua calmement Evan. Tu as simplement rêvé.
Il y avait dans ses paroles une inflexion hautaine qui la fit se sentir idiote, mais rien n'aurait pu balayer l'effroi qu'elle avait ressenti.
— Oh Evan, je te jure qu'elle était là ! Je l'ai vue, elle m'a touchée de ses mains de morte, elle a essayé de m'attraper.
— Ce n'était qu'un mauvais rêve.
— Ce n'était pas un rêve, je l'ai vue comme je te vois. Tu dois me croire.
Elle aurait tant voulu qu'il la crût ! Elle se faisait l'effet d'une enfant idiote et capricieuse.
— Il faut te recoucher, tu as besoin de sommeil. Je t'assure que personne ne peut entrer ici.
Elle refusa de rester dans sa chambre et elle crut qu'il s'énerverait face à son visage dévasté par la frayeur et les larmes, mais il finit par lui proposer de dormir dans sa chambre en soupirant.
Il resta dans le fauteuil toute la nuit, à veiller sur elle, alors qu'elle s'immergeait dans les draps qui portaient son odeur.
Le lendemain, Ezymir l'ausculta sans déceler quoi que ce fût. Isaac dut partir tôt au ministère – le département des mystères n'avait pas été touché par l'incident et leurs activités secrètes ne pouvaient pas être interrompues. Il avait la mine assombrie quand il quitta Aidlinn et Evan après le petit-déjeuner.
— Ne m'attendez pas ce soir ni demain, les prévint-il en jetant un coup d'œil éloquent à Evan.
— Qu'est-ce qu'il va faire ? demanda Aidlinn à Rosier.
Elle suivait des yeux la silhouette de son frère qui montait dans la diligence qui le ramènerait à l'entrée de la propriété. Lorsqu'il eut claqué la porte, les chevaux noirs s'élancèrent au trot sur la longue allée de Kaerndal Hall.
— Quelque chose pour le Seigneur des Ténèbres, murmura Evan. Quelque chose qui ne te concerne pas.
Aidlinn passa la journée à se reposer dans l'immense bibliothèque. Les hautes étagères vernies montaient jusqu'au plafond et regorgeaient des plus rares manuscrits, cependant, elle ne pouvait se réjouir, car elle ne pensait qu'à sa folie de la nuit précédente, à la façon humiliante dont elle s'était donnée en spectacle. Elle était persuadée que Rosier était agacé de ses états d'âme, mais il ne fit aucun commentaire et resta en sa compagnie. Plusieurs hiboux lui apportèrent de longues lettres dont il ne lui dévoila pas le contenu, auxquelles il répondait avec une grave concentration ; elle restait à le contempler écrire à la plume et elle imaginait les mots élégants qu'il traçait à l'encre noire.
Le soir, elle accepta de retourner dans sa chambre. Piégée entre les murs de la petite pièce, elle refit le même cauchemar, de même que la nuit suivante ; toujours elle finissait par s'échouer en larmes devant la porte d'Evan et il ne semblait pas comprendre comment elle était arrivée là.
— Elle est en proie à des délires, diagnostiqua froidement Ezymir le troisième matin venu.
Elle se mit à apercevoir d'affreuses silhouettes dans les coins sombres des pièces en pleine journée ; dès qu'Evan n'était plus près d'elle, tout devenait menaçant, la réalité fondait plus vite que la neige au soleil. Elle croyait voir des fantômes surgir des ombres et l'accuser, des revenants débarqués de ses souvenirs et des démons sans visage lui cracher des insanités ; tous ces spectres essayaient de l'étrangler, de la pousser, de la frapper de leurs poings évanescents et elle suffoquait, s'effondrait sous leurs assauts aussi réels que le sol froid que ses genoux heurtaient invariablement. Evan la retrouvait plusieurs fois par jour dans cet état délirant et il l'emmenait prendre l'air sur un balcon.
Ezymir déclara que le temps ne serait pas suffisant ; il entreprit la préparation d'une potion calmante, qu'il lui administra le soir même.
— C'est ma faute, j'aurais dû t'empêcher d'aller chez Sylvia, déclara durement Evan. Si je l'avais fait, tu ne serais pas…
— Folle ?
— Dans cet état, corrigea-t-il. Tu n'es pas folle, ne dis pas ça.
Il y avait une dureté inébranlable dans ses iris, un dédain obstiné ; Aidlinn pensa qu'il la renierait sans aucun doute s'il se mettait un jour à penser qu'elle l'était.
— Je vais rentrer chez moi, c'est ce que j'aurais dû faire bien plus tôt. Je suis désolée de t'avoir causé autant de soucis.
Il captura son poignet entre ses doigts, accrocha son regard.
— Reste.
Il n'ajouta rien de plus, mais l'injonction suffit à Aidlinn – elle ne s'imaginait pas un seul autre endroit où elle aurait voulu être. Elle finit par dormir uniquement dans la chambre d'Evan alors que lui-même veillait à côté sur une méridienne. Elle faisait toujours le même effroyable songe, mais si elle gardait les yeux assez longtemps fermés en se réveillant, c'était Evan qu'elle trouvait au-dessus d'elle et non le cadavre de Sylvia. Une nuit, elle le retint près d'elle alors qu'il faisait mine de battre en retraite. Elle glissa ses doigts dans les siens, savoura la douceur chaude et vivante de sa main, l'appliqua contre sa propre joue glacée, encore humidifiée par les éclaboussures du lac souterrain.
— C'était encore ce cauchemar, souffla-t-elle. Je rêve que je nage seule dans un immense lac noir et au-dessus de moi, il n'y a que le plafond rocheux d'une vaste caverne silencieuse. J'ai beau nager, je ne trouve pas de sortie et il n'y a personne, pas une âme pour m'entendre. C'est là qu'ils arrivent. Les morts. Je les vois qui sortent des flots, gonflés, émiettés. Je vois Sylvia, Sloane, Richard, puis j'aperçois…
Elle éclata en sanglots et enfouit son visage contre la poitrine de Rosier, percevant le battement régulier et rassurant de son cœur, incapable de parvenir au bout de son récit. Comment aurait-elle pu finir ? Comment aurait-elle pu avouer que c'était son corps à lui qu'elle voyait à la suite des autres, avant de se réveiller invariablement en hurlant ?
— C'est juste un cauchemar, lui assura Evan avec patience. Rien qu'un cauchemar.
— Le plus affreux de tous, murmura-t-elle.
Il ne répondit pas mais caressa gentiment l'arrière de sa tête, un geste affectueux qui lui serra la gorge.
— Tu devrais te recoucher à présent.
— Reste avec moi, articula-t-elle faiblement. Reste avec moi s'il te plaît.
Il parut hésiter ; elle vit une grande froideur traverser ses prunelles et eut l'impression d'être à des kilomètres de lui et de sa compassion. Pourtant il se glissa dans les couvertures sans un mot et elle put se blottir contre son torse irradiant de force et de chaleur. C'était quelque chose de nouveau pour elle que de le sentir aussi près dans la quasi obscurité, de percevoir toute cette énergie étourdissante pulser contre son propre corps épuisé ; elle sut qu'elle ne referait pas de cauchemar cette nuit-là et à peine eut-elle pensé cela qu'elle s'endormit.
À son réveil, il était parti, les rideaux avaient été ouverts et elle devinait qu'une belle journée s'annonçait. Elle se sentit en meilleure forme qu'elle ne l'avait été depuis qu'elle était au château ; elle humait encore l'odeur légère d'Evan sur l'oreiller à côté d'elle, sur les draps et sur sa peau. Elle fit sa toilette avec fébrilité, se débarrassant à regret des vestiges invisibles de sa proximité avec Rosier.
Lorsqu'elle le trouva sur la terrasse, devant une tasse de thé, à lire le journal auréolé par les rayons du soleil, elle fut prise de la même vieille angoisse qui l'avait toujours saisie quand elle devait se confronter à lui. Allait-il se montrer cruel, punir son audace de la nuit dernière ? Il leva les yeux vers elle, ses iris étaient vides des promesses qu'elle aurait souhaité rencontrer.
— Ne dis rien, dit-elle. Tu n'es pas obligé de dire quelque chose.
Il se mit à rire ; le son charmant balaya son anxiété, le temps qui avait fait halte continua sa route.
— Qu'est-ce que tu crois que je pourrais dire ? Tu me prends pour la pire des crapules, n'est-ce pas ? Peut-être que tu as raison.
Elle prit son petit-déjeuner avec lui sur la terrasse en pierre qui donnait une vue imparable sur le parc du château. Tout criait l'imminence de la fin de l'été ; avec la venue de septembre, le ciel avait perdu son azur profond pour revêtir une teinte timide que les nuages chevauchaient de nouveau, et la nature soufflait une brise qui n'avait plus rien à voir avec l'haleine brûlante et sauvage des jours de canicule.
Quand elle eut fini, Rosier la prit par le bras et l'emmena arpenter les vertes pelouses parsemées de bosquets fleuris et de sculptures qui s'étendaient à l'arrière du château. Ils s'arrềtèrent près d'une imposante fontaine de marbre blanc, au bassin profondément creusé dans le sol, où s'ébattaient des êtres de l'eau. Aidlinn apercevait leurs queues aux écailles étincelantes lorsqu'ils passaient près de la surface jonchée de nénuphars.
— Attention à ne pas tomber, la prévint-il quand elle se pencha.
— Ce sont des sirènes ?
— Tout juste.
— Comment est-ce possible ?
Rosier se perdit dans la contemplation des eaux tranquilles de la fontaine. Pendant de longues secondes, elle crut qu'il ne répondrait pas.
— Mon grand-père – le père de ma mère – était un navigateur. Il partait des mois et des mois en pleine mer, laissant sa femme seule. Elle guettait son bateau depuis la plage et se mourait d'inquiétude – elle avait toujours détesté l'eau et était convaincue qu'il finirait par se noyer. Il lui rapportait toujours des trésors exotiques pour se faire pardonner.
— Et ça marchait ?
— Je crois. Il était très affecté par l'état dans lequel il la retrouvait à chaque fois. Je pense qu'il l'aimait à sa façon, mais qu'elle le chérissait davantage, que c'était pour ça qu'elle se mourait sans lui.
Il jeta un regard perçant à Aidlinn ; elle le sentit cueillir ses pensées pour les examiner. Elle ne sut pas s'il trouva ce qu'il attendait, car il se détourna en soupirant vers le bassin.
— Il ne pouvait s'empêcher de repartir quand même, c'était une maladie chez lui. Il n'était même pas là lors de la naissance de ma mère, mais coincé sous les tropiques. Son navire avait heurté un récif et il n'avait pas pu rentrer à temps. C'est durant cette expédition qu'il a capturé les sirènes. Sa femme était folle de rage quand il est revenu avec. Elle était persuadée qu'il les préférait à elles et ne lui a jamais pardonné. Il est mort quelques mois avant le mariage de mes parents. Ma grand-mère leur a offert les sirènes en cadeau de mariage – un cadeau empoisonné, si tu veux mon avis. Mais ma mère les a toujours aimées.
— Combien est-ce qu'il y en a ? souffla Aidlinn, qui scrutait en vain les profondeurs du bassin.
— Il en reste deux, les autres sont mortes. Celles que tu vois ici sont nées en captivité. Mon grand-père avait eu la chance – ou la malchance – de capturer deux femelles en gestation dans le lot. Tu aurais dû voir comme les premières se jetaient contre les parois – elles ont même attrapé certains de nos elfes. Celles-ci sont beaucoup plus dociles.
Rosier en parlait avec une telle froideur, comme si ces créatures n'étaient que des animaux.
— Est-ce que ce n'est pas cruel de les garder ici ?
— C'est illégal, en tout cas. Mais qu'est-ce que je devrais en faire ? Les relâcher ? Elles ne survivraient pas.
Une sirène avait sorti sa tête hors de l'eau, à l'opposé du bassin, et les observait avec méfiance, ses yeux étincelants aussi durs que le silex cachés derrière sa longue chevelure emmêlée. Quelles pensées pouvaient remuer derrière ce visage miraculeusement beau ? Aidlinn contempla Rosier, qui ne semblait ni ému par les pauvres créatures, ni impressionné par leur merveilleuse existence, et elle le compara au jeune homme qui l'avait tenue dans ses bras hier soir. Il se tenait droit et royal devant ces créatures sauvages dont il s'était fait le maître, insensible à leur désespoir, conscient de tenir leurs vies insignifiantes dans le creux de son poing. La considérait-il de la même façon ? Aidlinn était hantée par les paroles d'Avery. Tu te morfondras en silence dans son palais lorsqu'il aura assez joué avec toi. Il ne pourrait pas lui faire cela – le pourrait-il ? Rosier surprit ses yeux perdus sur lui et la prit par les épaules pour l'éloigner.
— Tu voudrais les libérer, n'est-ce pas ? Pauvre cœur, si elles pouvaient, elles t'arracheraient la tête.
Il l'entraîna vers un spectacle qu'il estimait plus apaisant : un petit troupeau de licornes broutant dans un grand pré clos par de hautes barrières blanches. À leur approche, elles levèrent leurs têtes racées et inquiètes, soufflèrent bruyamment des naseaux et s'enfuirent aussi loin d'eux que possible. Elles restèrent à les surveiller en piaffant de nervosité, si bien qu'Evan finit par soupirer avec indulgence :
— Elles ont toujours eu peur de moi, mais tu devrais tenter ta chance. Je ne pense pas qu'elles puissent avoir peur de toi.
Il la laissa seule et Aidlinn attendit accoudée à la clôture, attendit, tandis que le char d'Hélios poursuivait sa course éternelle dans le ciel. Les licornes s'étaient apaisées mais elles ne vinrent pas non plus pour Aidlinn ; la jeune fille dut rebrousser chemin jusqu'au palais et admettre sa défaite à Evan, qui éclata de rire devant sa mine dépitée :
— Voilà ce qui se passe quand on dort avec un vaurien dans mon genre. Ne sois pas si déçue, je suis désolé.
Elle pensa à leur nuit ensemble, à leurs têtes posées côte à côte et à leurs rêves qui s'étaient entremêlés. Il semblait convaincu de l'avoir maudite ; dans le regard pur et noir des licornes, elle avait pu voir le reflet de sa propre âme tachée par les ténèbres. Était-ce réellement la présence ensorcelante d'Evan qui était à l'origine de la gangrène qui la rongeait ? Ou étaient-ce les fantômes, ces fantômes qui rôdaient autour d'elle et surgissaient dans chaque creux du jour ?
Elle dormit avec lui les trois nuits suivantes. À ses côtés, elle avait l'impression d'être enveloppée dans son aura protectrice et elle s'imaginait les spectres féroces se heurter à cette barrière fantastique sans pouvoir l'atteindre. Ses cauchemars diminuèrent, sans toutefois disparaître ; elle réveillait Evan chaque nuit et il lui effleurait doucement le front.
— Tu es en sécurité ici, rendors-toi.
Elle enfonçait alors la tête contre son torse et se rendormait. Au matin, il ne lui reparlait pas de ces nuits étranges et mystiques qu'ils partageaient, il lui pardonnait et feignait de ne pas remarquer ses frissons et ses écarts dans la journée, détournait le regard quand elle avalait la rebutante potion calmante d'Ezymir.
Isaac ne donna aucun autre signe de vie qu'une courte lettre avant le dimanche. Andrew, Avery, Mulciber et Rodolphus l'accompagnaient quand il vint en visite. Ils semblaient un peu agacés d'avoir été ignorés par Rosier ces derniers jours, mais ne firent aucune remarque sur la présence d'Aidlinn chez lui.
Ils jouèrent au croquet magique dans le parc durant le rayonnant après-midi. Andrew pestait contre ses boules vertes qui refusaient catégoriquement de passer dans les anneaux, ce qui faisait hurler de rire Mulciber. L'équipe de Rodolphus et Avery remporta le jeu haut la main et ils rentrèrent ensuite pour prendre le thé. Tandis que le groupe de garçons traversaient en chahutant la longue pelouse en direction du château, Avery et Aidlinn traînaient en arrière.
— Alors, c'est ici que tu t'es cachée ces derniers jours. Evan devait être content.
— C'est seulement le temps qu'Ezymir…
— Oui, c'est bien pratique pour lui d'avoir un gobelin aussi talentueux.
Elle pensa qu'il était injuste. Rosier l'avait seulement aidée, c'était elle qui abusait de son hospitalité ; chaque jour, elle se disait qu'elle devait rentrer chez elle, mais elle ne pouvait se résoudre à abandonner ce rêve. Parce que tout ceci n'était qu'un rêve ; ce quotidien féérique qu'elle partageait avec Rosier n'avait pas plus de substance qu'un mirage, elle sentait que sa concrétisation continuait de lui échapper.
— Ne sois pas en colère.
Il sembla surpris de son ton vaincu ; la tension qui électrisait ses épaules s'évapora.
— Excuse-moi. Le plus important est que tu ailles bien. Dis-moi simplement que tu vas bien.
Elle le lui dit, évidemment – qu'aurait-elle pu dire d'autre ?
— Et toi ? Cet attentat au ministère… Tu n'avais pas dit que ce serait toi en première ligne.
— Est-ce que ça aurait changé quelque chose ?
Sa voix dure la déstabilisa et elle s'empourpra en baissant les yeux. Il lui semblait qu'Avery pouvait tout deviner du nouveau lien entre elle et Evan et elle se sentait coupable d'avoir établi ce lien et de se retrouver quand même devant lui.
— Je suis encore là, non ? capitula gentiment Avery. Les aurors ne m'auront pas si facilement.
Il eut ce sourire chaleureux, irrésistible, qui réveilla quelque chose en elle.
— À propos de la dernière fois…
Mais il fit voler leur fragile bulle en éclats.
— C'est bon, ne revenons pas là-dessus maintenant. Tu es malade, ça se voit. Tes yeux, tes jolis yeux, ils sont brouillés, parcourus par les vagues. On dirait que quelqu'un a jeté un galet dedans. Tu dois te remettre et nous parlerons ensuite.
Il ne ressemblait plus au garçon qui était prêt à tout faire pour elle. Il ne lui adressa aucune œillade complice de la soirée, la laissa se ressourcer dans l'irrésistible radiance d'Evan sans paraître s'en formaliser. Ils dînèrent joyeusement tous ensemble, dans la somptueuse salle à manger de Kaerndal Hall ravivée par leurs éclats de rires. Même Andrew semblait heureux, bien que son teint cireux montrât qu'il n'était pas au mieux de sa forme. Ils passèrent ensuite fumer dans un salon masculin plus sévère que les autres, un salon où Evan n'avait jamais emmené Aidlinn, et qui regorgeait d'objets mystérieux, murmurants. Ils parlèrent des missions en cours et des sombres projets du Seigneur des Ténèbres et de ses partisans.
— Vous avez lu les journaux ? lança Mulciber. Ils ne parlent que de ce qui est arrivé à cet idiot de Burton.
— Peut-être que ce ne serait pas le cas si Jugson et les frères Travers n'avaient pas fait autant de zèle, soupira Rodolphus.
— Jugson a toujours eu un sérieux problème avec la religion, gloussa Avery.
— Quelqu'un devrait lui apprendre à se tenir, remarqua Rosier.
Aidlinn écoutait d'une oreille distraite, assise à côté de Rosier et bercée par sa voix ; elle réalisait à peine qu'elle était placée trop près de lui pour respecter la bienséance et Evan ne semblait pas y faire attention non plus ; ils s'étaient habitués l'un à l'autre et leurs corps se reconnaissaient. Elle surprit la face réprobatrice, implacable d'Avery et sut qu'il avait tout deviné. Il ne la regarda même pas lorsqu'ils se dirent au revoir.
Ce soir-là, en s'allongeant à côté d'Evan, elle songea à Edern, au baiser qu'il lui avait donné et repris, à l'azur de ses yeux et à ce qu'il lui avait prédit.
— Demain, tu rentreras chez toi, déclara finalement Evan. Les gens risquent de jaser, tu sais, ce n'est pas approprié.
Elle se fichait que ce fût approprié. Elle avait chéri ces nuits passées lovée contre lui, à oublier que le monde ne se résumait pas à la douce obscurité tombant comme un second drap sur leurs corps endormis, à la main apaisante d'Evan sur son front. Cela avait été si merveilleux de partager son quotidien avec lui, elle ne voulait pas s'en aller, elle ne voulait pas le quitter.
— Que m'importe ce qu'ils peuvent penser ?
Il sembla s'adoucir.
— C'est important pour moi. Tu ne voudrais pas que ma grand-mère te haïsse, n'est-ce pas ?
— Elle le pourrait ?
— Tu n'as pas entendu toutes les horreurs qu'on dit sur elle ? La plupart sont vraies.
Ils éclatèrent tous les deux de rire ; c'était délicieux de rire avec Evan dans la mystérieuse intimité de sa chambre. Pleine de cette joie fragile qui l'enivrait, grisée par ce qu'elle considérait comme un incroyable privilège, elle priait follement pour qu'ils ne fussent jamais séparés.
— Et que va dire ton frère si je te retiens captive plus longtemps ?
Elle comprit à peine ce qu'il disait, charmée par sa voix chaleureuse, triomphale et lissée par une rare douceur. Elle leva les yeux vers les siens, illuminés par la lune qui perçait à travers les rideaux entrouverts. Son visage pâle et poli ressemblait à celui d'un ange ; ce qui lui restait de lucidité fut ravi par cette vision. Ils s'embrassèrent, fusionnèrent, sa chaleur envoûtante fondit sur elle, ses mains parcoururent son corps et se l'approprièrent aussi sûrement qu'il avait déjà obtenu tout le reste. Elle s'abandonna totalement à lui, lui offrit tout, plaça son cœur, ses rêves et son corps sur un autel et le regarda se saisir de tout cela, la posséder avec impuissance et fascination. Ils reposèrent ensuite l'un à côté de l'autre, lui grandi et repu ; elle, diminuée mais comblée. Et malgré le ravissement qui l'envahissait, il subsistait toujours une crainte d'avoir fait un pas de trop vers le précipice. Evan ne la rassura pas autant qu'il aurait pu le faire et quand elle se réveilla cette nuit-là au beau milieu d'un cauchemar, il n'était pas dans la chambre ; elle étouffa sa peur dans son oreiller et attendit dans le noir sans oser l'appeler.
Bonne année 2022 ! :)
Désolée pour le retard, les fêtes de fin d'année m'ont rattrapée... J'espère que ces deux chapitres vous auront tout de même plu et je vous dis à dans un petit mois pour la suite...
Merci énormément Zod'a, leleMichaelson, pupperfect, jane9699, Baccarat V, RhumFramboise, FelicityCarrow, MarlyMcKinnon et feufollet pour vos retours géniaux !
