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Chapitre 89

Tous les dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent de nous voir beaux et courageux. Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours, qui attendent que nous les secourions.

Rainer Maria Rilke


Une semaine passa sans qu'Aidlinn ne pût savoir quoi que ce fût à propos des festivités de Halloween. Lorsqu'elle abordait le sujet, elle sentait une ombre se déployer et Isaac se refermait totalement sur lui-même. Elle finit par se désintéresser et ne tenta plus de grappiller la moindre information. Après tout, elle avait ses propres problèmes : d'ici quelques semaines, elle intégrerait les mangemorts, le procès de son père avait été fixé pour février et elle et Isaac devaient retourner s'occuper du manoir familial s'ils ne voulaient pas se le voir repris ; elle n'avait aucune envie d'ajouter d'autres vagues à son existence.

C'était un jour clair de la mi-novembre lorsque Rosier lui proposa de faire une promenade. Isaac était absent et Aidlinn avait supposé que leur hôte l'était aussi, car elle ne l'avait pas croisé de toute la matinée. Lui et son frère partaient si souvent au loin, pour des réunions secrètes auxquelles ils assistaient toutes les semaines, des missions lointaines et périlleuses dont ils étaient obligés de s'occuper, qu'elle avait fini par perdre le compte de leurs allées et venues.

Pourtant, Rosier se tenait désormais devant elle, plus tangible que tous les fantômes qui se pressaient autour d'elle ; comme toujours lorsqu'il était là, les spectres lui cédèrent la place.

Il l'emmena à l'arrière du château et ils montèrent à bord d'un cabriolet qui attendait, tiré par deux grands chevaux racés. Rosier prit les rênes et conduisit dans les larges allées ombragées de la forêt. L'humidité froide de l'automne leur piquait les joues, les entourait d'un halo glacial qui les électrisait. Les troncs sombres défilaient de plus en plus vite à mesure que les chevaux augmentaient l'allure. Le martèlement sourd des sabots retentissait sur le chemin, les croupes brunes mouvantes miroitaient sous les taches de soleil, les crins ondulaient comme des fanions portés par le vent. Aidlinn tendait la main sur le côté et laissait l'air froid lui gifler les doigts.

Ils parlèrent à peine, chacun réfugié dans ses propres pensées. Ils bifurquèrent hors de la forêt, plein ouest, face au soleil couchant. Au loin, le bloc brillant de Kaerndal Hall attirait le regard, mais Rosier n'y prêta aucune attention. Il poussa les chevaux au galop sur la plaine, droit vers la falaise. Le cabriolet oscillait dangereusement, les chevaux soufflaient, et le vent vibrait autour d'eux. C'était beau et terrifiant de filer ainsi, à toute vitesse, vers la fin du jour. Aidlinn imaginait qu'à chaque foulée, l'attelage devenait plus léger et que, parvenu à la falaise, il le serait assez pour s'envoler, puis Rosier tira sur les guides pour ralentir. Ils suivirent le chemin qui surplombait la mer en direction du château. En bas, la plage déserte était toujours assaillie par l'écume, les vagues battaient les rochers couverts d'algues. Les rayons du couchant illuminaient les amas de pierres noires et Aidlinn aperçut une bouche dans la falaise, à peine plus haute qu'un homme. L'instant d'après, une volée de mouettes passa au-dessus d'eux, leurs grandes ailes blanches se découpant sur le ciel tendre et Rosier arrêta les chevaux.

Ils se tinrent en haut de la falaise ; c'était la première fois qu'Aidlinn ne le faisait pas seule. Elle songea à ses divagations des semaines précédentes ; que ferait Rosier si elle sautait ? Serait-il aussi dévasté qu'elle si les rôles étaient inversés ? La sauverait-il avant qu'elle ne s'empale sur les rochers, ou la laisserait-il mourir ?

— Ne t'approche pas trop près du bord, c'est dangereux, dit-il, comme s'il lisait dans ses pensées.

— Nous ne sommes jamais descendus jusqu'à la plage, remarqua-t-elle distraitement.

Elle repensait à l'ouverture dans la falaise.

— L'hiver rend l'endroit inhospitalier. Nous irons en été.

Nous irons en été. Cela devait signifier qu'il l'incluait dans ses projets encore quelques mois ; ce fut comme si une brise tiède lui caressa le cœur.

— Nous pourrions y aller maintenant, ça ne me dérange pas.

— Tu prendrais froid, le vent souffle terriblement en bas. Et le chemin est trop escarpé, tu pourrais glisser.

— Je ne suis pas aussi…

Elle s'interrompit. N'était-elle pas justement aussi fragile, aussi faible, que Rosier le pensait ?

— Il ne fait pas si froid, reprit-elle plus doucement. Ça me ferait plaisir de marcher sur la plage.

— Je t'y emmènerai au printemps, c'est promis. C'est une plage comme une autre, je t'assure. Moi-même, je ne m'y risque jamais avant mai.

Il ne la prenait pas au sérieux. Elle perçut cette réalité humiliante, cuisante, dans la façon dont il l'écarta de la falaise en la tenant par la taille et la ramena vers le cabriolet.

Mais elle le lui montrerait, d'une façon ou d'une autre. Elle lui montrerait et il l'aimerait.

oOo

La solution lui apparut au matin suivant, alors qu'elle se penchait à la fenêtre de sa chambre. Elle s'était levée tard ; le ciel dégagé s'ouvrait à toutes les promesses. L'idée lui apparut d'abord folle, ridicule, insensée. N'allait-elle pas au-devant de nouvelles difficultés ? Et au fur et à mesure de la journée – journée qu'elle passa seule, car une fois de plus Rosier et Isaac étaient partis loin d'elle –, la solution devint plus raisonnable, alors qu'elle trouvait de fragiles justifications à chaque objection.

Ce fut en fin d'après-midi qu'elle se décida. Elle se faufila dans les couloirs, silencieuse comme un fantôme. Le hall était désert et la porte entrouverte, comme si on l'encourageait à s'enfuir. Elle s'aventura dehors, resserra son manteau autour de ses épaules, et se mit à marcher le long de l'immense allée. Elle n'osa pas se retourner, de peur de constater qu'on la voyait partir.

Aidlinn avait entendu parler de la demeure de Lothaire Selwyn, mais la contempler enfin de ses propres yeux lui fit une grande impression. Elle avait gravi à pied la pente abrupte qui s'arrachait aux bois enchevêtrés et elle se tenait désormais au sommet de l'étroite pointe rocheuse, minuscule et insignifiante, face aux fortifications de pierre pâle. Darfield Citadel se dressait sous le ciel d'acier, aussi implacable et inanimé que lui.

Les portes étaient ouvertes, alors elle se risqua dans la cour fortifiée. Les créneaux saillaient sur l'horizon, l'encerclaient – elle ne pouvait plus s'enfuir. Des bourrasques froides l'assaillirent tandis qu'elle traversait la cour et elle crut voir, par moment, des formes fantomatiques veiller du haut des tours.

Lothaire Selwyn apparut sur le seuil avant qu'elle n'eût eu le temps de frapper. Il la considéra d'un air hostile.

— Qu'est-ce que tu fais ici ?

Malgré la réputation de Lothaire et toutes les atrocités qu'il avait pu commettre, elle ne s'était pas attendue à un accueil aussi glacial. Elle avait toujours cru qu'il y avait un pacte entre eux, un accord secret dénué de logique. Alors qu'elle bredouillait de gêne et d'inquiétude, elle remarqua la bande qui recouvrait toute la main gauche de Lothaire. Il montrait les crocs à la façon d'un loup blessé qu'on surprenait dans sa tanière.

— Est-ce que tout va bien ?

Elle tenta de lire les ténèbres amassées derrière lui, mais il se décala et lui obstrua la vue.

— Jusqu'à très récemment, il ne me semble pas qu'Aidlinn Rowle s'intéressait à autre chose qu'à son précieux Evan Rosier. Et je dois dire que la situation me convenait très bien.

Une autre rafale manqua de la faire chanceler. Qu'avait-elle cru, en venant ici ? Qu'il lui suffirait de son nom et de son sourire pour avoir ce qu'elle voulait ? Cet homme avait presque tué Melyna Moon, le prestige et la pureté ne signifiaient peut-être rien pour lui. Elle prit une grande inspiration et résista de toutes ses forces à l'envie de faire demi-tour.

— Je suis venue te demander un service.

Elle entendit les battements frénétiques de son cœur tandis qu'il l'étudiait avec irritation.

— C'est tout ce que les gens attendent de moi : des services, finit-il par déclarer.

Mais son ton était moins rude qu'auparavant.

— Je pourrais t'aider en retour. Pour ce que tu veux.

Il se mit à ricaner, alors qu'il s'effaçait pour la laisser passer.

— Tu ne devrais pas dire ce genre de chose à un mangemort, surtout par les temps qui courent.

Elle pénétra dans le vaste hall en mauvais état et perdit son regard dans le tournoiement des escaliers au-dessus d'eux, jusqu'à la clé de voûte en pierre, éclairée par les rayons perçant les vitraux. Elle sentit l'haleine lourde et gelée du château, croisa son reflet hagard dans un miroir morcelé ; elle remarqua les portes du fond barricadées par des planches, les tableaux bancals, aux cadres noircis, à la peinture passée. L'ensemble suffisait à imaginer la sévérité de la décadence des Selwyn. Si Kaerndal Hall était un diamant étincelant, Darfield Citadel était un éclat d'onyx, noir, coupant, dont la seule beauté résidait dans la dureté de son état et la profondeur de sa ruine.

Lothaire la guida vers un salon aussi vétuste que le reste. La tapisserie abîmée se décollait par endroit, les fauteuils défraîchis grincèrent sous leurs poids lorsqu'ils s'assirent. La seule décoration consistait en une toile noire et vide. Lothaire claqua des doigts et un service à thé lévita jusqu'à eux.

— J'ai mis de l'eau à bouillir lorsque j'ai appris ta visite, l'informa-t-il en leur servant des tasses.

— Je croyais que tu allais me claquer la porte au nez.

— Moi aussi.

Il y avait quelque chose de grisant à prendre le thé chez Lothaire Selwyn, alors qu'au-dehors, le temps s'assombrissait. Aidlinn n'alla pas jusqu'à boire sa tasse – on ne la reprendrait plus à accepter de prendre le thé chez quelqu'un qui ne serait pas son ami –, mais elle la conserva entre ses paumes pour se réchauffer.

— Dis-moi ce qui t'amène, l'encouragea Lothaire en sirotant une gorgée. Parle-moi de cette faveur que tu espères obtenir.

— Tu ne peux pas le voir dans mon esprit ?

Il roula des yeux, mais ne daigna pas répondre. Elle perdit le fragile sourire qu'elle avait eu.

— Je veux que tu me guérisses.

Il parut intéressé, car ses iris dorés se dardèrent sur elle avec une acuité nouvelle.

— Qui a dit que tu étais malade ?

Elle haussa les épaules – Lothaire n'aurait pu comprendre sa peur des fantômes, il en était un lui-même. C'était pour cela qu'elle avait besoin de lui.

— Je sais ce que tu es.

— Qu'est-ce que je suis ?

— Un attrape-rêve.

Il ne parut pas réellement surpris, mais plutôt amusé, et une trace d'indulgence passa fugacement sur son visage.

— J'imagine que la parole de Rosier ne s'étendait pas jusqu'à son ombre.

Elle baissa les yeux sur ses mains qui tremblaient imperceptiblement. Les effets du Voile des anges se dissipaient progressivement, mais il y avait encore l'horreur, le lac, les nuits sans fin où elle croyait s'éteindre, où elle voyait les cadavres de Rosier, d'Isaac, de son père s'ajouter aux morts qui la tourmentaient. Aucune potion calmante n'aurait suffi à endiguer le mal qui s'était logé en elle. Il fallait quelque chose de plus profond, quelque chose qui irait creuser jusqu'à la racine de sa déficience et qui l'en extrairait par la force.

— Il y a des choses dans ma tête, des scènes que je ne veux plus voir.

— Et tu penses que c'est une mauvaise chose ?

— Je veux que ça s'arrête. J'ai besoin que ça s'arrête.

Sa voix avait pris un accent plaintif, urgent, que Lothaire parut percevoir, car il resta un moment à l'observer, tout en jouant avec sa tasse ébréchée. Cela avait dû être une jolie tasse, un jour, la porcelaine blanche était décorée par de délicats motifs floraux.

— Qu'est-ce que tu as à m'offrir en échange ?

— Je peux payer.

— Je n'ai pas besoin de ton argent.

Elle lui lança un regard éloquent – tout ici tombait en délabrement. Cela ne plut pas à Lothaire, qui se referma soudainement, et redevint l'homme méfiant qui l'avait accueillie. Il se leva et s'éloigna d'elle, fit quelques pas sur le parquet rayé.

— Si tu penses être la première à venir ici et à m'agiter une bourse sous le nez, tu te trompes.

— Je suis sûre que nous pouvons trouver un marché, dit-elle d'une voix tremblante.

Il se retourna vers elle, pesant apparemment le pour et le contre :

— Tu me confieras un secret.

— Un secret ? répéta-t-elle avec angoisse.

Elle en était venue à appréhender le concept. Lothaire se mit à rire ; elle devina qu'il la comprenait.

— Pas quelque chose sur les autres, quelque chose sur toi.

— Pourquoi est-ce que ça t'intéresserait ?

Il se redressa légèrement.

— À ta place, j'accepterais.

— Alors, c'est tout ? Une confidence et tu m'aideras ?

Cela semblait si simple, si beau. Une rédemption à portée de main. Et Evan ne la verrait plus comme une chose faible, inutile. Elle verrait l'admiration dans son regard, il lui accorderait son temps, lui aménagerait enfin des appartements permanents dans les grandes salles vides de son cœur. Plus rien ne les séparerait.

— C'est tout. Reste ce soir et nous nous occuperons de tout demain matin. Je t'aiderai, et ensuite, tu me donneras ce que je veux.

— Pourquoi ne peut-on pas le faire maintenant ?

— Ce n'est pas le genre de chose qu'on peut faire le soir. Il faut chasser les démons lorsque le soleil est là, pour qu'ils se consument sous la lumière crue et se dispersent dans le vent. Autrement, ils se réfugieraient dans la pénombre et reviendraient.

Elle frissonna face au ton sérieux qu'il avait eu.

— Je ne préfère pas rester.

Il balaya son objection d'un rire lent.

— Tu me fais assez confiance pour pénétrer dans ta tête, mais pas pour t'offrir l'hospitalité ?

— Je dors mal dans les lieux que je ne connais pas.

Elle avait très peur de faire un cauchemar et de se réveiller sans personne pour l'aider – sans Evan. Il ne faisait aucun doute que, dans ce grand château inhospitalier, le spectre de Sylvia poserait enfin la main sur son cœur et le broierait.

— Tu dormiras bien ici – tout le monde dort bien à Darfield, pour peu que je le veuille.

Il n'accepta pas d'autre marché et lorsqu'elle eut accepté son offre, il lui fit faire le tour des pièces du rez-de-chaussée. Il y avait une grande bibliothèque sombre, à moitié dépouillée de ses livres et de ses tableaux, deux salles à manger à la splendeur fanée, une galerie d'art sans peintures et une salle de bal vide, condamnée, où se balançaient tristement quelques tentures pendues au plafond.

— C'est une œuvre de Harrell, n'est-ce pas ? demanda Aidlinn dans la galerie d'art.

Elle se tenait devant la haute sculpture solitaire – la seule chose entreposée dans cette longue pièce morbide. C'était un arbre mort, fait de marbre noir, et la vision trouva un écho en Aidlinn. Elle se tint sous les branches artificielles tandis que Lothaire restait à bonne distance. De près, elle pouvait voir les rainures dans le marbre, qui reproduisaient l'écorce.

— Ce n'est pas son œuvre la plus réussie, admit Lothaire d'une voix indifférente.

— Moi, je l'aime bien, souffla-t-elle pour elle-même, en posant une main sur le tronc glacé.

Elle ne sut pas s'il l'entendit.

oOo

Pour le dîner, ils passèrent dans la plus grande salle à manger. L'endroit était là aussi dépouillé d'ornement, à l'exception d'un lourd tapis vert céladon qui protégeait le parquet et d'un vase vide qui attendait sur un buffet en noyer. La table, d'une capacité de huit couverts, semblait trop petite pour l'ampleur de la pièce. Aidlinn était certaine qu'à une autre époque, les murs bruts avaient été enjolivés par des peintures enchantées, des miroirs, un lustre de cristal avait lancé des éclats étincelants à travers la pièce, jusqu'aux armoires vitrées qui avaient abrité l'argenterie des Selwyn. Elle imaginait les Selwyn dans toute leur splendeur, installés à une table infinie foisonnant de mets savoureux ; des gens pâles, blonds, aux yeux sauvages, aux mouvements gracieux soulignés par leurs délicats habits de soie, aux manières solennelles et aux voix mystérieuses roulant comme des torrents de montagne. Puis elle cligna des yeux et la vision s'estompa ; elle réalisa à quel point tout avait disparu.

Un vieil elfe leur servit un repas frugal constitué de soupe et de ragoût. Derrière les fenêtres, le soleil se couchait, laissant une traînée pourpre dans le ciel. Lothaire lui proposa de prendre le dessert dans la bibliothèque. Un grand feu avait été allumé et irradiait la pièce. Les flammes faisaient fondre les iris d'or de Lothaire, alors qu'il se tenait dans un fauteuil près de l'âtre. Aidlinn se demanda s'il se tenait ainsi chaque soir, à parcourir les méandres tortueux de son esprit, dans un silence lourd et sans issue.

— La cérémonie aura lieu bientôt, tu sais, dit-il soudainement. Est-ce que tu t'es préparée ?

Elle comprit qu'il parlait de la cérémonie de la Marque et elle attrapa son avant-bras par réflexe, comme s'il était déjà douloureux.

— Comment suis-je censée me préparer ?

Il se contenta de ricaner.

— C'est à se demander à quoi pense Rosier, n'est-ce pas ?

Plus tard, l'elfe de maison vint chercher Aidlinn et lui montra sa chambre. Elle se situait au deuxième étage et s'orientait au sud, loin au-dessus de l'océan de branches qui ondulait sous le vent nocturne. La chambre avait été jolie et un effort évident de décoration avait été déployé : on avait disposé sur la cheminée un pot de fleurs séchées ainsi qu'une statuette qui représentait une nymphe jouant de la harpe, la poussière avait été faite et les rideaux de velours avaient été secoués, les draps sentaient le frais et des couvertures supplémentaires avaient été empilées sur une chaise contre le mur. Ce n'était pas si mal, se surprit à penser Aidlinn, reconnaissante envers Lothaire d'avoir rempli son rôle d'hôte. Au cours de chacune de leur rencontre, elle ne s'était jamais attendue à trouver la moindre trace de civilité en lui, et elle en avait trouvé à chaque fois.

Dans son sommeil, elle retourna à Bloomway, par une belle journée d'été. Elle flânait de nouveau dans les rues inondées d'or et de fleurs avec Evan. Elle ne pouvait le voir, mais elle sentait sa présence rassurante à ses côtés. Ils croisaient des gens aux visages indistincts, des silhouettes anonymes et joyeuses qui remplissaient le village de rires et de vie. Puis, c'était le crépuscule et elle se trouvait dans le jardin face au grand Delonyx ; les parfums des roses l'étourdissaient, et Evan se tenait face à elle. Elle pouvait presque le toucher, sentir sous ses doigts le tissu de sa chemise tendue contre sa peau chaude et sucrée, mais pas tout à fait, parce que ce n'était qu'un rêve.

Elle se réveilla, amoureuse et le cœur tiraillé par cette douloureuse affection, alors que, dans sa chambre, les premiers rayons du matin se glissaient sous les rideaux.

Lorsqu'elle retrouva son chemin jusqu'à la bibliothèque, elle surprit Lothaire, assis exactement comme elle l'avait laissé la veille, si bien qu'elle douta qu'il fût allé se coucher.

— Tu as fouillé dans mes souvenirs, dit-elle directement.

Plongé dans la lecture d'un épais manuscrit, il ne lui accorda aucun regard.

— N'était-ce pas agréable ?

Bien sûr que ça l'avait été. Ça avait été comme rejouer une scène que l'on croyait impossible à vivre de nouveau.

— C'était privé.

Il ne parut pas l'entendre, toujours occupé à lire.

— C'est pour lui que tu fais ça ? l'interrogea-t-il plutôt.

— Pour tout le monde. Pour prouver à tout le monde que je peux être forte.

À cet instant, le vieil elfe de la veille entra et disposa sur la table basse un service pour le petit-déjeuner. Lothaire se saisit du couteau en argent et coupa lui-même plusieurs tranches de pain chaud, qu'il déposa sur leurs deux assiettes.

— La force. Mon père avait de grandes idées sur la question. Il ne fallait pas pleurer ni gémir, il fallait tout affronter avec panache et enfouir ses craintes au plus profond de soi-même, si loin de la lumière qu'elles finissaient par dépérir et mourir. Ça a marché, d'une certaine façon, mais la peur, en s'éteignant, a emporté avec elle toutes les couleurs de la vie. Qu'est-ce qu'il reste, lorsqu'on est capable d'abandonner n'importe quoi ?

Il s'interrompit pour la regarder avec gravité et elle eut l'illusion de capturer une forme de tristesse qui émanait de lui. Il l'invita à s'asseoir, tandis qu'il versait lui-même du lait dans son thé – elle n'eut aucun doute sur la manière dont il avait appris qu'elle le préférait ainsi le matin.

— Je ne pense pas que tu sois faible, Aidlinn. Tu es en vie, tu souffres à cause de ce que la vie a fait de toi, et une part de toi-même s'est persuadée qu'il existait sur Terre un être qui t'offrirait ta rédemption bien méritée. Mais cet être n'existe pas, ça ne peut pas être Evan Rosier. Il faudra qu'un jour, tu cesses d'attendre un miracle de lui.

Elle eut subitement envie de pleurer, parce qu'elle n'aimait pas ce que disait Selwyn, parce qu'elle se refusait à le croire. Bien sûr qu'Evan Rosier pouvait faire des miracles, c'était en elle qu'il créait les plus beaux. Mais comment Selwyn aurait-il pu comprendre cela ? Il n'aimait personne.

— Ce qui se passe entre moi et Evan ne te regarde pas, ni toi, ni personne.

Sa remarque lui rappelait désagréablement celles d'Avery.

— Ça me regarde plus que tu ne peux le concevoir, avoua-t-il.

Elle eut beau l'interroger, il refusa de s'expliquer. Lorsqu'ils eurent terminé, il l'emmena visiter les étages du château. Ils empruntèrent le grand escalier d'ébène, qui s'élevait en spirale au-dessus du hall d'entrée vers la coupole centrale ; ils passèrent des chambres, des cabinets de travail, des salons, dont la plupart ne contenaient même plus de meubles, mais avec le jour, les vitraux coloraient les étages et les ranimaient. Malgré les moulures abîmées des plafonds, les lézardes des murs, les portes branlantes, une certaine majesté se dégageait encore des lieux. Des années et des années plus tôt, Darfield Citadel aurait pu rivaliser avec Kaerndal Hall et elle se demanda si c'était ce qui attendait le palais des Rosier. Cette pensée assombrit son humeur. Il fallait, pour la paix de son âme, que Kaerndal Hall fût immortel, car s'il ne l'était pas, que resterait-il de Rosier dans les siècles à venir ? Il fallait qu'il demeurât quelque chose de lui dans le monde, pour toujours, pour qu'elle pût le quitter sans souci. Elle savait à quel point cela comptait pour lui, et avec le temps, cela avait pris de l'importance pour elle aussi. Mais que restait-il déjà des Selwyn, sinon cette citadelle en ruine ? Rien que des ombres attachées aux pierres.

— Cette porte donne-t-elle sur une chambre aussi ? demanda Aidlinn en désignant le bout du couloir du deuxième étage.

Il lui avait parlé de tous les appartements des étages, autrefois réservés à la famille Selwyn, qui avaient vu vivre et périr ses grands-parents, ses arrière-grands-parents et d'autres nobles inconnus avant eux. Il lui avait montré le portrait de son arrière-grand-père, un homme imposant au regard dur. Elle crut qu'il ne répondrait pas, comme son regard l'évitait et préférait se perdre dans les escaliers.

— C'est la chambre de ma mère.

— Est-ce qu'elle dort ? Devrais-je aller la voir ? demanda Aidlinn, qui réalisait avec anxiété qu'elle n'avait apporté aucun présent pour la vieille dame.

Pourtant, Lothaire lui avait déjà parlé de sa mère souffrante, dont il était seul à s'occuper. Il lui jeta un regard indéchiffrable. Le château lui-même sembla parcouru d'un long frémissement.

— Tu le peux, si tu veux.

Lorsqu'il ouvrit la porte, Aidlinn aperçut une vieille femme enfouie sous des couvertures. La pièce était grise et triste, le lit sur lequel elle reposait était très simple, seulement formé de barreaux de fer – on aurait dit un lit d'hôpital. Insouciante, elle dormait, d'un sommeil lourd qui entrouvrait ses lèvres bleues. L'endroit sentait le renfermé et la maladie. À son chevet, sur un tabouret de bois, se tenait l'elfe qui les avait servis. Mrs Selwyn esquissa soudainement un sourire et marmonna quelque chose, ce qui fit sursauter l'elfe.

— Elle rêve ? chuchota Aidlinn.

Lothaire hocha la tête, le visage fermé.

— Tout le temps.

Elle n'osa pas en demander davantage. Il la ramena dans la bibliothèque et la fit asseoir sur un fauteuil avant de se dresser devant elle, le visage lisse, sans émotion. Il était l'heure de faire ce dont ils avaient convenu.

— Tu n'as pas peur, j'espère ?

Elle ne le trouvait pas si terrifiant, à la lumière du jour, après avoir passé la soirée et la matinée en sa froide compagnie. Il avait tout l'air d'un jeune homme raisonnable, tant qu'on ne fixait pas ses yeux trop longtemps. Il posa la main sur son front et elle ferma les yeux.

L'instant suivant, elle plongeait dans le lac. Les eaux glaciales la submergèrent, envahirent sa bouche, son nez, sa gorge, ses poumons. Elle se débattit dans le noir alors que des formes remuaient autour d'elle. Elle sentait des écailles et des ongles frôler ses chevilles. Et elle continuait de couler.

Remonte à la surface, lui souffla une voix teintée de lumière. Et elle vit une clarté balayer les ténèbres, chasser les monstres qui rôdaient. L'étau de douleur qui encerclait sa poitrine se relâcha et elle pensa qu'elle pourrait remonter à la surface, que ce n'était finalement qu'un plongeon innocent dans une étendue d'eau. Elle remonta jusqu'à voir les remous de la surface et elle tendit une main, sentit la caresse de l'air sur son doigt tendu. Puis la lueur s'éteignit, les monstres revinrent, la panique aussi et elle perdit tout courage. La main du désespoir se referma entièrement sur elle et lui fit tout oublier. Il n'y eut plus que l'obscurité infinie, l'imminence de la mort. Elle retomba dans l'obscurité et se noya.

Lorsqu'elle reprit connaissance, elle suffoquait sur le sol de pierre de la bibliothèque.

— C'était mauvais, lui indiqua Lothaire sans préambule.

Il avait repris sa lecture. Elle se remit sur pied en se frottant l'arrière du crâne, déstabilisée par la vision. Cela lui avait semblé incroyablement réel, plus réel encore que les terrifiants cauchemars qui la hantaient la nuit.

— Qu'est-ce que je dois faire ?

Elle se remettait difficilement sur pied, sans quitter son interlocuteur du regard.

— Lutter. C'est évident, non ?

— Mais comment dois-je faire pour gagner ? reprit-elle, les dents serrées.

— Ça, il n'y a que toi qui peux le savoir. Trouve ce qui te fera nager.

— Et si je n'y arrive pas ?

Il se décida à lui accorder sa froide attention.

— Alors tu couleras. Sois heureuse d'avoir plusieurs essais, certains n'en ont qu'un seul.

Ils réessayèrent. Une nouvelle fois, lorsque la lumière aveuglante se pencha sur elle et que la voix claire de Lothaire lui souffla un encouragement, Aidlinn eut l'illusion de pouvoir sortir du lac. Elle finit cependant par sombrer et se réveilla à nouveau étendue au sol, les joues humides et les membres raides. En jetant un œil à la pendule, Aidlinn vit qu'ils étaient là depuis deux heures – il lui avait semblé que l'illusion n'avait duré que quelques minutes. Elle se sentait épuisée, vaincue. Elle avait affronté sa mort deux fois.

— Il n'y a eu aucune amélioration, observa Lothaire. C'est loin d'être suffisant. Tu te laisses mourir.

Elle n'avait pas ce sentiment-là. Elle luttait, elle essayait vraiment, mais lorsque les eaux noires se refermaient sur elle, elle était simplement gagnée par l'impuissance et le désespoir.

— Je peux m'améliorer, dit-elle.

Elle savait qu'elle le pouvait. Elle le sentait dans ses tripes, comme un lien infime qui la tirait vers le haut, si ténu qu'il lui échappait encore. Mais elle y arriverait, elle ne se laisserait plus couler. Elle se l'était promis à elle-même et à Evan.

— Allons prendre un peu l'air, proposa seulement Lothaire.

Il l'emmena sur les remparts et ils marchèrent face au vent, leurs yeux déviants vers la forêt opaque en contrebas. Aidlinn avait l'impression vertigineuse de se retrouver sur le toit du monde.

— Il y a autre chose. Je t'ai laissé la vie, il y a quelques années, tu te rappelles ? À présent, tu vas arriver devant Lord Voldemort, la tête pleine de souvenirs compromettants, y compris pour moi. Il va te sonder et apprendre que je lui ai caché des choses. Que suis-je censé faire de toi ?

Il se retourna vers elle, et l'observa si froidement qu'elle eut l'impression qu'il pourrait se jeter sur elle pour l'étrangler. Sa réplique mourut dans sa gorge. Elle eut la sensation de se retrouver piégée dans les eaux du lac noir.

— Il y a quelque chose que tu vas me dire, reprit-il.

Son regard redevint songeur et lointain. La pression menaçante qui faisait étouffer Aidlinn disparut.

— Je me souviens de ta première rentrée à Poudlard. Tu t'accrochais à ton frère sur le quai et tu lui disais que tu ne voulais pas partager une barque avec ce vaurien d'Avery. À la répartition, tu es restée longtemps sous le chapeau, les sourcils froncés, et je me suis dit que tu devais batailler pour aller à Serpentard.

Elle cligna des paupières. C'était une autre époque, elle ne s'était pas attendue à ce que Selwyn y revienne.

— Personne ne m'a jamais interrogée là-dessus. Oui, j'ai demandé au chapeau de m'envoyer à Serpentard.

C'était un pacte secret qu'elle avait passé avec elle-même : ne jamais révéler comme il avait été dur de marcher dans les traces de son frère. À l'époque, ça lui avait semblé très important d'enterrer l'événement, elle ne réalisait que maintenant le peu d'importance que cela avait réellement.

— Avec quelle maison est-ce qu'il hésitait ? Poufsouffle ?

Elle haussa les épaules.

— Je ne l'ai jamais dit à personne.

— C'est tellement évident, pourtant. Chaque jour, tu te bandes les yeux et tu pries pour Rosier.

Elle fronça les sourcils, vexée.

— Ce n'est pas vrai.

— Nous avons tous nos autels.

Elle ne répondit pas et il se mit à rire. Il rit comme s'il ne l'avait pas menacée quelques minutes plus tôt. Une mauvaise intuition se leva en elle, et elle regretta tout à coup d'être venue.

— Voici ma question : pourquoi voulais-tu aller à Serpentard ?

— Eh bien, presque toute ma famille y a été.

— Ce n'est pas la seule raison, n'est-ce pas ?

— Quelle autre raison pourrait-il y avoir ? C'était mon devoir.

Elle avait oublié ce que ses parents avaient bien pu lui dire avant Poudlard. Ils avaient sûrement dû lui recommander cette maison. Le vent souffla plus fort, faisant siffler les feuilles de la forêt.

— Tu te crois faible, mais tu te tiens avec moi en haut de ces remparts, remarqua brusquement Lothaire.

Il avait les yeux cruels, farouches, comme si la beauté et la dangerosité du lieu le stimulaient, réveillaient sa nature de fauve en cage.

— Et alors ? dit-elle en serrant les lèvres.

— Je pourrais te pousser. Je n'aurais plus à m'inquiéter de ce que le Maître pourrait découvrir.

Malgré le calme qu'elle s'efforçait de conserver, elle sentait ce qui pourrait arriver. Sa voie vers une fin tragique venait de s'ouvrir au moment où Lothaire l'avait voulu. Un mot, un geste et elle chuterait du haut des remparts, se briserait sur les rochers en contrebas, exactement comme elle l'avait imaginé du haut de la falaise à Kaerndal Hall.

— Non, tu ne le ferais pas, répondit-elle.

— Tu crois ?

Elle se rappela la lumière au milieu des ténèbres de la caverne, la voix de Lothaire la tirant du cauchemar. Il lui avait accordé un répit au plus profond de son désespoir, alors comment aurait-il pu la tuer ?

— Ça n'aurait aucun sens. Nous sommes alliés, n'est-ce pas ? C'est ce que tu avais dit, une fois.

Il lui adressa un sourire lent, plus beau que les autres. Elle sut qu'elle avait eu raison de lui faire confiance, que le jeune homme étrange qui s'était fait son allié était toujours là.

— Nous le pourrions. Dans une autre vie, peut-être.

Il se tourna de nouveau vers l'horizon, vers le soleil qui montait, pâle, au milieu des nuages lourds de pluie cravachés par le vent.

— Mais si nous étions alliés, tu serais obligée de faire les mêmes horribles choses que moi.

— Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas l'être, dit-elle avec confusion.

Il se plaça de nouveau face à elle, avec encore cette lueur d'indulgence dans le regard, comme si elle était redevenue l'enfant qu'il avait vue à Poudlard, alors que lui-même s'apprêtait à quitter l'école.

— Tu sais, c'est ma mère qui m'a formé à être un attrape-rêve. La formation commence assez tard – il faut laisser le temps à l'esprit de s'affûter –, mais j'avais, disons, quelques prédispositions, et en dernière année, j'étais prêt à m'exercer sur mes camarades.

Son regard se voila pendant quelques secondes – il ressemblait à un désert de sable au passage d'une tornade.

— Je t'ai vue, dans le train, avec le jeune Avery. Tu as refusé de lui serrer la main et il t'a donné rendez-vous à Serpentard. Plus tard, pendant la répartition, je te voyais trépigner et jeter des regards anxieux vers ton frère. Il était assis un peu plus loin, je l'entendais répliquer à Wilkes : "Bien sûr que ma sœur sera à Serpentard, c'est une Rowle." Et ça me semblait plutôt ironique de voir à quel point ils se trompaient. Moi, je savais, je lisais en toi.

— Je ne comprends pas.

— C'était si facile, tu étais naïve, sans défense. J'ai plongé dans ta conscience comme dans un lac de montagne et j'y ai distillé mon venin. C'est moi qui t'ai donné la force d'opposer ta volonté au chapeau, c'est moi qui t'ai permis d'aller à Serpentard.

Il semblait à Aidlinn que le vent s'était tu pour les écouter.

— Mais pourquoi ?

— Comme ça. Ça aurait pu être toi ou quelqu'un d'autre. La fortune t'a mise sur ma route. J'étais jeune, j'ai voulu voir ce que ça faisait de bousculer le destin. Sans moi, tout ce qui t'arrive à présent ne serait peut-être jamais arrivé.

Il avait un léger sourire en disant cela, et ses iris, redevenus vifs et ardents, brûlaient de curiosité. C'était comme s'il avait attendu ce moment pendant très longtemps. Elle resta statique, comme une souris immobile terrifiée par le chat au-dessus d'elle.

— Mais…
— Ne te sentais-tu pas difficilement à ta place ?

— Parfois, mais…

— Il y avait toujours un décalage, n'est-ce pas ?

— J'ai gagné ma place, articula-t-elle.

— C'est vrai, admit-il. Tu l'as gagnée admirablement, et tu as montré des qualités insoupçonnées. Mais tout aurait pu être différent.

Tout aurait pu être différent. La phrase résonna douloureusement en elle.

— Je vais t'aider, reprit-il. Parce que d'une certaine façon, je te le dois, tu es ce que j'ai fait de toi et tes obstacles sont devenus les miens. Mais ce sera dur. Ce sera dur et tu n'auras que quelques semaines pour atteindre un niveau satisfaisant. Si tu n'atteins pas une maîtrise suffisante avant de rencontrer Lord Voldemort, je devrai te tuer.

Elle crut qu'elle avait mal entendu et se contenta de le fixer. Lothaire n'avait plus rien d'humain ni d'amical. L'horreur de sa dernière phrase coula sur elle comme une eau boueuse et glacée.

— Ce n'est pas un marché, ajouta-t-il plus doucement. C'est la condition de ta survie.

— Mais, je… bégaya-t-elle, sous le choc.

Le danger ne lui avait jamais paru aussi tangible qu'en cet instant. Elle recula en chancelant, désormais terrifiée par le démon aux yeux jaunes qui la dominait. Il s'était joué d'elle, croyant la mettre à l'abri quand en réalité il lui passait la corde au cou. Il se mit à secouer la tête devant son air épouvanté.

— Qu'est-ce que tu croyais, en venant ici ? Nous ne sommes pas amis. Tu es venue seulement parce que c'était dans l'ordre des choses.

— Me tuer fait partie de l'ordre des choses ?

Au-delà de la peur qui l'étreignait, elle se sentait profondément trahie. Elle allait mourir de la main de cet homme qu'elle avait cru capable de compassion.

— Tu n'es pas obligée d'échouer, tu peux réussir. J'ai toujours détesté les perdants.

Le peu de chaleur qu'il s'efforça de mettre dans sa voix ne l'atteignit pas. Elle recula encore, abasourdie.

— Mais je croyais que nous étions alliés.

— Nous le sommes, pour le moment, répondit calmement Lothaire.

Elle le scruta, s'attendant à ce qu'il changeât d'avis, mais son visage était terriblement intransigeant. Elle ne sut pas comment elle se retrouva de nouveau à l'entrée de la citadelle, à dévaler le chemin escarpé, les mains tremblantes, le cœur gelé, persuadée d'être condamnée à mort.

— Inutile de te cacher chez Rosier, lui avait susurré Lothaire, je suis ton seul billet de secours. Si ce n'est pas moi qui te tue, ce sera Lord Voldemort. Et ne crois pas que ton cher Evan fera quoi que ce soit doigt pour te protéger de lui.


Un seul chapitre cette fois. J'espère tout de même qu'il vous aura plu !

(Dédicace aux fans de Lothaire !)

Merci énormément à Baccarat V, RhumFramboise, FelicityCarrow, Maya et Ccie, MarlyMcKinnon, feufollet et leleMichaelson pour être toujours aussi enthousiastes !

Je ne suis pas sûre de pouvoir publier la suite avant septembre. D'ici là, je vous souhaite un très beau mois d'août.